Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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27 décembre 2010

Pas de salisettes !

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 21:01

Du temps – et du lieu – où j’étais enfant, il n’y avait pas de petites filles (ni de grandes) qui s’appelaient Lisette, impossible donc de deviner l’orthographe correcte du Padessalisette ! qu’on prenait plutôt comme une injonction à plus d’hygiène.

Maintenant qu’on sait, on se demande bien qui était cette Lisette pour qu’on l’interpellât ainsi au fil des siècles. Lorédan Larchey, dans ses Excentrictés du langage publié dans les années 1860, écrit :

Pas de ça, Lisette : Formule négative due sans doute à la vogue de cette chanson connue: Non! non! vous n’êtes plus Lisette, etc. — « Un jeune drôle fait la cour à ma nièce… pas de ça, Lisette! » — Ricard.

La chanson dont il s’agit ici est due au célèbre Béranger et s’intitule en fait Ce n’est plus Lisette. Elle commençait ainsi :

Quoi ! Lisette, est-ce vous ?
Vous, en riche toilette !
Vous, avec des bijoux !
Vous, avec une aigrette !
    Eh ! non, non, non,
Vous n’êtes plus Lisette,
    Eh ! non, non, non,
Ne portez plus ce nom.

Elle date sans doute de 1821. On ne peut éviter de la comparer avec la charmante Pourquoi t’es-tu teinte, Philaminte ? de Mireille et de Jean Nohain (qui se poursuit ainsi : J’aimais bien mieux ta vieille teinte, j’aimais bien mieux tes vieux cheveux… pour se terminer comico-tragiquement pour la belle) quelque 110 années plus tard.

La chanson de Béranger se chantait, d’après son sous-titre, sur l’air de Eh ! non, non, non, vous n’êtes pas Ninette, refrain de l’Épigramme contre les coiffures à la Ninon :

Pour se mettre en renom
Chez nous mainte coquette
Se transforme en Ninon ;
Mais près d’elle on répète :
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninette ;
    Eh ! non, non, non,
Ce n’est pas là Ninon.

On la trouve dans Encore un ballon, ou Chansons et autres poésies nouvelles d’Armand-Gouffé, pour faire suite aux Ballon d’Essai et Ballon Perdu du même auteur, publié en 1807. La coiffure en question, considérée comme particulièrement prétentieuse en d’autres temps mais qui ne serait même pas remarquée aujourd’hui, est due à un geste d’une élégance rare de Ninon de Lenclos :

Ninon avait toujours été fidèle à ses « caprices » ; ce n’était pas avec un amant tendrement chéri qu’elle aurait commencé à se montrer déloyale. Mais la jalousie prête au soupçon le plus absurde. Une nuit, Villarceaux aperçut une bougie allumée dans la chambre de sa maîtresse. Il envoya un valet pour s’informer si la jeune femme souffrait de quelque malaise. Le valet revint avec une réponse négative. Villarceaux se persuada qu’elle écrivait à un rival. Fou de colère, il se précipita pour aller surprendre l’infidèle ; mais dans sa hâte, croyant prendre son chapeau, il se coiffa d’une aiguière d’argent . . .

— C’est, dit Juliette, ce que j’appelle de la passion.

— Quand il pénétra chez Ninon . . .

— Avec son aiguière sur la tête ? demanda Juliette.

— Il l’avait enlevée, en se déchirant la peau, d’ailleurs. Elle se retint de rire, mais elle refusa de se justifier.

Quelques jours après, Villarceaux s’alitait. Son valet rapporta à la jeune femme que, dans son délire, il ne cessait de prononcer le nom de sa maîtresse. Ninon sentit qu’elle devait le rassurer par un geste décisif : avant d’avoir pu réfléchir, elle prit des ciseaux et coupa sa magnifique chevelure, qu’elle envoya à son amant pour lui signifier combien elle se souciait peu de tout autre galant. La vue de ces tresses aux reflets fauves rendit la santé au jaloux. Il écrivit aussitôt à Ninon pour lui demander pardon de ses soupçons offensants et lui annoncer que le cher message l’avait d’un seul coup guéri de sa fièvre. Elle se précipita chez lui, se glissa dans son lit, et, nous dit Tallemant, « ils demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers ».

C’est ainsi que naquirent la coiffure à la Ninon et un petit garçon. Le coiffeur Champagne adopta la coiffure, le marquis reconnut l’enfant, que Ninon éleva tendrement.

Jean Duché, L’histoire de France racontée à Juliette. Presses de la Cité, 1962.

Mais revenons à Lisette. L’hypothèse de Larchey ne semble pas fondée : on retrouve cette expression une trentaine d’années avant la chanson de Béranger (qui, d’ailleurs, n’y fait pas vraiment référence) : en 1788 chez Rétif de La Bretonne par exemple, où le fils d’un riche boucher essaie de conquérir une jeune et belle blonde en en partant à l’assaut : « — Croyez-vous donc la Belle, que je vous propose d’être ma maîtresse ? Pas de ça, Lisette ! Je ne suis pas un Seigneur, pour être un poliçon : c’est le titre et l’honneur d’épouse que je vous offre. Je ne vous demande pas de réponse ; je n’en ai que faire : c’est une chose faite. » (in Les Nuits de Paris, ou, Le Spectacteur Nocturne).

Deux ans plus tôt, Antoine Gorsas – satiriste révolutionnaire guillotiné en 1793 – publiait L’Âne promeneur, ou, Critès promené par son âne, chef-d’œuvre pour servir d’apologie au goût, aux mœurs, à l’esprit et aux découvertes du siècle : titre prometteur s’il en est (celui de la préface est encore plus fantaisiste), dans lequel on peut lire (les majuscules sont dans le texte) – ne croirait-on pas entendre le capitaine Haddock ? – :

Massacre ! mort ! enfer ! mille millions de pipes de diables ! reprit Chrysostôme Critès, en rebroussant son bonnet sur l’oreille gauche, et en roulant ses gros yeux louches, je ne sais pas si je fais un jugement ténébreux ; mais par la santa barbara ! sans savoir trop bien mon latin, ou je ne suis pas si grec que lui ; aussi je ne m’approxime pas contre ce pot de fer, moi qui ne suis qu’un… qu’une cruche : t’as raison, grégoire, gaudeat benet nanti, puisqu’il l’est ; mais je gage chopine qu’il a de la poudre d’Attrape nigauds, pour avoir comme ça quinze et bisque sur les jugements de tous nos badaudiers, et pour les enfiler comme son maître. God-dam ! qu’il ne m’enfilera pas ! eh, non, pas de ça, Lisette ! Ah ! Nicolas, que tu ne me le…(1)

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(1) Pas de ça, Lisette. Ah ! ah ! Nicolas, tu ne me le, etc. — Expressions oubliées par M. Délicieux…. Les grands hommes ne pensent pas à tout.

On n’a pas trouvé de source plus ancienne, bien que la note de l’auteur semble indiquer que c’était une expression désuète déjà à son époque.

Quant au prénom Lisette, diminutif de Lison ou de Louise, on le retrouve attaché à des personnages de comédies et d’histoires galantes, sans pour autant qu’ils y aient toujours le beau rôle : est-ce dû au fait que le nom commun lisette désignait « un petit insecte verdâtre qui en Mai et en Juin gâte les jeunes jets des arbres fruitiers et de la vigne », appelé aussi assez coquinement coupe bourgeon ?

C’est ainsi que chez le fabuliste allemand Christian Fürchtegott Gellert (1715-1769) Lisette est une « jeune épouse ayant été atteinte de petite vérole » et qui « eut en plus l’infortune, après sa maladie, de perdre aussi la vue », ce qui l’a heureusement empêché de voir les infidélités que son mari n’a manqué de commettre avec sa garde-malade… Il est évidemment curieux (mais l’est-ce vraiment ?) que la Wikipedia écrive à propos de l’auteur qu’il « interprète des sentiments intimes, il enseigne la vertu, la religion ; il purifie l’art pour l’introduire dans la famille » sans qualifier cette information…

Bien plus tôt, dans « Le Cordelier de Venise » du Décaméron de Bocace (XIVe s.) on trouve « une jeune femme d’un esprit faible et niais, nommée Lisette de Caquirino […] fière et orgueilleuse comme sont tous les Vénitiens » venue se confesser à un certain frère Albert, qui n’était autre qu’un libertin, « un mauvais sujet nommé Bertho de la Massa ». Il comprend « sans peine que sa pénitente avait le cerveau un peu creux, quoique effectivement elle fût assez jolie ; et voyant que c’était là précisément ce qu’il lui fallait, il la convoita aussitôt et en devint passionnément amoureux ». Quelles salisettes !

25 décembre 2010

Au hasard d’une promenade dans Bruxelles

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie, Société — Miklos @ 21:33

« Quiconque par sa faute cause du dommage à autrui est tenu de le réparer.—On nomme faute, tout ce qui blesse injustement le droit d’autrui. La faute peut consister soit dans une action, soit dans une omission.

Le fait commis avec intention de nuire constitue un délit ; — lorsque cette intention n’existe pas, on lui donne le nom de quasi-délit : Ex., un pot de fleurs tombe d’une fenêtre sur la tête d’un passant et le blesse grièvement : ce fait est un quasi-délit. »

J.-M. Boileux, Commentaire sur le Code Napoléon. Paris, 1856.

« L’existence de règlements de police concernant les vidanges est un indice de civilisation avancée. En France, on a eu, pondant longtemps, à adresser sur ce sujet, aux autorités chargées dans les villes du service de la voirie, le reproche d’incurie et d’abandon. Les plaisanteries de Scarron, de Molière et de quelques poètes comiques, les anecdotes piquantes de le Sage dans son roman de Gil Blas, nous apprennent quels désagréments réservait aux personnes qui se hasardaient le soir dans les rues étroites et obscures des cités, l’usage de jeter les vidanges par les fenêtres. — Les mauvaises habitudes, qu’une longue tradition a en quelque sorte consacrées, ne sont pas faciles à extirper. Plusieurs dispositions insérées dans les anciennes ordonnances de police pour ramener les habitants des villes à une plus exacte observation des lois de l’hygiène, manquèrent leur effet à cause de leur trop grande sévérité. »

M. D. Dalloz ainé, Répertoire méthodique et alphabétique de législation. Paris, 1853.

« L’art. 8 défend de jeter par les fenêtres, dans les rues, de l’eau, des immondices, etc., et d’y déposer des ordures, débris, décombres, poteries, verres cassés, etc., comme aussi d’y verser des eaux corrompues ou autres matières infectes. — L’observation journalière est là pour prouver que l’exécution de cet article laisse aussi beaucoup à désirer. »

Annales du conseil central de salubrité publique de Bruxelles. Bruxelles, 1841.

« On punit un homme parce que son chien est tombé d’une fenêtre sur la tête d’un passant, ou bien parce qu’il a laissé dans la rue une brouette où il peut s’écorcher les jambes; mais celui qui publie que telle peuplade crucifie les enfants et que telle autre les mange, et qui livre ainsi à la haine et à la vengeance des navigateurs des milliers d’hommes innocents, n’est pas même blâmé. Où est donc la différence de l’assassin au calomniateur ? »

Boucher de Perthes, Hommes et choses ; alphabet des passions et des sensations. Paris, 1851.

Ah, Gudule !

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux, Musique, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 11:55


Sainte Gudule. Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, Bruxelles.

Sainte Gudule est issuë d’une race également sainte & illustre. Son Pere, sa Mere, son Frere, ses Sœurs, sont tous dans le catalogue des Saints & des Saintes de Brabant. Elle y a des Tantes, des Cousins, & des Cousines en grand nombre. Ses Parens tenoient aussi dans le monde un rang fort distingué. Et les Princes qui font gloire encore aujourd’hui de descendre de Charlemagne & de Carloman, ne doivent pas oublier l’avantage qu’ils ont par là d’étre alliez à Ste.Gudule, & à sa sainte famille.

Ernest Ruth d’Ans (1653-1728), La vie de Ste Gudule vierge, Patronne de l’Eglise Collegiale & de la Ville de Brusselles, excellent modelle des vierges chretiennes. Brusselles, 1703.

Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour.
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur.
Maintenant c’est plus pareil,
Ça change, ça change.
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille :
    Ah ! Gudule,
    Viens m’embrasser !
    et je te donnerai…

Boris Vian, La complainte du progrès

23 décembre 2010

Statutum est hominibus mori

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 2:58


Jean Delcourt (16??-1707) : monument funéraire d’Eugène-Albert d’Allamont,
évêque de Gand (détail), 1673. Saint-Bavon, Gand (Belgique)

“Statutum est hominibus semel mori” (c’est un arrêt porté contre les hommes de mourir une fois) — Héb. 9:27.

Ce mausolée est l’œuvre du sculpteur liégeois Jean Delcourt, dont il porte la marque. (…) Il faut convenir que la conception de ce monument funèbre n’est pas heureuse. Le squelette inspire un sentiment de répulsion et de terreur que bien certainement le vertueux prélat n’éprouva pas à son heure dernière. La consolante et sublime pensée d’une vie meilleure, dont la foi dépose le germe dans l’âme du chrétien, disparaît en présence de l’horreur que la mort inspire dans ce qu’elle a de plus affreux et de plus désespérant. Cette œuvre a du mérite. La tète et les mains du prélat sont bien modelées. L’artiste, en voulant éviter la roideur dans les draperies, est tombé dans un excès contraire; l’étoffe semble chiffonnée.

Kervyn de Volkaersbeke, Les Églises de Gand. 1837.

DELCOUR (Jean), sculpteur célèbre, naquit vers l’an 1650, à Hamoir, dans la principauté de Stablo1. Personne ne porta plus loin que lui l’amour du travail et le désir de s’instruire. Le goût qu’il avait manifesté dès sa première jeunesse pour la sculpture se fortifia avec l’âge ; et, pour posséder parfaitement son art, il alla deux fois en Italie, et y suivit les plus grands maîtres qui fussent alors connus. Aussi parvint-il à acquérir des talents distingués ; ses compositions sont d’un goût excellent, et on admire dans tous ses ouvrages l’élégance des contours, et l’art avec lequel ses draperies sont jetées. Ce qui donnait un très-grand lustre à la vie de cet artiste était une probité intacte et une modestie peu commune. Après son dernier voyage en Italie, Delcour fixa son domicile à Liège, où il mourut le 4 avril 1707. M. de. Vauban, qui connaissait ses grands talents, lui proposa de faire la statue équestre de Louis XIV, destinée à orner, à Paris, la place des Victoires ; mais Delcour, qui commençait à être âgé, et qui était affligé de quelques infirmités, refusa de se charger de ce travail, qui, quelques années plus tôt, eût fait l’objet de son ambition. L’exécution de cette statue, détruite à l’époque de la révolution, fut confiée à Desjardins, autre sculpteur célèbre, résidant à Breda. On voit à Liège trois ouvrages remarquables de Delcour ; le premier, c’est la belle fontaine de la place Saint- Paul, dont toutes les figures sont en bronze ; le second, qui se trouve dans l’église des religieuses des Bons-Enfans, est le Sauveur au sépulcre ; la statue de saint Jean-Baptiste, placée dans l’église, qui porte ce nom, est le troisième.

Jean Ladvocat, Dictionnaire histo­rique, philosophique et critique. Paris, 1822.

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1 Stavelot, ville de la province de Liège.

19 décembre 2010

L’inexorable marche de la pollution

Classé dans : Actualité, Photographie, Société — Miklos @ 23:58

« Produire toujours plus, consommer toujours plus et… jeter dans les mêmes proportions : la pernicieuse règle de trois de notre société dite “avancée”. Mais ce qui avance surtout, de façon inexorable et vertigineuse, c’est l’emprise des déchets sur notre terre. » — Fabien Bonnet, « Le petit ambassadeur du tri à la pointe du combat », La Nouvelle République, 29/6/2010.

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