Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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26 août 2010

La (miss) France éternelle

Classé dans : Actualité, Médias, Société — Miklos @ 19:55

Malgré ses déboires avec une certaine Société de Production Télévisuelle et/ou avec son fils qui avait vendu le bijou de famille à la dite Société pour une somme qu’elle ne connaît pas, juré promis, mais ce n’est pas un million d’euros, c’est sûr, ça elle le sait, donc malgré ces déboires, la célèbre et tant aimée Dame au Chapeau à Larges Bords continue de porter haut et fort non seulement son non moins célèbre couvre-chef, mais sa mission quasi religieuse (l’enfance, ça marque pour toute la vie) de dégotter la plus belle et mieux dimensionnée jeune femme – toutes couleurs comprises, mais pas tous genres de vie, et la morale, hein ? – à la démarche et au comportement très cadrés, et lui faire conquérir pour un an les médias de France, de Navarre et du monde. Elle ne peut plus se prévaloir du titre qu’elle a inventé, mais elle en a un autre dans sa manche (car elle en a : elle ne s’habille pas comme ces filles qui vont jusqu’à montrer leurs seins nus et les laisser peindre), c’est une fameuse joueuse de poker, qu’on se le dise.

Comble du preview télévisuel et réussite de la science fiction, France 5 nous a fait voir aujourd’hui l’émission qui sera enregistrée dans un an avec la Mère des Miss (les vraies), où l’on constate qu’elle est une des valeurs sûres de la France : elle ne change pas. On ne pourra voir ou revoir la vidéo sur le site : la page qui le propose de façon alléchante ne diffuse qu’une publicité, suivie d’un écran noir annonçant Vidéo non disponible. Rendez-vous dans un an ?

Entre temps, on espère que la chaîne apprendra l’orthographe (ou alors que celle-ci sera réformée à temps pour correspondre à ces nouveaux usages avant le 26 août 2011).

22 août 2010

Tant qu’on a la santé…

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Société — Miklos @ 15:36

Le 7 juillet 2010 doit être marqué d’une pierre blanche : c’est le jour où est ressortie l’intégrale des films du réalisateur Pierre Étaix, le Buster Keaton français, disent ces Américains en mal de comparer tout à leur aune. L’analogie n’est toutefois pas si fausse, ce genre de burlesque qui met en scène un personnage aux prises avec une réalité qui le dépasse, qui le transforme en pantin, se retrouve bien chez nous au cirque – Étaix s’y était produit en tant que clown – mais au cinéma il rappelle plutôt les anglophones, à l’instar de Laurel et Hardy et de Charlie Chaplin (dont il avait adoré les films dans son enfance), ou de Harold Lloyd. Et, c’est frappant, Jacques Tati, pour lequel il avait travaillé plus tard – « il m’a jeté dans l’eau bouillante, il m’a mis sur le tas tout de suite, c’est la meilleure façon d’apprendre son métier » –, lui ouvrant ainsi le chemin vers la réalisation cinématographique.

Ces films, on le sait, étaient bloqués à la suite d’un imbroglio juridique sur les droits (et leurs détenteurs, on le constate malheureusement de nos jours, mettent de façon croissante des freins parfois insurmontables à la sauvegarde et à la diffusion du patrimoine de la création artistique du xxe s.). C’est heureusement réglé pour Étaix de son vivant. Le cinéma parisien Le Latina projette en ce moment une rétrospective de ses films remarquablement bien restaurés avec sa collaboration.

Tant qu’on a la santé est une courte tétralogie tendre et hilarante, où l’on voit bien en quoi Étaix se distingue de Tati. Chez ce dernier, le cadre est une hyper-réalité hyper-esthétique, qui fait ainsi ressortir les travers de la société, ses aspects superficiels, consensuels, mécaniques et déshumanisants, tandis que chez Étaix c’est Alice de l’autre côté du miroir, là où l’inversion, l’abolition des frontières entre le rêve et l’éveil, le fantastique et le banal, la fiction et la réalité en font ressortir les contradictions et les défauts.

Pierre Étaix relate ainsi le contexte de la sortie de ses films :

C’était au lendemain de mai 68. Mai 68 fut une révolution, ou une pseudo révolution sans le sang, un besoin éperdu de changer une société à travers le monde, d’ailleurs, pas seulement au point de vue national mais partout. On avait le sentiment qu’après mai 68 on ne reverrait plus tous ces abus dans la publicités, toutes ces plages inondées de monde, tous ces campings, ce Tour de France qui proposait des choses inimaginables, des jeux imbéciles, enfin, que sais-je… Pas du tout : c’était reparti à cent à l’heure et ça dépassait même tous les espoirs.

Alors j’ai été profondément ulcéré par l’attitude des gens qui organisaient ça et j’ai voulu montrer des victimes consentantes, en quelque sorte, en me disant que ces victimes, lorsqu’elles allaient se voir, allaient dire « Ben non, alors ça c’est pas vrai qu’on soit reparti dans ce monde-là ». Mon seul souci était de faire rire les spectateurs avec ça.

Au lieu de ça, il s’est passé le phénomène inverse. Ça a révulsé la critique entière, qui a dit : « Vous vous attaquez à une couche sociale » alors que je tapais dans le tas, je n’étais pas particulièrement axé sur une couche sociale.

Effectivement : Tant qu’on a la santé met en scène des couples (l’assortiment ne manque pas de surprises) au lit comme à dans à la campagne, un médecin et ses patients (on se demande qui est le plus malade), un bourgeois qui se prend pour un chasseur mais incapable de tirer un animal, un paysan tout aussi incapable de monter une barrière, la publicité qui déborde de l’écran (ambiguïté que l’on retrouvera bien plus tard dans La Rose pourpre du Caire de Woody Allen, par exemple), les embouteillages homériques que les conducteurs sont contraints de prendre en souriant, la pollution omniprésente – bruits, fumées… – bien loin de l’univers parfai­tement propre de Tati –, tout ce qui ne manquera de faire écho, pour le spectateur contemporain, avec certaines de ses expériences personnelles.

Ben non, alors ça c’est pas vrai qu’on soit reparti dans ce monde-là… Merci, Pierre Étaix.

21 août 2010

« Dachau, une petite ville charmante »

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Shoah — Miklos @ 18:40

« Un être humain est fait de l’enfant qu’il a été, et il ne peut pas échapper à cela. nous sommes tous, tous, surdéterminés par notre histoire. (…) Le manque de l’enfance est le moteur du désir de l’adulte. » — Aldo Naouri, lors de l’émission.

Christian Millau est connu de beaucoup conjointement à son autre moitié (gastro­nomiquement parlant), Henri Gault (décédé en 2000), et pour leur bébé. Je n’ai jamais mis les pieds dans les restaurants qui ont fait l’objet de leurs célèbres chroniques, et jusqu’à ce matin, je ne savais rien de l’existence de Millau en tant qu’individu et encore moins des échos que son histoire – si commune et pourtant si particulière – avait avec celle de ma famille.

C’est l’émission Parlons-en, diffusée chaque semaine sur l’excellente chaîne LCP (et que l’on peut revoir ci-dessous), qui me l’a fait découvrir. Le sujet en était « La vie d’adulte : un jeu d’enfants ? ». Elle était consacrée aujourd’hui (il s’agit d’une redif­fusion) aux parcours singuliers de trois personnalités dont les épreuves vécues pendant l’enfance ou pendant la jeunesse ont largement influencé le destin, selon l’introduction de Frédéric Haziza.

Il s’agissait de la chanteuse Régine dont l’enfance pendant la guerre est le principal objet de son livre À toi Lionel, mon fils… qui vient de sortir, de l’écrivain Shan Sa, auteure de La cithare nue, née en Chine où elle a passé son enfance jusqu’aux événements de Tian’anmen puis dorénavant en France, et de Christian Millau qui vient de publier Le passant de Vienne, et sur lequel nous nous attarderons (tout en précisant que l’émission mérite d’être regardée dans sa totalité). Les deux femmes ont eu des enfances éprouvantes :

Régine : « Je me suis vite forgé une attitude et un masque qui faisaient que je ne voulais pas montrer que je souffrais et on devient quelque part victime de cette façon de faire. »

Shan Sa : « L’enfance m’a donné une force de la résilience. J’ai vécu dans une contradiction totale : à la fois celle de la privation, il n’y avait pas de nourriture, et la sensation qui me hantait était la faim. Et de l’autre côté, cette force de l’émerveillement, regardant le soleil couchant, la lune levant, les saisons qui passaient… »

Quant à Christian Millau, il précise bien que la sienne fut heureuse, mais les événements qui le marquèrent lors de vacances d’été en Autriche en 1937 alors qu’il avait dix ans, ont eu des prolongements bien plus tard dans sa vie. Voici ce qu’il raconte :

Les images sont fortes. Quand à 10 ans j’ai vu, sans savoir qui ils étaient, les premiers déportés qui étaient à Dachau – j’étais dans le train, j’ai dit « Mais c’est quoi ça ? », ces hommes en tenue de bagnard, on m’a dit « C’est rien ! c’est des bagnards, ils viennent d’un petit village qui s’appelle Dachau, une petite ville charmante. » Quelques semaines après, je me suis trouvé devant – si je puis dire – Adolf Hitler. Pas seul, il y avait beaucoup de monde qui venait le voir. On passait, on défilait devant lui, puis on s’en allait. À l’époque je ne savais pas trop qui était ce personnage, mais je l’ai su bientôt.

C’est en 1994 qu’il découvre tout un pan de sa vie.

Mon grand-père, le père de ma mère, était russe. Je ne l’ai pas connu. Il était à Moscou, je savais qu’il avait été enfermé à la prison de la Boutyrka en 1929-30. Mais c’est tout, je ne savais rien d’autre. Et puis quand les tiroirs du KGB se sont ouverts, je me suis intéressé au parcours de mon grand-père, puisque je n’en avais jamais entendu parler. Vous savez, dans les familles on ne parle pas, on ne dit rien. Par pudeur, j’imagine. Et là, en l’occurrence, il y avait de bonnes raisons de ne pas en parler.

J’ai donc fait des recherches, très rapidement et facilement, j’ai trouvé tout le parcours de mon pauvre grand-père. Lui était resté à Moscou alors qu’il avait envoyé sa famille en France juste avant la Révolution. Et au lieu de revenir en France, il était resté là-bas, il avait des affaires, il était industriel. Et, comme aux autres, on lui a pris son usine, on lui a tout pris. Et il a été mis en prison, et ensuite il a disparu.

À la mode soviétique, il est mort deux fois : mon père avait recherché des documents, et on a eu par la Croix rouge un premier acte de décès selon lequel il est mort dans la prison de la Boutyrka. Il y avait eu une rixe entre prisonniers, paraît-il. Et comme par hasard, il était mort huit mois après, d’une crise cardiaque, on ne savait pas trop où.

Je suis alors parti à sa recherche, et j’ai fait de grandes trouvailles qui ont changé ma vie : j’ai trouvé, à l’âge de 65 ans, que mon grand-père était juif, ce que j’ignorais complètement. Ma mère n’avait évidemment pas voulu nous le dire pendant l’Occupation, pour nous protéger. À partir de là, j’ai retrouvé toute une famille, et notamment une partie qui avait été déportée en Allemagne. J’ai retrouvé ainsi une cousine qui avait 92 ans, elle sortait de Bergen-Belsen. D’autres avaient été passés à… dans les camps allemands, et j’en ai un autre qui était mort dans l’Armée rouge. Voyez, c’étaient des familles complètement éclatées.

Les familles éclatées, je connais ; les silences, je reconnais. Mon grand-oncle Vladimir avait quitté Odessa avant la Révolution pour faire ses études de médecine en France, mais personne ne l’avait suivi. En 1917, la famille – des industriels de la pharmacie – perd tout. Mes grands-parents, ma mère enfant et plus tard son frère, se retrouvent habiter deux pièces de leur grand appartement sur la Richelievskaya (au bout de laquelle se trouve l’opéra), le reste étant occupé par des étrangers. En 1928-29, ma mère est envoyée adolescente à Paris : ses parents espèrent qu’elle y sera accueillie par son oncle – elle ne l’a pas été – et pourra faire les études à la hauteur de ses dons – elle les commencera, mais les abandonnera faute de soutien familial. Son père mourra quelques années plus tard du cœur – quelle chance pour lui ! – tandis que sa mère sera torturée à mort pendant la guerre, et son frère – duquel je tiens mon prénom – tombera, lieutenant de l’Armée rouge, au siège de Leningrad. Voilà pour le côté russe.

Quant aux découvertes tardives, elles concernent le côté paternel. Jeune homme, je fouillais avec curiosité des boîtes contenant des photos anciennes, principalement celles de mon père, ma mère n’ayant rien pu prendre de Russie à son départ à l’exception d’une petite cuiller que j’ai encore. Je tombe sur la photo d’une belle jeune femme ; à ma question, je m’entends répondre que c’est Macha, la première femme de papa. Dire que j’étais surpris tient de l’euphémisme, je n’avais jamais entendu parler d’un autre mariage qu’avec maman. J’apprends qu’ils s’étaient mariés en Pologne juste avant la guerre, et que mon père était reparti en Palestine où il s’était installé plus tôt pour essayer de lui obtenir le fameux « certificat » délivré par les autorités britanniques et la faire venir, mais en vain : il n’entendit plus jamais parler d’elle, et fut déclaré veuf sept ans plus tard. J’apprends aussi que je connais la famille de cette femme : son frère, sa femme, leurs enfants habitaient à quelques minutes de chez nous, et pour moi c’étaient des amis de famille – ils le sont encore –, et je ne m’étais jamais posé la question comment les familles s’étaient connues. On n’est jamais assez curieux.

Récemment – il y a un an ou deux – je rendais visite à l’une des nièces de Macha, que je connais depuis ma naissance. Elle me donne – 60 ans plus tard – le fin mot de l’histoire : papa avait obtenu ce certificat, qui avait été transmis à la Croix rouge. Celle-ci avait dû le transmettre aux occupants nazis de la Pologne, qui – on n’en est pas à une contradiction près – ont recherché Macha pour la faire partir et rejoindre mon père. Sa famille, apprenant qu’on la recherchait, l’a cachée. Et c’est ainsi qu’ils furent tous exterminés. Les larmes de l’histoire ne tarissent pas.

15 août 2010

Google Books se mêle-t-il les pinceaux ?

Classé dans : Peinture, dessin, Santé, Société, Éducation — Miklos @ 15:48

Le Journal des demoiselles – dont les élégantes gravures de mode (ainsi que celles du Magasin des demoiselles ou du Musée des familles), maintenant jaunies, devaient faire rêver toutes les jeunes filles de bonne famille et leurs mères qui, à défaut d’en acheter les robes froufroutantes, les encadraient et en décoraient leurs murs – a eu une longue vie (de 1833 aux années 1920). Destiné à distraire, à faire sourire ou pleurer, à parfaire l’éducation de ces jeunes dames des classes oisives, en bref à les occuper, il leur proposait des poèmes, des nouvelles en feuilleton, des essais, des rébus, des gravures d’art et de mode, des travaux de crochet ou de broderie, sur des sujets pédagogiques, littéraires, musicaux ou historiques – et, bien entendu, d’économie domestique ; il n’hésitait pas à publier des poèmes en anglais (avec traduction en regard), à l’instar d’un fragment fort romantique – on était alors en 1838 – d’un Chant du ménestrel de Chatterton.

La rubrique Revue musicale de sa livraison de 1867 traite très sérieusement de la reprise d’Alceste de Gluck à l’Opéra, avec un échange de correspondance entre Hector Berlioz et François-Joseph Fétis, célèbre critique musical belge et auteur d’une importante Biographie universelle des musiciens. Plus pratique, dans la rubrique Économie domestique, la jeune fille peut lire attentivement la « Septième lettre d’une sœur aînée », destinée à lui faire part de ses réflexions sur La Science du ménage et du Pudding très-facile à faire, mais aussi du Quasi de Veau salé à la Flamande et du Poulet à la Tartare, tandis que la Huitième lettre parle d’œufs en gelée et de Volaille au gros sel.

Mais c’est la rubrique Correspondance de ce numéro qui a attiré notre attention, avec une lettre de Florence à Jeanne (ce n’est pas la première) : celle-ci, qui s’étend sur plusieurs pages comme il était d’usage avant l’invention de Twitter, comprend des conseils à la future mère sur la façon de s’occuper des babies. On y retrouve le même bon sens que dans un texte quasi contemporain publié dans Le Magasin pittoresque, sous forme d’un dialogue entre Florence et madame R., une jeune femme modèle, qui lui montre son baby nouveau né :

— Qu’il est gentil ! m’écriai-je en oubliant de modérer ma voix.

— Ne le réveilles pas, je vous en prie ! fit madame R… m’arrêtant et me rappelant vivement à la situation. Voici une heure, moi aussi, que je retiens mes baisers, car je ne veux pas être une de ces mères égoïstes qui, par des caresses intempestives et ne faisant plaisir qu’à elles, troublent un repos si salutaire : on ne doit jamais réveiller un enfant, pour votre gouverne !

(…)

— Dites-moi, pour parler d’autre chose, est-ce que votre enfant dort ainsi toutes les après-midi?

— Toutes sans exception. Et jusqu’à l’âge de dix-huit à vingt mois, j’espère bien qu’il en sera ainsi; à cette époque, par exemple, je tacherai de lui faire perdre cette habitude qui pourrait l’affaiblir; mais en attendant, ses heures de repos et ses heures de repas sont réglées comme cette pendule.

— C’est admirable ! Et comment êtes-vous parvenue à diriger si bien un si petit enfant ?

— L’habitude est une seconde nature, dit-on. J’ai obtenu cette régularité indispensable à la santé présente et future de mon fils, en le faisant manger ou boire et en le couchant toujours aux mêmes heures.

— Vous êtes forcée de l’endormir alors ? de le bercer ?

— Non, je le dépose tout simplement dans son berceau.

— Et la nuit ?

— La nuit, c’est exactement comme le jour.

— Cependant, s’il criait parce qu’il a besoin de quelque chose, le cher petit ?

— Oh ! dit madame R… avec un sourire dont je ne saurais te rendre l’expression de malice et de tendresse, soyez tranquille ! j’ai bien soin, avant de me cuirasser ainsi d’indifférence, de m’assurer que rien ne lui manque. Mais lorsqu’il est couché convenablement, qu’il n’a ni faim, ni soif, ni froid, ni trop chaud, ni besoin de changer de vêtements, oh ! alors, je suis inébranlable ! C’est qu’il trouverait charmant, le petit tyran en herbe, de se faire promener et bercer toute la nuit ! Par malheur, comme cela serait aussi mauvais pour l’enfant que pour la mère, je dois mettre bon ordre à ces exigences précoces, bien que mon cœur saigne chaque fois que je l’entends ainsi pleurer par ma seule faute, le pauvre ange ! Vous le voyez, chère madame, dès le berceau, l’œuvre d’éducation est pénible pour les mères !

Toutefois, la lecture de cette lettre n’est pas de tout repos et s’apparente à la traversée d’un labyrinthe ou à un jeu de piste : voici l’ordre des pages de cette livraison dans l’exemplaire numérisé par Google Books : …68, 69, 70, 75, 76, 77, 78, 79, 80, 73, 74, 71, 72, 89, 90, 87, 88, 81, 82, 83, 84, 85, 86, 91, 92, 93… Feuilletez, et vous verrez.

Est-ce l’ordre des pages dans l’exemplaire original – un nouveau jeu, peut-être ? – ou serait-ce que les gravures de jeunes filles en fleur aient égaré l’esprit de l’opérateur chargé de la numérisation, on ne le sait. Mais les logiciels tous puissants de notre AMI (Aspirateur Mondial de l’Information) à tous devraient pouvoir y remédier.

Courons le guilledou

Classé dans : Langue, Littérature, Musique — Miklos @ 13:51

Guilledou (courir le). Passer son temps dans des lieux de plaisir avec des femmes équivoques. Les parents qui s’exagèrent toujours les fredaines de leurs enfants leur reprochent sans cesse de négliger le droit ou la médecine pour courir le guilledou. L’étudiant n’a souvent qu’une seule maîtresse qu’il cultive avec amour, mais au point de vue de la famille moralisant, c’est toujours le guilledou.

Joachim Duflot, Dictionnaire d’amour. Études physiologiques. Paris : 1846.

Comme la Lune en conjunction du Soleil, n’apparoit au ciel en en terre : mais en son opposition, estant au plus du Soleil esloingnée, reluist en sa plenitude, & apparoist toute notamment au temps de nuict. Ainsi sont toutes femmes. Quand je dy femme, je dy ung sexe tant fragile, tant variable, tant inconstant & imparfaict, que nature me semble (parlant en tout honneur & reverence) s’estre esgarée de ce bon sens, par lequel elle avoit creé & formé toutes choses, quand elle ha basti la femme. Et y ayant pensé cent & cinq cens fois, ne sçay à quoy m’en resouldre, sinon que forgeant la femme, elle ha eu esgard à la sociale delectation de l’homme, & à la perpetuité de l’espce himaine : plus qu’à la perfection de l’individüale muliebrité. Certes Platon ne sçait en quel ranc il les doibve collocquer, ou des animants raisonnables, ou des bestes brutes. Car nature leur ha dedans le corps posé en lieu secret & intestin ung animal, ung membre, lequel n’est és hommes ; auquel quelquesfois sont engendrées certaines humeurs falses, nitreuses, bauracineuses, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amerement : par la poincture & fretillement doloreux desquelles (car ce membre est tout nerveux, & de vif sentiment) tout le corps est en elles esbranlé, touts les sens ravis, toutes affections interinées, touts pensemens confondus. De maniere, que si nature le leur eüst arrosé le front d’ung peu de honte, vous les voyrriez comme forcenées, courrir l’aguillette* plus espouventablement, que ne le feirent oncq les Proëtides, les Mimallonides, ne Thyades Bacchiques au jour de leurs Bacchanales.

François Rabelais, Pantagruel. Amsterdam : 1711.

* Courir l’aguillette. Courir l’aiguillette, & par corruption courir le guilledou pourroit bien être proprement courir les grans Corps-de-gardes de tout tems pratiquez dans les Portes des Villes, sous des Tours dont les flêches se terminoient en point comme l’aiguille d’un Clocher. Une de ces Portes de Ville est appelée Guildou, pag. 783. de l’Histoire du Roi Charles VII. édition du Louvre in fol., & dans l’Histoire du même Prince attribuée à Alain Chartier, sur l’année 1446. il est parlé d’un Château de Bretagne appelé Guilledou, soit à cause de sa tour, ou peut-être parce qu’il était situé sur quelque pointe de montage, comme quelques autres qui pour la même raison portent encore aujourd’hui le nom d’Eguillon. Le vrai sens de cette ancienne façon de parler n’étant plus entendu du peuple, & la pluspart s’imaginant qu’une créature n’étoit dite courir l’aiguillette qu’en-tant qu’elle étoit d’une profession à faire détacher l’aiguillette à qui le cœur en disoit pour elle, les uns, comme à Toulouse, ordonnèrent que pour marque d’un si infame métier chaque Coureuse porteroit sur l’épauile une aiguillette. (…) Ceux de Beaucaire en Languedoc instituèrent une course, où les prostituées du lieu, & celles qui y seroient venues à la Foire de la Madeleine, courroient nües en public la veille de cette Foire, & où celle de ces filles qui auroit le mieux couru auroit pour récompense quelques paquets d’aiguillettes. Gölnitz qui en 1631, écrivoit son Ulysse Gallo-Belgique, y parle de cette coûtume comme abolie il y avoit déja longtems, mais ce qu’il dit qui ne se pratiquoit plus, c’estoit seulement de faire ôtes jusqu’à la chemise aux villaines qui devaient courir, car il est sûr, & des gens du païs le certifient, qu’à cela près les filles de joie ont couru chaque année les aiguillettes à Beaucaire la veille de la Foire jusqu’à peu avant l’année 1676. Jean Michel de Nismes, pag. 39. édition d’Amsterdam 1700. de son Embarras de la Foire de Beaucaire, parle de cette course comme se pratiquant encore de son tems, & il ne faut point douter que Rabelais n’y fasse ici allusion.

Nous faisons les cent coups, nous courons le guilledou, nous nous passons mille caprices, tantôt avec celle-ci, tantôt avec celle-là, et, en fin de compte, arrive une femme qui nous met le mors et le bât et nous fait expier tous nos péchés en une fois. Je parle… pour parler, comme ça… mais souvenez-vous de ce que je vous dis, maître Antonio, et faites-en votre profit.

Luigi Capuana, « Le paesane », in Revue bleue, vol. 12, p. 528. 1904.

Courir le guilledou. Hanter de mauvais lieux, de mauvaises compagnies. Le mot guilledou dérive de gildonia, geldonia, qui anciennement, et suivant le glossaire de Leidembrog, signifiait adunatio, conspiratio, soit que ces assemblées fussent devenues licencieuses, soit que les jeunes gens, au lieu de s’y rendrent, allassent faire des parties de débauche dans d’autres lieux. Il y a toute apparence que le mot gildonia a été pris pour la débauche même.

M. C. de Méry, Histoire générale des proverbes, adages, sentences, apophthegmes, t. 3. Paris : 1829.

Adriana. Mais si du mariage un beau jour vous tâtez,
Ne voudriez-vous, ma sœur, faire vos volontés ?

Luciana. Avant que de l’amour, je cède à la puissance,
J’aurai su rendre mien l’art de l’obéissance.

Adriana. Mais si votre mari courait le guilledou,
Prendriez-vous la chose avec un air si mou ?

Luciana. Sans trop penser à mal, j’attendrai sa venue,
Je prendrai patience.

William Shakespeare, « La Comédie des erreurs » (trad. le Chevalier de Chatelain), in Joyaux de Shakespeare. Londres : 1868.

Courir le guilledou. Voici une nouvelle explication que je trouve dans les Mélanges de l’abbé Morellet, t. I, p. 353, et qui ne manque pas de gaillardise. Il prétend que l’origine de cette expression est anglaise ou allemande. « Le propos d’un coureur de ce genre, dit-il, est tout naturellement : Will you do? Le voulez-vous ? Si l’on considère maintenant que le double w anglais et allemand se change souvent en gui :qu’on dit : Willelmus et Guillelmus ; que was est devenu en français guerre ; que vaste ou, si l’on veut, vastare a fait gustare et gâter ; que, d’un autre côté, dou a pu remplacer do you pour la plus grande facilité de la prononciation, on comprendra aisément comment courir le guilledou est mener la vie d’un libertin demandant aux filles : Will you, ou Will do you ? »

T. R., in L’intermédiaire des cher­cheurs et curieux, 4e année, 1868.

Non, vrai, c’était comique, comme tout ça se réalisait ! Elle ne travaillait plus, elle ne mangeait plus, elle dormait sur l’ordure, sa fille courait le guilledou, son mari lui flanquait des tatouilles ; il ne lui restait qu’à crever sur le pavé, et ce serait tout de suite, si elle trouvait le courage de se flanquer par la fenêtre en rentrant chez elle.

Émile Zola, L’Assommoir.

Guilledou. (…) Prob. composé du rad. de l’a. fr. guiller « tromper » et de l’adj. doux pris au sens de « tendre, agréable ».

Trésor de la langue française.

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