Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

25 décembre 2010

Au hasard d’une promenade dans Bruxelles

Classé dans : Peinture, dessin, Photographie, Société — Miklos @ 21:33

« Quiconque par sa faute cause du dommage à autrui est tenu de le réparer.—On nomme faute, tout ce qui blesse injustement le droit d’autrui. La faute peut consister soit dans une action, soit dans une omission.

Le fait commis avec intention de nuire constitue un délit ; — lorsque cette intention n’existe pas, on lui donne le nom de quasi-délit : Ex., un pot de fleurs tombe d’une fenêtre sur la tête d’un passant et le blesse grièvement : ce fait est un quasi-délit. »

J.-M. Boileux, Commentaire sur le Code Napoléon. Paris, 1856.

« L’existence de règlements de police concernant les vidanges est un indice de civilisation avancée. En France, on a eu, pondant longtemps, à adresser sur ce sujet, aux autorités chargées dans les villes du service de la voirie, le reproche d’incurie et d’abandon. Les plaisanteries de Scarron, de Molière et de quelques poètes comiques, les anecdotes piquantes de le Sage dans son roman de Gil Blas, nous apprennent quels désagréments réservait aux personnes qui se hasardaient le soir dans les rues étroites et obscures des cités, l’usage de jeter les vidanges par les fenêtres. — Les mauvaises habitudes, qu’une longue tradition a en quelque sorte consacrées, ne sont pas faciles à extirper. Plusieurs dispositions insérées dans les anciennes ordonnances de police pour ramener les habitants des villes à une plus exacte observation des lois de l’hygiène, manquèrent leur effet à cause de leur trop grande sévérité. »

M. D. Dalloz ainé, Répertoire méthodique et alphabétique de législation. Paris, 1853.

« L’art. 8 défend de jeter par les fenêtres, dans les rues, de l’eau, des immondices, etc., et d’y déposer des ordures, débris, décombres, poteries, verres cassés, etc., comme aussi d’y verser des eaux corrompues ou autres matières infectes. — L’observation journalière est là pour prouver que l’exécution de cet article laisse aussi beaucoup à désirer. »

Annales du conseil central de salubrité publique de Bruxelles. Bruxelles, 1841.

« On punit un homme parce que son chien est tombé d’une fenêtre sur la tête d’un passant, ou bien parce qu’il a laissé dans la rue une brouette où il peut s’écorcher les jambes; mais celui qui publie que telle peuplade crucifie les enfants et que telle autre les mange, et qui livre ainsi à la haine et à la vengeance des navigateurs des milliers d’hommes innocents, n’est pas même blâmé. Où est donc la différence de l’assassin au calomniateur ? »

Boucher de Perthes, Hommes et choses ; alphabet des passions et des sensations. Paris, 1851.

Ah, Gudule !

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux, Musique, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 11:55


Sainte Gudule. Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule, Bruxelles.

Sainte Gudule est issuë d’une race également sainte & illustre. Son Pere, sa Mere, son Frere, ses Sœurs, sont tous dans le catalogue des Saints & des Saintes de Brabant. Elle y a des Tantes, des Cousins, & des Cousines en grand nombre. Ses Parens tenoient aussi dans le monde un rang fort distingué. Et les Princes qui font gloire encore aujourd’hui de descendre de Charlemagne & de Carloman, ne doivent pas oublier l’avantage qu’ils ont par là d’étre alliez à Ste.Gudule, & à sa sainte famille.

Ernest Ruth d’Ans (1653-1728), La vie de Ste Gudule vierge, Patronne de l’Eglise Collegiale & de la Ville de Brusselles, excellent modelle des vierges chretiennes. Brusselles, 1703.

Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour.
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur.
Maintenant c’est plus pareil,
Ça change, ça change.
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille :
    Ah ! Gudule,
    Viens m’embrasser !
    et je te donnerai…

Boris Vian, La complainte du progrès

23 décembre 2010

Statutum est hominibus mori

Classé dans : Arts et beaux-arts, Lieux, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 2:58


Jean Delcourt (16??-1707) : monument funéraire d’Eugène-Albert d’Allamont,
évêque de Gand (détail), 1673. Saint-Bavon, Gand (Belgique)

“Statutum est hominibus semel mori” (c’est un arrêt porté contre les hommes de mourir une fois) — Héb. 9:27.

Ce mausolée est l’œuvre du sculpteur liégeois Jean Delcourt, dont il porte la marque. (…) Il faut convenir que la conception de ce monument funèbre n’est pas heureuse. Le squelette inspire un sentiment de répulsion et de terreur que bien certainement le vertueux prélat n’éprouva pas à son heure dernière. La consolante et sublime pensée d’une vie meilleure, dont la foi dépose le germe dans l’âme du chrétien, disparaît en présence de l’horreur que la mort inspire dans ce qu’elle a de plus affreux et de plus désespérant. Cette œuvre a du mérite. La tète et les mains du prélat sont bien modelées. L’artiste, en voulant éviter la roideur dans les draperies, est tombé dans un excès contraire; l’étoffe semble chiffonnée.

Kervyn de Volkaersbeke, Les Églises de Gand. 1837.

DELCOUR (Jean), sculpteur célèbre, naquit vers l’an 1650, à Hamoir, dans la principauté de Stablo1. Personne ne porta plus loin que lui l’amour du travail et le désir de s’instruire. Le goût qu’il avait manifesté dès sa première jeunesse pour la sculpture se fortifia avec l’âge ; et, pour posséder parfaitement son art, il alla deux fois en Italie, et y suivit les plus grands maîtres qui fussent alors connus. Aussi parvint-il à acquérir des talents distingués ; ses compositions sont d’un goût excellent, et on admire dans tous ses ouvrages l’élégance des contours, et l’art avec lequel ses draperies sont jetées. Ce qui donnait un très-grand lustre à la vie de cet artiste était une probité intacte et une modestie peu commune. Après son dernier voyage en Italie, Delcour fixa son domicile à Liège, où il mourut le 4 avril 1707. M. de. Vauban, qui connaissait ses grands talents, lui proposa de faire la statue équestre de Louis XIV, destinée à orner, à Paris, la place des Victoires ; mais Delcour, qui commençait à être âgé, et qui était affligé de quelques infirmités, refusa de se charger de ce travail, qui, quelques années plus tôt, eût fait l’objet de son ambition. L’exécution de cette statue, détruite à l’époque de la révolution, fut confiée à Desjardins, autre sculpteur célèbre, résidant à Breda. On voit à Liège trois ouvrages remarquables de Delcour ; le premier, c’est la belle fontaine de la place Saint- Paul, dont toutes les figures sont en bronze ; le second, qui se trouve dans l’église des religieuses des Bons-Enfans, est le Sauveur au sépulcre ; la statue de saint Jean-Baptiste, placée dans l’église, qui porte ce nom, est le troisième.

Jean Ladvocat, Dictionnaire histo­rique, philosophique et critique. Paris, 1822.

_______________________
1 Stavelot, ville de la province de Liège.

19 décembre 2010

L’inexorable marche de la pollution

Classé dans : Actualité, Photographie, Société — Miklos @ 23:58

« Produire toujours plus, consommer toujours plus et… jeter dans les mêmes proportions : la pernicieuse règle de trois de notre société dite “avancée”. Mais ce qui avance surtout, de façon inexorable et vertigineuse, c’est l’emprise des déchets sur notre terre. » — Fabien Bonnet, « Le petit ambassadeur du tri à la pointe du combat », La Nouvelle République, 29/6/2010.

25 novembre 2010

Un autre secret

Classé dans : Histoire, Judaïsme, Photographie, Shoah — Miklos @ 2:42

Lors d’une récente table ronde au musée d’art et d’histoire du judaïsme consacrée à l’autobiographie, l’écriture nécessaire, le psychanalyste Philippe Grimbert a évoqué le secret dont il parle dans son livre éponyme. En l’écoutant parler, je me souviens…

Adolescent, j’aime regarder les photos de famille.

Celles du passé de ma mère, ou plutôt de ses passés, se trouvent dans deux ou trois belles boîtes de bois laqué dans lesquelles je farfouille périodiquement. Il n’y règne aucun ordre, une photo du 19e siècle peut avoisiner une autre prise cent ans plus tard dans un autre monde, certaines se font face tandis que d’autres se tournent le dos, tête bêche ou cul par-dessus tête. Les prendre une à une s’apparente à une loterie, la surprise est chaque fois totale. Impossible de retrouver une photo si ce n’est par hasard.

Il y a là ma mère enfant et sa famille, principalement issue de la bourgeoisie juive aisée et émancipée à Odessa d’avant la Révolution (une cousine avait tout de même épousé Trotski) : les femmes, de mère en fille, se ressemblent toutes, belles et ténébreuses, posent souriantes avec leurs maris ou petites avec leur Michka, loin d’imaginer le sort tragique qui frappera leurs descendants en 1917 où ils perdent tous leurs biens, puis en 1939-1945 où ma grand-mère et son fils au regard si profond dont je tiens le prénom perdent la vie. D’autres disparaissent on ne sait quand ni où. De ses onze oncles et tantes il ne reste que de belles photos comme tirées de gravures de modes anciennes et une cousine et son frère.

Je vois dans la boîte une jeune fille timide se tenant à l’ombre d’une religieuse dans le pensionnat où elle est placée : c’est elle, envoyée adolescente, seule, en France. Une chance qui lui permet d’éviter le sort de sa famille restée en Russie, un traumatisme qu’elle ne surmonte pas, celui de la séparation d’avec ses proches, sa langue et sa culture. J’y retrouve le couple chez lequel elle vit jusqu’à son mariage après la guerre (qu’elle passe cachée en zone libre), issu, lui, d’une bourgeoisie française catholique, pratiquante et bonapartiste : ils sont comme des parents pour elle, ils lui évitent d’être raflée pendant la guerre en se mettant en danger, eux dont je dirai plus tard, « mes grands-parents, les pauvres, ils n’ont jamais eu d’enfants ». Quant à mes vrais grands-parents, les pauvres… Les photos de ce troisième grand-père enfant, habillé à la mode du 19e siècle, me surprennent : on dirait une petite fille. Il connaît Apollinaire qui en parle dans un texte que ma mère me montre. Je me souviens de lui dînant en costume, une grande serviette blanche nouée autour du cou et recouverte par sa belle barbe blanche rectangulaire, buvant précautionneusement et avec plaisir du vin chaud dans une tasse cylindrique en porcelaine blanche. Leur appartement, parenthèse temporelle d’un 19e siècle immuable dont ils semblent n’être jamais sortis eux non plus, grand et silencieux, la chambre où elle se réfugie – Julien Gracq lui écrit : « Je vous voyais si seule malgré l’affection de vos parents adoptifs » –, et où je ne me lasse d’explorer et de réexplorer les meubles d’époque, une bibliothèque directoire aux vitrines en biseau dans l’entrée, la salamandre en céramique vert sombre dans le salon non loin d’un magnifique Boulle dans lequel est rangée la belle vaisselle tout contre une vieille TSF que j’écoute l’oreille collée contre le poste, des objets beaux, désuets ou étranges tels un mouchoir à bougie en porcelaine, un pince-nez, une petite statue d’Hégésipe Simon le précurseur posée dans les toilettes ou une boîte en bois qui permet de voir des cartes postales en relief, placée dans le fourre-tout où se trouve l’inépuisable bibliothèque dont je dévore tout le contenu sans distinction, Balzac, Maurice Leblanc, Lectures pour tous, Troyat et Jack London…

Mon père, lui, range ses photos dans des enveloppes. Des mondes disparus eux aussi : celui des Juifs pieux du shtetl de Galicie où il est né peu avant la guerre et donc encore en Autriche-Hongrie, les hommes aux grandes barbes blanches comme celle de mon troisième grand-père mais différentes, moins bourgeoises – mon grand-père, réfugié à Vienne pendant la grande guerre, doit la tailler pour ne pas avoir l’air trop juif –, aux papillotes descendant le long du visage ou rangées derrière les oreilles, un regard bon et intelligent encadré d’une paire de lunettes métalliques ovales, la tête couverte d’un calot noir, les femmes solides et essentielles en perruque, modestement vêtues de noir. Ils sont tous, à leur façon, d’une rare élégance, non pas celle d’une mode, ils n’en ont ni les moyens ni surtout l’intérêt, mais dans leur maintien d’une grande dignité, dans leur générosité discrète pour ceux qui sont encore plus démunis qu’eux. À partir de 1939 il n’y a plus de photos, il n’en reste que quelques cartes postales, la dernière écrite quelques instants avant qu’ils ne soient raflés en 1942. Elles aussi sont bien rangées.

Puis il y a les photos des camps de jeunes qu’il anime, d’abord en Pologne puis en Palestine : toutes posées de façon conventionnelle (ce qui atténue l’émotion à la vue de ce monde lui aussi disparu), à l’exception de celle, étrange, où on le voit assis par terre dans une tente, les jambes croisées et soufflant dans une flûte comme un charmeur de serpent, lui qui ne sait jouer d’aucun instrument. Une photo de sa sœur cueillant des oranges dans un verger un fichu sur la tête, une autre de ses enfants à elle se tenant la main, des photos de son frère beau comme un Rudolph Valentino avec sa magnifique femme colombienne apparentée à Dali (ce qui fait pendant à Trotski, me disé-je), tant d’autres photos aux personnages non identifiés mais dont je ne me résous à me séparer.

Ces deux univers qui n’ont de commun que la fatalité de l’histoire des Juifs se rencontrent. La très belle femme paumée, inconsciente de sa beauté radieuse, courtisée par de jeunes et brillants intellectuels, l’homme modeste, réservé et attentionné, et que les valeurs religieuses et sociales, indissociables, structurent sans le rendre dogmatique. Enfin quelqu’un qui l’aime vraiment et sur lequel elle peut compter.

Un jour que je feuillette pour la ennième fois ces enveloppes, je remarque une vieille photo d’identité : une belle jeune femme au visage avenant, un petit chapeau noir sur la tête, qui ressemble – c’est ce qui me frappe – à la femme d’un cousin, surtout les yeux souriants. Je demande à ma mère qui est-ce, elle me répond « la première femme de ton père ». Comme ça, simplement.

Jusqu’à ce jour, je n’avais jamais su que papa avait été précédemment marié.

J’apprends qu’il l’avait épousée en Pologne juste avant la guerre, les deux familles se connaissaient depuis longtemps. Rentré en Palestine, il y fait toutes les démarches pour obtenir des autorités du mandat britannique le fameux certificat qui lui permettrait de faire venir sa femme auprès de lui. Il l’obtient finalement, la Croix rouge le transmet à l’occupant nazi en Pologne, qui se met à la recherche de la femme pour la faire partir, mais sans succès. Après la guerre, mon père est déclaré veuf. Il fait connaissance avec ma future mère. Dans une lettre que je trouve des années plus tard, il écrit à sa sœur – celle qui cueillait des oranges dans le verger –pour lui raconter être tombé amoureux, lui qui pensait ne plus jamais pouvoir aimer une autre femme.

J’apprends aussi alors que le frère de cette malheureuse femme habite non loin de chez nous, avec femme et enfants : nos deux familles se fréquentent depuis toujours, je ne m’étais jamais demandé comment on se connaissait, c’est comme ça, voilà.

À l’enterrement de ma mère, plus de vingt ans plus tard, une voisine de notre l’immeuble et la veuve de ce frère se retrouvent côte à côte. La voisine demande à cette dernière quel rapport elle a avec moi, c’est la première fois qu’elle la voit. L’autre répond, « je suis sa tante ». Autre découverte : pour moi ce sont des amis de toujours, mais elle a raison, puisqu’elle est la belle-sœur de mon père.

Je vois toujours ses deux filles (dorénavant grands-mères). Ce n’est qu’il y a deux ou trois ans que l’une d’elles me raconte pourquoi les Nazis n’avaient pu trouver sa tante : apprenant, on ne sait comment, que les autorités la recherchaient et craignant d’être raflée, elle s’était cachée. Si elle ne l’avait fait, elle aurait été sauvée.

PS : On trouvera ici une relation plus détaillée et plus à jour de l’histoire de la première femme de mon père.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos