Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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22 avril 2008

Guerres de religion

Classé dans : Actualité, Religion — Miklos @ 7:05

« Vous avez entendu qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi1. Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs. (…) Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? (…) Et si vous réservez vos saluts à vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? » — L’évangile selon Saint Matthieu, 5:43-47.

Les lieux saints n’incitent pas à l’union, à la communion ou à l’angélisme, bien au contraire2 : les guerres qui se sont livrées autour de Jérusalem depuis des temps immémoriaux en sont bien la preuve. Ah, si la Jérusalem n’était que céleste ! La presse israélienne rapporte un récent conflit plutôt original, mais lui aussi aux racines profondes, qui a opposé, dimanche dernier, prêtres arméniens et grecs orthodoxes ainsi que leurs ouailles respectives qui en sont venues aux mains. La raison ? Venus célébrer le dimanche des Rameaux au Saint Sépulcre, ils ne pouvaient s’accorder sur le « partage » des lieux, régi pourtant très précisément – espaces et horaires – pour éviter que la multiplicité des dénominations qui revendiquent le lieu ne s’y croisent. À tel point que l’accès y est contrôlé, depuis des siècles, par… des musulmans, qui ne sont pas partie prenante (c’est bien le cas de le dire) pour cette parcelle d’histoire sainte.

Selon un prêtre arménien, l’échauffourée a commencé lorsque des prêtres grecs orthodoxes ont insisté pour être présents lors de la cérémonie arménienne près du Saint Sépulcre. « Nous ne pouvions supporter la présence d’un prêtre grec durant notre office », poursuivit le prêtre arménien, « alors nos prêtres sont entrés et l’ont envoyé balader de là-bas ». Selon des témoins, l’expulsé aurait été jeté au sol et roué de coups.

Quant au patriarche grec orthodoxe de Jérusalem, il affirme que ce sont les arméniens qui seraient à l’origine de cet incident, en voulant changer le statu quo régissant le lieu en vue d’obtenir des droits d’accès égaux malgré leurs effectifs plus réduits. Comme quoi, les minorités ont toujours tord.

Ce n’est pas la première fois que des bagarres rangées ont lieu entre ces deux communautés : l’année dernière, ils ont utilisé pierres et bâtons, armes ancestrales, pour régler un conflit tout aussi ancestral à l’église de la Nativité à Bethlehem. Pour une fois que l’on n’accuse pas les juifs de tous les maux…


1 « La deuxième partie de ce commandement ne se trouve pas telle quelle dans la Loi, et ne saurait s’y trouver. Cette expression forcée d’une langue pauvre en nuances (l’original araméen) équivaut à : “Tu n’as pas à aimer ton ennemi.” (Note de la Bible de Jérusalem)
2 Le judaïsme orthodoxe – ou du moins une de ses branches les plus intellectuellement rigoureuses, représentées par l’étonnant Yeshayahou Leibowitz – ne reconnaît pas l’existence de lieux saints. Elle considère que ce concept s’apparente à l’idolâtrie.

15 avril 2008

Ellul, Anders, Illich – inconnus au bataillon ?

Classé dans : Environnement, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:10

« Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait presque un enfant. » — Jules Verne, Les Cinq cents millions de la Bégum, 1879.

« Mais il faut en tout cas retenir le fait essentiel que c’est toujours, dans toutes les branches, la technologie la plus moderne, la plus avancée qui détermine la tendance. Ici encore nous retrouvons l’automatisme du choix qui se fait imman­quablement. » — Jacques Ellul, Le Système technicien, 1977 (réed. 2004).

Si certains grands singes semblent savoir utiliser des objets en tant qu’outils – voire en fabriquer –, « la technique est une compétence fondamentale de l’homme »1 depuis la nuit des temps. Elle occupe dans sa vie une place croissante, notamment depuis la révolution industrielle, et inéluctable depuis l’entrée dans l’ère numérique.

Le constat de la sujétion de l’homme à la machine n’est pas récent : il suffit de relire la description de la Cité de l’Acier dans Les Cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne ou de revoir Les Temps modernes de Charlie Chaplin. Mais c’est après la Seconde guerre mondiale, avec le développement de l’informatique puis de la cybernétique2 vers 1948 qu’une approche théorique permet d’analyser la technique en tant que système3 et de penser son autonomie et son asservissement de l’homme.

C’est ce que fera Jacques Ellul dès 1954 avec La Technique ou l’enjeu du siècle (traduit en anglais dix ans plus tard grâce à sa découverte par Aldous Huxley, et récemment republié en français), puis dans nombre d’autres ouvrages parmi lesquels on citera son maître-livre4 Le Système technicien.

En 1956 – deux ans après la sortie de l’ouvrage fondateur de Jacques Ellul –, Günther Anders (qui ne semble pas avoir eu connaissance de l’œuvre d’Ellul) publie L’Obsolescence de l’homme, qui n’aura été traduit en français que près de 50 ans plus tard. L’un comme l’autre – sous une approche différente, Ellul plus sociologique et Anders plus philosophique – s’inscrivent contre l’utopie technicienne, dans laquelle ils perçoivent la perte de la liberté de l’homme pour l’un, de son humanité pour l’autre. Dix ans plus tard, Ivan Illich5 (ami de Jacques Ellul) développera une approche pédagogique à sa critique de la technique et du capitalisme.

En cette époque de prise de conscience croissante de la finitude des ressources et de la gabegie croissante induite par leur surconsommation, suscitée par une course en avant nécessaire à la survie des entreprises engagées dans la bataille de plus en plus féroce d’une « destruction créatrice » accélérée (phénomène identifié par l’économiste Joseph Schumpeter dans les années 1940), l’œuvre de ces trois penseurs est plus que jamais d’actualité.


1 François Jourde.
2 À laquelle la WP attribue, fort curieusement, la genèse de l’électronique et de l’informatique, bien que celles-ci l’aient précédée : « Sous l’impulsion de Norbert Wiener, la cybernétique fut créée en tant que “théorie de la communication” dans les années 1940 et donna naissance à l’électronique, l’informatique (…) » (article « Systémique »), tout en écrivant que l’électronique est apparue en 1904 dans l’article qu’elle lui consacre ; quant au premier ordinateur, il date de 1941, la cybernétique ayant été fondée en 1948…
3 Dont l’âme serait l’information… ?
4 Selon Jean-Luc Porquet.
5 À propos duquel la WP française écrit confusément : « Il devient ensuite, entre 1956 et 1960, vice-recteur de l’Université catholique de Porto Rico, où il met sur pied un centre de formation destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine. En 1956, il est nommé vice recteur de l’université catholique de Porto Rico. » Quant à Günther Anders, elle ignore totalement son œuvre pour ne parler brièvement que d’un aspect méthodologique secondaire, qu’elle agrémente d’une bibliographie. Elle est mieux fournie, toutefois, que celle en anglais, qui ne lui consacre qu’une ligne (plus facile à trouver que l’article français, du fait de l’établissement d’une page de désambiguation). Il faut se rabattre sur la version allemande pour y trouver des informations utiles sur la richesse de son œuvre et son influence (notamment sur la pensée de Jean-Paul Sartre). Étonnant pour cet élève de Husserl, mari de Hannah Arendt, cousin de Walter Benjamin et l’un des tous premiers critiques de Heidegger (Sur la pseudo-concrétude de Heidegger), et dont l’analyse de la modernité aborde Auschwitz et Hiroshima, la technique déshumanisante comme finalité en soi et la faculté prométhéenne et autonome des machines (voire des systèmes) créées par l’homme.

7 avril 2008

Je ne suis pas docteur

Classé dans : Société — Miklos @ 14:44


Abraham Bosse : le médecin et le clystère

Quand j’étais petit, je rêvais de l’être. Entre la médecine, les mathématiques et la musique mon cœur balançait dès ma plus tendre enfance. J’ai étudié avec délectation la seconde option et me retrouve dans la troisième, et ce n’est pas faute d’avoir toute une branche de ma famille inscrite dans la première. À défaut du caducée, le titre universitaire ne m’aurait pas déplu (même si, dans certains pays, on dirait qu’il est utilisé comme prénom). La chance a voulu qu’une ouverture musicale se présente au moment où je m’acharnais sur une thèse que je laissai alors tomber sans hésiter pour me lancer sans regret dans la direction qui s’offrait à moi par un de ces hasards dont la probabilité est nulle et qui, pourtant, émaillent – ou plutôt illuminent – mon parcours avec une fréquence tout aussi improbable. Même si toute mère juive rêve, dit-on, que son fils soit médecin ou avocat, la mienne a été heureuse que je trouve mon bonheur à ma façon.

Ce titre semble pourtant exercer une fascination qui incite à des démarches peu orthodoxes, c’est le moins qu’on puisse dire, pour l’obtenir ou pour s’en affubler. Qui a étudié à l’université Cornell dans les années 80 se souviendra sans doute d’un jeune étudiant brillantissime de 24 ans, auteur d’un nombre impressionnant d’articles scientifiques et qui avait proposé une théorie révolutionnaire de la carcinogénèse. On prédisait déjà un Nobel à cet élève de l’éminent Efraim Racker, homme au-dessus de tout soupçon. Or il s’avéra que ce jeune homme fort sympathique et discret (je peux en témoigner) avait falsifié les résultats de ses expériences de laboratoire pour correspondre à ses théories. Il dut quitter l’université en retirant sa thèse, ce qui ne manqua pas de faire scandale. C’était loin d’être d’ailleurs un cas unique, alors comme maintenant. Plus tragique est l’affaire du faux médecin qui avait prétendu travailler à l’OMS pendant des années et fini par assassiner sa famille.

Mais pourquoi se fatiguer à falsifier ou à affabuler, quand il existe de nombreux sites où l’on peut s’acheter un doctorat en ligne pour une somme modique, démarche plus rapide (« Earn A Degree In 7 Days ») et économique (« 100% Legal PhD Degree. Buy Online And Get $180 Of Free Gifts ») que le long et pénible parcours universitaire jonché de thèses qui n’en finissent pas ?

28 mars 2008

Contes et légendes de la Wikipedia

Classé dans : Sciences, techniques, antisémitisme, racisme — Miklos @ 1:06

« Le judaïsme le plus ancien connaissait encore le sacrifice du premier né. » — Wikipedia, article « Légende des crimes rituels » (consulté le 27/3/2008)

La WP française traite dans plusieurs articles1 des accusations à l’encontre des juifs, selon lesquelles ils utiliseraient du sang d’enfants chrétiens pour la fabrication du pain azyme utilisé durant la Pâque juive. Ces allégations ne tiennent pas debout pour qui connaît les règles parti­culièrement strictes de cette religion2 prescrivant la stricte éli­mi­nation du sang3. Apparue au Moyen Âge, cette invention a donné lieu à de nombreuses persécutions (empri­son­nements, tortures, autodafés, pogroms) à l’encontre de ceux injus­tement accusés de ces pratiques4. Elle s’est poursuivi sans inter­ruption jusqu’à nos jours : il y a moins d’un mois, une série d’affiches reproduisant cette légende est apparue sur les murs des rues de Novosibirsk en Russie, quelques semaines avant la Pâque juive.

En 1840, une accusation de ce genre aura un reten­tis­sement inter­na­tional : un moine capucin et son serviteur dispa­raissent à Damas. Et c’est le consul français, Ulysse de Ratti-Menton, qui soulève l’accusation de meurtre rituel à l’encontre de la commu­nauté juive damascène. En résul­teront tortures de tous genres, aussi bien physiques (jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour quatre d’entre eux) que morales (une soixan­taine d’enfants – juifs – enlevés à leurs parents et privés de nourriture) destinées à extorquer tous les aveux possibles et imagi­nables, à l’instar de ce que pratiquait l’Inquisition des siècles aupa­ravant. Ce n’est qu’à la suite de pressions inter­na­tionales que le vice-roi d’Égypte ordonna la remise en liberté des prisonniers.

Un excellent roman qui vient d’être publié en français – La Mort du moine d’Alon Hilu – s’inspire des faits connus et prend comme personnages les principaux prota­go­nistes de l’affaire. Fruit d’une recherche docu­mentaire très poussée, il construit, de façon tout à fait plausible, une intrigue qui expli­querait la dispa­rition du moine. On ne sait évidemment pas ce qu’il en est réel­lement advenu, le seul témoin qui semblait être le dernier à l’avoir vu entrer chez un Turc ayant été roué de coups jusqu’à ce que mort s’ensuive. Écrit dans une langue chato­yante et une parfaite maîtrise du style, extrê­mement bien traduit (de l’hébreu), c’est le récit du prota­goniste central du roman, qui bascule de première à la troisième personne parfois d’une phrase à l’autre, faisant ressortir son mal de vivre intérieur et ses conflits avec le monde qui l’entoure. L’auteur reconstitue avec véracité l’effet cata­clys­mique qu’a eu cette pression inte­nable sur la communauté juive dans son ensemble et sur chacun de ses membres, montant non seulement des familles les unes contre les autres, mais même un fils contre son père, poussant certains oppor­tunistes à aban­donner leur religion pour se placer du côté des puissants du moment et pour revenir à la foi de leurs pères le calme rétabli. Il témoigne aussi de l’héroïsme de personnes banales (et bien réelles, ce ne sont pas des person­nages inventés) qui auront résisté à toutes les tortures sans se compromettre.

C’est dans l’un de ses actes fondateurs que le judaïsme rejette le sacrifice humain, qui devait être une pratique admise dans les religions païennes qui l’ont précédé. Lorsque Abraham se voit commandé de sacrifier son fils Isaac à Dieu, il ne devait y avoir rien d’exceptionnel à cela : c’était chose commune, les divinités de nombreux peuples – cananéens, phéniciens, carthaginois… – buvaient goulûment le sang humain. La réelle épreuve est celle où l’ange lui dit d’arrêter son bras et de ne pas le sacrifier. Ce même schéma se retrouve dans l’islam, avec Ismaël, le second fils d’Abraham, se substituant à Isaac, tandis que dans le christianisme, Jésus est sacrifié pour les hommes. Il n’est donc pas étonnant que les allégations de meurtre rituel soient apparues dans le monde chrétien plutôt que musulman.

Quant à la phrase citée en exergue, elle est pour le moins malheureuse : l’ambiguïté du verbe utilisé, « connaissait », peut laisser entendre que le judaïsme primitif acceptait ou admettait le meurtre rituel, ce qui est une aberration. Pour preuve, l’article mentionne, sans en citer le contenu, deux passages qui en parlent (2. Chr 33,6; 2. Rois 23,10). Or quand on prend la peine de consulter ces textes, on constate sans grand effort que ces pratiques sont qualifiées d’« imitation des abomination des nations » (2 Chr. 33.2) et liées au culte de Baal et de Molek (2 Rois 23.10). On peut imaginer la réprobation qui se serait manifestée si on avait écrit « le catholicisme actuel connaît la pédophilie »… Cet article mentionne aussi de façon lapidaire la thèse d’Ariel Toaff « réhabilitant ces récits » en 2007, sans pour autant rajouter qu’il s’est rétracté (ce que dit l’article « Ariel Toaff »), ni mettre en perspective critique cette mention initiale. On peut ainsi imaginer l’effet qu’aurait eu la mention de la thèse de Jacques Benveniste sur la mémoire de l’eau sans aucun commentaire dans l’article consacré à ce liquide… Les deux autres articles (voir note 1) que la WP consacre partiellement ou totalement aux accusations de meurtre rituel sont bien mieux écrits.


1 Allégation antisémite », « légende des crimes rituels » et « accusation de crime rituel contre les Juifs.
2 Règles qui sont établies dans la loi dite orale, le Talmud et dans les responsa des rabbins, textes à valeur jurisprudentielle. Elles ne sont certainement pas établies dans l’Ancien Testament qui n’a pas de valeur juridique dans le système des lois traditionnelles juives et dont la lecture littérale ne permet de déterminer la pratique juive. Ce type de lecture a été, entre autres, pratiqué par les Karaïtes, secte qui avait rejeté la loi orale et de fait créé sa propre exégèse, ce qui n’est pas sans rappeler ce qui se passera bien plus tard avec l’émergence du protestantisme par rapport au catholicisme.
3 C’est pourquoi les mammifères propres à la consommation doivent être vidés de leur sang après avoir été tués et avant d’être cuisinés.
4 Qui se sont « enrichies » de variantes tristement célèbres, comme celle à l’encontre du juif Jonathas qui aurait, au xiiie s. profané une hostie consacrée en la poignardant ; celle-ci aurait alors saigné. Puis, quand il voulu la bouillir, elle s’envola. Il fut brûlé en place de Grève, et l’église des Billettes a été érigée sur le lieu où se trouvait sa maison.

10 mars 2008

La critique de la société et la critique littéraire sont rarement compatibles

Classé dans : Littérature, Philosophie, Société — Miklos @ 23:06

Le premier est philosophe, le second lecteur. L’un, ancré dans la réalité, s’y débat ; l’autre, réfugié dans le verbe, s’y complaît. Finkielkraut est un moraliste indigné de ce qu’il voit : il dérange, ce n’est pas de mode ; Steiner un esthète qui jouit de ce qu’il lit : il plaît, c’est dans l’air du temps. L’un critique avec passion la question scolaire qu’il juge essentielle pour élever la culture commune et enseigner à vivre ensemble, l’autre regrette la perte du grand art mnémonique nécessaire à enrichir la culture individuelle et à enseigner la référence vécue par d’autres. L’un est taxé de conservatisme de droite, l’autre est fasciné par une certaine extrême droite. L’un vit, l’autre vit par procuration.

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