Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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4 mars 2008

La deuxième mort annoncée du CD-R

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 0:31

France 2 vient enfin de découvrir – et de nous apprendre – que la Terre est ronde. Ou plutôt qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas si rond que ça dans le monde du numérique. En des tons apo­ca­lyp­tiques, David Pujadas rapportait ce soir aux oreilles de millions de Français suspendus à ses lèvres une décou­verte catas­tro­phique toute récente : les disques compacts où l’on grave soi-même ses photos, sa musique ou ses papiers, sur lesquels l’hôpital conserve vos données médi­cales et l’INA le patri­moine audio­visuel français (disques connus sous le nom de « CD-R ») n’auraient qu’une durée de vie non pas de cent ans, non pas de dix ans, mais de deux à cinq ans. C’est une enquête de Michel Momponté et de Jean-François Monnier qui nous révèle ce grand secret, appa­rem­ment mis à jour au laboratoire national d’essai, à la grande surprise de l’un de ses chercheurs, Jacques Perdereau. Qu’adviendra-t-il donc de toute l’infor­mation numé­rique dont l’on avait ainsi voulu pré­ser­ver des ans l’irré­parable ou­trage ? Gérard Poirier, spécialiste du grand indus­triel du média MPO, inter­viewé pour l’occasion, affirmait que le chan­gement de tech­nologie néces­saire pour passer à des supports plus pérennes prendrait plusieurs années – il ne faut pas seulement changer les matériaux constituant le disque, mais les graveurs et les lecteurs nécessaires à leur utilisation, répandus en nombre incalculable à la face de la Terre. Ne parlons pas de la tâche herculéenne de recopie de toutes les informations des anciens supports vers leur successeur : une hécatombe annoncée. Il y a de quoi être atterré.

« Stabilité incer­taine des CD-R. La sta­bi­lité tem­po­relle de l’en­semble des sup­ports d’infor­ma­tion, en par­ti­culier celle des CD-R, est variable. (…) Il est vrai que le CD-R a été pré­senté comme inal­té­rable et pérenne. Ses fabri­cants annon­cent parfois des durées de vie très longues. La réalité est tout autre : la gra­vure s’avère plus dé­li­cate que prévue, des échecs sont parfois constatés ; des CD-R, même appa­rem­ment bien gravés, peuvent se révéler illi­si­bles pré­ma­tu­rément. » – L’archi­vage sur CD-R. Acquérir, graver, contrôler, conserver. Eyrolles, Paris, 2006.Le problème de cette « news » n’est pas sa véracité – bien réelle – mais que ce n’est pas si new que ça. Il y a plus de deux ans, Kurt Gerecke, physicien expert du stockage informatique, affirmait que « la durée de la plupart des CD inscriptibles disponibles à bas prix dans les magasins discount a une durée de vie de deux ans environ ; certains des disques de meilleure qualité offrent une durée de vie plus longue, de cinq ans tout au plus. » Il conseillait de sauvegarder non pas sur disques durs – qui ont leurs problèmes – mais sur bandes magnétiques, dont la durée de vie est estimée de 30 à 100 ans. Il concluait que, de toute façon, aucun support de stockage ne dure éternellement – ce que l’on s’entêtait à répéter depuis bien plus longtemps.

Le laboratoire national d’essai devait s’en douter : en 2004, il avait œuvré pour la mise en place d’un groupement d’intérêt scientifique chargé d’étudier la conservation des données sur disques optiques numériques. On peut y lire (l’information n’est pas datée) : « de récentes études ont montré que certaines marques de supports magnétiques (disques durs et bandes) et de disques optiques (CD-R et DVD-R) étaient inutilisables après une période de stockage d’environ un an, alors que des supports d’autres marques, n’avaient montré aucune dégradation notable après 15 ans d’archivage ».

On se demande pourquoi les médias ont attendu si longtemps pour en informer le grand public. Car les profes­sionnels le savaient : certains orga­nismes, au fait de ce petit problème depuis un certain temps, avaient commencé à recopier labo­rieu­sement leur patri­moine infor­ma­tionnel sur des nouveaux systèmes de conser­vation (en général : une cascade de disques durs et de bandes magné­tiques servant à effec­tuer des sau­ve­gardes pério­diques de volumes parfois astro­no­mi­ques et qui ne feront que croître avec le temps). Le labeur du copiste n’est jamais fini, et la course technologique le rend souvent bien plus ardu, malgré les apparences.

22 février 2008

Le nouvel art de la conversation

Classé dans : Peinture, dessin, Société — Miklos @ 22:36

«Conversation Échange de propos, sur un ton généralement familier et sur des thèmes variés, entre deux ou plusieurs personnes. Synon. bavardage, causette, dialogue, entretien(…). SYNT. a) Con­ver­sation abondante, agréable, amicale, amoureuse, animée, banale, confidentielle, cordiale, décousue, difficile, étonnante, familière, fatigante, franche, gaie, grave, habituelle, idiote, intéressante, légère, mondaine, oiseuse, particulière, piquante, philosophique, privée, sérieuse, téléphonique, vivante. b) Conversation d’affaires, de salon ; con­ver­sa­tion à bâtons-rompus, à mots couverts, à voix basse ; entre amis. c) fragments, sujet de con­ver­sa­tion ; cahier, manuel, thème de con­ver­sa­tion ; charme, plaisir de la con­ver­sa­tion. d) Amener, amorcer, avoir une con­ver­sa­tion sur (un sujet, un thème) ; mettre la con­ver­sa­tion sur… ; avoir une con­ver­sa­tion avec (qqn) ; avoir, animer, commencer, engager, interrompre, poursuivre, prolonger, suivre, surprendre, terminer une con­ver­sa­tion ; changer de con­ver­sa­tion ; couper court, prendre part ; entrer en con­ver­sa­tion ; » faire la con­ver­sa­tion, un bout de con­ver­sa­tion ; être l’objet des con­ver­sa­tions ; faire les frais de la con­ver­sa­tion ; se mêler à la con­ver­sa­tion ; quitter la con­ver­sa­tion ; lier con­ver­sa­tion avec qqn ; mettre fin à la con­ver­sa­tion.

— Trésor de la langue française

19 février 2008

Bonbon ou cacahuète ?

Classé dans : Langue, Musique — Miklos @ 21:19

הנה הבאתי לך בוטניםEn 1964, le jeune homme épris et naïf de Jacques Brel apporte des bonbons à son amou­reuse, « parce que les fleurs c’est péris­sable, puis les bonbons c’est tellement bon ! » Il devine, à ses formes avantageuses, qu’elle en raffole. Timide, un peu guindé dans ses habits du dimanche, le nœud de cravate labo­rieux, il lui propose d’aller regarder passer les trains. En chemin, il se confie à elle : « Ger­maine, elle est moins belle », et en plus, elle est rousse et cruelle. Mais lorsqu’ils arri­vent sur la Grand’Place près d’un kiosque où l’on joue du Mozart, voici qu’ils croisent un certain Léon, l’ami de la belle (difficile de croire au hasard, la finaude devait le savoir). Et notre dadais de lui céder la place !

Heureusement, il aperçoit Mademoiselle Germaine (qui devait se douter, elle aussi, de quelque chose et se tenait prête), à laquelle il pourra finalement offrir ses bonbons, « bien que les fleurs soient plus présentables ». L’une ou l’autre, après tout qu’importe ? il a tellement envie d’être amou­reux. La chanson ne dit pas ce que devint Cruella et son lion de Léon. Cette histoire se passait où ? Chez les Zoulous ? Les Andalous ? Ou dans la cabane bambou ?1 Pas du tout, c’était sans doute à Bruxelles, Léon oblige.

Quelques années ont passé. L’adolescent boutonneux est devenu un jeune bourgeois libéré : il traite sa mère de névropathe, s’est débarrassé de son accent bruxellois, réside au Georges Vé en écoutant pousser ses cheveux et défile en criant « Paix au Vietnam ! » Germaine ne supporte pas sa coiffure : c’est la rupture, il vient rechercher ses bonbons… et les offre, minaudant, au jeune frère de Germaine. Peace and love. Surtout love.

Les choses se passent ainsi en Wallonie. Mais la Belgique est divisée, comme on vient de nous le rappeler. En Flandre, les amoureux se sont promenés dans une allée bordée de tilleuls, et c’est Walter qui enlève la donzelle volage, tandis que l’amoureux transi se console avec Nadine la rouquine. Ils vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants sages et industrieux.

La ballade traverse l’Europe, sera chipée à son passage en Italie par Roberto Ferri, et se retrouve interprétée en Israël par le talentueux acteur et chanteur Israel Gurion lors d’un festival consacré à Jacques Brel. L’israélien est plus frustre que le Wallon ou le Flamand : il offre à sa dulcinée des cacahuètes – on aime bien grignoter, au bord de la Méditerranée – au lieu, dit-il, de roses. Mais comme il n’y a qu’une ligne de train en Israël, il lui propose d’aller au zoo voir plein de singes, et ça tombe bien « parce que je t’ai apporté des cacahuètes » (il doit se dire qu’elle les donnera aux simiens au lieu de s’en empiffrer, et conservera ainsi sa taille de guêpe qui le branche un max). En plus, le vouvoiement n’existe pas en hébreu, ce qui permet de sauter quelques étapes, l’israélien ne s’encombrant ni de cravates ni de préliminaires. L’« autre », c’est Rina, une vraie sorcière et en plus elle a plein de taches de rousseur. Nos tourtereaux arrivent finalement dans le jardin public – là-bas, pas de Mozart, c’était avant la vague d’immigration des Russes venus avec leurs violons sous le bras. Et qui voient-ils au loin ? Hanan ! Et puisqu’il veut que je me casse… Bonjour, Rina, t’es trop mignonne ! Et hop ! pas si naïf que ça, finalement.

C’est Voltaire qui aura le mot de la fin (en français) : « Malheur aux faiseurs de traductions littérales, qui en traduisant chaque parole énervent le sens ! C’est bien là qu’on peut dire que la lettre tue, et que l’esprit vivifie. »


1 Robert Desnos, Les Hiboux.

3 février 2008

L’astrologue non voyant

Classé dans : Actualité, Société — Miklos @ 10:16

« L’entêtement pour l’astrologie est une orgueilleuse extravagance. Il n’y a pas jusqu’au plus misérable artisan qui ne croie que les corps immenses qui roulent sur sa tête ne sont faits que pour annoncer à l’Univers l’heure où il sortira de sa boutique. » — Montesquieu

« Voyante. Personne du sexe féminin capable de voir ce qui est invisible pour son client, à savoir qu’il est un imbécile. — Ambrose Bierce

Le journal suisse Le Matin rapporte un entretien avec Meredith Duquesne, « la célèbre astrologue française vivant aux Etats-Unis » dans lequel elle affirme que les ennuis du nouveau couple présidentiel français « commenceront dès cette année » et qu’en septembre 2009 le mari « traversera un passage extrêmement critique, politiquement comme personnellement. ». Même si l’on se souviendra alors de cette déclaration, il sera difficile d’en vérifier l’adéquation : relativement floue voire carrément amphibolique, elle se laissera interpréter à la sauce qu’on voudra (ce qui est le cas des Centuries de Nostradamus, qui font le bonheur des éditeurs de ce genre de littérature) ; d’ailleurs, ne traverse-t-il pas en ce moment une période critique, avec sa baisse dans les sondages ?

À la question du journaliste si cela signifie une séparation du couple, l’astrologue répond : « Je ne peux pas l’affirmer : je ne suis pas voyante ». Nuance tant sidérale que sidérante : l’une prévoit et l’autre prédit, la première parle de tendances et la seconde de faits. L’homme est d’un naturel inquiet, il marche seul dans sa nuit ; s’imaginer savoir ce qui l’attend – même le pire – le rassure, le conforte et lui évite surtout d’avoir à prendre ses responsabilités. Comme l’écrit Paul Valéry : « Le mal de prendre une hypallage pour une découverte, une métaphore pour une démonstration, un vomissement de mots pour un torrent de connaissances capitales, et soi-même pour un oracle, ce mal naît avec nous. » (Œuvres, I. Bibliothèque de la Pléiade, p. 1209.).

Mais c’est Hans Holbein le jeune qui illustre, dans Les simulachres & historiees faces de la mort en 1538, la futilité de cette démarche et l’essence de l’inquiétude qui la suscite : la date de sa propre mort. Le texte en exergue est une citation de Job 38:18 et 21 (et non pas 28, comme l’indique Holbein). À la question rhétorique qui le précède : « Les portes de la mort se sont-elles dévoilées devant toi ? As-tu vu l’entrée du royaume des ombres ? » il répond : « Dis-le, si tu sais tout cela. Tu le sais, sans doute ! Car tu étais né dès lors, et grand est le nombre de tes jours ». À l’arrière-plan, à gauche, on aperçoit l’homme terrorisé qui vient s’enquérir sur le terme de sa vie. Il ne voit pas la Mort qui présente à l’Astrologue son propre crâne : un rideau l’en empêche. Le savant consulte la sphère céleste pour tenter d’y lire la date de cet événement. Mais il ne saura répondre clairement à la quête de son client : l’amphibologie est une façon de s’exprimer donnant lieu à deux interprétations différentes. Le client partira rassuré, on lui aura donné la clef, il ne lui reste plus qu’à comprendre.

2 février 2008

QCM

Classé dans : Humour, Société — Miklos @ 1:15

« Regarder un atome le change, regarder un homme le transforme, regarder l’avenir le bouleverse. » — Gaston Berger, Phé­no­mé­no­logie du temps et prospective

« L’espace est l’ordre des choses qui coexistent. » — Leibnitz

Vous avancez sur un trottoir. Il fait 1m50 à 2m de large. À gauche, des façades monotones d’immeubles quelconques, les murs douteux, lacérés ici ou là de graffiti. À droite, la chaussée zébrée de voitures qui foncent pour passer avant que le feu ne tourne au rouge, en rasant le trottoir.

À quelques mètres devant vous, un couple se rapproche. Marchant côte à côte, ils ne se parlent pas, affairés qu’ils sont chacun avec son téléphone portable (ou alors ils discutent l’un avec l’autre par ce moyen). Ils occupent la largeur du trottoir. Vous n’êtes plus qu’à quelques pas de distance du couple. Ils n’ont pas étudié les préceptes de la baronne Staffe, qui enjoint, dans ce cas d’espèce, à l’un des impétrants de se mettre derrière l’autre afin de laisser une partie équitable du trottoir à la personne venant en sens inverse.

Que choisissez-vous de faire (cochez la bonne réponse) ?
 1. Ne trouvant aucun renfoncement de porte cochère à gauche, vous descendez sur la chaussée, à droite.
 2. Vous faites demi-tour.
 3. Vous continuez à avancer tout droit devant vous, comme si de rien n’était, surtout sans paraître les voir.

Si vous avez choisi (1), une voiture vous renverse, vous êtes tué sur le coup et transporté toutes affaires cessantes au paradis. Si vous avez opté pour (2), vous ne progresserez jamais dans la ville ni dans les affaires et finirez au purgatoire. Si enfin vous avez coché (3), le couple se mettra in extremis à la queue leu leu pour vous laisser passer, sans même vous avoir regardé. Il vous aura remarqué comme il remarque un arbre ou un poteau qu’il évite au dernier moment. Le prix ? Sans doute l’enfer. Mais l’enfer, c’était déjà les autres.

Même question avec un trottoir de 3m de large. Mêmes réponses. Force est de constater que, de nos jours, tout groupe de personnes (donc : de deux ou plus) possède une propriété identique à celle des molécules de gaz : il occupe tout l’espace disponible, bien au-delà du minimum vital ou social. Il a aussi tendance à considérer celui qui ne fait pas partie du groupe comme du gaz : invisible.

Ainsi va le monde sur le trottoir et partout ailleurs.

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