Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 décembre 1998

Auschwitz – Birkenau – Majdanek 1998

Classé dans : Lieux, Shoah — Miklos @ 0:32

Quelques semaines avant le voyage à Auschwitz, Birkenau, Majdanek et Varsovie, organisé par l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie à l’intention de professeurs d’histoire-géographie et de bibliothécaires, un collègue, contraint de se désister, me proposa de prendre sa place. Jusqu’alors, je n’avais jamais voulu partir en Pologne. Pour des raisons personnelles : la majeure partie de ma famille paternelle y avait été exterminée avec des millions d’autres victimes, cette terre me paraissait imbibée de leur sang, et je ne voulais pas y poser le pied.

Pourtant, au moment où cette proposition me fut faite, j’ai su, avant même que mon collègue ait fini de parler, que j’allais répondre par l’affirmative. Pour des raisons tout aussi personnelles, d’abord : c’était le lieu – Auschwitz ou ailleurs (Belzec, probablement), mais Auschwitz comme lieu symbolique – de leur supplice, et puisqu’ils n’avaient pas de tombe (le poète Paul Celan n’écrit-il pas : alors vous montez en fumée dans les airs / alors vous avez une tombe au creux des nuages), c’était là que je pouvais me recueillir, comme je le fais sur la tombe de mes parents; ceux-ci maintenant disparus, il m’incombait dorénavant d’honorer la mémoire de ceux-là, de façon plus concrète que par le seul souvenir. Par cette visite.

Pour une autre raison aussi. Il y a près de quinze ans, une campagne négationniste éclatait dans la petite ville universitaire américaine où j’étudiais alors (Ithaca, dans l’État de New York). Radio, télévision, journaux, conférences publiques… Ce fut pour moi un choc. La Shoah, je connaissais, tout le monde autour de moi – famille, amis – avait été touché, marqué, tatoué, endeuillé. Voir, des heures durant, Felderer, Faurisson, von der Heide et d’autres nier les souffrances et exterminations des miens et de millions de victimes juives, assortissant leur négation de remarques ironiques et d’accusations antisémites allant du meurtre rituel à l’invention de la Shoah aux fins de récupération financière et de domination du monde, m’était insupportable. Je découvrais ceux que Nadine Fresco avait appelés en 1980 « les redresseurs de morts », et parmi ces morts il y avait les miens.

Cette campagne m’a incité à consacrer depuis lors une partie de mon temps à combattre cette entreprise et ses avatars (racistes, nationalistes…). Non pas sous forme de polémique, parfaitement vaine, mais d’information, d’éducation et d’incitation à la réflexion. Mes compétences professionnelles incluant l’Internet, c’est là que s’est porté l’essentiel de mon activité. Notamment depuis que ce medium a été investi par les négationnistes français, de l’ultra-gauche à l’extrême droite, tissant des alliances qui démentent leurs prétentions démocratiques, tous unis dans la même haine. Ceci m’a amené, entre autres choses, à réaliser un serveur Web qui offre des ressources documentaires sur la Shoah et sa négation : livres, essais, articles, poèmes. Tous ces textes sont disponibles in extenso et complétés par une bibliographie et une liste de ressources complémentaires qu’on peut trouver ailleurs sur l’Internet; sur l’extermination des Juifs mais aussi celle des Tziganes, les autres racismes, les persécutions des homosexuels…

Ce voyage m’a offert l’occasion de m’impliquer plus avant dans mon histoire personnelle et dans mes activités autour de la Shoah. Avant le départ, j’ai pu enfin me plonger pour de bon dans les derniers messages envoyées, de 1939 à 1942, par mes grands-parents à leurs enfants, pour comprendre ce qu’avait été leur dernier parcours : de la Pologne encore libre à la Russie, où ils s’étaient réfugiés après l’invasion, et bientôt occupée par les nazis. Dans leur ultime carte postale, envoyée le 9 août 1942 de Sambor (en Ukraine), estampillée de la croix gammée, ils écrivaient qu’on les emmenait « au bal dans la ville voisine », demandant de ne plus leur écrire et que Dieu vous bénisse. D’après l’Atlas de la Shoah de Martin Gilbert, c’est durant les deux premières semaines d’août 1942 que les Juifs de cette région furent déportés vers le camp d’extermination de Belzec.

Ce voyage m’a permis de connaître les activités de l’Amicale des déportés d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie – les trois accompagnateurs de l’association, sans qui le voyage n’aurait pas eu ce sens aussi personnel. Et leur bulletin Après Auschwitz, où j’ai trouvé des témoignages de survivants, textes essentiels que l’association m’a autorisés à reproduire sur mon serveur, leur donnant ainsi une diffusion accrue. Il existe peu de documents de cette nature qui soient disponibles en français sur l’Internet – ce qui n’est pas le cas pour l’anglais. Il était donc important de commencer à combler ces lacunes. La mise en ligne de ces textes, annoncée dans un forum professionnel de bibliothécaires, m’a permis de nouer d’autres contacts avec des personnes ou des organismes concernés par la mémoire, l’histoire et la transmission, sous formes de conférences, expositions et autres manifestations, et de m’offrir ainsi d’autres champs d’action.

Pour ce qui en est du voyage lui-même, que dire… Le paysage immense, désolé, vide et muet de Birkenau, avec ses squelettes de baraques alignées au garde-à-vous à perte de vue, la cheminée du crématoire de Majdanek en avant-plan des cheminées industrielles de Lublin… l’ordre et l’industrie, la modernité et la mort… Il ne faut pas oublier.

Publié à l’origine dans Après Auschwitz n° 269 (décembre 1998).

14 décembre 1997

Grands chemins du savoir ou autoroutes pour plagiaires ?

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 19:29

Dans un récent (8 décembre) article de première page, disponible sur le Web, le Chicago Tribune discute de la mise en ligne accrue de serveurs destinés aux étudiants nés fatigués, ne cherchant pas à faire l’effort de recherche nécessaire à la rédaction de rapports de fin de semestre. On y trouve de tout : politique internationale, littérature, sciences, histoire, etc.

Un de ces serveurs, situé au Danemark, « offre » (euphémisme : il faut payer) plus de 8 000 textes dans 40 catégories ; des suggestions sur les méthodes à utiliser pour tricher dans les examens… D’autres sont gratuits, et font des profits grâce à de la publicité sur leurs pages Web. Cette plaie touche même les plus grandes universités américaines, qui se voient obligées de revoir leurs méthodes d’enseignement et d’évaluation des étudiants. Un professeur interviewé pour cet article indique que les étudiants profitent aussi de la surpopulation grandissante des classes universitaires, dans lesquels il devient de plus en plus difficile de juger les devoirs sur leur contenu plutôt que sur leur longueur, et qui se voient ainsi récompensés pour des inanités au kilomètre (tiens, ce n’est donc pas uniquement vrai en France, Mr Sokal ? -ndlr).

L’article ne parle pas des autres utilisations de l’Internet – forums publics (news) et courrier électroniques, moyens par lesquels des étudiants de plus en plus nombreux demandent qu’on fasse leur recherche à leur place, et qui se répand aussi en France.

Ayant reçu des demandes de ce genre, je me suis d’ailleurs fait vertement insulter pour avoir suggéré à ces étudiants (de bonnes écoles) de tâcher de faire eux-mêmes un certain minimum avant que de lancer des demandes à tout vent.

C’est donc pire qu’une bibliothèque et ses photocopillages : là, il fallait encore retranscrire. Ici, ce n’est même plus nécessaire, on a le copiller-coller. À quand l’achat de diplômes sur le Web (par carte bleue et transactions sécurisées, évidemment) ?

Publié à l’origine sur Biblio-FR.

18 novembre 1997

De Paris à Paris via l’étranger

Classé dans : Actualité, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 12:00

Le routage sur l’Internet rappelle de plus en plus le 22 à Asnières (c’est d’ailleurs le même opérateur, à la base, non?). Là, pour aller de Paris (4e) à Paris (19e) on passe par Londres et Stockholm:

traceroute to gamelan.cite-musique.fr (194.250.19.66), 30 hops max, 40 byte packets
 1  ircam-gw-0.ircam.fr (129.102.0.32)  3 ms  9 ms  3 ms
 2  194.167.186.1 (194.167.186.1)  4 ms  4 ms  5 ms
 3  danton2.rerif.ft.net (193.48.76.81)  8 ms  8 ms  6 ms
 4  danton1.rerif.ft.net (193.48.76.249)  8 ms  9 ms  8 ms
 5  stlambert.rerif.ft.net (193.48.58.129)  8 ms  8 ms  9 ms
 6  stamand2.renater.ft.net (195.220.180.9)  9 ms  9 ms  10 ms
 7  stamand1.renater.ft.net (195.220.180.43)  9 ms  36 ms  11 ms
 8  rbs1.renater.ft.net (195.220.180.50)  241 ms  10 ms  15 ms
 9  renater.FR.ten-34.net (193.203.228.5)  11 ms  10 ms  9 ms
10  * FR.uk.ten-34.net (193.203.228.2)  51 ms *
11  195.206.64.69 (195.206.64.69)  35 ms  49 ms  55 ms
12  london5.att-unisource.net (195.206.64.49)  64 ms  34 ms  33 ms
13  stockholm5.att-unisource.net (195.206.64.37)  75 ms  103 ms  84 ms
14  stockholm1.att-unisource.net (195.206.64.82)  106 ms  64 ms  80 ms
15  gsl-segix-fddi1-0.gsl.net (194.68.128.32)  84 ms  111 ms  110 ms
16  * gip-stkh-2-ethernet0-2.gip.net (204.59.25.17)  514 ms *
17  gip-paris-1-serial2-1.gip.net (204.59.16.17)  545 ms *  479 ms
18  gip-paris-2-fddi1-0.gip.net (204.59.16.197)  501 ms *  526 ms
19  gip-raspail-2-serial5-0.gip.net (204.59.19.14)  513 ms  734 ms  786 ms
20  gip-ft-rbs.gip.net (204.59.18.196)  423 ms  371 ms  489 ms
21  * rbs4.rain.fr (194.51.0.151)  591 ms  510 ms
22  Tuileries5.rain.fr (194.250.0.14)  661 ms
23  Tuileries3.rain.fr (194.250.4.76)  60 ms  30 ms  61 ms
24  Citemusic.rain.fr (194.250.1.6)  130 ms  145 ms  48 ms
25  firewall.cite-musique.fr (194.250.19.62)  74 ms *  629 ms
26  gamelan.cite-musique.fr (194.250.19.66)  606 ms  531 ms  516 ms

Pour aller de Paris à Londres, on va à Londres (personne ne descend), puis à Stockholm, et on revient à Londres (terminus, tout le monde descend):

traceroute to uk2.imdb.com (195.173.17.13), 30 hops max, 40 byte packets
 1  ircam-gw-0.ircam.fr (129.102.0.32)  3 ms  4 ms  1 ms
 2  194.167.186.1 (194.167.186.1)  4 ms  4 ms  4 ms
 3  danton2.rerif.ft.net (193.48.76.81)  133 ms  130 ms  6 ms
 4  danton1.rerif.ft.net (193.48.76.249)  13 ms  11 ms  11 ms
 5  stlambert.rerif.ft.net (193.48.58.129)  9 ms  9 ms  8 ms
 6  stamand2.renater.ft.net (195.220.180.9)  9 ms  9 ms  9 ms
 7  stamand1.renater.ft.net (195.220.180.43)  18 ms  9 ms  16 ms
 8  rbs1.renater.ft.net (195.220.180.50)  11 ms  10 ms  10 ms
 9  renater.FR.ten-34.net (193.203.228.5)  10 ms  9 ms  11 ms
10  FR.uk.ten-34.net (193.203.228.2)  19 ms  24 ms  20 ms
11  195.206.64.69 (195.206.64.69)  108 ms  39 ms  38 ms
12  london5.att-unisource.net (195.206.64.49)  23 ms  48 ms  26 ms
13  stockholm5.att-unisource.net (195.206.64.37)  50 ms  66 ms  50 ms
14  stockholm1.att-unisource.net (195.206.64.82)  55 ms  54 ms  51 ms
15  Stockholm-DGIX.ebone.net (194.68.128.25)  51 ms  55 ms  56 ms
16  stockholm-ebs3-f1-1-0.ebone.net (192.121.154.106)  146 ms  51 ms  64 ms
17  london-ebs2-h1-0-0.ebone.net (192.121.154.157)  78 ms  99 ms  78 ms
18  london-ebs1-h4-0.ebone.net (192.121.154.162)  93 ms  104 ms  81 ms
19  192.121.154.210 (192.121.154.210)  184 ms  181 ms  178 ms
20  telehouse-1.router.demon.net (194.159.252.51)  173 ms  185 ms  189 ms
21  * * *
22  demon-gw.uk.imdb.com (195.173.17.1)  188 ms * *

De toute façon, la connectivité est nulle, les pings ne passent pas, les pages Web ne se chargent pas, telnet plante. Tout pour encourager une utilisation accrue du minitel, on dirait.

(Publié à l’origine dans le groupe Usenet fr.network.internet)

21 août 1996

Contre la banalisation du mal

Classé dans : Sciences, techniques, Société — Miklos @ 0:01

Je ne me suis pas réjoui, contrairement à d’aucuns parmi lesquels on trouve aussi bien les négationnistes les plus virulents de l’extrême droite que certains défenseurs inconditionnels de la liberté d’expression sur l’Internet et opposés à toute censure (que je ne suspecte nullement de racisme), de la décision du tribunal suite à la plainte de l’uejf1, ni n’ai appris « avec beaucoup de satisfaction la décision [du] Conseil Constitutionnel sur la loi de réglementation des télécommunications »2. En effet, ces décisions laissent le champ encore plus libre aux dérives négationnistes, néo-nazies, antisémites et racistes sur l’Internet.

L’utilisation de l’Internet par des extrémistes n’est pas récente: on pouvait lire, dans le début des années 80, des textes anti-Noirs et antisémites écrits par une poignée d’individus dans les news (forums publics de discussion). Quelques années plus tard, une organisation négationniste américaine diffuse ses textes sur l’Internet. Puis, avec le développement de http3, apparaissent des serveurs WWW néo-nazis, anti-Noirs, anti-avortement ou anti-gouvernement, installés par des individus et des groupuscules extrémistes.

Enfin, depuis un an environ, des forums généralistes de news francophones sont touchés par ce phénomène, soit à partir de l’étranger (Belgique et Canada notamment) à découvert et explicitement, soit de France, souvent anonymement (car la loi Gayssot réprime ce genre de discours) : textes négationnistes (parfois la traduction pure et simple de textes des organisations américaines), anti-islam, anti-immigration, anti-gay, promouvant la discrimination soft ou hard. Ceux qui ne peuvent ou n’osent s’exprimer de cette façon le font sur des listes de diffusion privées, par irc4 ou par http, domiciliés à l’étranger et disponibles en France.

Ils arrivent sur l’Internet français accompagnés de sectes (Moon, Rael, Scientologie), de partis ou mouvements politiques extrémistes (LaRouche avec son arsenal de propagande), violents (skins français, camp d’entraînement paramilitaire…), utilisant l’Internet comme (seul) moyen pour « s’exprimer » publiquement sans réserve aucune, au mépris des lois du pays et des modes de comportement précédemment établis sur l’Internet.

Ce phénomène encore marginal est-il un des devenirs de l’Internet ? D’un forum savant vers un outil grand public, ludique et commercial, ignorant ou défiant les lois des pays qu’il traverse ; un défouloir pour particuliers ; un outil incontrôlé pour ceux qui s’en servent pour transgresser, utilisant les tactiques de l’extrême droite – banaliser discours et action : la première fois (Carpentras) tout le monde est choqué, et puis cela devient une habitude, voire une norme. Il y a des seuils que l’on ne franchit que dans un sens…

On se dit impuissant devant ces dérives : mondialisation, raisons techniques et financières… On dit qu’il faut éduquer et que l’auto-régulation fera le reste, et on invoque liberté d’expression et démocratie – argumentation américano-libertaire de choc. Or, ça ne marche pas – d’où la nécessité de structures impartiales assurant un fonctionnement commun avec un minimum de dérives, dans le but de protéger l’individu et ses libertés et d’assurer le maintien d’un « contrat social », rôles que la Netiquette5 tant vantée ne remplit pas (Netiquette ≠ éthique…) et que la loi du marché vise à abolir (moins de limites = plus de trafic).

Ceci nécessite la mise en place de moyens techniques et humains certainement coûteux (ce qui n’est pas dans l’intérêt des opérateurs, qui veulent préserver l’illusion d’un Internet « presque gratuit ») – imaginerait-on de développer des avions sans investir dans la protection des voyageurs ? Mais bien plus, afin d’assurer que le comportement sur l’Internet respecte l’individu et la société, il faut une prise de conscience et une responsabilisation (et, à défaut, l’application des lois) :

  • des utilisateurs, responsables (et donc identifiables) de leurs écrits publics ;
  • des « sites émetteurs » (organismes privés ou publics et fournisseurs d’accès à l’Internet, là où l’utilisateur a son compte, d’où partent les articles et/où sont hébergés les pages www), qui doivent éduquer et informer leurs utilisateurs ; vérifier (sélectivement ; on ne met pas un policier à chaque feu rouge) ; corriger (annulation d’articles, fermeture de serveurs, de comptes…) ;
  • des « transmetteurs » (relais de news, opérateurs de télécom…) : opérant, s’il est nécessaire, des filtrages (sur groupes, utilisateurs, sites, etc.)

On ne pourra éviter toutes les dérives (il ne s’agit pas d’empêcher les débats) – ni sur l’Internet ni ailleurs (les lois de circulation n’ont pas empêché les chauffards d’écraser des passants) – il faut toutefois les limiter, ici et maintenant. L’enjeu en est la survie d’un Internet utile.

Publié à l’origine in Planète Internet (septembre 1996).


1 L’uejf (Union des étudiants juifs de France) avait porté plainte en mars 1996, pour incitation à la haine raciale, à l’encontre de neuf fournisseurs d’accès à l’Internet, afin de leur enjoindre d’empêcher toute connexion aux messages racistes auxquels les clients pouvaient accéder par leur biais. Le juge avait rejeté la demande, trop imprécise. Toutefois, l’ordonnance prend acte de certaines déclarations des fournisseurs : les Sociétés concernées s’engagent « à développer leurs meilleurs efforts » pour faire cesser les agissements illicites de leurs abonnés ou annonceurs, voire même à rompre leur contrat. Mais elles considèrent que leur responsabilité éventuelle devrait « être limitée aux seules pages Web et forums de discussion dont elles sont les concepteurs, les animateurs, ou qu’elles hébergent volontairement ». La responsabilité ne pouvant peser que sur l’auteur des informations et non sur le contrôleur : « Un contrôle systématique des informations disponibles sur le réseau est tout à fait exclu ». (TGI Paris, Référé, 12 Juin 1996, UEJF/Calvacom). (Note d’octobre 2005).
2 Le Conseil constitutionnel a déclaré invalides deux articles votés le 18 juin 1996 dans la loi de réglementation des télécommunications (l’amendement Fillon), qui visait à conférer à un comité supérieur de la télématique le rôle de surveiller le réseau Internet. (Décis. n° 96-378 DC, Cons. Constit., 23 juillet 1996 ; JO 27 juillet 1996, p. 11400). (Note d’octobre 2005)
3Protocole sous-jacent à l’utilisation du Web. (Note d’octobre 2005)
4Internet Relay Chat, protocole permettant de dialoguer en temps réel (clavardage, ou chat, en anglais) sur l’Internet. (Note d’octobre 2005)
5Règles consensuelles de comportement sur l’Internet. (Note d’octobre 2005)

27 octobre 1994

L’Internet à La Marche du Siècle, ou le virtuel du virtuel

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 18:18

Les démonstrations des capacités du réseau Internet lors de l’émission La Marche du Siècle sur FR3 avaient de quoi laisser tout le monde pantois, mais pour des raisons pour le moins différentes. Pour ma part, je trouve qu’elles illustrent de façon frappante le propos de Michel Serres sur le virtuel se substituant au vrai : la plupart (toutes ?) les images montrées à l’écran des ordinateurs sur le plateau, s’affichant instantanément, étaient en fait préenregistrées et ne provenaient pas, du moins au moment de l’émission, de divers serveurs situés États-Unis. La fameuse souris était placée sur le bouton back, permettant de réafficher à l’écran des images précédemment récupérées aux États-Unis (ou ailleurs). Ce n’était que du playback.

La rapidité même de leur affichage aurait pu donner le sentiment que l’Internet est vraiment aussi rapide que le suggère l’expression « autoroute de l’Information ». Mais si autoroute il y a, c’est plutôt le périphérique aux heures de pointe, et les liaisons a 5.000 Frs/mois, mentionnées dans l’émission, ne donnent pas un accès direct a cette autoroute, mais à peine a une nationale menant vers l’autoroute. À ce prix, il faut attendre très longtemps entre le moment où l’on demande la récupération d’une vidéo et le moment où elle s’affiche à l’écran.1

D’autres virtualités dans la présentation : « La Bibliothèque du Vatican » n’est pas au Vatican, ni même une représentation de cette bibliothèque (dans sa totalité) : il s’agit d’une exposition qui s’était tenue en 1993 à la Library of Congress (la BN américaine) sur quelque 200 documents du Vatican… L’ordinateur (américain) présente une sorte de catalogue informatisé (très bien fait) de cette exposition. Cette confusion entre le réel et sa reproduction (très partielle, aussi bien en qualité qu’en quantité) fait penser plutôt à Disney World (ou au Ceci n’est pas une pipe de Magritte) .2

« Les Manuscrits de la Mer Morte », autre exposition à la Library of Congress : elle comprenait quelque 100 objets retrouvés à Qumran, ainsi que des livres et des illustrations. Le catalogue informatisé offre des images de 12 manuscrits et de 29 objets (avec des textes informatifs). Le temps réellement nécessaire à la « récupération » d’une image (le manuscrit du sacrifice du Shabbat), sur une liaison « à 5.000 Frs », a été, lors d’un essai, de l’ordre de trois minutes. Ce qui est, pour un travail interactif, lent : que faire en attendant l’image ? Ce délai devient rédhibitoire pour une démonstration, d’où la nécessite de préenregistrer les images.

Quant à la Library of Congress, c’est son catalogue qui est accessible par réseau – outil extrêmement important pour la recherche, par ailleurs – mais non pas les millions de livres qui s’y trouvent. À ce propos, les problèmes de droits d’auteur (de textes, d’image et de son) liés à la mise à disponibilité de matériau numérisé (et donc réutilisable sur ordinateur, sur disque, sur CD) au travers d’un réseau tel que l’Internet (des millions de lecteurs potentiels) sont loin d’être résolus.

Contrairement à ce qui aurait pu être compris des propos tenus lors de l’émission, la France n’est pas totalement absente de ce paysage si américain d’apparence3 : on aurait pu mentionner, par exemple, l’Institut Pasteur ou le Généthon ; les multiples universités françaises ou le Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) ; l’Inria (l’Institut national de recherche en informatique et en automatique) et les unités du CNRS ; et l’Ircam (Institut de recherche et coordination en acoustique/musique)… tous offrant une panoplie d’informations utilisables par novices ou chercheurs dans leurs domaines de compétence.

Quant aux réseaux d’échange de compétence et de solidarité, on aurait pu les montrer, car ils existent sur l’Internet : outils informatiques et documents de vulgarisation, d’information, d’explication, sur une panoplie de thèmes aussi bien techniques et scientifiques que littéraires, musicaux ou sportifs, composés par des volontaires experts dans ces domaines et disponibles librement ; groupes de discussion, serveurs et bases de données specialisés dans des domaines médicaux (et notamment le Sida) ; etc. Et même l’Institut (français) de recherche pluridisciplinaire sur les environnements d’apprentissage et de communication de savoirs.

J’espère que l’Internet ne remplacera pas les livres, il déplacera peut-être les encyclopédies, en présentant le savoir réactualisé en permanence. Mais si Ullman a raison (ce que je ne souhaite pas), les « communautés virtuelles »4 remplaceront la Cité : on se verra et parlera par écran interposé, se touchera par robots manipulés de loin ; le « télémarketing » (la télémercatique ?) y sera roi : on ne touchera plus un fruit avant de l’acheter, on le commandera sur catalogue informatisé. Peut-être un jour l’odeur sera aussi à ce catalogue. De là à fournir une pilule qui ait le goût, l’odeur et les vitamines du fruit…


1 Une video de 10 secondes, d’une taille d’un quart d’écran de PC, comprend environ 23 mégabits (si elle n’est pas compressée). Une liaison Internet à 64 kilobits/seconde permet donc de la récupérer au mieux en 6 minutes. Ce temps peut passer au double ou au triple selon l’encombrement sur les réseaux, leur disponibilité (qui n’est pas garantie), etc.
2 Il est fort dommage de ne pas avoir eu dans l’émission l’opinion de Paul Virilio, très critique de ces phénomènes d’abolition du temps et de l’espace…
3 À tel point que certaines communications franco-françaises sur l’Internet, au sein d’une même ville, doivent passer par les USA… Le 22 à Asnières derechef.
4 On en voit quelques-unes sur l’Internet, mais elles sont marginales.

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