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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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17 août 2014

De l’église Saint-Eustache comme base d’une histoire scandaleuse

Classé dans : Architecture, Histoire, Littérature, Photographie, Religion — Miklos @ 16:23


Église Saint-Eustache. Cliquer pour agrandir.

«Au centre de Paris, dans le quartier le plus fangeux, le plus triste, s’élève, sur une large base, l’église de Saint-Eustache, admirable souvenir, comme architecture religieuse, du règne de François 1er. — Son origine est fort ancienne ; les bénédictins, de Launoy et Dulaure, nous disent qu’à cet endroit fut un temple consacré à Cybèle, dont on trouva une tête colossale en bronze, au coin de la rue Coquillière, en creusant les fondements d’une maison.

Cette tête est gravée dans CaylusAnne Claude Philippe de Pestels de Lévis de Tubières-Grimoard, dit comte de Caylus (1692-1765), auteur (entre autres) du Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines. ; l’original se trouve maintenant au cabinet des antiquités de la Bibliothèque.

En 1200, un certain Jean Alais, à qui la conscience reprochait d’avoir mis une taxe de ung dénier seur chaque panié de poiçon, y fit construire, pour l’absolution de sa faute, une petite chapelle relevant du chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois, et qui fut dédiée à sainte Agnès.

Plus tard, le nom de Saint-Eustache prévalut sur celui de Sainte-Agnès ; on ignore le motif de cette substitution de noms. Un vieil auteur, que nous avons consulté, suppose qu’il vient d’un prêtre ambitieux et plein de vanité, qui s’appelait Eustache, au reste, saint très-peu connu.

« Le docteur Jean de Launoy, surnommé le dénicheur de saints, parce qu’il avait démontré la fausseté de plusieurs de leurs légendes, était redouté par les curés dont les églises avaient des patrons suspects. Lorsque j’aperçois M. de Launoy, disait le curé de Saint-Eustache, je lui ôte mon chapeau bien bas, et lui tire de grandes révérences, afin qu’il laisse tranquille le saint de ma paroisse. » (Dulaure, Hist. de Paris)

L’église de nos jours fut bâtie en 1532, sur les dessins de David ; Jean de la Barre, prévôt des marchands, posa la première pierre, et ce n’est réellement qu’à cette époque qu’elle prit le nom de Saint-Eustache, et qu’elle fut érigée en paroisse. (Baillet, Vies des Saints)

L’architecture de Saint-Eustache est d’un genre neutre ; la chapelle de la Vierge et le portail de la face occidentale, ridicules travaux de Mansard, sont de deux ordres, le dorique et l’ionique. L’intérieur est de cette grande architecture sarrasine, toute de hardiesse et de génie pour la pensée, et admirable de grâce, de fini pour les détails et l’exécution.

La voûte de la nef est haute de près de cent pieds. Elle est soutenue par dix piliers carrés parallèles, qui s’élèvent ornés de listels et de feuilles d’acanthe jusqu’à soixante pieds du sol. Puis, à cette hauteur, une galerie élégante, rehaussée d’une rampe à trèfles, fait le tour de l’édifice. Au-dessus, les piliers s’amincissent, s’allongent, entourés de légers entrelacs gothiques, jusqu’à six toises du dôme, où viennent se réunir les arcs-boutants sur lesquels il est appuyé.

Plus loin, c’est le chœur, commencé en 1624, et achevé en 1637, sous le règne de Louis XIII, morceau prodigieux, admirable d’architecture, admirable de forme, admirable par ses objets d’arts !… Placé sous l’orgue, on le voit fuir dans la perspective, formant un point d’ovale, que terminent des piliers plus effilés, plus minces que ceux de la nef, et voilant à demi les seize autres gigantesques qui soutiennent la coupole sur leurs têtes.

Immédiatement au-dessus de la galerie sont percées douze fenêtres cintrées, garnies de vitraux précieux. Ils représentent les Pères de l’église ; rien n’est plus beau comme dessin, comme couleur. La majeure partie est du célèbre Nicolas Pinégrier, inventeur des émaux ; le reste est attribué à DésangivesNicolas Désangives. et à Jean de Nogare.

La chaire à prêcher fut exécutée sur les dessins de Le Brun, et l’œuvre est due au talent de Cartaud.

En 1740, on voyait encore à Saint-Eustache une chapelle toute sculptée par Antoine de Hancy, le plus habile ouvrier de France pour les ouvrages en bois ; mais un accident qui y arriva la fit enlever ; comme on ne la replaça point, on n’a jamais su où elle était passée.

C’est surtout le soir, à la nuit tombante, que Saint-Eustache est remarquable par son appareil religieux. Là, ce sont des fidèles qui viennent réclamer la goutte d’eau bénite, et qui vont lentement murmurer des prières en latin qu’ils ne comprennent pas ; plus loin, quelques curieux qui font retentir bruyamment les échos de la voûte, qui blâment, ou qui donnent de risibles éloges pour attester de leur présence ; et parfois un poète entraîné vers de célestes régions par cet effrayant silence, et qui vient demander à Dieu de nouvelles inspirations !

Jusqu’à la révolution de juillet, Saint-Eustache n’eut point d’église rivale pour les cérémonies religieuses, pour la musique sacrée. Chaque année, le jour de Sainte-Cécile, on y célébrait une messe admirable, chantée par les premiers artistes de l’Opéra ; toute la jeunesse instruite s’y trouvait ; la haute aristocratie, les femmes de luxe, les élégants, tout était là ; et l’abbé Le Bossu riait dans sa soutane de voir la rage impuissante de l’archevêque de Paris. Eh bien, cette messe vient d’être annulée ; il n’y a plus rien que l’édifice. Artistes, écrivains, poètes, faites donc des révolutions. Les conséquences de celle de juillet ont tué l’art !

Sous Louis XIII, et au commencement du règne de Louis XIV, c’était un grand honneur d’être enterré dans les églises ; Saint-Eustache parait avoir eu la vogue, car, avant la révolution, on y comptait près de cent pierres tumulaires, dont nous décrirons les plus notables :

– Vincent Voiture, poète, mort en 1647 ou 1648.

– Isaac de Benserade, poète.

– Le grand Colbert, dont le monument y a été replacé depuis la restauration. Il est représenté à genoux sur un sarcophage de marbre noir ; devant lui, un génie supporte un livre ouvert. Aux extrémités, on remarque deux autres statues, la Religion et l’Abondance. Cette dernière et Colbert sont dus au ciseau de Coizevox ; les deux autres sont de Tuby.

– Vaugelas, le grammairien, mort en 1650.

– Bernard de Girard, historiographe de France.

– François d’Aubusson de la Feuillade, maréchal de France.

– Le célèbre comte de Tourville.

– La Motte le Vayer, de l’académie française.

– Plusieurs femmes de grands seigneurs.

De tous ces tombeaux, la révolution n’en respecta qu’un seul : je l’ai vu, il y a quelques jours, en visitant l’église.

Voici l’inscription qu’on lit sur le marbre, et qui explique la clémence de nos iconoclastes révolutionnaires.

« Ci gît François Chevert, commandeur, grand’croix de l’ordre de Saint-Louis, chevalier de l’aigle blanc de Pologne, gouverneur de Givet et Charlemont, lieutenant-général des armées … du roi. »

Ces deux derniers mots ont été mutilés.

« Sans aïeux, sans fortune, sans appui, orphelin dès l’enfance, il entra au service à l’âge de onze ans ; il s’éleva, malgré l’envie, à force de mérite, et chaque grade fut le prix d’une action d’éclat. Le seul titre de maréchal de France a manqué, non pas à sa gloire, mais à l’exemple de ceux qui le prendront pour modèle.

Il était né à Verdun sur Meuse, le 2 février 1699 ; il mourut à Paris, le 24 janvier 1769. »

Cette épitaphe est attribuée à Dalembert.

Il y avait un dernier tombeau dont je dois parler, parce qu’il sert de base à l’histoire scandaleuse que j’ai à vous raconter. C’était, dit Sauval, celui de dame Marie de Jars (mademoiselle de Gournay, fille adoptive de Michel de Montaigne, à qui nous devons la publication des fameux Essais). Elle mourut en 1645, âgée de soixante-dix-neuf ans, neuf mois, et sept jours. Elle y est enterrée :

Cy gist Alain de la rue de Grenelle
À quy Dieu doint vie sempiternelle
En paradis, où sont harpes et luts,
Non en enfer où damnez sont bouluts.
Que dirons-nous de ce grand purgatoire ?
Il en est un, ouy dà, tredame voire.

Les sacrilèges

….Quid faciant, agitentque die. Si nocte maritus
A versus jacuit….
          Juvénal, sat. vi.

La noblesse devenait de plus en plus dévote et dissolue ; les guerres continuelles que la France avait à soutenir contre l’Allemagne, l’Espagne et la Flandre, loin de restreindre les aventures scandaleuses des grandes dames d’alors, semblaient leur donner une nouvelle extension. Les jeunes seigneurs, lorsqu’ils avaient guerroyé quelques mois, revenaient à la cour, et tout fiers d’un courage de parade qu’ils étalaient aux yeux des femmes avec fatuité, ils couraient de conquête en conquête, affichant la marquise qu’ils avaient connue hier, et déshonorant à l’avance la comtesse qui leur accorderait tout le lendemain.

Les femmes savaient cela ; mais la corruption n’y regarde pas de si près. La honte et l’infamie mesurent leurs pas sur ceux du plaisir ; et, comme à cette époque on entendait par plaisir le plus grand nombre de scandales incestueux ou adultères, il n’y aurait point eu de volupté si tout Paris n’en eut pas été instruit.

La régente gouvernait avec Mazarin. Louis XIV avait sept ans ; la vieille foi disparaissait entièrement de tous lzq cœurs. Cela présageait les débauches du grand règne, et les orgies, et les prostitutions du Parc-aux-Cerfs.

Parmi les dames qu’on citait encore tout bas, était la marquise de Marny, la plus superstitieuse et la plus dévote de la cour de Louis XIII. Aucune femme ne pouvait lui être comparée pour la beauté ; Marie de Rohan elle-même, la belle duchesse de Chevreuse, son amie, ne voulait pas sortir avec Régine, tant elle craignait qu’on ne remarquât la différence qui existait entre elles.

Cette jeune femme était en effet bien belle : de longs cheveux d’un châtain clair tombaient en désordre sur son cou et sur ses épaules, qu’une ample robe de velours noir rendait encore plus éclatants de blancheur. Elle avait le front élevé, marque d’un esprit supérieur. Ses yeux bruns, très-beaux, paraissaient cependant avoir été plus brillants ; le reste de sa figure était parfait ; seulement, on remarquait au-dessous des yeux un demi-cercle noir posé légèrement sur cette tête si blanche. On eût dit un de ces caprices du pinceau qu’on admire dans les dessins des grands maîtres.

Et pourtant, c’étaient des signes de mort que ces jolies veines ! Les passions avaient parlé trop fort à l’âme de la jeune femme ; un mal qui ne s’éteint que dans la tombe commençait à lui dévorer le cœur ! et sa souffrance allait devenir plus poignante ; car, depuis deux jours, elle avait surpris son malheur dans les yeux du médecin qu’elle avait consulté.

Comme M. de Marny avait plus de soixante mille livres de rente, sa femme l’obligeait à recevoir beaucoup de monde. On remarquait à ses bals Charles de l’Aubespine, garde des sceaux, le brillant marquis de Lontjeac, Jean-Paul de Gondy, neveu de François de Gondy, archevêque de Paris ; le beau chevalier du Mesnil-Guillaume, le baron d’Orgeval, et le comte d’Harcourt.

De Gondy avait adoré la marquise. Pour elle rien ne lui coûtait ; plaisirs, peines, attentes, voyages, présents, il avait mis tout en œuvre, et la marquise semblait l’oublier. Et l’on eût dit qu’elle méprisait toutes ses douleurs et tout son amour ! — Il ne lui manquait, après tant d’assiduités et de déceptions amères, qu’un affront ; elle le lui fit. — Gondy reçut l’ordre de ne plus se présenter à son hôtel.

Le marquis de Marny, colonel d’un régiment, était un homme d’environ quarante ans, fort bien de sa personne, mais d’un caractère froid, flegmatique ; un de ces caractères hermaphrodites, qui tiennent de tout, et qui ne sont rien ; que les femmes détestent, parce que leur nature voulant parfois la domination, et parfois les forçant à une douce obéissance, avec ces hommes elles ne trouvent que l’uniformité maritale, qui est la seule chose qu’une femme ne puisse supporter.

M. de Marny était profondément méprisé par sa femme ; mais l’amour qu’il avait pour elle lui fermait les yeux ; il l’aimait plus qu’un mari, autant qu’un amant.

Il avait pris pour de la calomnie les paroles vagues, parvenues jusqu’à lui, sur la conduite de la marquise.

— C’était de la médisance.

Une seule fois, il avait eu quelques soupçons sur Gondy. Les maris trompés ont le tact si délicat !

Un soir d’hiver, sombre, pluvieux, une chaise à porteurs s’arrêta devant Saint-Eustache : une femme en sortit avec précipitation, et s’achemina dans la silencieuse nef. Arrivée derrière le chœur, elle se mit à genoux à l’angle d’un pilier, et pria. Cette femme, c’était la marquise de Marny ; elle venait seule, parce que M. de Marny était protestant, et qu’il ne l’accompagnait jamais à l’église.

Rien n’est plus solennel que le recueillement de l’âme au milieu d’un édifice immense. L’obscurité des voûtes que percent, à de rares intervalles, les reflets de la lampe qui vacille, agitée par le vent, qui sans-cesse menace de l’éteindre ; ces bourdonnements lointains qui arrivent mourants, comme s’ils craignaient de vous arracher à vos méditations du ciel ; tout cela imprime au cœur des sensations neuves, des révélations inconnues, et comme si Dieu voulait nous convaincre de notre petitesse, quand nous formons d’ambitieux projets, là, inquiets, tremblants, il semble que tous nos désirs s’évanouissent pour faire place à l’humilité et à l’épouvante !

Régine de Marny était près de la tombe de la fille de Montaigne, sa vieille amie ; dans un moment elle crut entendre un frôlement d’étoffe près d’elle, une respiration étouffée, ou qu’on cherche à retenir. Elle se tut effrayée ; ses idées superstitieuses vinrent en foule l’assaillir, elle tourna la tête ; mais n’ayant rien aperçu, son imagination lui montrait déjà quelque spectre menaçant qui venait lui reprocher ses amours adultères.

Avant qu’elle eût songé à se retirer, une voix grave et forte fit lentement retentir les voûtes de ces étranges paroles :

« C’est ici que le fidèle dort ! Après le crime et le désordre, vient l’expiation.

C’est ici que la prière continuelle rachète les fautes. »

Puis, quelque chose de sombre se perdit du côté de la nef ; et la marquise, qui avait trouvé une grande analogie entre ces mots et elle, ne voulant pas rester plus longtemps seule dans l’église, se traîna avec peine jusqu’au portail, où l’attendaient ses valets.

La chaise se dirigea par une rue tout étroite, qui longeait le mur oriental de l’hôtel de Soissons, démoli depuis pour construire la halle au blé ; elle s’arrêta devant une haute muraille, la marquise descendit, ouvrit une petite porte, et renvoya les deux hommes.

Là était le jardin de son hôtel ; elle voulait respirer un peu d’air avant de rentrer ; son cœur battait avec violence, elle semblait livrée à une agitation étrange, à un combat intérieur de l’âme avec le corps. Puis, après avoir marché rapidement pendant une demi-heure, elle s’arrêta :

— Tout finit aujourd’hui !

Et elle monta les degrés qui conduisaient à son appartement.

C’était une large pièce somptueusement ornée ; Prascin, élève de Jean Goujon, avait sculpté toute la paroi occidentale de la muraille ; au-dessous des quatre volutes qui soutenaient les sommiers, appuis de l’étage supérieur, on remarquait les armoiries de la famille artistement travaillées ; aux antres parois, principalement à celle qui faisait face au jardin, étaient suspendus quelques tableaux précieux des maîtres d’Italie. Les meubles utiles répondaient à ce luxe. C’étaient des fauteuils dorés, recouverts en tapisseries à l’aiguille, des tables sur lesquelles se drapaient de riches étoffes, des toiles d’argent, et au fond, dans une large alcôve, des tentures de soie se déroulaient sur un lit magnifique.

Des candélabres en vermeil surchargés de bougies éclairaient cette pièce. Le marquis en pourpoint noir à crevés blancs, le cou entouré d’une fraise à trois rangs de dentelles, les jambes emprisonnées dans des bottines de couleur fauve, attendait sa femme ; il ajustait le ceinturon de son épée quand elle entra :

« Enfin, vous voici ! s’écria le marquis ; nous sommes en retard, ma chère amie ; sonnez vos femmes pour vous habiller vite, car je suis persuadé que si vous ne nous hâtez, on commencera la comédie sans nous, et il serait fort désagréables qu’on jouât le premier acte, dans lequel vous devez remplir le rôle de Madeleine. »

La marquise ne répondit pas ; elle détacha le voile noir qui lui couvrait la tête et les épaules.

« Que vous êtes pâle, madame, mais que vous êtes belle ! »

La marquise se jeta sur une chaise longue sans répondre.

« Eh bien ! dit le marquis, voyant sa femme silencieuse, faut-il sonner vos femmes ? »

Et comme il allongeait le bras pour saisir le ruban, elle l’arrêta :

— Non, monsieur, asseyez-vous !

— Mais la duchesse de Montbazon nous attendra.

— Nous n’irons pas !

La voix de cette femme était si étrange, que le marquis la regarda d’un air stupide, ne sachant ce que cela signifiait ; puis il s’assit.

Alors la marquise se frappa le front avec ses mains, elle se leva, fit entendre quelques paroles dites avec amertume ; de ces paroles sans suite qui font tant de mal ! et marchant à grands pas dans l’appartement, elle se mit à pleurer :

— Suis-je malheureuse, ô mon Dieu ! toujours des visions, toujours ces paroles épouvantables qui me glacent le cœur !…

— Mais de grâce, mon amie, qu’avez-vous ? s’écria le marquis.

— Si vous saviez ! mais… je me fais honte à moi-même. Je suis une femme flétrie ; une femme perdue ! Vous voyez mon visage déjà décomposé ; eh bien ! il est pur si on le compare à mon cœur. Il faut fuir, loin d’ici, loin de tout ce monde qui me perd : entendez-vous, marquis, il faut fuir !…

— Fuir ! et pourquoi ? Ah ! vous arrivez de l’église ; votre confesseur vous aura encore effrayée avec son enfer, avec ses supplices sans nombre .. N’y retournez plus, marquise ; venez avec moi chez madame de Montbazon, cela vous calmera.

— Mais vous avez donc résolu de me pousser tout-à-fait à ma perte : c’est toujours vous ! Il faut partir, vous dis-je ; car, chez cette duchesse ils y seront tous !…

— Elle est dans un délire affreux, pensa le marquis. Refuser une si belle partie de plaisir, dit-il à mi-voix.

Elle l’entendit. — Toujours le plaisir ! Mais vous ne savez donc pas à quels excès il porte, que de crimes il fait commettre ! Oh ! écoutez-moi, je veux tout vous dire ! Vous n’avez pas été heureux avec moi, je le sais ; ma conscience me reproche bien des torts, mais je me sens la force de tout réparer. Écoutez-moi, marquis, car c’est une confession terrible que j’ai à vous faire ; jamais aucune femme n’a osé dire à son mari ce que vous allez entendre. Jusqu’à ce jour… je vous ai méprisé !… Jusqu’à ce jour, votre vue, votre existence m’ont obsédée comme un songe cruel… Écoutez-moi, vous dis-je !… Plus le crime fut horrible, plus le repentir sera grand !… Pour rendre plus brillante ma vie de jeune femme, vous avez attiré chez vous ce que Paris compte de plus noble et de plus gracieux. On ne parle que de vos bals, que des chevaliers qui les embellissent ; eh bien ! marquis, pour vous payer de tant de soins, de tant d’amour, je vous ai déshonoré !… Ecoutez-moi encore !… Charles de l’Aubespine, cet ami qui vous est si dévoué, cet ami que vous avez obligé au prix de votre sang, eh bien !… il fut mon amant !.. Ce baron d’Orgeval, votre parent, c’est le premier qui me séduisit ! Le marquis de Lontjeac, le comte d’Harcourt, le chevalier du Mesnil- Guillaume, ont été mes amants !

Cet aveu si brusque, si inconcevable, anéantit le marquis ; il fut atterré.

— Ne vous avais-je pas dit qu’aucune femme jusqu’alors n’avait osé faire de pareils aveux.

Il parut recouvrer quelque peu d’énergie.

— Vous voulez donc que je vous tue ! À genoux, misérable femme !

— Marquis, lui dit-elle, en se levant avec fierté, croyez-vous que je veuille implorer votre pitié, vous demander merci ; non : je vous ai avoué mes fautes, voilà tout. Une âme vulgaire vous les aurait cachées, je ne l’ai pas voulu, moi ! J’ai craint pour votre vie, qui m’est chère dès à-présent ; car, si la bouche d’un autre vous l’eût appris par des sarcasmes amers, vous vous seriez battu pour moi, et l’on vous aurait tué !… Maintenant, vous ne me refuserez plus de me claustrer jusqu’à ma mort dans votre vieux château du Dauphiné ; si je vous l’avais demandé hier, j’aurais essuyé un refus ; aujourd’hui ma demande sera accordée ; et là, je pourrai obtenir l’absolution de mes fautes par la prière !

L’éclair de colère qui avait animé le marquis pendant quelques instants était déjà disparu, il se rapprocha de sa femme.

— Il ne faut qu’un instant pour apprécier un homme, reprit la marquise, avec un son de voix doux et caressant ; vous êtes bon ; je sens combien je suis indigne de vous, combien votre cœur a dû souffrir en me voyant si insouciante, si rieuse avec la foule, et si froide avec vous ! Je sens combien cette conduite est odieuse, tromper un homme qui ne voit que par vous, un homme qui vous a donné son nom ! Eh bien ! avec un oubli général, tout peut se réparer ! Le feu fait disparaître l’huile qui a taché le fer ; l’avenir sera pour nous !… Retirés loin du monde, loin de la cour, où la débauche vicie l’air, et, comme un aimant, attire tout à elle, nous pourrons connaître encore ce que la vie a de charmes ; je vous entourerai de soins, d’affections ; ce sera une autre âme avec le même visage ! Il y a tant d’amour dans le cœur d’une femme ! Vous me pardonnerez, marquis, et chaque instant de bonheur que vous goûterez, ce sera une de mes fautes qui s’effacera !

— Ah madame !… et il pleurait.

— Vous me pardonnerez, lui dit-elle alors en se jetant à ses pieds ; vous me pardonnerez ! Et je jure sur ce reliquaire, à la face de ce Christ, de n’être plus qu’à vous ; et je demande à Dieu qu’il fasse retomber sur ma tête le châtiment réservé aux blasphémateurs, si jamais j’avais la pensée de devenir parjure.

— Mon amie, marquise, s’écria le faible de Marny, vaincu par cette douleur réelle, et par cette belle tête suppliante ; oh ! que ne m’as-tu épargné tant de chagrins !

Il la pressa sur son cœur, l’embrassa cent fois, et tout parut oublié.

— Nous quittons Paris dans trois jours, mon ami, je le désire… Je le veux. Je ne vous demanderai plus qu’une chose avant de partir. Il faut m’acheter le droit d’une tombe à l’église Saint-Eustache.

— Le droit d’une tombe !… Toujours vos idées superstitieuses. Mais, puisque vous le voulez, marquise, vous l’aurez…

Le lendemain matin, le curé reçut une lettre de madame de Marny, dans laquelle on lui demandait un rendez-vous pour le soir, à trois heures, et le droit de tombe y était demandé.

— Paul de Gondy se trouvait là quand le billet fut apporté ; il reconnut la livrée de la marquise ; alors, il lui fallut savoir ce que cette femme qu’il avait aimée avec si peu de succès désirait de son ami ; le vieux curé, ignorant toutes choses mondaines, communiqua le billet.

— Une pierre tumulaire ! répéta Gondy plusieurs fois. Mes paroles de l’autre soir l’ont effrayée, mais cet effroi doit me servir. Monsieur le curé, dit-il avec beaucoup de gravité, vous n’ignorez pas que Saint-Eustache relève de l’archevêché, eh bien ! je vous prie de renvoyer la marquise à mon oncle, qui verra s’il doit accéder à sa demande. Je pourrai, s’il est nécessaire, être utile à madame de Marny.

— Je vous l’adresserai, mon cher abbé. Et les deux amis se séparèrent.

À trois heures, la marquise arriva au presbytère ; quand elle sut qu’il lui fallait s’adresser à l’archevêque de Paris, elle devint plus pâle, ses yeux exprimèrent le découragement et la douleur.’

— Si vous pouvez lever cette objection, messire, lui dit-elle, rien ne me coûtera ; au lieu de quatre ou cinq mille livres qu’on exige ordinairement, j’en donnerai quarante, soixante, s’il le faut, mais épargnez-moi la peine d’aller supplier l’archevêque !

— Mes pouvoirs ne vont pas jusque-là, madame ; l’archevêque de Paris est, après notre saint père le pape et le roi, mon maître et mon seigneur.

— Que puis-je faire ?

— Il n’y a qu’un homme qui puisse vous épargner la démarche qui vous répugne.

— Un homme, monsieur ! quel est-il ? dites !

— C’est messire Paul de Gondy, le neveu de l’archevêque.

— Paul de Gondy ! mieux vaut encore l’archevêque, répéta-t-elle douloureusement.

Elle fut le jour même à l’archevêché, et obtint une audience pour le lendemain.

Mais le soir, le vieux François de Gondy avait été prévenu par son neveu, qui avait quelque chose, disait-il, à demander au marquis de Marny, colonel d’un régiment de cavalerie. Le vieillard s’était démis de tous ses pouvoirs, et le laissait entièrement libre ; néanmoins il reçut la marquise avec cette politesse et cette galanterie qui caractérisaient le clergé du dix-septième siècle, l’assura que son neveu ferait tout ce qu’elle lui demanderait, et prétexta une visite à la régente pour qu’elle se retirât.

Alors madame de Marny vit qu’elle était à la merci de Paul de Gondy ; elle fut trois jours sans faire aucune démarche, dévorant son dépit et ses douleurs : elle n’osait aller chez loi, parce que son mari ne la quittait plus ; il l’accompagnait partout, et elle ne voulait point provoquer sa jalousie, en allant chez un homme sur qui il avait déjà conçu des soupçons. Comme le marquis était protestant, il n’y avait qu’à Saint-Eustache où il ne suivit pas sa femme ; il attendait dans son carrosse la fin des offices.

Le quatrième jour, la marquise écrivit une nouvelle lettre au curé, puis elle se rendit le soir à son confessionnal dans la chapelle fermée, œuvre de du Hancy.

Ce fut Gondy qu’elle y trouva !

Elle parut peu surprise ; d’autres femmes à sa place se seraient retirées, elle n’y songea pas. La superstition disait à son âme qu’elle serait damnée, si, après sa mort, ses restes n’étaient pas enfouis sous les dalles de Saint-Eustache.

Gondy le premier rompit le silence.

— Vous avec donc enfin consenti à revenir, madame.

— C’est un devoir pénible que je remplis, monsieur ; il est vrai que je viens en suppliante m’abaisser devant vous, pour obtenir, à prix d’or et avec honte, ce que d’autres paient une moindre valeur sans avoir à rougir. Mais il est sans doute écrit là haut que tel qui résiste aujourd’hui cédera demain. C’est notre histoire à tous deux, monsieur.

— Oui, Régine, c’est notre histoire : pendant deux années entières vous m’avez repoussé, humilié, vous m’avez brisé le cœur sans pitié, avec délices ; vous m’avez raillé et sali par un affront ; aujourd’hui c’est l’heure des représailles. Mais bien souvent le désir de la vengeance s’éteint quand la possibilité de frapper nous est offerte. Si, malgré tous vos torts, je vous avais toujours aimée, si je vous aimais encore, Régine, et que je vous dise : Un mot de ta bouche, et tout sera oublié !… il y aurait plus de bonheur peut-être… La part du ciel doit sembler si belle et si douce après mille ans de purgatoire ! il en serait ainsi.

— Que me dites-vous ? s’écria la marquise effrayée, croyant entendre encore la voix lente et profonde qui lui avait dit de sinistres paroles. Songez-vous dans quel lieu nous sommes ! songez-vous que ce temple est celui de Dieu !…

— L’absolution du prêtre lave toutes les fautes…Mais que vous ai-je donc fait, marquise, pour être avare avec moi de ce que vous avez prodigué à tant d’autres ? Peut-être mes amours à moi ne courraient pas la rue, et ne feraient pas voir au peuple les dégradations de la noblesse et du clergé ; toutes choses dont il se vengera, croyez bien ; peut-être n’aurais-je point fait comme cet abominable Lontjeac, à qui vous vous êtes livrée comme un enfant, et qui va partout répétant le charme qu’il y a de vous posséder. Je n’aurais point fait cela moi, et pour les mœurs du jour je ne suis pas à la mode, j’en conviens, il faut qu’une dame puisse faire parade des chevaliers qu’elle a attachés à son char.

— Ah ! Gondy, par pitié !

— Mais, avec moi, vous auriez conservé votre réputation ; le remords et l’abus des plaisirs ne vous auraient pas tuée ; vous ne seriez pas méprisée ! Toutes les femmes de la cour et de la bourgeoisie ne vous montreraient pas au doigt, quoiqu’elles valent moins que vous, qui êtes plus belle. Eh bien ! un mot, un seul mot, et je dis demain à Lontjeac, en plein Louvre, qu’il a menti comme un renégat, afin que je puisse l’empêcher immédiatement de le répéter de nouveau à d’autres.

Cette fois, ce n’était plus l’amant craintif, l’amant fasciné par la passion ; c’était l’amant qui n’a plus rien à ménager, qui a ressaisi toute sa supériorité, toute son importance d’homme de qui on réclame un service.

— Songez, dit-il, qu’avec moi, prêtre et partisan de l’épée, discret comme une jeune fille avant les noces, votre honneur serait à couvert. Songez encore que la faveur que vous sollicitez dépend de moi.

— Et vous en profiteriez, monsieur ? Oh ! ce serait bien vil, bien mal à vous, envers une femme faible et délaissée… qui n’a que son titre de femme pour lui servir d’aide et de protection !… Et vous, abbé, abbé de Gondy, vous ne rougiriez pas.

— Non, madame.

— Je suis bien malheureuse !

— Vous m’avez autrefois chassé de votre maison.

— Je le devais pour mon mari.

— C’est de cette époque que data votre liaison avec de l’Aubespine.

— Ô mon Dieu !

— Avant ne m’aviez-vous pas préféré ce fat de Lontjeac ?

— Je vous jure, monsieur…

— Ne jurez pas, madame ! ce serait un péché de plus… Mon duel avec d’Harcourt, c’était encore pour vous. Eh bien ! je consens à tout oublier, Régine ; bien plus, je tuerai le marquis de Lontjeac pour l’empêcher de médire davantage ; je forcerai les plus insolents à vous respecter : un mot de toi, Régine, une parole, et je suis ton bien-aimé ! et demain, tu auras le parchemin qui t’assure un lieu de refuge pour obtenir la rémission de tes fautes.

Il avait saisi une des belles mains de la marquise qu’il couvrait de baisers ; ses dernières paroles avaient tellement absorbé les esprits de Régine, qu’elle ne songeait pas à la lui retirer.

Comme il voulut l’attirer sur son sein, elle revint à elle, songea au serment qu’elle avait juré sur le reliquaire, repoussa Gondy avec force, et sortit précipitamment de la chapelle.

— Je n’ai pu conclure encore, dit-elle au bon marquis, qui l’attendait dans son carrosse…

Les préparatifs du voyage étaient tout-à-fait terminés ; le seul droit de tombe manquait ; la marquise sentait son mal s’accroître, et elle ne voulait pas quitter Paris sans avoir une certitude sur ce qui l’intéressait tant. Ses nuits devenaient de plus en plus agitées ; son sommeil était troublé par d’horribles visions, auxquelles la voix de Saint-Eustache venait toujours se mêler. À quelque prix que ce fût, elle- voulut en finir.

Elle écrivit à Gondy, et comme son mari ne la quittait que lors de ses visites à l’église de Saint-Eustache, le rendez-vous fut donné là. Elle l’attendait depuis longtemps lorsqu’il arriva ; l’abbé prétexta des devoirs importants à remplir, puis il la fit revenir pendant trois soirs, l’humiliant à son tour ; et le dernier soir, ce ne fut pas dans la chapelle de du Hancy que le jeune prêtre reçut la belle marquise, mais dans un des appartements du presbytère, où force lui fut d’oublier le serment solennel qu’elle avait juré sur le saint reliquaire !…

Mais la marquise obtint l’écrit qui lui assurait la rémission de ses fautes. Elle ne quitta pas Paris, sa pulmonie s’étant déclarée après tant d’émotions cruelles ; tous les soins furent inutiles, elle mourut, et comme le marquis venait d’être tué au siège de Lerida, où l’avait appelé son général, aucune épitaphe ne fut mise sur sa tombe,» pour dire au monde à venir qu’il avait existé jadis une marquise de Marny.

Paul de Gondy devint par la suite, comme chacun sait, coadjuteur, et cardinal de Retz.

Lottin de Laval, « L’Église Saint-Eustache », in Paris, ou, Le livre des Cent-et-un, tome douzième. Francfort s/M., 1833.

13 août 2014

Love is like…

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie, Société — Miklos @ 22:16


Plus de photos ici.

Love is like a baby: you have to treat it tenderly. (South Africa)

Love is like butter, it goes well with bread. (Yiddish)

Love is like a cough; you can’t hide it. (Kenya)

Love is like dew that falls on both nettles and lilies. (Swedish)

Love is like a farm: every day the tasks have to start anew. (Dutch)

Love is like a fatty substance in a soup. It is only sweet when it is hot. (Africa)

Love is like fire, don’t play with it. (Naples)

Love is like a friendship caught on fire. In the beginning a flame, very pretty, often hot and fierce, but still only light and flickering. As love grows older, our hearts mature and our love becomes as coals, deep-burning and unquenchable. (Bruce Lee)

Love is like those second-rate hotels where all the luxury is in the lobby. (Paul-Jean Toulet)

Love is like an hourglass, with the heart filling up as the brain empties. (Jules Renard)

Love is like the measles; we all have to go through it. Also like the measles, we take it only once. (Jerome K. Jerome)

Love is like oatmeal porridge, you have to prepare it every day. (Irish)

Love is like Pi: natural, irrational and very important. (Lisa Hoffman)

Love is like playing the piano. First you must learn to play by the rules, then you must forget the rules and play from your heart.

Love is like quicksilver in the hand. Leave the fingers open and it stays. Clutch it, and it darts away. (Dorothy Parker)

Love is like scarlet fever – one has to go through it and get it over. (Leo Tolstoy)

Love is like seaweed: you go to her, she leaves you, you leave her, she follows you. (Madagascar)

Love is like soup, the first mouthful is very hot, and the ones that follow become gradually colder. (Spanish)

Love is like the sun to flowers: to the strong she gives strength, the weak she dries up. (Irish)

Love is like war, begin when you like and leave off when you can. (French? Spanish?)

Make love, not war.

7 août 2014

Sortir du cercle vicieux

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Politique, Religion, Société — Miklos @ 12:16


Comprendre les origines de la guerre à Gaza en… par lemondefr

« Je ne suis pas quelqu’un de sen­ti­men­tal, je ne crois donc pas en une soudaine lune de miel entre les Juifs et les Pales­ti­niens. Je ne m’attends pas à ce que les deux parties anta­go­nistes, une fois la formule magique trouvée, s’em­brassent en larmes, dans une scène digne de Dosto­ïevski où les frères perdus se retrouvent. […] Non, je ne m’attends à rien de tout cela, et sûrement pas à une lune de miel. Si je m’attends à quelque chose, c’est plutôt à un divorce juste et équitable, entre Israël et la Pales­tine. Or un divorce n’est jamais une chose heureuse, qu’il soit juste ou plus ou moins juste. Un divorce fait mal, c’est quelque chose de dou­lou­reux. Et parti­cu­liè­rement celui-là, qui sera un drôle de divorce où les deux parties reste­ront dans le même appar­tement, pour toujours. C’est un divorce où personne ne démé­nage. Et comme l’appar­tement est tout petit, il sera indis­pensable de décider qui aura la chambre A, qui la chambre B, qui aura le salon, et de trouver, en plus, un arran­gement spécial pour la salle de bain et la cuisine. Vraiment pas très commode… Mais c’est toujours mieux que cette sorte d’enfer que nous traver­sons en ce moment, dans ce pays que nous aimons. Un pays où les Pales­tiniens sont opprimés au quotidien, harcelés menta­lement, privés, humiliés, affamés par un gouver­ne­ment mili­taire israélien cruel. Un pays où les Israéliens sont terrorisés tous les jours par des attaques terro­ristes impi­toyables, frappant indif­fé­rem­ment civils, hommes, femmes, enfants, écoliers, clients des centres commerciaux. Oui, tout est pré­fé­rable à cela ! Oui, il faut un divorce équi­table. Et, à la fin, une fois que nous aurons mené à bien ce doulou­reux et équi­table divorce en créant deux États, fondés en gros sur les réalités démo­gra­phiques […], une fois le divorce prononcé et la sépa­ra­tion opérée, les Israéliens et les Pales­tiniens se pres­seront pour passer la frontière et aller boire un café ensemble. L’heure du café aura enfin sonné. »

Amos Oz, « Un conflit entre deux causes justes », trad. Sylvie Cohen, 2003.

Cette vidéo très bien faite rééquilibre quelque peu les carences des médias qui n’avaient pas pipé mot sur le bouclage de Gaza du côté égyptien ni sur les tirs de missiles répétés vers les villes isra­éliennes depuis plusieurs années.

Il en ressort que cette radicalisation spécifique à Gaza provient du succès du Hamas aux élections. On peut évi­dem­ment s’interroger sur les raisons de ce succès : à l’époque, Gaza n’était pas coupée du monde (tout est relatif, puisque la fourniture de matériel élec­tro­nique hyper sophis­tiqué pour équiper les fameux tunnels a continué à provenir du Qatar, sans parler des fameux missiles et de leurs lanceurs).

Quelles qu’en soient les raisons histo­riques – chaque côté trouvera son compte dans sa propre histoire – sur le fond, je ne peux que regretter que les voix ayant appelé dès 1967 à accorder aux Pales­tiniens un État viable aux côtés d’Israël : Yeshayahu Leibowitch alors, puis (notamment mais pas uni­que­ment) Amos Oz, par exemple (voir ci-contre). Ou le magni­fique appel de Gilbert Sinoué, « Cher Yitzhak Rabin », publié dans le Libé du 6 août.

Est-ce que cet État mena­cerait Israël plus qu’il ne l’est mena­cé aujour­d’hui par la montée de la radi­ca­li­sation natio­na­liste et reli­gieuse des deux côtés ? Sans doute pas. Est-ce que sa création contre­car­rerait cette montée ? Pas for­cé­ment, lorsque l’on voit ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes après qu’ils se soient débar­ras­sés d’une façon ou d’une autre de leurs dicta­teurs res­pec­tifs.

Mais il est juste que cela se fasse. Et mieux vaut tôt que tard. L’Allemagne et la France ont bien fait la paix, après tant d’années…

Il faut briser ce cercle vicieux de haine, de guerres et de morts, laisser le passé de côté et regarder vers l’avenir qui néces­site plus que jamais la colla­bo­ration accrue de tous pour faire face ensemble aux défis envi­ron­ne­mentaux qui ne manquent de monter, eux aussi.

31 juillet 2014

Bien avant le téléphone…

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 17:43


Le téléphone en 1877.

L’instrument qui, sous ses avatars successifs, deviendra le greffon le plus commun de l’homme moderne, a été inventé dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il participe du désir de l’homme de pouvoir parler et entendre à distance au-delà des limites de son ouie et de la portée de sa voix ; il en va de même pour la vue (loupe, lunettes, télescope, radio-­télescope, microscope, puis microscope électronique et scanner…) ou pour d’autres capacités physiques (cheval, voiture, train, bateau, montgolfière, avion, fusée…). Ces réalisations ont mis à mal les rêves de télépathie et de télékinésie de l’homme, et il ne lui reste plus qu’à souhaiter voyager dans le temps. Et puis…

En ce qui concerne la voix, il aura fallu attendre la seconde moitié du 19e siècle pour lui permettre de faire le tour de la Terre, voire d’atteindre la Lune. Auparavant, il y avait bien les porte-voix à la portée limitée (cf. ci-contre, cliquer pour agrandir). Vers la fin du 18e siècle, Claude Chappe invente le télégraphe (optique) qui, s’il ne transmet pas la voix, transmet du moins sa (complexe) transcription.

D’autres dispositifs purement acous­tiques, ont été imaginés vers la même époque. Le texte qui suit en décrit un, le télégraphe acoustique, imaginé par Thomas Dick ; le dernier paragraphe est parti­cu­liè­rement intéressant, puisqu’il décrit ce qui était en 1825 une utopie et qui est devenu notre quotidien, résultat autrement plus curieux que ne l’imaginait l’auteur de cet article d’antan. On trouvera le texte (en anglais) dans lequel Thomas Dick décrit son invention, et qui est, lui, remarquable pour son introduction consacrée aux tentatives de l’homme de se dépasser dans d’autres domaines.

«Télégraphes acoustiques. — Une compagnie se dispose à couvrir l’Angleterre de lignes télégraphiques qui toutes viendront rayonner autour de Londres, qui en occupera le point central. Le gouvernement pourra se servir de ces télégraphes ; mais ils ne seront pas dans sa possession exclusive, et c’est principalement dans les intérêts du commerce qu’ils doivent être établis.

La compagnie n’est pas encore fixée sur le choix du système télégraphique qu’elle emploiera; elle a engagé tous ceux qui auraient à cet égard des vues particulières, à les lui communiquer, en promettant de grands avantages à l’auteur du projet qui serait définitivement adopté. M. Thomas DickHomme d’église et scientifique écossais, 1774-1857., qui a composé sur les sciences naturelles des écrits estimés, a conseillé l’établissement de télégraphes acous­tiques. Il suppose qu’ils seraient préférables à ceux qui sont maintenant en usage en France et en Égypte.

Quelques expériences faites récemment ont convaincu M. Thomas Dick que l’on pouvait étendre la voix humaine à une distance de 8 et de 10 lieues. Les expériences de M. BiotJean-Baptiste Biot (1774-1862). En utilisant des tubes d’acier de 950 mètres de longueur, il a effectué de nombreuses mesures de la vitesse de propagation du son dans les gaz et les solides., sur la transmission du son à travers les corps solides et par l’air dans de longs tubes, ont établi qu’elle s’opère à travers la fonte, dix fois plus vite que dans l’air. M. Biot a reconnu qu’à une distance de 476 toises, on s’entendait parfaitement à voix basse. Un ecclésiastique, nommé don GautierMoine cistercien, qualifié par Dick comme inventeur du télégraphe ; il avait présenté son invention en 1781, donc 9 ans avant que Claude Chappe n’invente son télégraphe, à Condorcet, Milly, Franklin et autres hommes de science., avait déjà conçu, à la fin du siècle dernier, la possibilité de transmettre des sons articulés à une grande distance. Il proposa de construire des tonnelles horizontales qui s’évaseraient à leurs extrémités, et au moyen desquelles, à une distance d’un demi-mille anglais (800 mètres), les battements d’une montre pourraient être entendus beaucoup mieux qu’en l’approchant de l’oreille. Il calculait qu’une succession de tonnelles semblables transmettrait un message à 900 mille (360 lieues) dans moins d’une heure.

L’application de cette théorie aurait les résultats les plus utiles et les plus curieux ; par exemple, une personne placée à l’extrémité d’une grande ville pourrait, à une heure désignée, communiquer un message, ou converser avec une autre personne placée à l’extrémité opposée;» des amis qui habiteraient des villes éloignées corres­pon­draient par des paroles, et reconnaîtraient sans peine leur identité, au son de leur voix.

Revue encyclopédique, ou, Analyses et annonces raisonnées des productions les plus remarquables dans la littérature, les sciences et les arts. T. 28, décembre 1825.

L’amour est-il mort, et autres questionnements et considérations métaphysiques

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie, Politique, Religion, Société — Miklos @ 1:26


L’amour [n’]est [pas] mort.

« L’amour est mort en France :
C’est un
Défunt
Mort de trop d’aisance.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et tous ces nigauds
Qui font des madrigaux
Supposent à nos dames
Des cœurs,
Des mœurs,
Des vertus, des âmes !
Et remplissent de flammes
Nos amants presque éteints,
Ces pantins
Libertins ! »

(Extrait d’une chanson de Charles Collé (1709-1783), citée par Eugène Scribe dans son discours de réception à l’académie française, prononcé dans la séance du 28 janvier 1836.)


La vie n’est pas une passerelle.

La vida es una pasarela est une série de photos du photographe colombien Jaime Ávila. If life is a catwalk, run like a dog est le sous-titre de Nowhere Near Here, vidéo d’animation de l’artiste de street art Pahnl (2010).


Nous avons tous grandi dans le corps d’une femme.
Cliquez pour agrandir.

«Il y avait une fois un homme très méchant, un meurtrier, dont l’esprit, quand il mourut, entra dans le corps d’un bœuf. Ce bœuf eut un maître dur qui le nourrissait mal, et le traitait à grands coups d’aiguillon. L’esprit de ce bœuf se rappelait qu’il avait été un homme, et quand le bœuf mourut, il entra dans le corps d’un cheval. Ce cheval appartint à un grand seigneur qui le nourrissait bien, mais une nuit les ennemis de ce seigneur vinrent l’attaquer, et il monta sur son cheval et le poussa à travers des rochers et des lieux escarpés. Le cheval mit le pied entre deux rochers, et ne put l’en extraire qu’avec grande difficulté, et son fer y demeura pris. Son maître le monta encore le reste de la nuit (et l’esprit du cheval se rappelait qu’il avait été dans un homme). Ce cheval mort, son esprit entra dans le corps d’une femme enceint, et s’incorpora dans l’enfant que cette femme portait dans le ventre. Cet enfant grandit et vint à l’entendement du Bien, puis il fut fait bon chrétien. Et comme il passait un jour avec son compagnon à l’endroit où le cheval avait été déferré, cet homme dont l’esprit avait été dans le cheval dit à son compagnon : « Quand j’étais un cheval, je perdis une nuit un fer entre ces deux rochers, et j’allais ensuite pendant toute la nuit déferré. » Ils se mirent tous deux à chercher ce fer, et ils le trouvèrent entre les deux rochers et le conservèrent.

L’hérétique disait donc que l’âme de l’homme entre dans le corps de la bête et l’esprit de la bête dans le corps de l’homme.» Ce qu’entendant, Guillemette dit : « Las moi ! Quelle peine a subie cet esprit avant de pouvoir arriver dans une belle tunique ! »

(Extrait de la confession et déposition d’Arnaud Sicre d’Ax du chef d’hérésie, in Le Registre d’inquisition de Jacques Fournier, 1318-1325.)


We’re Like Cocaine & Candy – It’s time to dance – Je vous aime mais femmes.
Cliquer pour agrandir.

Mais hommes aussi !


Monsieur Cube.

«Les Chinoises passent leur jeunesse dans une torture continuelle pour se donner» des pieds de chèvre. […] Dans certains pays, les mères cassent le nez de leurs enfants. Dans d’autres elles façonnent leur tête en cube.

(Journal des dames, 5 août 1798.)


Dans quel monde… ?

«Ô ciel ! je me meurs. Dans quel monde vivons-nous ? que d’ennemis le bonheur rencontre en son chemin sans pouvoir les éviter ! Quelquefois il fait trop froid, quelque fois trop chaud pour être heureux ; »  on n’est jamais content une semaine de suite. Je deviendrai tout à fait un philosophe grommelant sans cesse et trouvant à redire à tout.

([F. Brooke,] « Histoire de Julie Mandeville. 1761 », trad. de l’anglais, in Bibliothèque universelle des romans, juillet 1785, 1er vol.)


Liberté, égalité…

La devise des Anciens et celle des Modernes.


La vie est [éphémère].

D’où l’utilité du recyclage.

Voir le diaporama.

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