Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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28 avril 2005

Trop long !

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:43

Tous ces discours parlementaires, tous ces rapports que l’on distribue, tous ces articles que l’on lit, tous ces ouvrages que l’on achète si cher, tout cela est trop long. D’où vient cette mauvaise rhétorique ? Où nos écoliers les plus brillants ont-ils appris à dire en trois pages ce qui peut tenir en une ? Je ne sais. Nos auteurs classiques ne sont pas bavards. Pascal, Molière, La Rochefoucauld, La Bruyère, Voltaire, Rousseau, disent beaucoup en peu de mots. Et même nos poètes tragiques, ils cherchent naturellement à enfermer leur pensée dans un vers ; tous les beaux vers, tous ceux que l’on retient et que l’on cite, sont remarquables par leur densité, si l’on peut dire ; ils offrent beaucoup de sens sous un petit volume. Même Hugo, qui est si long parfois, jusqu’à ennuyer, est court plus que personne dans ses plus beaux traits. Bref, le modèle qui saisit et frappe l’écolier, c’est toujours quelque maxime serrée et riche de sens. Comment ceux qui ont le plus travaillé sur ces modèles viennent-ils tous, ou presque tous, dans la suite, à développer, à étendre, à délayer, à répéter, à ressasser ? Car tout discours est trop long, tout article est trop long, tout livre est trop long.

Habitude scolaire, sans doute. On n’exerce point communément les élèves à composer une maxime en deux lignes, en deux vers ; en un vers, comme on devrait. Au contraire, on les exerce à développer ; car il faut que leur travail ait une certaine longueur. On rirait d’un professeur qui donnerait le prix à une composition de quatre lignes. Aussi les modèles sont oubliés ; on surcharge au lieu d’alléger ; d’une phrase, on en fait trois ; on dispose les mots comme une armée, de façon à occuper le plus de terrain possible. C’est justement le contraire qu’il faudrait chercher.

Il faut compter aussi avec la paresse du lecteur, qui lit au galop, et qui compte bien, s’il comprend une phrase sur dix à la volée, comprendre tout ; En revanche les deux maux se tiennent ; l’auteur bavard fait le lecteur paresseux. De même celui qui parle réveille l’attention. Au temps où l’opposition était radicale, il s’était formé une rhétorique d’attaque qui tuait un ministère en trois phrases. Mais dès qu’ils sont au pouvoir ils sont plus longs et plus lourds. La raison en est peut-être qu’il faut être long si l’on veut tromper et engourdir, et que la défense se propose toujours de durer longtemps, au lieu que l’attaque va au plus court. L’un court à la conclusion ; l’autre justement la craint. Or tous nos radicaux maintenant se préparent au métier de ministre ; il faut donc être pesant et sérieux jusqu’à l’ennui. N’oublions pas enfin le préjugé des historiens, qui veulent que l’on remonte au déluge ; cette histoire inutile alourdit tous les discours et tous les rapports. On ne proposera pas deux centimes sur le coton ou sur la viande salée sans faire l’histoire des douanes, et encore dans tous les pays. Pédantisme de diplomatie et d’historien, qu’il faut tuer par le ridicule.

Alain
Propos 2063
11 novembre 1911

Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le sauroit percer.
Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. (…)
Fuyez de ces auteurs l’abondance stérile,
Et ne vous chargez point d’un détail inutile.
Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant ;
L’esprit rassasié le rejette à l’instant. (…)
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse :
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. (…)
Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art,
Sublime sans orgueil, agréable sans fard. (…)
L’ignorance toujours est prête à s’admirer.
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu’ils soient de vos écrits les confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires.
Dépouillez devant eux l’arrogance d’auteur,
Mais sachez de l’ami discerner le flatteur :
Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.
Aimez qu’on vous conseille, et non pas qu’on vous loue.

J’aime les socialistes

Classé dans : Littérature — Miklos @ 21:12

Toutes les fois que quelque socialiste est élu, je me réjouis. Ce n’est point par raisonnement, c’est plutôt par instinct. C’est puéril, mais il me semble que je me ferais hacher plutôt que de cacher cette joie-là.

Elle est peu raisonnable, parce que l’étiquette ne fait pas le vin. Je ne sais pas comment se forment les opinions de presque tous ceux qui se font élire : ils prennent leur opinion comme ils prendraient un métier. Il n’est point de petit attaché qui ne soit disposé à se dire radical-socialiste pour le moins, si quelque circonscription le veut, et quoiqu’il soit, au fond, aussi ambitieux, aussi méprisant, aussi arrogant, aussi intrigant, aussi aristocrate que l’on voudra. Ainsi, quand je me réjouis en lisant le mot « socialiste », j’applaudis peut-être au premier succès de quelque plat valet des puissances, qui ne rêve qu’à être un peu tyran et à protéger des flatteurs. Mais mon imagination brode tout autre­ment : je me représente un large visage, qui reflète de vives émotions ; des yeux pleins de feu ; un air de bonhommie puissante ; un bon sourire ; au total un de ces hommes qui aiment la paix, mais qui aiment encore mieux la justice que la paix.

Mais, même en mettant ainsi tout au mieux, pourquoi suis-je heureux de voir un socialiste de plus aux affaires publiques ? Je ne crois pas tant à l’efficacité des lois et à la puissance des gouvernants. Je sais que les idées sont toujours écrasées par les intérêts ; et même je ne juge pas que cela soit mauvais ; car les intérêts, en se tassant par leur poids, donnent une espèce de justice ; et il faut bien aussi un contre-poids aux idées, parce qu’il y a toujours trop de simplicité dans les idées, d’où il pourrait résulter de grands maux, si comme le veut Platon, les philosophes étaient rois.

Même je n’aime pas beaucoup entendre les socialistes, parce qu’ils prêchent tous la même chose, et regardent leurs rêves au lieu de considérer les passions humaines. Ils semblent croire que l’injustice, la rapacité, l’orgueil, la vanité, l’amour, la jalousie, l’ambition, le mépris, résultent du régime capitaliste alors qu’on pourrait, avec autant de vraisemblance pour le moins, soutenir la thèse tout à fait contraire. Au reste, dans la pratique des affaires publiques, ils se trompent tout aussi bien que les autres, comme des mathématiciens perdus dans une forêt.

Je sais tous cela : mais j’ai tout de même une tendresse de cœur pour eux. Cela vient sans doute de ce que, tout en respectant les puissances en homme qui sait le prix de l’ordre, réellement je ne les aime pas ; et cela me plaît, de penser au nez qu’elles font, les puissances.

Alain
Propos 792
7 mai 1908

Labyrinthes : au cœur du dédale

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux, Littérature, Loisirs — Miklos @ 8:33

Labyrinthe de Longleat. Caveat tocator.

Il est des cœurs dans lesquels on aime se perdre en déambulant dans leurs passages paradoxaux menant de paysages radieux en des recoins sombres, en revenant plus tard là où on était passé sans pour autant s’y retrouver, en arrivant dans des lieux inconnus et pourtant familiers. Toute personne qui a aimé le sait pour avoir évolué dans cet univers attachant en perpétuelle reconfiguration, souvent charmant, parfois frustrant et toujours surprenant.

Les labyrinthes fascinent ; parcours initiatique ou passe-temps obsessionnel, ils sont partout. Les jardins anglais, pays des maisons hantées et des portes qui claquent derrière vous dans la pénombre, sans qu’aucune main ne les ait touché, sont des lieux propices aux égarements de tous ordres, et autrement plus mystérieux que les jardins français, où l’on ne peut se perdre : il suffit d’en voir l’utilisation dans des films comme Blow Up d’Antonioni ou Meurtre dans un jardin anglais de Peter Greenaway – deux films dans lesquels jardins et masques sont les artifices (mais aussi les indices) de la scène du drame qui s’y joue. Comble de l’architecture paysagère anglaise : les labyrinthes qu’ils y ont construit. Comble de l’humour british, le roman Trois hommes dans un bateau (sans compter le chien) de Jerome K. Jerome décrit les aventures hilarantes1 de trois idle rich dans le dédale des canaux anglais, dont l’un des épisodes est leur égarement dans le labyrinthe de Hampton Court, que l’on peut toujours visiter.

Si la presse populaire publie, dans ses rubriques de loisirs, des laby­rinthes plus ou moins simples, les techno­logies de l’infor­matique ont permis de mettre à la dispo­sition des amateurs des laby­rinthes recon­figurables : dans le “dédale des portes coulissantes” de Robert Abbott, ci-contre, le fait de passer en un endroit parti­culier dans un sens ou dans l’autre cause l’ouver­ture ou la fermeture d’un passage ailleurs, ce qui complexifie singu­lièrement son plan relativement simple. Dans d’autres laby­rinthes, on n’évolue plus seul : dans Thésée et le Mino­taure il faut non seu­lement sortir du dédale, mais échapper à la bête tapie (représentée par le point noir) qui s’y déplace pour dévorer l’explorateur perdu (le point rouge).

Les labyrinthes n’ont pas fini de fasciner notre esprit tortueux.


1 Dont celui de l’oncle Podger tentant d’accrocher un tableau, ou leur bataille (perdue) pour ouvrir une boîte de conserves sont loin d’être les plus tristes.

26 avril 2005

Peekabo, I Almost See You

Classé dans : Littérature — Miklos @ 8:56

Middle-aged life is merry, and I love to lead it,
But there comes a day when your eyes are all right but your arm isn’t long enough to hold the telephone book where you can read it,
And your friends get jocular, so you go to the oculist,
And of all your friends he is the joculist,
So over his facetiousness let us skim,
Only noting that he has been waiting for you ever since you said Good evening to his grandfather clock under the impression that it was him,
And you look at his chart and it says shrdlu qwertyop, and you say Well, why shrdntlu qwertyop? and he says One set of glasses won’t do.
You need two.
One for reading Erle Stanley Gardner’s Perry Mason and Keats’s « Endymion » with,
And the other for walking around without saying Hello to strange wymion with.
So you spend your time taking off your seeing glasses to put on your reading glasses, and then remembering that your reading glasses are upstairs or in the car,
And then you can’t find your seeing glasses again because without them on you can’t see where they are.
Enough of such mishaps, they would try the patience of an ox,
I prefer to forget both pairs of glasses and pass my declining years saluting strange women and grandfather clocks.

Ogden Nash

19 avril 2005

Après Les Survivants, ou pourquoi je voterai “oui”

Classé dans : Littérature, Politique, Société — Miklos @ 0:25

C’est précisément parce qu’il pouvait dire “Wo ich bin, ist die deutsche Kultur” que Thomas Mann devait écrire Le Docteur Faustus, le roman dans lequel il tentait de montrer les liens existant entre le fascisme et sa chère culture allemande. Pour George Steiner, la même chose est vraie. Parce que, plus que quiconque, il est chez lui dans la culture européenne, une grande part de son œuvre, à commencer par Langage et silence, se caractérise par des questions comme : Pourquoi la trahison des clercs ? Pourquoi le lien indéniable entre esthétisme et barbarie ? Pourquoi l’éducation libérale n’a-t-elle pu empêcher la torture, les camps de la mort, l’Holocauste ?

Nous n’avons pas besoin d’évoquer, une fois encore, Heidegger et ses tendances fascistes, ni l’officer ss rentrant chez lui jouer du Schubert après sa journée de boucherie1. Nous refaisons sans cesse cette constatation, que ni la connaissance intellectuelle ni l’éducation libérale n’offrent la moindre garantie d’un bon jugement moral, sans parler d’une meilleure moralité. Des esprits érudits peuvent cultiver le nihilisme et nombreux sont les intellectuels qui, obsédés par des concepts abstraits comme “mondialisme” ou “capitalisme”, n’hésitent pas à légitimer la violence terroriste. Là encore, rien de nouveau. Dostoïevski a décrit cela dans Les Possédés : l’hypocrisie, la corruption intellectuelle, la fascination de la violence, la soif de pouvoir et un conformisme sans borne caractérisent un trop grand nombre d’intellectuels.

Tout cela est vrai. Mais ce qui est vrai aussi, c’est la longue liste des poètes et des penseurs qui n’ont pas été la proie de cette corruption intellectuelle, qui sont restés fidèles à leurs obligations morales envers le monde de l’esprit. Pour n’en nommer que quelques-uns : Thomas Mann, Ossip et Nadejda Mandelstam, Arnold Schönberg, Dietrich Bonhoeffer, Joseph Brodsky, Hermann Broch, Albert Camus, Paul Celan, René Char, Andreï Tarlovski, Václav Havel et George Steiner lui-même. Steiner, à contre-courant, est resté fidèle à son code moral et intellectuel personnel, à sa vocation d’“inviter autrui au sens” sans céder au nihilisme, au populisme ni à la politisation.

Qui plus est, les chefs-d’œuvre de l’héritage culturel européen portent eux-mêmes témoignage de ce qu’ils signifient pour la vie humaine. Qui n’a encore jamais fait l’expérience du pouvoir de l’art peut lire, dans le livre de Primo Levi, comment celui-ci a trouvé le courage de vouloir survivre à Auschwitz en se rappelant le Canto d’Ulysse dans La Divine Comédie de Dante. Alexander Watt écrit dans Mon siècle2 qu’il eut soudain la certitude de pouvoir supporter la Loubianka, la prison de Staline à Moscou, lorsque, par un petit matin de printemps, il entendit au loin un fragment de la Passion selon saint Matthieu, de Bach. Ces deux exemples célèbres montrent bien que si quelque chose — en dehors de l’amour et de l’amitié — est capable de donner un sens à la vie, c’est la beauté de l’art.

La culture n’est qu’une invitation, une invitation à cultiver la noblesse de l’esprit. La culture parle à voix douce : “Du sollst dein Leben ändern.” La sagesse qu’elle propose n’est pas révélée par les mots, mais par les actes. Être “cultivé” demande bien plus que de l’érudition et de l’éloquence. Avant tout, cela signifie courtoisie et respect. La culture, pas plus que l’amour, n’a la capacité de contraindre. Elle n’offre aucune garantie. Et pourtant, la seule chance d’atteindre et de protéger notre dignité humaine nous est offerte par la culture, par l’éducation libérale.

Il ne faut pas que les artistes et les intellectuels soient rois. Il ne faut pas même qu’ils s’efforcent de devenir rois ou de faire partie d’une élite au pouvoir. Mais une société qui ignore l’ennoblissement de l’esprit, une société qui ne cultive pas les grandes idées humaines finira, une fois de plus, dans la violence et l’autodestruction.

Bob Riemen,
Fondateur et directeur
de l’institut Nexus
3


1 Gitta Sereny, Au fond des ténèbres: de l’euthanasie à l’assassinat de masse, un examen de conscience. Denoël, 1973. (note de Miklos)
2 Alexander Wat, Mon siècle. Confession d’un intellectuel européen. Préface de Czesław Miłosz, trad. G. Conio et J. Lajarrige, Paris-Lausanne, De Fallois/L’Âge d’homme, 1989.
3 Extrait de l’introduction à George Steiner, Une certaine idée de l’Europe. Essai traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf. Actes Sud, 2005.
L’institut Nexus est un groupe de réflexion qui se donne pour tâche de stimuler le débat culturel et philosophique européen.

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