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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 avril 2005

Le temps

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Société — Miklos @ 0:28

Nous n’avons pas un temps trop court ; mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue, on nous en a donné une durée assez grande pour achever les plus hautes destinées, si nous l’employons toute à bon escient. Mais quand elle est dissipée dans le luxe et la nonchalance, quand on ne l’utilise pour aucune entreprise de valeur, alors il faudra la contrainte de la nécessité suprême pour que nous sentions que, sans que nous l’ayons vue avancer, elle est passée. Non, ce n’est pas qu’une vie brève nous soit impartie, c’est nous qui la rendons telle : nous ne sommes pas indigents, nous gaspillons. Si des richesses immenses, royales, échoient à un mauvais maître, elles seront dilapidées en un moment ; en revanche, même si elles sont modestes, lorsqu’un bon dépositaire les reçoit, elles s’accroissent à l’usage. De même, pour celui qui sait l’employer, la vie couvre une longue distance.
 
Sénèque : La vie heureuse

31 mars 2005

À cinq heures du soir…

Classé dans : Littérature — Miklos @ 19:56

Le coup de corne et la mort.
Complainte pour Ignacio Sánchez Mejías

Federico García Lorca (1898-1936)

À cinq heures du soir.
Il était juste cinq heures du soir.
Un enfant apporta le blanc linceul
à cinq heures du soir.
Le panier de chaux déjà prêt
à cinq heures du soir.
Et le reste n’était que mort, rien que mort
à cinq heures du soir.

Le vent chassa la charpie
à cinq heures du soir.
Et l’oxyde sema cristal et nickel
à cinq heures du soir.
Déjà luttent la colombe et le léopard
à cinq heures du soir.
Et la cuisse avec la corne désolée
à cinq heures du soir.

Le glas commença à sonner
à cinq heures du soir.
Les cloches d’arsenic et la fumée
à cinq heures du soir.
Dans les recoins, des groupes de silence
à cinq heures du soir.
Et le taureau seul, le cœur offert!
À cinq heures du soir.
Quand vint la sueur de neige
à cinq heures du soir.
quand l’arène se couvrit d’iode
à cinq heures du soir
la mort déposa ses œufs dans la blessure
à cinq heures du soir.
À cinq heures du soir.
Juste à cinq heures du soir

Un cercueil à roues pour couche
à cinq heures du soir.
Flûtes et ossements sonnent à ses oreilles
à cinq heures du soir.
Déjà le taureau mugissait contre son front
à cinq heures du soir.
La chambre s’irisait d’agonie
à cinq heures du soir.
Voici qu’au loin arrive la gangrène
à cinq heures du soir.
Trompe d’iris sur l’aine qui verdit
à cinq heures du soir.
Les plaies brûlaient comme des soleils
à cinq heures du soir.
et la foule brisait les fenêtres
à cinq heures du soir.
À cinq heures du soir.
Ah, quelles terribles cinq heures du soir !
Il était cinq heures à toutes les horloges !
Il était cinq heures dans l’obscurité du soir !

español

« Demain, dès l’aube… »

Classé dans : Littérature — Miklos @ 8:59

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par les montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
 
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
 
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

La Seine est triste face à la maison Vacquerie : un paysage sans relief, des rives de béton. Elle est d’autant plus triste depuis le 4 septembre 1843. Ce jour-là, la barque de Léopoldine Hugo, dix-neuf ans, et Charles Vacquerie, son mari depuis sept mois, est emportée par un brusque coup de vent alors qu’ils reviennent de Caudebec-en-Caux. Pour Hugo, le malheur n’arrive qu’une semaine plus tard, à la lecture du Siècle. Le 9 septembre, Alphonse Karr y a décrit l’accident. Le 10, Hugo lit l’article annonçant la mort de sa fille à Rochefort, où il séjourne avec son amante Juliette Drouet. (source)

Et pour se changer les idées, voici quelques variations sur cette magnifique élégie.

30 mars 2005

De l’horreur de la barbarie humaine

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature — Miklos @ 2:28

Deux extraordinaires romans américains (traduits en français) ont pour théâtre chacun l’une des deux guerres mondiales du xxe s. pour en montrer l’horreur absolue et l’outrage obscène qu’elles constituent pour le visage de l’homme, non pas au travers du sort atroce de leurs millions de morts, mais plutôt en dépeignant avec force et sensibilité le destin exceptionnel de deux survivants, jeunes hommes innocents pris malgré eux dans ces tourmentes apocalyptiques. Cette particularisation ne les rend que plus frappants.

Johnny s’en va-t-en guerre (en anglais : Johnny got his gun) est le coup de maître de Dalton Trumbo, qui deviendra, bien plus tard, un scénariste réputé (Exodus, Papillon). Poursuivi pendant les heures noires du maccarthysme comme l’un des « dix d’Hollywood », il n’a pu travailler sous son nom pendant de nombreuses années. Ce roman atroce et archétypal est l’une des plus impitoyables dénonciations de la folie destructrice de la guerre. Écrabouillé par un obus sur un champ de bataille durant la première guerre mondiale, Johnny est une épave humaine clouée sur un lit de souffrances qui implore qu’on l’achève. Mais la morale s’y oppose et Johnny se réfugie dans le passé tout en faisant des tentatives répétées pour communiquer avec son entourage. Ne disposant plus que d’un sens, le toucher, il y parvient néanmoins, au prix de bien des efforts ; mais cette victoire lui sera arrachée par la société, qui le condamne au silence alors qu’il veut témoigner.

Après avoir essuyé des années durant les refus des majors américaines, Donald Trumbo a finalement pu mener à bien l’adaptation de son roman, publié en 1939, et en a tiré un film d’une simplicité absolue et d’une modernité corrosive dans la description qu’il offre de ce cas clinique et dans lequel, sans s’attendrir, il dresse un constat à la limite du supportable. [D’après Arte]

Abattoir 5 (en anglais : Slaughterhouse 5, publié en 1969) relate l’histoire de Billy Pilgrim (mot signifiant pèlerin), double quasi autobiographique de Kurt Vonnegut. Né dans un patelin en 1922, il est appelé sous les drapeaux pendant la seconde guerre mondiale puis capturé par les allemands et fait prisonnier dans un camp à Dresde. Démobilisé en 1945, il surmonte une petite dépression nerveuse, se marie, a bientôt deux enfants et fait fortune. De retour d’un congrès, il est victime d’un accident d’avion dont il sera le seul survivant. Pendant qu’il est à la clinique, sa femme meurt. En sortant de l’hôpital, il participe à une émission de radio où il révèle avoir été enlevé par une soucoupe volante en 1967 et amené de force sur la planète Trafalmadore. Objet de spectacle, montré nu dans un zoo, les trafalmadoriens le feront s’accoupler avec une terrienne, ancienne actrice de cinéma, elle-même enlevée, avant de le relâcher. De retour sur terre, il comprend que les années qu’il a passées sur Trafalmadore n’ont duré que quelques secondes. Billy ayant atteint l’âge de quatre-vingt six ans, on le croit sénile. Mais il ne va plus cesser d’effectuer des sauts dans le temps, évoluant et vieillissant, ou régressant vers son enfance.

Ce sont les enchevêtrements de ces moments passés, présents et futurs, et principalement celui de la seconde guerre, de l’emprisonnement et du terrifiant bombardement de Dresde qui tissent la trame de ce roman étonnant où les épisodes se multiplient et s’enchevêtrent, mêlant ainsi passé, présent et futur en de constantes failles temporelles, flash-back et flash forward, dans lesquels le brave Billy erre, paumé, s’y débattant pour survivre au quotidien. Sous-titré La croisade des enfants, ce roman, un des plus étonnants chefs-d’œuvre de la littérature anti-militariste américaine, est une formidable dénonciation des tueries organisées par les hommes, et le plus souvent par des appelés de dix-huit ans à peine… Le film tiré du roman a été réalisé par George Roy Hill (auquel on doit entre autres Butch Cassidy et le Kid et L’arnaque), et a reçu le prix du jury à Cannes en 1972. [D’après l’éditeur français]

29 mars 2005

L’homme

Classé dans : Littérature, Philosophie — Miklos @ 3:18

Mille prodiges par le monde…
Mais l’homme est le plus haut prodige :
Il passe la mer écumeuse,
Le vent du sud, en ses bourrasques,
Le porte : il passe au creux des lames qui se gonflent
Et le cernent de leurs abois.
Et la terre, divine et toute souveraine,
Impérissable, intarissable
D’année en année il l’éventre
Au va-et-vient de ses charrues où il attelle
Les bêtes dont il a peuplé ses écuries.
 
Les oiseaux à l’âme légère
Dans ses rets il les enveloppe :
Les hordes des bêtes sauvages
Et la faune océane en mer
Il les capture au fond des mailles du filet
Qu’il sait tresser, dans son astuce,
Lui, l’homme ! Et ses engins maîtrisent l’animal
Qui gîte aux champs, qui court les monts :
Sous le joug qui serre leur nuque
Le cheval offrira son col empanaché
Le taureau montagnard son inlassable effort.
 
À la parole, au souffle ailé de la pensée,
Aux sentiments sur qui se fonde
La vie civilisée
Il s’est initié lui-même.
Âpre gel qui, du haut du ciel
S’étend sur la campagne ? âpres flèches des pluies ?
Il sait leur échapper : bien armé contre tout
Et jamais désarmé devant ce qui l’attend —
Hormis la mort : c’est le seul mal qu’il ne pourra
Jamais se ménager le moyen d’éviter…
Et pourtant il a su mettre au point des remèdes
Pour bien des maladies qui semblaient sans ressource !
 
Industrieux, il a des ressources savantes
Qui dépassent tout espérance.
Mais on le voit marcher
Tantôt sur le chemin du mal
Et tantôt sur la voie du bien.
Si sa foi, engagée aux justes droits des dieux,
Broche sur le respect des lois de son pays,
À lui dans la cité le pavois ! Mais au ban
De la cité celui qui ose, par bravade,
S’abandonner à des actes infâmes !
Puissé-je ne jamais rompre avec lui le pain,
Ni partager avec cet homme ma pensée !
 
Sophocle : Antigone

Il se pourrait bien que Sophocle ait tout dit dans l’ode chorale sur l’homme dans son Antigone. La maîtrise de la pensée, de la mystérieuse vitesse de la pensée élève l’homme au-dessus de tous les autres êtres vivants. Mais elle le laisse étranger à lui-même et à l’immensité du monde.
 
George Steiner : Dix raisons possibles à la tristesse de pensée

Cette ode fait étrangement écho au Ps. 104, à tel point qu’elle semble avoir été écrite en parallèle. Et pourtant, elle en est l’antithèse : en une imagerie presqu’identique, l’une célèbre l’homme, l’autre Dieu.

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