Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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1 mars 2005

Inédit

Classé dans : Littérature — Miklos @ 1:25

À R***,

J’avais longtemps courtisé une beauté ombreuse sous le couvert de ces platanes rongés d’oxyde qu’offrent parfois aux caprices du passant les entrées désaffectées de parcs entretenus ici et là à l’usage de hautains dyspeptiques. Chaque fois que j’agitais à l’heure de la méridienne vers les fenêtres du château le gant de bambou parfilé de coccinelles dont l’hôtesse m’avait fait l’inestimable présent, la paroi de la façade se mettait à glisser vers l’horizon de gauche et le manoir me présentait l’enfilade de ses pièces en coupe aussi gracieuse qu’imprévue. C’est ce que j’appelle une maison accueillante. Entre les diverses pièces offertes aux délicatesses de ma fantaisie, il arrivait que le choix ne laissât pas que de m’embarrasser. Mais ce jour là, invité en cure dents au banquet des saxifrages, c’est en chantonnant que j’assujettissais à ma veste, dans la chaleur adventice et déjà réconfortante, une indiscrète pochette de nénuphars. Le bruit de mon arrivée volait par les routes sur l’aile de la cornemuse, par les allées jonchées de cloportes sur les élytres de la cantharide à lancettes. Des gradins d’alpaga entourant une banale pince à musique, tel fut au premier coup d’œil l’aspect que m’offrit la scène du séduisant cauchemar. […]

Julien Gracq

28 février 2005

Passages

Classé dans : Littérature — Miklos @ 2:00

Before one goes through the gate
one may not be aware there is a gate
One may think there is a gate to go through
and look a long time for it
without finding it
One may find it and
it may not open
If it opens one may be through it
As one goes through it
one sees that the gate one went through
was the self that went through it
no one went through a gate
there was no gate to go through
no one ever found a gate
no one ever realized there was never a gate
 
- R. D. Laing, in « Knots »

27 février 2005

Paul Eluard: Capitale de la douleur

Classé dans : Littérature — Miklos @ 14:54
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
 
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
 
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs

25 février 2005

Pensées

Classé dans : Littérature — Miklos @ 19:29

Les paroles seules comptent. Le reste est bavardage.
Eugène Ionesco

Il ne suffit pas d’être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas.
Jules Renard

Comment veux-tu que je te comprenne !… Tu me parles à contre-jour, je ne vois pas ce que tu me dis.
Georges Feydau

Shakespeare n’a jamais existé. Toutes ses pièces ont été écrites par un inconnu qui, d’ailleurs, s’appelait Shakespeare.
Alphone Allais

Les Français croient qu’ils parlent le français parce qu’ils ne parlent aucune langue étrangère.
Tristan Bernard

24 février 2005

À propos de Lewis Carroll, d’Alice et d’autres merveilles

Classé dans : Littérature — Miklos @ 1:04

L’auteur d’Alice aux pays des merveilles (dont il a écrit au moins 3 versions différentes – la page reproduite ci-dessous provient du manuscrit de 1886) – le Révérend Charles Lutwidge Dodgson (1832-1898), plus connu sous son pseudonyme de Lewis Carroll – est sans conteste le maître du nonsense britannique, de l’humour pince-sans-rire, créateur d’univers absurdes et pourtant si réels, qui ont fasciné et continuent à fasciner jeunes et vieux, psychanalystes, mathématiciens et astrophysiciens, grands écrivains (Joyce, Borges…), philosophes et musiciens.

On sait moins qu’il a d’autres textes à son actif : De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva – bien plus élaboré que l’autre Alice, jeu d’échecs presque métaphysique dans lequel se trouve le magnifique Jabberwocky, poème en une langue inventée dont la musique en fait pressentir le sens – mais aussi La Chasse au Snark qui relate en vers la poursuite de cet animal fabuleux (qui n’était qu’un Boojum, vous savez), chef-d’œuvre de l’absurde ; Euclide et ses rivaux, traité humoristique sur les mathématiques ; d’autres ouvrages plus scientifiques (notamment un traité sur les déterminants) ; des poèmes, des lettres… et des photographies de jeunes filles prépubères habillées, pour certaines, légèrement, ce qui a suscité de nombreuses hypothèses sur sa sexualité – inexistante, sans doute, mais arrêté à l’état infantile1 ? pire, potentiellement pédophile ? En tout état de cause, il était rarement à l’aise dans le monde des adultes.

On sait encore moins que Carroll était mathématicien et logicien. Ce n’est pas étonnant : ses univers oniriques sont aussi abstraits et rigoureux que ceux d’un Lobatchevski (mathématicien russe, inventeur d’espaces non-euclidiens, utilisés entre autres dans la théorie de la relativité) – refuge idéal pour un adulte à l’âme d’un enfant inadapté à la société de ses pairs et refusant de grandir (même s’il mange du gateau qui lui intime Mange-moi). Les enfants (de tous âges) perçoivent intuitivement des mécanismes parfois très profonds du fonctionnement de cette société, qu’ils reproduisent métaphoriquement dans leur univers imaginé ; ainsi, le constat d’Alice, se trouvant derrière le miroir, que pour se rapprocher de la montagne il faut aller en sens inverse, n’est-il pas une des façons que l’on a d’aborder un problème qui semble insoluble : ne pas y penser, tenter d’en détourner son attention, et soudain se trouver plus près de sa solution ?

24/02/05, 08:39

Musique, mathématiques et échecs, trois mondes régis par des règles précises qui permettent de créer des univers abstraits et déinscarnés (donc inhumains, ou du moins déshumanisés), parfaits et fort complexes (et d’en transgresser les règles)… ce qui expliquerait pourquoi il arrive qu’on excelle dans plus d’un de ces domaines – et donc la question qui se pose si la psychologie des grands génies dans ces domaines est souvent infantile. George Steiner dit : the common bond between chess, music, and mathematics may, finally, be the absence of language (ce qui est une caractéristique de l’enfant qui ne maîtrise pas le langage comme peut le faire l’adulte). Les avatars moderne et simplifié de ces refuges : science fiction, jeux de rôles, mondes virtuels…? (À suivre)


1 Ce même aspect de sexualité infantile se retrouve chez Dali, lui aussi grand inventeur d’univers rêvés.

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