Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 juin 2013

Conseils à tout jeune écrivain qui a sa place à se faire

Classé dans : Littérature, Photographie, Progrès — Miklos @ 10:05


Gonflage du ballon Le Géant de Nadar, le 14 septembre 1865, à proximité de la Barrière Utrecht à Amsterdam. Photo Pieter Oosterhuis. Source :
Rijksmuseum Amsterdam.
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«On lira avec intérêt À propos du Géant, texte de Jules Verne concernant l’immense ballon que Nadar avait fait construire en 1863.Indépendamment de l’infaillible procédé Pingebat que j’ai dit plus haut, en n’oubliant pas, dans les moyens de parvenir, la néces­sité de la cravate blanche et les avan­tages de la contemplation dévote et soutenue envers son propre nombril, — il est un autre excellent système, d’ailleurs complé­men­taire, à recommander à tout jeune écrivain qui a sa place à se faire.

Ce système est de commencer par se choisir, si notre écrivain se destine à la critique, une bonne Tête de Turc, —j’entends une Bête noire, à tort ou à raison, devant l’opinion publique, soit qu’il s’agisse simplement d’un homme ridicule, soit qu’il s’agisse d’un homme taré.

Il n’est pas du tout mauvais que ladite Tête de Turc soit triée dans les eaux gouvernementales , où généralement notre éternelle Fronde française n’a que l’embarras du choix.

Il y aurait une curieuse histoire de toutes les Têtes de Turc qui se sont succédé sous la pugilation publique depuis ces vingt dernières années seulement. Je n’aurai garde de tenter cette histoire, et je me préserve même de l’énumération martyrologique, n’ayant pas loisir ni volonté de me créer d’autres méchantes affaires. J’ai mon content de ce côté. — Je ne frapperai donc pas une fois de plus sur ces boucs émissaires, choisis pour payer pour tous, et quelquefois plus cher qu’ils ne doivent, — bien convaincu que là, comme partout, l’opinion publique a dû plus d’une fois taper à côté du vrai, et me consolant d’ailleurs des innocents immolés, par cette considération que le massacre ne les empêche guère, en somme, d’émerger leurs gras traitements.

Pour revenir à nos principes de tout à l’heure, le choix de sa Tête de Turc une fois fait, le débutant littéraire ou scientifique n’a plus qu’à prendre mesure et élan, et à commencer un roulement de ses meilleurs coups de poing sur la tète choisie.

En ces temps déjà anciens auxquels je remonte, c’était, —- à tort ou à raison, je le répète encore, — le pisciculteur M. Coste qui se trouvait être la Bête noire en question. Je ne me permettrai assurément pas de dire que rien ne lui manquait pour tenir au complet cedit emploi de Bête noire ; mais je trouve tout au moins qu’il remplissait les deux premières conditions : — il essayait une chose à peu près nouvelle, — il tenait au gouvernement.

M. Victor Meunier débuta par un coup de maître en tombant juste sur cette Tête de Turc : —abîmer M. Coste, c’était, dans ces temps—là, faire acte éclatant d’indépendance, de libéralisme avancé, de désintéressement. Tomber M. Coste, c’était proclamer les immortels principes de 89 ! .

J’y fus si bien mordu, moi jeune homme avec tous les autres, que ne sachant comment manifester ma fervente sympathie à cet homme d’avant-garde, je lui écrivis quelque temps après pour lui offrir la seule couronne de lauriers que j’eusse sous ma main : une place dans cette grande pancarte caricaturale des écrivains contemporains qui s’appela le Panthéon Nadar.

L’homme d’avant-garde accourut à toutes jambes, mais il eut le temps de se remettre en grimpant mes nombreux étages, et il se présenta devant moi froid, digne, noble, sententieux, imposant, solennel. — Il m’était donc enfin donné de le contempler, cet homme supérieur et pur ! — Il s’avançait comme sur son nuage avec une majestueuse lenteur. Jamais haute cuistrerie ne se drapa devant un profane dans une attitude plus imposante : c’était comme une évocation de Saint-Just, moins la beauté, croisé de Franklin et même un peu mâtiné de Carnot et d’une façon de Hoche plumitif. — J’adore les républicains qui sont républicains parce qu’ils aiment et qu’ils admirent ; il est vrai que —-j’en sais d’autres qui ne sont républicains que parce qu’ils haïssent et envient ; mais il ne s’agit pas de politique, et, transporté d’admiration devant ce type rêvé, je lui décernai du coup le brin d’immortalité grotesque et un peu grossière dont je disposais en campant incontinent ce cynocéphale dans le défilé de mes deux cent cinquante fantoches, sous le n° …, faute de mieux.

« —Si, au lieu de vous laisser aller à votre bête de camaraderie, et de couvrir votre deux fois trop grande feuille de deux cents infirmes inconnus, — me disait quelques mois après un éditeur peu poli, mais plein de bon sens, — vous m’aviez lithographié là, comme Benjamin dans son Chemin de fer de la Postérité, cinquante bonshommes pour de vrai, vous auriez gagné le double des quelques vingt mille francs que vous avez perdus à faire de la notoriété inutile à un tas de médiocres et de nuls — dont le dernier vous gardera rancune éternelle de ne pas se voir défiler avant George Sand ! »

Je ne regrettai rien pourtant, et quant à M. Victor Meunier, — mon homme d’avant-garde ! — en particulier, tout au contraire je m’applaudissais. En souffrant par lui, il me semblait doux de souffrir — et de payer — pour la Bonne Cause !

À quelque temps de là, des réclames de journaux m’annoncèrent que mon homme d’avant-garde venait de fonder un journal scientifiqueL’ami des Sciences.. — Toujours lui sur la brèche ! —- Quelle nouvelle pour la jeune France libérale, quels horizons pour la science de l’avenir !

Je courus discrètement apporter mon obole au travailleur honnête et désintéressé, et prendre un abonnement à son Évangile mensuel.

Je n’avais jamais revu M. Victor Meunier depuis notre séance caricaturale, mais mon âme était toujours avec lui !

Aussi, lorsque j’avais créé l’AéronauteBulletin mensuel illustré de la navigation aérienne.
Fondé en avril 1868.
,—organe futur de notre future société de la Navigation aérienne au moyen d’appareils plus lourds que l’air, —j’aurais cru faillir à tous mes devoirs en oubliant le nom de M. Victor Meunier parmi ceux des quelques hommes de courageuse initiative qui n’hésitaient pas à se mettre en avant pour proclamer et défendre une vérité de demain. — C’était encore un acte de foi, de sympathie et d’hommage vis-à-vis de ce grand caractère. ‘

Il manquait quelque chose encore à ma colonne de bons points dans la balance de mon compte avec M. Victor Meunier ; mais il était dit qu’il n’y manquerait rien.

Un soir, — c’était quelques jours avant ma seconde ascension, — j’avais chez moi trois amis, MM. D…, de C… et P… Je suis autorisé à dire les trois noms à M. Victor Meunier s’il vient, par hasard, me les demander.

On causait de choses et d’autres. Un de ces messieurs, —celui-là surtout n’attend qu’un signe de M. V. Meunier pour se nommer, — vint à accuser M. V. Meunier d’un acte que je veux croire peu habituel dans la profession d’écrivain scientifique.

Quoiqu’en ce moment absorbé par d’autres pensers en dehors de la conversation commune, j’entendis, —et je me dressai comme un ressort de toute l’énergie que je possède quand j’ai à défendre un ami absent :

— Comment oses-tu parler ainsi ? lui dis-je. Le sais-tu par toi-même ? L’as-tu vu ? Et si tu l’as vu, es-tu dix fois sûr et certain que tes yeux n’ont pu se tromper ?… — Je ne sais, en vérité, rien au monde de plus coupable, de plus mauvais, de plus odieux, que ramasser une vilaine accusation, bavée au hasard par quelque bas coquin, et répétée indifféremment par le premier venu et le dernier après, contre un homme honorable qui est à cent lieues à ce moment de soupçonner qu’il soit même question de lui ! Quelle loyauté, quelle pureté peuvent échapper à ces attaques-là ? Et des honnêtes gens comme nous doivent-ils se prêter à servir ainsi de mur à la balle des sycophantes ?

J’étais indigné et vraiment fort en colère contre mon ami. — Je dirai plus tard comment il me répondit.

Le lendemain, — le lendemain juste de ce beau plaidoyer, —- je tombais à la renverse en recevant une lettre signée Victor Meunier, et adressée au directeur du journal l’Aéronaute.

M. Victor Meunier ne connaissant d’ailleurs, disait—il, M. Moigno que pour l’avoir combattu dans la presse, appréciait que mon sanglant article attaquait ledit sieur Moigno dans l’exercice de ses fonctions scientifiques, —fonctions que j’ai moi-même l’honneur de remplir, — disait, toujours solennel, mon homme d’avant-garde.

Et, — toujours ferré sur les principes ! —

« —- Trouvant que cet article est la négation absolue du droit de discussion, droit que j’estime sacré, continuait-il ( — les principes ! — ), je ne puis permettre que mon nom figure sur la liste de vos collaborateurs, où vous l’avez inscrit sans mon aveu et à mon insu.

Veuillez donc, monsieur, avoir l’obligeance de l’en faire disparaître et d’insérer cette lettre dans votre prochain numéro.

Agréez, etc. »

J’envoyai retirer bien vite à l’imprimerie le nom de M. V. Meunier de l’honorable compagnie de notre rédaction, puisqu’il s’y trouvait mal.

Mais, le nom ôté, je crus avoir assez fait en fournissant l’occasion d’un rapprochement entre MM. Meunier et Moigno : il avait été écrit que je serais le lien d’union entre ces deux âmes ! —- et décidé à ne plus fournir à M. V. Meunier, devant mon public, l’occasion de se gargariser avec — ses principes ! — j’eus la petite malice de me refuser à la réclame de la lettre à publier.

J’avais déjà donné à M. Meunier.

Ce n’était pas tout encore.

On m’apportait presque aussitôt un long article dans lequel, — sans nécessité d’aucune sorte, sans provocation, on l’a trop vu, -—-mais, au contraire, contre toute justice, contre toute vérité, je n’ai pas besoin d’ajouter contre les plus élémentaires convenances, M. Meunier vomissait contre moi douze colonnes, — tout ce dont il pouvait disposer, — d’injures les plus graves, d’imputations mensongères, de calomnieuses insinuations.

Le premier châtiment de cet inqualifiable article doit être la publicité que je vais lui donner.

Le lecteur va jauger ici la profondeur de certaines haines spontanées qui m’assaillirent, et il appréciera devant l’insolence, l’acidité, la perfidie , l’insistance de ces insultes publiées, si je me laisse trop aller à ma légitime indignation. Même en ce cas, il me semble que je serais peut-être excusable d’oublier un instant ce que, dans une conversation avec moi, quelques jours avant sa mort, reconnaissait mon cher et à jamais regretté Maître, Charles Philipon :

— Cette vérité que proclamait mon vieil ami, c’est que, pendant quelque vingt-cinq ans que j’ai travaillé, soit avec ma plume, soit avec mon crayon, dans les petits journaux, — terrain si glissant pour tant d’autres ! —, jamais, un seul jour, il ne m’arriva de manquer au respect de moi-même dans la personne des autres, — jamais je n’attaquai personne sur le terrain qui doit rester réservé, —jamais, au grand jamais, je ne m’oubliai à faire passer mon public parla vie privée de nos plus détestés adversaires. »

Nadar : À Terre & en l’air… Mémoires du Géant. E. Dentu, libraire-éditeur. Paris, 1864.

17 juin 2013

Sic transit gloria librorum, ou, Le Monde, lui, aurait besoin d’un bon éditeur relecteur

Classé dans : Actualité, Littérature, Médias — Miklos @ 22:44

11 juin 2013

De la courbure du temps, de chaises longues et de Google Books

Classé dans : Langue, Littérature, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 17:12


Quelques résultats de la recherche du terme « chaise longue » dans Google Books.
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On était curieux de savoir quand le terme « chaise longue » avait commencé à être utilisé en français. Quoi de mieux comme outil pour ce faire que Google Books, qui permet d’effectuer des recherches ciblées dans le temps dans des millions d’ouvrages numérisés depuis belle lurette ?

Et voici ce que l’oracle – comment qualifier autrement l’auteur de ces résultats – nous répond. Ce terme se trouve dans :

1. un livre publié en 1658 consacré à Madame la marquise de Pompadour, née en 1721 ;

2. un roman de Paul Bourget publié 241 ans avant la naissance de l’auteur ;

3. un autre roman, de Ponson du Terrail, publié seulement 143 ans avant sa naissance ;

4. enfin, un ouvrage de 1717 consacré à un aspect primordial de la vie de Napoléon, lui-même né en 1769.

Rocambolesque.

Comme outil scientifique, il pourrait y avoir plus fiable. En fait, statistiquement, on peut constater l’apparition, dans ce fonds, du terme dans un nombre croissant de réponses datées à partir de 1741, réponses qui ne semblent pas toutes anachroniques, sans qu’il ait été possible de les vérifier une à une. Toutefois, il est difficile de savoir si ce fonds est suffisamment représentatif pour en conclure que l’expression date réellement de cette année-là, peu ou prou.

C’est finalement dans le Trésor de la langue française informatisé, à l’article chaise, que l’on apprend que le terme est apparu dans les Mémoires de Saint-Simon en 1710. Petite erreur de date : c’est dans le t. 7, ch. III de ces mémoires, rédigé en 1709, que Saint-Simon écrit, à propos des accès de ce qu’on appellerait aujourd’hui crises para­noïaques de Louis Charles Edme de La Châtre : « Un de ses premiers accès lui arriva chez M. le prince de Conti, qui avait la goutte, à Paris, et qui était auprès de son feu sur une chaise longue, mais assez reculée de la cheminée, et sans pouvoir mettre les pieds à terre. »

Et dire que Google Books n’existait pas quand ce réel Trésor a été rédigé (la publication du volume Cageot-Constat dans lequel se trouve cet article date de 1977, quelque 17 ans avant la naissance du Web)…

9 juin 2013

L’indolente

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 23:40


Jeune femme à la coiffure de perles.
Pastel 44 × 53,5 cm. École française du XVIIIe siècle.
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«Zaïre ne saurait se coucher lorsqu’elle est levée, lorsqu’elle est au lit elle voudrait y passer sa vie. Elle en sort à regret pour se jeter sur une chaise longue qu’elle envisage avec douleur qu’il faudra qu’elle quitte pour se mettre à sa toilette. Elle balance, elle diffère, elle s’afflige lorsqu’il faut commencer ce grand ouvrage. Les bras lui tombent, elle n’a pas la force d’exister ; enfin l’opération s’achève : elle va de son miroir à table. C’est une fatigue pour elle de porter à sa bouche les mets qu’elle aime le mieux ; elle est excédée lorsque le dîner est fini. Autre corvée, il faudra bien qu’elle s’habille. Ses jambes, ses mains lui refusent presque le service, quoiqu’elle jouisse d’une santé parfaite. Elle sort à la longue pour aller faire des visites, en murmurant contre l’usage établi d’aller dans des maisons où l’on n’a nulle affaire que de monter et de descendre des degrés. Elle rentre après ses courses. Nouveau travail, il faut se déshabiller. Son amant arrive, elle l’aime autant qu’elle peut aimer : mais la présence même de ce qu’elle a de plus cher ne saurait la tirer de son inaction. Lorsque la nécessité les sépare, elle n’a pas la force de lui dire adieu ; elle y supplée pat un signe de tête que sa douleur voluptueuse ne fait qu’avec effort. Zaïre se couche et gémit ; elle pense qu’il faudra qu’elle se lève le lendemain. Son âme indolente prend dans toutes ses actions un repos si calme et si languissant, qu’elle n’a pas la force de quitter une situation, même pour entrer dans une autre plus heureuse. »

Séran de la Tour (ca. 1700-ca. 1770), Amusement de la raison. Paris, 1747.

Comment bien meubler une convalescence

Classé dans : Littérature — Miklos @ 18:12


L’amour dans ses meubles. Publicité illustrée de la Maison des bambous. 1898.
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Mes adieux à ma chaise-longue,
Après y avoir passé quarante jours
pour la guérison d’une jambe cassée
.

« En rimant s’envolent les jours
Qu’un travail léger rend plus courts. »

Du lit aimable substitut,
Chaise-longue, meuble commode,
Mieux qu’un fauteuil de l’institut
Digne d’une épître ou d’une ode :
Toi qui préserves de broncher ;
Toi qui répares la disgrâce
D’un membre égaré de sa place,
Et permets, sur ton doux coucher.
Pour souder l’os qu’on se fracasse,
Aux sucs tardifs de s’épancher :
Chaise-longue, à qui je rends grâce,
De tes bras il faut m’arracher,
De tes coussins quitter la plume,
Et, suivant l’ancienne coutume,
M’exposer encore à marcher.

À mon mal si tu fus propice,
J’en ai bien senti tout le prix ;
Jamais, je crois, tu ne souffris
De mon dépit, de mon caprice :
Comme il sied entre deux amis,
J’allégeai ton pénible office ;
Et, sous mon poids si tu gémis,
Je n’eus pas du moins l’injustice
De t’accabler de mes ennuis.

Hé bien, je fus en quarantaine :
Ou sur mon lit, ou sur ton dos,
Quarante jours tout d’une haleine
Mon corps actif fut au repos :
De s’irriter est-ce la peine ?
Et n’est-il pas même à propos
De varier un peu la scène
Et de nos biens et de nos maux ?
Ainsi l’on rentre dans soi-même ;
Ainsi, respirant du fracas
De ce monde vain, que l’on aime,
Et dont souvent on est si las,
On repasse sa folle vie :
De tant de riens dont on fit cas,
Tantôt l’examen humilie ;
Parfois aussi l’on rit tout bas
De quelque erreur assez jolie,
Ou l’on trace de fantaisie
De très-beaux plans qu’on ne suit pas.

Te dirai-je comme, infidèle
Aux clauses de notre traité,
Souvent je t’échappe sur l’aile
Du coursier le plus indompté,
L’imagination rebelle
Qui, sur tes solides piliers,
Me saisit sans que je l’appelle,
Et soudain, du monde avec elle
Me fait courir tous les quartiers ?

De l’Amérique à Bagatelle,
Du pôle arctique à mes foyers,
Il faut suivre, écuyer fidèle,
La capricieuse femelle
Dans ses écarts irréguliers ;
Voguer sans voile, sans nacelle,
Aux bords où croissent-les palmiers,
Au premier bruit de la nouvelle
Qui se répand que nos guerriers
Quittent une plage mortelle,
Couverte en vain de leurs lauriers :
De retour, Longchamp nous rappelle
À ses tournois plus familiers,
Et, du bois suivant les sentiers,
Je trotte auprès de quelque belle.
Aux spectacles, incognito,
Nous nous mettons en sentinelle ;
J’assiste au bal, au grand PintoPinto ou la Journée d’une conspiration,
comédie historique en cinq actes de Népomucène Lemercier,
créée en 1800 avec Talma.
 ;

Je ris au tableau des SabinesComédie en un acte, mêlée de vaudevilles,
par MM. de Jouy, Lonchamps et Dieu-La-Foi,
représentée, pour la première fois,
au théâtre de l’Opéra-comique,
le 30 mars 1800.
 :

Et de retour, sans être las,
Sans malencontre, sans faux pas,
De tant de courses clandestines,
Je me retrouve dans tes bras.

Mais soudain la scène est changée ;
Je jouis en réalité :
FontanesLouis de Fontanes (1757-1821), écrivain français., ViotMarie-Anne-Henriette Payan de l’Étang (1746-1802),
femme de lettres connue sous les noms de
d’Entremont, de Bourdic et de Viot.
et VigéeÉtienne Vigée (1758-1820),
auteur dramatique et homme de lettres.
,

Se sont assis à ton côté ;
GuyJean-Henri Guy (1765-183?), auteur dramatique et librettiste., d’une pièce mal jugée,
Auteur modeste et qui m’est cher ;
GrenusJean-Louis Grenus (1750-1828), homme de lettres et fabuliste., que La Fontaine inspire ;
GoulardJean-François-Thomas Goulard (1755-1830),
auteur de quelques vaudevilles et chansons.
, qui sait mettre sur l’air
Des paroles que l’on peut lire ;
L’auteur joyeux du noir DélireJacques-Antoine de Révéroni Saint-Cyr (1767-1829),
militaire et homme de lettres. Parmi ses œuvres :
Le Délire, ou les Suites d’une erreur,
opéra-comique en un acte, 1800.
,
Et l’impatient AnténorÉtienne-François de Lantier (1734-1826),
écrivain et auteur de théâtre.
Parmi ses œuvres : L’Impatient (1768) et
Les Voyages d’Anténor en Grèce et en Asie
avec des notions sur l’Égypte
(1798).
,
D’amitié viennent me sourire.
Ils sont charmants, ils parlent d’or :
Je les écoute pour m’instruire :
Doux entretiens ! l’esprit, le cœur,
Tout jouit ; et j’ai le bonheur,
Quand mille autres, toute leur vie,
Cherchent le goût sans l’approcher,
Que le goût, en leur compagnie,
Sur ma chaise vient me chercher.

Voilà ceux dont l’amitié vive
Me fit goûter tant de douceurs,
Ceux dont la tendresse attentive
En plaisirs changea mes douleurs :
Tu connais leur troupe fidèle ;
Plus touchés, plus souffrants que moi
De ma blessure moins cruelle,
Tous les jours, avec même zèle,
Tu les revis auprès de toi.
Les soins constants que je reçois,
Mon cœur ému s’en glorifie ;
Comme il le sent, il le publie,
C’est à leur cœur que je les dois.
Non, mon âme n’est point ingrate ;
Combien de fois tu m’entendis
M’écrier, fier de mon taudis :
II est la maison de Socrate,
Il est rempli de vrais amis.

Combien, de la reconnaissance
M’ont imposé les douces lois,
Et sur qui moins de connaissance
Me donnait aussi moins de droits !
Tu les vis, dans mes murs étroits,
Former souvent un cercle immense,
Et pourtant un cercle de choix.
Ils ont soutenu ma constance,
Des longs jours allégé le poids,
Et ma facile patience
Est un bienfait que je leur dois.

Mais, discrète par habitude,
Toutefois tu ne diras pas
Que j’éveillai l’inquiétude
D’un sexe doux et plein d’appâts ;
Qu’en mon heureuse solitude
Il a daigné porter ses pas ;
Qu’il s’y fit une douce étude
De ces riens, ces soins délicats
Dont l’aimable sollicitude
A, dans la peine la plus rude,
Un charme qu’on n’exprime pas.
De ses faveurs parlons tout bas ;
Évitons les traces communes
Des indiscrets, des petits fats,
De petites bonnes fortunes
À tout moment faisant fracas ;
Sous un profond mystère… hélas !
En proie aux humaines misères,
Que parlé-je ici de mystères ?
Un infortuné, dans mon cas,
D’un sultan, sur son ottomane,
Peut bien offrir l’aspect profane ;
Mais, au sein du plus beau bercail,
On sait trop quel sort le condamne
Au rôle muet du sérail.

Cependant que sur mon Pégase
J’acquitte de justes tributs
Pour tant de soins si bien rendus.
Fils de Chiron, adroit
Lacaze,
Accepte ceux qui te sont dus.
C’est toi qui raffermis la base
Où le corps ne chancelle plus ;
Toi qui, laissant, comme un abus,
Des beaux discours, des sons perdus,
De la main fais la bonne phrase
Qui redresse un membre perclus :
Du métal qu’on frappe en écus,
Ah ! que n’ai-je une large tonne,
Pour en composer la couronne
De tes talents, de tes vertus !
Mais, partageant le peu que j’eus,
La révolution friponne
Entre les parts choisit la bonne,
Ne me laissant que les rebuts :
D’un prix trop faible… mais, pardonne ;
Et d’un nourrisson de Phœbus
Reçois des dons plus étendus ;
La gloire que mon vers te donne…
Si jamais mes vers sont connus.

Dans le délire où je me plonge,
Renversé sur mon doux soutien,
Je m’aperçois que je prolonge
Indiscrètement l’entretien ;
Que je devrais passer l’éponge
Sur plus d’un mot, sur plus d’un rien ;
Ou prendre la lime qui ronge
Ces défauts qu’un auteur sent bien.
Mais tandis que mon vers s’allonge,
Le temps s’abrège, et, comme un songe,
En rimant s’envolent les jours
Qu’un travail léger rend plus courts.
Adieu, pourtant, adieu, ma chaise !
Chacun .reprenons notre emploi :
Moi, je vais, sur pied, mal à l’aise,
Tenter de me remettre : et toi,
Aux grands mystères destinée,
Rentre au voluptueux boudoir :
Ah ! dans quelque heure fortunée,
Puissions-nous, en tiers, nous y voir !

Par le C. Marignié. Almanach des Muses, ou, Choix des poésies fugitives de l’an IX – 1801.

Jean-Étienne-François de Marignié, né à Sère en Languedoc, en 1755, mort en 1831 ; auteur d’une tragédie, Zoraï ou les Insulaires de la Nouvelle-Zélande, et d’une comédie, le Paresseux ou l’Homme de lettres par paresse. Obligé de quitter la France en 1793, il se lia en Angleterre avec Mallet du Pan et écrivit dans le Journal général de l’Europe. Il rentra en France en 1796 ; tous ses biens avaient été confisqués. Sous l’empire, collaborateur de Chateaubriand au Mercure et de M. Suard au Publiciste, il fut nommé par M. de Fontanes, inspecteur général de l’Université. Pendant les Cent-Jours, il refusa le serment et perdit sa place. Louis XVIII le nomma chevalier de la Légion d’honneur.

Edmond Biré, Les défenseurs de Louis XVI. 1896.

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