Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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6 septembre 2010

Apostrophes : une question de culture, de toute la culture.

Classé dans : Langue, Littérature, Médias — Miklos @ 1:49

Il ne s’agit pas ici d’une célèbre émission people qui pivotait autour d’un animateur apostrophant (en clair, interpellant vivement et par surprise une personne, selon le Trésor de la langue française) ses invités pour leur faire dire ce qu’il voulait entendre, et que ce soit court, de préférence, et s’ils s’étripaient entre eux, quelle délectation s’inscrivait alors sur son visage !

C’est d’un « principe légèrement recourbé », « une petite note en forme de virgule » dont on parlera ici, qui « marque la suppression d’une voyelle et empêche de confondre deux mots en un seul »1. Or cette confusion persiste souvent, du fait de la suppression erronée de cette apostrophe ou de son rajout superfétatoire.

Prenons pour exemple Evene, qui se définit comme « le média culturel interactif de référence d’un large public en quête de savoir, de sens, et d’actualité sur ses loisirs culturels » et se donne pour devise « toute la culture ». Un des services que ce média propose est un recueil de citations. Il annonce en fournir 100.000, ce n’est pas rien. Il se peut que ce chiffre tout rond doive être un peu revu à la baisse, il arrive qu’une même citation s’y retrouve plusieurs fois, à l’identique ou non, d’ailleurs, dans sa formulation voire même dans son attribution. Mais ce qui frappe l’œil, ce sont les fautes d’orthographe qui émaillent ces bribes littéraires. En voici quelques-unes qui concernent un des mauvais usages de l’apostrophe, son rajout inutile :

L’adverbe davantage est déjà attesté, selon le Trésor de la langue française, en 1587 (chez Malherbe), et provient de l’agglutination de d(e) et de avantage. Il entre alors dans l’usage, mais sans doute de façon incertaine : certains auteurs continueront à utiliser d’avantage en lieu et place de davantage jusqu’au XIXe siècle, tandis que d’autres sauront maintenir la distinction. C’est ainsi que dans un texte publié en 1586 – un an avant Malherbe – , Eclaircissemens de quelques difficultez que l’on a formées sur le livre de la sainteté et des devoirs de la vie monastique de Armand-Jean-Baptiste Le Bouthillier de Rancé, on trouve l’usage correct des deux formes :

… & comme il n’y a rien qui s’y oppose davantage que la volonté propre, puis qu’elle est la source de tout mal & de toute iniquité… il n’y a rien à quoy leurs vœux les obligent davantage

et

…un exercice qui leur avoit procuré tant d’avantage & tant de gloire… dans lesquelles il veut que son nom soit plus glorifié, & que sa grace & sa misericorde paroissent avec plus d’avantage & plus d’éclat que dans les autres.

Moins sérieux dans le genre mais tout aussi dans l’orthographe, Jean de Rotrou2 fait dire à Ferrande, le confident fanfaron, dans sa comédie La belle Alphrede (1639) :

L’Espagne est mon pays, et Ferrande mon nom,
Qui ne doit rien au bruit d’une illustre maison,
Et que mes actions honorent davantage,
Qu’un grands nombre d’ayeuls, ny qu’un grand heritage ;
Ce nom est trop celebre, et mes moindres exploits,
Sont la frayeur du peuple, et l’entretien des Rois.

Quand bien même il s’agit d’un texte parlé où la distinction entre les deux graphies n’a aucune incidence pour l’oreille, Rotrou ne se trompe pas.

Par contre, en 1833, le comte J. Arrivabene écrit dans un rapport, à propos de la situation des paysans dans une commune belge :

Les fermiers ne donnent-ils jamais de l’ouvrage à la tâche aux journaliers ? Remarque-t-on que dans ce cas les journaliers travaillent d’avantage et gagnent plus que lorsqu’ils travaillent à la journée ?

et l’on trouve chez Adolphe Spineux, dans son ouvrage De la distribution de la vapeur dans les machines (Liège, Paris : 1869) :

Pour corriger l’imperfection de la courbe décrite par les boules, imperfection qui devient d’autant plus sensible que les boules s’élèvent d’avantage

Le comble de l’usage inutile de l’apostrophe se trouve dans la petite annonce suivante trouvée récemment dans Le Soir belge3 (pure coïncidence, les deux exemples précédents proviennent aussi de Belgique) :

« Almate » existe bien, c’est l’une des graphies de la ville d’Almaty (ex Alma-Ata) au Kazakhstan, mais la mention de la croatie (sic) enlève tout doute dans notre esprit.

On conclura ce voyage dans le temps avec cette citation d’Evene que l’on espère correcte, il avait tout compris, lui :

On peut entendre ici le contexte fort savoureux de cette apostrophe de Lapointe à Françoise (dite Framboise) quand elle revint avec ses seins angevins (deux fois dix)…

__________________
1 Jean-François Rolland, Nouveau vocabulaire, ou dictionnaire portatif de la langue française. Lyon : 1810.

Que la Wikipedia anglaise appelle simplement « Jean Rotrou », et annonce qu’il est né le 19 ou 20 août 1609, tandis que la Wikipedia française maintient la particule (l’espagnole la met entre parenthèses) et donne comme date de naissance le 21 août…

Grazie, Patrizia.

5 septembre 2010

Les murs n’ont pas que des oreilles

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 10:08

Ces murs mêmes, seigneur, peuvent avoir des yeux.

Racine, Britannicus.

Ni pins’-ti nin qui j’ reie,
I n’y a todi qui fait qui dit ;
Les meurs ont des oreies
Et z’ont des oûies ossi.

Barthélémy-Étienne Dumont, Li Bron­spotte di Hougare, 1800.

Bien dit, bien dit, mon cher seigneur, les murs ont des yeux, les arbres aussi. Que Dieu conserve la police ! les gens de police sont d’honnêtes gens !

Alfred de Musset, Barberine.

21 août 2010

« Dachau, une petite ville charmante »

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Shoah — Miklos @ 18:40

« Un être humain est fait de l’enfant qu’il a été, et il ne peut pas échapper à cela. nous sommes tous, tous, surdéterminés par notre histoire. (…) Le manque de l’enfance est le moteur du désir de l’adulte. » — Aldo Naouri, lors de l’émission.

Christian Millau est connu de beaucoup conjointement à son autre moitié (gastro­nomiquement parlant), Henri Gault (décédé en 2000), et pour leur bébé. Je n’ai jamais mis les pieds dans les restaurants qui ont fait l’objet de leurs célèbres chroniques, et jusqu’à ce matin, je ne savais rien de l’existence de Millau en tant qu’individu et encore moins des échos que son histoire – si commune et pourtant si particulière – avait avec celle de ma famille.

C’est l’émission Parlons-en, diffusée chaque semaine sur l’excellente chaîne LCP (et que l’on peut revoir ci-dessous), qui me l’a fait découvrir. Le sujet en était « La vie d’adulte : un jeu d’enfants ? ». Elle était consacrée aujourd’hui (il s’agit d’une redif­fusion) aux parcours singuliers de trois personnalités dont les épreuves vécues pendant l’enfance ou pendant la jeunesse ont largement influencé le destin, selon l’introduction de Frédéric Haziza.

Il s’agissait de la chanteuse Régine dont l’enfance pendant la guerre est le principal objet de son livre À toi Lionel, mon fils… qui vient de sortir, de l’écrivain Shan Sa, auteure de La cithare nue, née en Chine où elle a passé son enfance jusqu’aux événements de Tian’anmen puis dorénavant en France, et de Christian Millau qui vient de publier Le passant de Vienne, et sur lequel nous nous attarderons (tout en précisant que l’émission mérite d’être regardée dans sa totalité). Les deux femmes ont eu des enfances éprouvantes :

Régine : « Je me suis vite forgé une attitude et un masque qui faisaient que je ne voulais pas montrer que je souffrais et on devient quelque part victime de cette façon de faire. »

Shan Sa : « L’enfance m’a donné une force de la résilience. J’ai vécu dans une contradiction totale : à la fois celle de la privation, il n’y avait pas de nourriture, et la sensation qui me hantait était la faim. Et de l’autre côté, cette force de l’émerveillement, regardant le soleil couchant, la lune levant, les saisons qui passaient… »

Quant à Christian Millau, il précise bien que la sienne fut heureuse, mais les événements qui le marquèrent lors de vacances d’été en Autriche en 1937 alors qu’il avait dix ans, ont eu des prolongements bien plus tard dans sa vie. Voici ce qu’il raconte :

Les images sont fortes. Quand à 10 ans j’ai vu, sans savoir qui ils étaient, les premiers déportés qui étaient à Dachau – j’étais dans le train, j’ai dit « Mais c’est quoi ça ? », ces hommes en tenue de bagnard, on m’a dit « C’est rien ! c’est des bagnards, ils viennent d’un petit village qui s’appelle Dachau, une petite ville charmante. » Quelques semaines après, je me suis trouvé devant – si je puis dire – Adolf Hitler. Pas seul, il y avait beaucoup de monde qui venait le voir. On passait, on défilait devant lui, puis on s’en allait. À l’époque je ne savais pas trop qui était ce personnage, mais je l’ai su bientôt.

C’est en 1994 qu’il découvre tout un pan de sa vie.

Mon grand-père, le père de ma mère, était russe. Je ne l’ai pas connu. Il était à Moscou, je savais qu’il avait été enfermé à la prison de la Boutyrka en 1929-30. Mais c’est tout, je ne savais rien d’autre. Et puis quand les tiroirs du KGB se sont ouverts, je me suis intéressé au parcours de mon grand-père, puisque je n’en avais jamais entendu parler. Vous savez, dans les familles on ne parle pas, on ne dit rien. Par pudeur, j’imagine. Et là, en l’occurrence, il y avait de bonnes raisons de ne pas en parler.

J’ai donc fait des recherches, très rapidement et facilement, j’ai trouvé tout le parcours de mon pauvre grand-père. Lui était resté à Moscou alors qu’il avait envoyé sa famille en France juste avant la Révolution. Et au lieu de revenir en France, il était resté là-bas, il avait des affaires, il était industriel. Et, comme aux autres, on lui a pris son usine, on lui a tout pris. Et il a été mis en prison, et ensuite il a disparu.

À la mode soviétique, il est mort deux fois : mon père avait recherché des documents, et on a eu par la Croix rouge un premier acte de décès selon lequel il est mort dans la prison de la Boutyrka. Il y avait eu une rixe entre prisonniers, paraît-il. Et comme par hasard, il était mort huit mois après, d’une crise cardiaque, on ne savait pas trop où.

Je suis alors parti à sa recherche, et j’ai fait de grandes trouvailles qui ont changé ma vie : j’ai trouvé, à l’âge de 65 ans, que mon grand-père était juif, ce que j’ignorais complètement. Ma mère n’avait évidemment pas voulu nous le dire pendant l’Occupation, pour nous protéger. À partir de là, j’ai retrouvé toute une famille, et notamment une partie qui avait été déportée en Allemagne. J’ai retrouvé ainsi une cousine qui avait 92 ans, elle sortait de Bergen-Belsen. D’autres avaient été passés à… dans les camps allemands, et j’en ai un autre qui était mort dans l’Armée rouge. Voyez, c’étaient des familles complètement éclatées.

Les familles éclatées, je connais ; les silences, je reconnais. Mon grand-oncle Vladimir avait quitté Odessa avant la Révolution pour faire ses études de médecine en France, mais personne ne l’avait suivi. En 1917, la famille – des industriels de la pharmacie – perd tout. Mes grands-parents, ma mère enfant et plus tard son frère, se retrouvent habiter deux pièces de leur grand appartement sur la Richelievskaya (au bout de laquelle se trouve l’opéra), le reste étant occupé par des étrangers. En 1928-29, ma mère est envoyée adolescente à Paris : ses parents espèrent qu’elle y sera accueillie par son oncle – elle ne l’a pas été – et pourra faire les études à la hauteur de ses dons – elle les commencera, mais les abandonnera faute de soutien familial. Son père mourra quelques années plus tard du cœur – quelle chance pour lui ! – tandis que sa mère sera torturée à mort pendant la guerre, et son frère – duquel je tiens mon prénom – tombera, lieutenant de l’Armée rouge, au siège de Leningrad. Voilà pour le côté russe.

Quant aux découvertes tardives, elles concernent le côté paternel. Jeune homme, je fouillais avec curiosité des boîtes contenant des photos anciennes, principalement celles de mon père, ma mère n’ayant rien pu prendre de Russie à son départ à l’exception d’une petite cuiller que j’ai encore. Je tombe sur la photo d’une belle jeune femme ; à ma question, je m’entends répondre que c’est Macha, la première femme de papa. Dire que j’étais surpris tient de l’euphémisme, je n’avais jamais entendu parler d’un autre mariage qu’avec maman. J’apprends qu’ils s’étaient mariés en Pologne juste avant la guerre, et que mon père était reparti en Palestine où il s’était installé plus tôt pour essayer de lui obtenir le fameux « certificat » délivré par les autorités britanniques et la faire venir, mais en vain : il n’entendit plus jamais parler d’elle, et fut déclaré veuf sept ans plus tard. J’apprends aussi que je connais la famille de cette femme : son frère, sa femme, leurs enfants habitaient à quelques minutes de chez nous, et pour moi c’étaient des amis de famille – ils le sont encore –, et je ne m’étais jamais posé la question comment les familles s’étaient connues. On n’est jamais assez curieux.

Récemment – il y a un an ou deux – je rendais visite à l’une des nièces de Macha, que je connais depuis ma naissance. Elle me donne – 60 ans plus tard – le fin mot de l’histoire : papa avait obtenu ce certificat, qui avait été transmis à la Croix rouge. Celle-ci avait dû le transmettre aux occupants nazis de la Pologne, qui – on n’en est pas à une contradiction près – ont recherché Macha pour la faire partir et rejoindre mon père. Sa famille, apprenant qu’on la recherchait, l’a cachée. Et c’est ainsi qu’ils furent tous exterminés. Les larmes de l’histoire ne tarissent pas.

15 août 2010

Courons le guilledou

Classé dans : Langue, Littérature, Musique — Miklos @ 13:51

Guilledou (courir le). Passer son temps dans des lieux de plaisir avec des femmes équivoques. Les parents qui s’exagèrent toujours les fredaines de leurs enfants leur reprochent sans cesse de négliger le droit ou la médecine pour courir le guilledou. L’étudiant n’a souvent qu’une seule maîtresse qu’il cultive avec amour, mais au point de vue de la famille moralisant, c’est toujours le guilledou.

Joachim Duflot, Dictionnaire d’amour. Études physiologiques. Paris : 1846.

Comme la Lune en conjunction du Soleil, n’apparoit au ciel en en terre : mais en son opposition, estant au plus du Soleil esloingnée, reluist en sa plenitude, & apparoist toute notamment au temps de nuict. Ainsi sont toutes femmes. Quand je dy femme, je dy ung sexe tant fragile, tant variable, tant inconstant & imparfaict, que nature me semble (parlant en tout honneur & reverence) s’estre esgarée de ce bon sens, par lequel elle avoit creé & formé toutes choses, quand elle ha basti la femme. Et y ayant pensé cent & cinq cens fois, ne sçay à quoy m’en resouldre, sinon que forgeant la femme, elle ha eu esgard à la sociale delectation de l’homme, & à la perpetuité de l’espce himaine : plus qu’à la perfection de l’individüale muliebrité. Certes Platon ne sçait en quel ranc il les doibve collocquer, ou des animants raisonnables, ou des bestes brutes. Car nature leur ha dedans le corps posé en lieu secret & intestin ung animal, ung membre, lequel n’est és hommes ; auquel quelquesfois sont engendrées certaines humeurs falses, nitreuses, bauracineuses, acres, mordicantes, lancinantes, chatouillantes amerement : par la poincture & fretillement doloreux desquelles (car ce membre est tout nerveux, & de vif sentiment) tout le corps est en elles esbranlé, touts les sens ravis, toutes affections interinées, touts pensemens confondus. De maniere, que si nature le leur eüst arrosé le front d’ung peu de honte, vous les voyrriez comme forcenées, courrir l’aguillette* plus espouventablement, que ne le feirent oncq les Proëtides, les Mimallonides, ne Thyades Bacchiques au jour de leurs Bacchanales.

François Rabelais, Pantagruel. Amsterdam : 1711.

* Courir l’aguillette. Courir l’aiguillette, & par corruption courir le guilledou pourroit bien être proprement courir les grans Corps-de-gardes de tout tems pratiquez dans les Portes des Villes, sous des Tours dont les flêches se terminoient en point comme l’aiguille d’un Clocher. Une de ces Portes de Ville est appelée Guildou, pag. 783. de l’Histoire du Roi Charles VII. édition du Louvre in fol., & dans l’Histoire du même Prince attribuée à Alain Chartier, sur l’année 1446. il est parlé d’un Château de Bretagne appelé Guilledou, soit à cause de sa tour, ou peut-être parce qu’il était situé sur quelque pointe de montage, comme quelques autres qui pour la même raison portent encore aujourd’hui le nom d’Eguillon. Le vrai sens de cette ancienne façon de parler n’étant plus entendu du peuple, & la pluspart s’imaginant qu’une créature n’étoit dite courir l’aiguillette qu’en-tant qu’elle étoit d’une profession à faire détacher l’aiguillette à qui le cœur en disoit pour elle, les uns, comme à Toulouse, ordonnèrent que pour marque d’un si infame métier chaque Coureuse porteroit sur l’épauile une aiguillette. (…) Ceux de Beaucaire en Languedoc instituèrent une course, où les prostituées du lieu, & celles qui y seroient venues à la Foire de la Madeleine, courroient nües en public la veille de cette Foire, & où celle de ces filles qui auroit le mieux couru auroit pour récompense quelques paquets d’aiguillettes. Gölnitz qui en 1631, écrivoit son Ulysse Gallo-Belgique, y parle de cette coûtume comme abolie il y avoit déja longtems, mais ce qu’il dit qui ne se pratiquoit plus, c’estoit seulement de faire ôtes jusqu’à la chemise aux villaines qui devaient courir, car il est sûr, & des gens du païs le certifient, qu’à cela près les filles de joie ont couru chaque année les aiguillettes à Beaucaire la veille de la Foire jusqu’à peu avant l’année 1676. Jean Michel de Nismes, pag. 39. édition d’Amsterdam 1700. de son Embarras de la Foire de Beaucaire, parle de cette course comme se pratiquant encore de son tems, & il ne faut point douter que Rabelais n’y fasse ici allusion.

Nous faisons les cent coups, nous courons le guilledou, nous nous passons mille caprices, tantôt avec celle-ci, tantôt avec celle-là, et, en fin de compte, arrive une femme qui nous met le mors et le bât et nous fait expier tous nos péchés en une fois. Je parle… pour parler, comme ça… mais souvenez-vous de ce que je vous dis, maître Antonio, et faites-en votre profit.

Luigi Capuana, « Le paesane », in Revue bleue, vol. 12, p. 528. 1904.

Courir le guilledou. Hanter de mauvais lieux, de mauvaises compagnies. Le mot guilledou dérive de gildonia, geldonia, qui anciennement, et suivant le glossaire de Leidembrog, signifiait adunatio, conspiratio, soit que ces assemblées fussent devenues licencieuses, soit que les jeunes gens, au lieu de s’y rendrent, allassent faire des parties de débauche dans d’autres lieux. Il y a toute apparence que le mot gildonia a été pris pour la débauche même.

M. C. de Méry, Histoire générale des proverbes, adages, sentences, apophthegmes, t. 3. Paris : 1829.

Adriana. Mais si du mariage un beau jour vous tâtez,
Ne voudriez-vous, ma sœur, faire vos volontés ?

Luciana. Avant que de l’amour, je cède à la puissance,
J’aurai su rendre mien l’art de l’obéissance.

Adriana. Mais si votre mari courait le guilledou,
Prendriez-vous la chose avec un air si mou ?

Luciana. Sans trop penser à mal, j’attendrai sa venue,
Je prendrai patience.

William Shakespeare, « La Comédie des erreurs » (trad. le Chevalier de Chatelain), in Joyaux de Shakespeare. Londres : 1868.

Courir le guilledou. Voici une nouvelle explication que je trouve dans les Mélanges de l’abbé Morellet, t. I, p. 353, et qui ne manque pas de gaillardise. Il prétend que l’origine de cette expression est anglaise ou allemande. « Le propos d’un coureur de ce genre, dit-il, est tout naturellement : Will you do? Le voulez-vous ? Si l’on considère maintenant que le double w anglais et allemand se change souvent en gui :qu’on dit : Willelmus et Guillelmus ; que was est devenu en français guerre ; que vaste ou, si l’on veut, vastare a fait gustare et gâter ; que, d’un autre côté, dou a pu remplacer do you pour la plus grande facilité de la prononciation, on comprendra aisément comment courir le guilledou est mener la vie d’un libertin demandant aux filles : Will you, ou Will do you ? »

T. R., in L’intermédiaire des cher­cheurs et curieux, 4e année, 1868.

Non, vrai, c’était comique, comme tout ça se réalisait ! Elle ne travaillait plus, elle ne mangeait plus, elle dormait sur l’ordure, sa fille courait le guilledou, son mari lui flanquait des tatouilles ; il ne lui restait qu’à crever sur le pavé, et ce serait tout de suite, si elle trouvait le courage de se flanquer par la fenêtre en rentrant chez elle.

Émile Zola, L’Assommoir.

Guilledou. (…) Prob. composé du rad. de l’a. fr. guiller « tromper » et de l’adj. doux pris au sens de « tendre, agréable ».

Trésor de la langue française.

9 juin 2010

Life in Hell: To Russia with love

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 23:39

« Pendant la guerre de 1939-1972, il y avait à Montmartre, à la porte d’une épicerie de la rue Caulaincourt, une queue de quatorze personnes. » — Marcel Aymé, « En attendant », in Le Passe-muraille.

Akbar se prépare à partir à Moscou. Ce n’est pas la première fois : Jeff et lui avaient rendu visite (malgré eux) aux cendres de Lénine, mais cette fois-ci il y va pour parler musique devant un parterre international. Il ne suffit pas de se préparer la gorge (un bon Гоголь-могольlait de poule alcoolisé, pour ceux qui n’auraient lu Guerre et Paix dans le texte – au lever ou au coucher, voire aux deux, dans le mois qui précède le voyage, peut y contribuer), il lui faut amasser une quantité imposante de documents afin de se faire délivrer un visa :

le formulaire de demande, qu’il télécharge du site du consulat en question, et qu’il doit remplir sans coup férir et au bic noir (avant, c’était le rouge) ;

une photo récente, où il est impératif de ne pas sourire (difficile : c’est contraire à la nature d’Akbar) ni d’ouvrir la bouche, de regarder le photographe droit dans les yeux après avoir ôté ses lunettes de soleil (Jaruzelski faisait comment ?) et toute autre prothèse faciale (et, par prudence, ailleurs dans le corps), la photo devant être collée (et non agrafée ou scotchée) dans le cadre précis réservé à cette intention dans le formulaire de demande ;

une photocopie de son passeport, certifiée par un tribunal de grande instance ou, à défaut, par un notaire russe blanc, et accompagnée de l’original ;

une attestation d’une compagnie d’assurance ayant un contrat de réassurance avec un partenaire russe, qui mentionne un numéro de contrat (au minimum de dix-huit chiffres et lettres, comme chez Julien Lepers) et qui certifie qu’elle rapatriera à ses propres frais le corps du détenteur de la police, au cas où il tomberait dans une embuscade tchétchène ou bas-karabaghoise ;

une lettre d’invitation en bonne et due forme d’un Ministère ou d’un orrrrrrganisme rrrrrrusse, qui indique, entre autres, le nom d’Akbar (Akbar), sa date de naissance (il ne fait pas son âge), son sexe (avec un tel nom, la question ne devrait pas se poser), sa nationalité (il ne s’en cache pas), son poids (pour l’avion), la liste de ses diplômes depuis l’école maternelle (les bons points ne comptent pas), son salaire (pour être sûr qu’il pourra se débrouiller seul), le nom et l’adresse de sa salle de sport (il ne pourra pas y aller pendant son voyage, alors pourquoi ?), et d’autres petits détails destinés à permettre aux autorités de le profiler.

S’armant de courage, de patience et des papiers en question (à l’exception de la lettre d’invitation, envoyée directement au consulat), Akbar arrive à 8h15 devant l’officine de la Loubianka à Paris, et se place dans la file d’attente qui compte déjà 30 personnes. À 9h, les grilles s’entrouvrent et laissent entrer, au compte-gouttes, 60 personnes qui se trouvent maintenant devant Akbar : les 30 arrivées en ordre, et 30 autres munies d’un coupe-file vert. Maigre consolation : derrière lui, il y a bien 60 personnes aussi.

C’est vers 9h45 qu’il franchira le seuil, mais pas avant qu’un préposé, grand blond genre espion soviétique dans un film de 007 ne connaissant qu’un mot de français (« marge ») ait enjoint à tous ceux qui avait rempli le formulaire de demande de visa fourni par le site de le refaire, parce que la marge (c’est le mot en question) n’est pas bonne. Les habitués du fait sont équipés d’un stylo (noir) et d’un tube de colle (pour la photo).

À l’intérieur, ce n’est pas une seule file d’attente, mais trois, dont une se subdivise en trois sous-queues, qui se présentent au regard. Il faut choisir la bonne. À 10h15, Akbar atteint un guichet. Ludmila (appelons-la ainsi), une jeune et blonde préposée, suit les préconisations pour la prise de photos d’identité : elle ne sourit pas, fixe Akbar d’un regard perçant, et laisse filtrer d’entre ses lèvres le minimum de mots suffisant à rejeter sa demande : la photo d’Akbar ne lui plaît pas, bien qu’il ait veillé à garder ses lèvres scellées à l’horizontale et à fixer l’objectif sans ciller : la longueur actuelle de ses cheveux n’est pas identique à celle sur l’instantané. Il s’excuse de n’avoir pu synchroniser coiffeur, photographe et consulat, mais cela n’amadoue pas Ludmila ; pire, elle ne trouve pas l’invitation dans son ordinateur, ne voulant la chercher que par la date de naissance d’Akbar, et surtout pas par son nom. Rrrrrrrrevenez avec invitation, susurre-t-elle, puis fixe son regard froid sur la personne suivante.

Akbar s’en retourne chez lui. Il écrit à l’orrrrrrganisme qui lui envoie le lendemain une copie de l’invitation. Il la rajoute à la pile, met son réveil aux aurores, et se pointe à 7h15, le jour suivant, devant les grilles. Il n’y a que six personnes qui l’y ont précédé. Une pluie fine ne cesse de tomber et de s’infiltrer dans les os malgré les parapluies déployés. On se serre les coudes devant l’adversité et l’on partage son expérience, à l’instar des quatorze personnages de la belle et triste nouvelle de Marcel Aymé. Akbar n’est pas le seul à revenir : sa voisine, habituée du lieu – elle a son chéri à Moscou – doit, tous les deux mois, se soumettre à ce rituel sans être assurée d’un résultat positif du premier coup. Elle les hait et préconise la révolution.

Est-ce cet arrosage qui fait croître rapidement la file d’attente ? quoi qu’il en soit, elle ne cesse de doubler de longueur et compte bien plus d’une centaine de personnes à l’ouverture. Il n’y a que quatorze coupes-file qui se présentent avant Akbar, et il arrive à franchir le rideau de fer à 9h15, et à atteindre un guichet – il évite celui de Ludmila – à 9h30. Le préposé, un jeune homme blond (ils le sont tous) et souriant (il n’a pas dû lire les instructions) l’accueille poliment, et examine la pile. Il scrute longuement l’invitation, puis lance : « c’est lettrrrre de grrrrand-mère de la campagne ». Interloqué, Akbar dit « Pardon ? » et Ivan (appelons-le Ivan) lui explique en souriant que lettrrrre pas d’entête, pas d’adrrrresse, pas numérrrro fax, pas de tampon, pas date naissance Akbarrrr. Ivan va devoir demander à son supérieur. Il pose le dossier de côté et Akbar attend.

À 10h, Ivan lui fait signe en souriant. Akbar revient, et s’entend expliquer que lettrrrre pas valable, et que, d’ailleurs, dans le formulaire de demande de visa, l’objet du voyage qu’il faut préciser n’est pas « conférence » mais « liens culturels », et qu’en conséquence le motif de demande de visa qui doit être mentionné est « humanitaire » (allo ? Kouchner ?), parce que c’est de la musique (si Ivan savait de laquelle il s’agit, il réviserait peut-être son opinion…) ; qu’il ne faut pas mettre le nom de l’organisme qui invite, parce qu’on ne sait pas qui sera le signataire de l’invitation. Et qu’en clair, conclut-il en souriant – Akbar comprend maintenant ce que « sourire maléfique » veut dire, et que sa regrettée mère avait raison quand elle lui disait, enfant, qu’il ne faut pas faire confiance à un monsieur qui sourit – il lui faudra rrrrevenir.

Akbar décide sur le champ qu’il ne reviendrrrra pas. Heaven can wait.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

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