Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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21 mai 2010

L’arbre voit

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 20:39

En latin on dit indistinctement, Petrus videt arborem ; videt arborem Petrus ; Petrus arborem videt ; arborem videt Petrus ; tandis qu’en français le régime doit se trouver après le verbe ; Pierre voit l’arbre, et pas du tout : l’arbre voit Pierre, ou voit l’arbre Pierre, ni Pierre l’arbre voit, etc.

Charles-Louis Carton, Philosophie de l’enseignement maternel considéré comme type de l’instruction du jeune sourd-muet. Bruges, 1862.

Tel sur les rives des eaux
L’arbre voit ses feuilles vertes,
De fleurs et de fruits couvertes,
Orner ses tendres rameaux.

Psaumes I:3. Trad. Fénelon.

Avant le lever du soleil, l’arbre se délecte à l’odeur des herbes humides de la rosée matinale. Les poissons, à dos vert, nagent dans l’atmosphère de l’aube ; l’arbre étend vigoureusement ses bras. Les oiseaux à peine tirés de leur sommeil volent laborieusement et forment un tapis aérien gris argent. L’arbre aussi sort de son sommeil, range son lit, se lave les cheveux, au calme, avant le lever du soleil. La hache, qui a frappé ses épaules dans l’obscurité, est abandonnée dans le fourré. L’arbre regarde en silence le manche de la hache. La lame de la hache brille d’un éclat métallique. À se faire sécher les cheveux par le vent froid de l’aube, l’arbre se sent heureux. Bientôt, il fera jour et le matin parlera d’une nouvelle journée.

You-Joon Jeong, Contemplations de l’arbre. Trad. du coréen par Heun Bong-Geum. L’Harmattan, 2007.

Bhrgu dit :

11. La surface des feuilles altérée par la chaleur, les fruits et les fleurs flétries par le froid, montrent qu’ici, le toucher existe bien.

12. Les fleurs et les fruits sont endommagés par le fracas du vent, du feu et du tonnerre. Or les bruits sont captés par l’oreille. Donc les arbres entendent.

13. La liane enveloppe l’arbre et s’étend de tous côtés. Or on ne peut tracer son chemin si l’on ne voit pas. Donc les arbres voient.

14. Grâce à des arômes bons ou mauvais ou même à des encens, les arbres sont en bonne santé et fleurissent. Donc les arbres sentent.

15. Ils boivent l’eau par leurs racines. Quand les maladies apparaissent, cela permet de les soigner. Donc l’arbre possède le sens du goût.

16. De même qu’avec sa bouche on peut aspirer de l’eau grâce à une tige creuse de lotus, de même l’arbre, avec l’aide du vent, boit grâce à ses racines.

17. Parce qu’ils sont sensibles au bien-être et à la détresse, parce qu’ils croissent à partir de boutures, je vois que la vie chez les arbres ne manque pas d’intelligence.

Le Mahabharata, XII – 177. Trad. Gilles Schaufelberger et Guy Vincent. Presses de l’Université Laval, 1992.

Car Platon a bien appelé l’homme arbre céleste, comme étant dressé contremont, qui est la tête.

Plutarque, Dialogue sur les oracles de la prophetisse pythie, XXVI. Trad. Jacques Amyot (1559). Paris, 1803.

L’arbre du champ c’est l’homme même.

Deutéronome, XX:19. Trad. du Rabbinat.

Oculi sunt in amore duces

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 6:43

Without going so far as the Frenchman who maintained that speech was given to us to conceal our thoughts, it is certain that we may, even now, convey them pretty accurately without the intervention of the tongue. To a certain extent every body talks with his own countenance, and puts faith in the indications of those which he encounters. The basis of physiognomy, that the face is the silent echo of the heart, is substantially true; and to confine ourselves to one feature—the eye —I would ask what language, what oratory can be more voluble and instinct with meaning than the telegraphic glances of the eye? So convinced are we of this property, that we familiarly talk of a man having an expressive, a speaking, an eloquent eye. I have always had a firm belief that the celestials have no other medium of conversation, but that, carrying on a colloquy of glances, they avoid all the wear and tear of lungs, and all the vulgarity of human vociferation. Nay, we frequently do this ourselves. By a silent interchange of looks, when listening to a third party, how completely may two people keep up a by-play of conversation, and express their mutual incredulity, anger, disgust, contempt, amazement, grief, or languor. Speech is a laggard and a sloth, but the eyes shoot out an electric fluid that condenses all the elements of sentiment and passion in one single emanation. Conceive what a boundless range of feeling is included between the two extremes of the look serene and the smooth brow, and the contracted frown with the glaring eye. What varieties of sentiment in the mere fluctuation of its lustre, from the fiery flash of indignation to the twinkle of laughter, the soft beaming of compassion, and the melting radiance of love. “Oculi sunt in amore duces,” says Propertius, and certainly he who has never known the tender passion knows not half the copiousness of the ocular language, for it is in those prophetic mirrors that every lover first traces the reflection of his own attachment, or reads the secret of his rejection, long before it is promulgated by the tardy tongue.

H., “The Eloquence of Eyes”, in The New Monthly Magazine and Literary Journal, vol. V. London, 1822.

17 mai 2010

Quelques bons tuyaux

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 14:52

Un ouvrier expérimenté distingue parfaitement un bon tuyau d’un tuyau défectueux par la différence du son produit par le choc d’un marteau. Un bon tuyau résonne sous le coup du marteau, tandis qu’un tuyau fêlé rend un son discordant. Les irrégularités dans l’épaisseur de la fonte peuvent aussi se découvrir de cette manière1. Il faut cependant toujours essayer les tuyaux, et avec soin, car chaque fuite est une perte constante de gaz et d’argent pour le fabricant.

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1 II faut exiger que les tuyaux soient fondus verticalement : l’épaisseur est ainsi plus uniforme, et la densité du métal plus grande.

Samuel Clegg, Traité pratique de la fabrication et de la distribution [de] gaz d’éclairage et de chauffage. Trad. Ed. Servier. Paris, 1860.

C’est un défaut dans l’orgue quand un tuyau octavie ; cela vient de ce qu’il prend trop de vent.

Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique.

Quand, ta main approchant de tes lèvres mi-closes
Le tuyau de jasmin vêtu d’or effilé,
Ta bouche, en aspirant le doux parfum des roses,
Fait murmurer l’eau tiède au fond du narguilé ;

Il n’est rien dans les sons que ta langue murmure,
Rien dans le front rêveur des bardes comme moi,
Rien dans les doux soupirs d’une âme fraîche et pure,
Rien d’aussi poétique et d’aussi frais que toi !

Alphonse de Lamartine, Voyage en Orient.

Life in Hell: No beef today, my food is gone away

Classé dans : Actualité, Cuisine, Littérature, Musique — Miklos @ 9:50

Franchette a beaucoup aimé les tartes flambées alsaciennes à volonté. Elle invite Jeff et Akbar à retourner au restaurant qui… au restaurant où… au restaurant. On va croire qu’on est maso, se dit Akbar, mais ne voulant pas gâcher la fête il retient sa langue.

Le trio entre dans l’établissement, et lorgne le coin où on les avait installés quelques jours auparavant : il n’y a personne. La petite souris venu les accueillir leur dit qu’il est impossible de les y placer (c’est une habitude ! tout ce qu’ils lui demandent lui est impossible, mais pas à ses autres collègues, constate Akbar) : ce sont des tables de deux, on les garde pour ceux qui viennent à deux (Akbar ne comprend pas vraiment sa logique : le restaurant est vide, presque toutes les tables de deux sont inoccupées). Ils s’installent à une table de quatre, dans un passage. Vu le manque d’affluence, on ne sera pas trop bousculé, soupire Akbar.

Le service ne se bouscule pas non plus. Dix minutes après leur arrivée, la petite souris – toujours elle – vient leur annoncer : Plus de bœuf ce soir. Et disparaît aussitôt sans leur laisser le temps de commander à boire. On se croirait chez Alice (pas celle du restaurant where you can get anythin’ you want ce n’est pas le cas ici, l’autre), marmonne Akbar.

Elle repasse à toute allure près de leur table (c’est leur chance, ils sont placés dans le passage). Ils l’interpellent pour passer commande. C’est pas moi ce soir, c’est l’autre, lance-t-elle en redisparaissant aussi sec. Le chat de Cheshire souriait au moins, lui, se souvient Akbar nostalgiquement.

Le trio peut discuter au calme. Jeff a faim et ne se prive pas de le dire. La souris revient. Ben ça sera moi. Ils passent finalement commande. Un jeune brun ténébreux apparaît avec les boissons et les pose sur la table qui se met à tanguer. Il s’agenouille devant Jeff (qui se retient de poser épiscopalement sa main sur la tête du serveur) et cale le pied baladeur. C’est une autre serveuse, grande, belle et souriante, d’un vrai sourire avenant (et qui peut tout, elle, c’est elle qui les avait placés l’autre jour dans le recoin convoité aujourd’hui), qui leur apportera les entrées. Jeff fait un sort instantané à la sienne. Franchette remarque que pour une fois il a mangé plus vite qu’Akbar. Elle, elle prend son temps.

Les tartes tant attendues arrivent. Akbar n’a pas de couverts, il en demande à la souris qui glissait à proximité. Elle passe le message tel un ballon de rugby à une collègue. Akbar attend. Puis finit d’attendre, la tarte refroidit. Il la mange avec les doigts, ramasse la crème qui en a giclé avec les doigts, se lèche les doigts (ce qui l’empêche de râler). Ce n’est que quand on les débarrasse que le couvert arrive. Là on est de l’autre côté du miroir, s’imagine Akbar, tout va à l’envers, on aurait dû payer l’addition en entrant.

Ce que Franchette fera en sortant. Heureusement que la compagnie était excellente ! se console Akbar.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

15 mai 2010

La femme-biche

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 17:47


La femme-biche.

« C’est ainsi que le prince l’aperçut. Mi-femme, mi-biche, dans le ruisseau se désal­térant. La femme si jolie. La biche si agile. La femme il voulait l’aimer, la biche, il voulait la tuer. »

Marina Colasanti, « O… dans le vert feuillage », conte.

Marina Colasanti est une écrivaine et journaliste italo-brésilienne, née en Éthiopie en 1938. Elle a publié plus d’une trentaine de livres de contes, de chroniques, de poèmes et de récits pour enfants. Elle est mariée à l’écrivain et poète Affonso Romano de Sant’Anna et vit au Brésil.

La femme-biche (détail).

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