Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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5 décembre 2009

La littérature d’anticipation (selon Google)

Classé dans : Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 18:58

Futur, ure. adj. qui marque le temps à venir. Le temps futur, les races futures, une proposition du futur contingent. Personne ne peut respondre du futur, il n’y a que Dieu seul qui sache le futur, à qui le futur soit present. Tous les devins, Astrologues, & autres qui se meslent de predire les choses futures, sont des charlatans. — Antoine Furetière, Dictionaire universel, 1690.

Le genre littéraire « Mr X, sa vie, son œuvre » n’est pas récent. En remontant l’histoire à l’aide de Google Books, on y a trouvé les quatre références suivantes, pour l’époque 1750-1830 :

Comme on le voit dans les intitulés et dans les extraits qu’en fournit le moteur, ces ouvrages, publiés entre 1780 et 1793, contiennent des références bibliographiques qui seront publiées en 1861, 1885, 1909 et 1958. On reste stupéfait et admiratif devant la prescience des générations passées.

On ne résiste pas au plaisir (dû à Google Books) de donner le titre complet du Dictionnaire de Furetière dont on a tiré la citation en exergue :

Dictionnaire universel,
contenant generalement tous les mots françois
Tant vieux que modernes,
et les termes de toutes
les sciences et des arts,
sçavoir

La Philosophie, Logique, & Physique, la Medecine, ou Anatomie, Pathologie, Terapeutique, Chirurgie, Pharmacopée, Chymie, Botanique, ou l’Histoire naturelle des Plantes, & celle des Animaux, Mineraux, Metaux et & Pierreries, & les noms des Drogues artificielles.

La Jurisprudence Civile & Canonique, Feodale & Municipale, & sur tout celle des Ordonnances :

Les Mathematiques, la Geometrie, l’Arithmetique, & l’Algebre ; la Trigonometrie, Geodesie, ou l’Arpentage, & les Sections coniques ; l’Astrologie, la Gnomonique, la Geographie ; la Musique, tant en theorie qu’en pratique, les Instrumens à vent & à cordes ; l’Optique, Catoptrique, Dioptrique, & Perspective ; l’Architecture civile & militaire, la Pyrotechnie, Tactique, & Statique ;

Les Arts, la Rhetorique, la Poësie, la Grammaire, la Peinture, Sculpture, &c. la Marine, le Manege, l’Art de fairedes armes, le Blason, la Venerie, Fauconnerie, la Pesche, l’Agriculture, ou Maison Rustique, & la plus-part des Arts mechaniques ;

Et enfin les noms des Auteurs qui ont traitte des matieres qui regardent les mots expliquez avec quelques Histoires, Curiositez naturelles, & Sentences morales, qui seront rapportées pour donner des exemples de phrases & de constructions.

Les tout extrait des plus excellents Auteurs anciens & modernes.

Recueilli & compilé

Par Feu Messire Antoine Furetiere,
Abbé de Chalivoy, de l’Academie Françoise.

A La Haye, et a Rotterdam,
Chez Arnout & Reinier Leers,

M. DC. XC.

Quant à l’édition « corrigé[e] & augmentée » de Basnage de Beauval, puis « revu[e], corrigé[e] & considérablement augmenté[e] » de Brutel de La Rivière, elle y rajoute L’Oeconomique, Les termes de Relations d’Orient & d’Occident (sujet d’actualité politique…), la qualité des Poids, Mesures & Monnoyes, les Etymologies des mots, l’invention des choses… Belles lectures en perspective !

2 décembre 2009

La femmoiseau et la biche

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 21:27

«Par l’homophonie du pronom personnel [elle] et de l’organe du vol [aile], la femme manifeste avec l’oiseau une connivence rituelle chez les surréalistes, non sans l’humour propre à l’inflation, telle la « veuve » de Breton, invariablement dotée des caractères de l’oiseau tropical qu’elle traîne après elle, dans le sillage d’autres espèces charmées. (…) Ascendance gémellaire qui trouve sa formulation thématique» dans le recueil de 1958, composé à partir de vingt-deux gouaches de Miró, mais aussi dans les corps épris qui renouvellent le cadre – et le contenu – de la série des évolutions conjuguées, « Femme et oiseau ».

Claude Maillard-Chary, Le Bestiaire des surréalistes. Presses de la Sorbonne nouvelle, 1994.

«Le duc d’Anjou, pour divertir le Roy son frère, lui montra une lettre de Bussy dans laquelle il lui mandait qu’il avait tendu des rêts à la biche du grand veneur, et qu’il la tenait dans ses filets. Cette biche, c’était la femme de Charles de Chambre, comte de Montsoreau, à qui le duc d’Anjou, à la sollicitation de Bussy,» avait donné la charge de grand veneur. Le Roi garda cette lettre, et comme il y avait déjà long-temps qu’il en voulait à Bussy, il la lut au comte de Montsoreau, qui obligea sa femme à donner un rendez-vous dans un de ses châteaux à Bussy, et l’y fit assassiner.

Michaud et Poujoulat (eds.), Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France depuis le XIIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe. 1853.

23 novembre 2009

Quand la réalité rejoint la fiction

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Littérature — Miklos @ 21:31

“And he knew what they were doing too. (…) They were forcing him to be silent. They didn’t want to hear him. They weren’t interested in anything but getting him off their minds.” — Dalton Trumbo, Johnny Got His Gun, 1938.

On vient d’apprendre le cas tragique de Rom Houben : il y a 23 ans, ce beau jeune homme sportif s’est retrouvé entièrement paralysé – y compris la capacité à parler – suite à un accident de la route. Le handicap qui en a résulté est tellement profond qu’il a été diagnostiqué alors comme étant plongé dans un coma profond, la conscience éteinte. Vingt ans plus tard, on découvre que son esprit « fonctionne toujours complètement normalement », qu’il entend tout ce qui se dit autour de lui, mais qu’il ne peut réagir ni par le geste ni par la parole (ce dont sa mère était la seule à ne pas douter). Un ordinateur lui permet dorénavant de communiquer avec son environnement. On se souviendra du célèbre cas de Jean-Dominique Bauby, victime d’un locked-in syndrome (syndrome d’enfermement), et qui a pu écrire, lettre à lettre, Le Scaphandre et le papillon. Il est décédé peu après.

La presse rapporte que Rom Houben aurait écrit, une fois qu’il lui a finalement été donné de communiquer : « J’ai crié, mais personne ne pouvait m’entendre. » Cette phrase fait écho au long cri muet que pousse Joe Bonham quand finalement il arrive à communiquer avec son environnement en tapant en Morse avec sa tête sur le lit :

“He began to tap that he wanted out. His mind ran way ahead of his tapping but he kept on tapping just the same. What did he want? He’d tell them what he wanted the goddam fools. He’d tell them he’d tap it out to them word by word he’d remember every bit of it and put it down in dots and dashes and then they would know. As he tapped he thought faster. He grew angrier and more excited and he tapped faster and faster trying to keep up with the words that were pounding on the inside of his mind the words he could finally use all the words he had thought of in all the years he had lain silent for he was talking now for the first time he had learned how and he was talking to someone outside.”

Ce jeune Américain est mutilé par un obus durant la Première Guerre mondiale. Il en perd les quatre membres, les yeux, le nez, la bouche, les oreilles. Ce tronc humain ne peut que percevoir les vibrations de son lit, la caresse du soleil ou le toucher de l’infirmière sur sa peau. Dans l’hôpital où il se trouve, il n’est pour le personnel qu’un objet inerte qu’ils entretiennent. Sauf pour une nouvelle infirmière, qui écoutera enfin son long hurlement, sa prière où il supplie qu’on l’aide à sortir de cet enfermement – au soleil et à l’air, avec les gens. “He began to tap again and to tell them pleadingly haltingly humbly that please he wanted out. He wanted to feel air against him the fresh clean air outside a hospital. Please understand. He wanted the feel of people of his own kind free and happy. There really wasn’t any good reason except that.”

Johnny Got His Gun (Johnny s’en va-t-en guerre) est un texte extraordinaire (il est tristement ironique que le livre ait été frappé de mutisme – la censure MacCarthyiste – en son temps) : il relate pour l’essentiel ce qui se passe dans la tête de Joe, ses souvenirs, sa nostalgie, sa frustration croissante, la perception qu’il a de son environnement qui a tout du carcéral ; c’est pourquoi le film qui en a été fait – par l’auteur, qui est surtout un réalisateur – ne peut en rendre la dimension intensément tragique : il ne peut y avoir d’images et de voix que celles de ses souvenirs, tout est dans la parole écrite, silen­cieuse et pourtant si évo­catrice, tour à tour élé­giaque et mélan­colique, frustrée ou confuse. La réponse qui le frappe – littéralement – est celle de toute administration : What you ask is against regulations.

Rom Houben ne guérira pas, mais contrairement à Joe, un canal s’est enfin ouvert, et, on l’espère pour lui, ne se refermera pas.

19 novembre 2009

Une phrase-promenade

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:43

« S’il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c’est moi. » — Joseph Joubert (1754-1824), Pensées, « L’auteur peint par lui-même ».

«Parfois seulement, quand la bourrasque lançait la nuée dans les vallées, et que les brumes remontaient le long de la forêt, et que les voix se réveillaient sur les rochers, tantôt pareilles aux échos d’un tonnerre évanoui dans le lointain, puis s’appro­chant de nouveau dans un grondement formidable, avec les accents d’une sorte de chant d’allégresse sau­vage qu’elles auraient voulu dédier à la terre, et quand les nuages revenaient au galop comme un troupeau hennissant de cavales farouches, et que le soleil s’y frayait un passage et s’avançait, glaive étincelant tiré sur les neiges, ouvrant par-dessus les sommets et jus­qu’au fond des vallées une voie aveuglante et claire à la lumière, ou quand la bourrasque chassait la nuée vers le bas, et y crevait un pan de lac d’azur, puis que le bruit du vent mourait au loin et que montait du plus profond des gorges, et des cimes des sapins, comme un bourdonnement de berceuse et de cloches, quand une rougeur légère grimpait discrètement dans le bleu intense, et que de petits nuages passaient sur des ailes d’argent, et quand tous les sommets lumineux et étin­celants dominaient vastement le pays de leurs contours précis et immuables : alors c’est une déchirure qui lui traversait la poitrine, il s’immobilisait, suffoquant et le corps ployé vers l’avant, la bouche et les yeux grands ouverts, pensant qu’il allait aspirer en lui la bourrasque, tout étreindre en lui-même, puis s’éten­dait, et son corps recouvrait la terre, s’enfouissait dans l’univers, et c’était une jouissance qui lui faisait mal ; ou bien, il s’immo­bilisait et posait sa tête dans la mousse et fermait les yeux à demi, et tout s’en allait alors, loin de lui, la terre se dérobait sous lui, elle deve­nait aussi menue qu’une étoile errante» et s’immergeait dans un fleuve tumultueux dont les eaux claires défilaient sous son corps. Mais ce n’étaient là que des instants ; il se relevait ensuite, lucide, calme et ferme ; comme s’il n’avait vu passer qu’un jeu d’ombres : il ne se souvenait de rien.

— Georg Bücher, Lenz. Éditions Points, n° P1667, 2007. Trad. Jean-Pierre Lefebvre.

27 septembre 2009

« Hargneux et peu attaché à son maître » (Encycl. du dix-neuvième siècle).

Classé dans : Littérature, Nature, Photographie — Miklos @ 10:41

«Shaking her bobbed hair a girl entered the shelter with a small,» wheezing, toadlike bulldog. (Secouant ses cheveux courts, une jeune fille se glissa sous le kiosque avec un petit bouledogue qui respirait péniblement et qui avait l’air d’un crapeau.)

Vladimir Nabokov, The Gift.

«(…) M. Baretty venait de s’étendre sans cérémonie dans un immense fauteuil à la Voltaire, où, malgré sa rotondité, il paraissait engourdi. Sa pose avait quelque chose de si farouche, et s’accordait tellement avec l’expression rébarbative de son visage, que je ne pus m’empêcher de le comparer à un bouledogue couché dans sa niche, le museau sur les pattes, l’œil assoupi, mais la dent éveillée.» Je remarquai bientôt qu’à travers ses paupières mi-closes, il glissait un regard scrutateur qui, après avoir examiné quelque temps Maléchard, se porta sur moi-même et me força de détourner les yeux.

Charles de Bernard, « Le Paratonnerre ». Revue des deux mondes, 1841.

«Notre chat, comme s’il eût compris ce qui se passait, sauta sans hésiter sur les épaules du mitron, et de là sur la voie publique. Un nouveau danger l’attendait. Surpris de son apparition inattendue, un énorme bouledogue se mit en arrêt devant lui. Moumouth eût vivement désiré esquiver une lutte désavantageuse ; mais le chien le couvait des yeux, ne perdait pas un de ses mouvements, allait à droite quand Moumouth allait à droite, à gauche quand Moumouth allait à gauche, et grognant toujours d’une voix menaçante ; tous deux se tinrent un instant en observation : le bouledogue, les pattes tendues, les dents serrées, le corps en arrière ; le chat, la gueule ouverte, le dos hérissé, la tête basse et penchée en avant. Aucun d’eux ne semblait disposé à entamer les hostilités. Enfin le chien se rue sur son adversaire ; mais celui-ci l’évite adroitement, passe par-dessus, et se sauve dans la direction du quai ; le bouledogue lui donne la chasse : ils partent, ils percent la foule des passants, ils se faufilent entre les voitures; par un esprit naturel d’imitation, les chiens errants qu’ils rencontrent les suivent à la file, si bien qu’au bout d’une minute l’infortuné Moumouth en a plus de trente-sept à ses trousses.

« Je suis perdu, se dit-il, mais du moins je vendrai chèrement ma vie ! »

Il s’accule contre un mur, se dresse fièrement sur ses pieds ; grinçant des dents, le poil hérissé, il contemple ses nombreux ennemis d’un œil si terrible» que tous reculent comme un seul homme. Profitant de leur incertitude, Moumouth se retourne tout à coup et monte le long de la muraille ; il est promptement hors de la portée des chiens. . . .

Émile Gigault de la Bédollierre (1812-1883), Histoire de la Mère Michel et de son chat. Leypoldt & Holt, 1866.

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