Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 août 2009

Au château de Colargol

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Musique — Miklos @ 10:46

« Quand on me dit : c’est merveilleux, votre voix n’a pas changé du tout ! Je pense en moi-même : pas étonnant, je n’en ai jamais eu ! » — Mireille.

Ce nom fait penser certains à un gentil petit ourson qui ne savait pas chanter, sauf quand c’était Mireille (nonobstant ses dénégations) qui lui prêtait sa voix, ce qui a fait gagner à Philips beaucoup d’argent…

Et justement, puisqu’on parle d’argent, pour d’autres il évoque (avec le premier l doublé ou non) une solution colloïdale à base d’argent (source) utilisée dès le 19e siècle comme antiseptique externe, mais aussi interne, sous forme d’injections intraveineuses ou de suppositoires. Le fameux médecin Arnold Netter1 est l’auteur de plusieurs communications sur les vertus thérapeutiques de ce médicament. Plus récemment on le trouve comme complément alimentaire ou remède populaire contre l’arthrite, le sida, le cancer… L’argent est en effet absorbé par les voies digestives – il faut toutefois éviter de trop en ingérer, il est alors susceptible de colorer la peau et les muqueuses de façon indélébile (source).

Il semblerait que le rapport ne soit pas fortuit. Si l’on en croit une source qui ne cite pas les siennes, Olga Pouchine avait inventé ce personnage dans les années 1950, sans l’avoir nommé, pour les histoires qu’elle racontait à son fils. Un jour qu’il avait un rhume, elle lui aurait donné du collargol, et c’est ainsi que l’ourson fut baptisé. On aurait aimé en savoir un peu plus de l’auteure : la consonance de son nom laisserait imaginer – rêvons un peu – qu’elle donnait à son personnage le nom générique russe de « Michka » avant de l’affubler de celui d’un médicament générique…

Quant à l’argol (à ne pas confondre avec l’Algol – acronyme de algorithmic language –, mère des principaux langage de programmation informatique, et, d’autre part, nom d’une étoile dans la constellation de Persée), il désigne non seulement le bitartrate de potassium (dérivé de la vinification) mais aussi une commune du Finistère, et surtout des « excréments desséchés de bœufs, chevaux, moutons, etc., que l’on emploie comme combustible dans certains pays privés de bois : Tartarie, Mongol, hauts plateaux algériens ». (Larousse). On serait curieux de savoir ce qu’avait Julien Gracq à l’esprit quand il choisit ce nom… Peut-être l’Argolide, en ancienne Grèce.


1 Ce pédiatre, clinicien et biologiste (1855-1936) avait écrit en 1918 à propos de l’épidémie qui sévissait alors : « Le terme de grippe espagnole employé couramment, est certainement impropre, s’il implique qu’il s’agit d’une maladie nouvelle ou s’il doit faire penser que la péninsule ibérique a été le point d’origine ou le foyer d’élection ». Il a donné son nom à une voie de Paris.

28 août 2009

Habillée, déshabillée

Classé dans : Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 23:59

«Toute l’Europe a les yeux tournés vers la fameuse poupée de la rue Saint-Honoré, poupée de la dernière mode, du dernier ajustement, de la dernière invention, image changeante de la coquetterie du jour» figurée de grandeur naturelle, sans cesse habillée, désha­billée, rhabillée au gré d’un caprice nouveau né dans un souper de petites maîtresses, dans la loge d’une danseuse d’Opéra ou d’une actrice du Rempart, dans l’atelier d’une bonne faiseuse.

Edmond et Jules de Goncourt, « La beauté et la mode », in La Femme au dix-huitième siècle. 1862.

25 août 2009

Life in Hell: Une exposition qu’on aurait aimé réellement pouvoir voir


Donjon du château de Vincennes. Autres photos ici

Par une belle matinée d’août, Jeff et Akbar se rendent au château de Vincennes pour visiter l’exposition Les Trésors des icônes bulgares. Ils se souviennent avec nostalgie de celles qu’ils avaient vues au monastère de Sainte Catherine au pied du mont Sinaï, et ont hâte d’en voir d’autres.

Ils franchissent l’enceinte du château qui s’étend le long de l’avenue et qui étincelle sous les impitoyables rayons du soleil, et se dirigent tout d’abord vers le donjon de Charles V, aussi bien restauré que la tour Saint-Jacques à Paris : il a l’air comme neuf, sans pour autant donner l’impression qu’on se trouve à Disney. Ils franchissent la muraille, et empruntent l’escalier à vis qui mène aux deux des quatre niveaux ouverts au public. Sur les murs, ici et là, des graffiti, qui témoignent des séjours qu’y ont fait les prisonniers plus ou moins illustres condamnés à la réclusion dans ce qui fut auparavant une demeure royale.

Au deuxième étage, la grande salle où vit le roi. Carrée, aux murs épais percés de quatre fenêtres, elle fait dans les 95m2, possède une cheminée, des latrines attenantes (ce qui évite de courir dans l’étroit escalier en colimaçon, en cas de besoin, même si le monarque fera rajouter un autre escalier, plus large) et une étude exiguë où le roi travaillait et d’où il pouvait admirer les toits de Paris (à l’exception de la Tour Eiffel). Elle est précédée d’une petite pièce où était entreposé le trésor du royaume. On ne peut qu’être frappé par la modestie des lieux, quand on pense au Versailles de Louis XIV ou même à l’Élysée de nos monarques présidents actuels.

En redescendant, Jeff et Akbar contemplent, au rez-de-chaussée, la vitrine où sont exposés quelques-unes des traces de certains des locataires involontaires du donjon : une lettre manuscrite du marquis de Sade à sa femme, quelques livres de Diderot…

Après avoir quitté les lieux, Jeff et Akbar se dirigent vers la Sainte Chapelle, récemment rouverte au public après une splendide restauration. C’est là que se trouvent les fameuses icônes. La mise en scène – « geste » de plus en plus important dans les expositions actuelles (et, comme on le verra tout de suite, parfois plus important que l’objet de l’exposition lui-même) – est spectaculaire : une bonne moitié des quatre-vingt icônes, les plus anciennes, sont accrochées sur les parois intérieures d’une sorte de long tunnel construit tout en bois, rustique et plongé dans la pénombre. Bulgare et moyenâgeux, sans doute. L’éclairage y est si réduit qu’on ne peut en voir les détails du dessin et les couleurs rutilantes, pour la plupart. On ne fait que deviner les contours. Jeff et Akbar ne sont pas les seuls surpris, puis mécontents : c’est ce que reflètent de nombreux commentaires du livre d’or (qui n’est pas en or).

Nos compères se demandent alors si c’est pour les préserver de l’atteinte des rayons du soleil, ou d’un éclairage trop vif. Mais ils sont vite détrompés : le reste de l’exposition est disposé hors du tunnel, dans l’espace restant de la chapelle, toute lumineuse. La seule hypothèse qui leur reste – après avoir exclu l’incompétence du « scénariste » – est que c’est pour encourager l’acquisition du catalogue de l’exposition (20 €), que l’on peut trouver dans la boutique du château. Ils ne l’achètent pas, mais regrettent qu’on n’y vende pas de lampes de poche (même les célèbres Maglite coûtent moins cher et peuvent servir ailleurs aussi) : chère lectrice, cher lecteur, apportez la vôtre quand vous irez voir l’exposition, conseillent-ils pour finir.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

22 août 2009

De Sisyphe à Baudelaire

Classé dans : Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 18:41

Dans la page que la Wikipedia française en français consacre à Sisyphe, on lit qu’il « fut une source d’inspiration non seulement pour de nombreux écrivains, mais également pour les (sic) autres artistes ». Suit une liste – courte – qui mentionne deux peintres – Polygnote et Franz von Stuck (vous connaissez, vous ?) – un sculpteur – Jules Desbois (vous connaissez, vous ?) – , une manga, une bande dessinée, l’essai de Camus (impossible de le rater, celui-là) et une mention dans un vers de Baudelaire.

Cet article ne cite aucun des grands textes de l’antiquité qui en parlent – Homère ou Platon (le dialogue de Socrate et d’un certain Sisyphe), Sénèque et Horace, par exemple. Des peintres, l’article passe sous silence le Titien auquel on doit un magnifique Sisyphe (au Prado), ainsi qu’Ether Schwabacher (élève d’Arshile Gorky et dont l’œuvre est exposée dans les grands musées américains). Pas si nombreux que cela, les « nombreux » écrivains et artistes qui s’en seraient inspiré, mais tout de même…

En littérature, on en trouve quelques-uns dont la notoriété (ou son manque) égale celle des « autres artistes » cités dans l’article. En voici deux dont la proximité du prénom de l’un avec le nom de l’autre n’est qu’une amusante coïncidence.

Le poète Ponce-Denis Écouchard-Lebrun (1729-1807), dit « le Pindare français » (un de ses contemporains n’écrit-il pas : « Le Brun, digne héritier de la lyre immortelle… Toi qui nous rends Horace et Tyrtée et Pindare… »), a laissé une ode, Contre Sisyphe. Contre, parce que « des timides Vertus son Audace se joue », et « son or contagieux diffame ce qu’il touche. »

Charles Pierre, comte Gaspard de Pons (1798-1860) est un poète (et militaire) aujourd’hui oublié, mais qui a entretenu une correspondance avec certains de ses collègues et amis en littérature toujours présents dans notre patrimoine littéraire, à l’instar de Balzac ou de Vigny qui le présenta à Hugo, dont il devint ami. Ce dernier écrit d’ailleurs, à son propos, « Les compositions de Gaspard de Pons, ou se trouvent des vers saillants, sont comme ces tableaux chinois, à couleurs vives, mais sans ombres. » (Carnets, 1820-1821). Dans Le Rocher de Sisyphe (1835), de Pons écrit :

Malgré le poids du Temps sous lequel je fléchis
Et son immensité qu’à pas lents je franchis,
A ses rêves mon cœur se livre sans défense,
Et parfois je sens poindre une seconde enfance
Sous mes cheveux, déjà légèrement blanchis.
 
Ainsi de l’avenir l’obscur hiéroglyphe
Fait briller à ma vue un prestige divin ;
Je souris et je roule en vain
Le fatal rocher de Sisyphe,
Jusqu’au sommet du mont d’où l’homme épouvanté
Qui s’élevait au ciel, à la félicité
Par ses vœux et ses espérances,
Retombe dans l’éternité,
Dans l’éternité des souffrances.

Baudelaire n’évoque lui aussi le rocher de Sisyphe – dans Le Guignon (Les Fleurs du mal, 1855), dont Mallarmé reprendra le titre en 1862 – que comme métaphore, celle du long et dur labeur qu’est la vie du poète :

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage !
Bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage,
L’Art est long et le Temps est court.

Peut-être faut-il voir aussi ici dans le choix du personnage (et non pas de son sort, cette fois) l’affinité d’un transgresseur – Baudelaire, dont les Fleurs du mal le feront condamner pour outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs – à un autre – Sisyphe, puni pour avoir défié les dieux.

Quant à l’article que la Wikipedia consacre à Baudelaire, on peut y lire que c’était un « écrivain majeur de l’histoire de la poésie mondiale ». On ne s’attardera pas sur le style de l’article souvent lourd ou naïf (« il a aussi extrait la beauté de l’horreur », « … comme le postule si bien le titre de son Recueil [sic] Les Fleurs du Mal », « Les Fleurs du Mal, 1.861 edition, une édition illustrée », etc.) selon la main du rédacteur, examinons simplement quelques-uns des faits qui y sont mentionnés.

Le lecteur apprend tout d’abord que la mère du poète s’appelle « Caroline Archenbaut-Defayis (Dufaÿs ou Dufays, par corruption) », et, quelques lignes plus loin, « Caroline Archimbaut-Dufays ». Sans doute une corruption de la main qui a rajouté cette mention…

Passons au père, dont l’article donne pour date de naissance 1769, et précise qu’à la naissance de son fils il « est alors sexagénaire ». Or le petit Charles étant né en 1821, et 1821-1769=52, le papa était plutôt un jeune quinqua. Notre lecteur court consulter la page le concernant, et y lit qu’il était en fait né en 1759… Que fait-on, on prend la moyenne ?

Pour conclure, citons Baudelaire : « La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de défaillance, s’assimiler à la science ou à la morale ; elle n’a pas la Vérité pour objet, elle n’a qu’Elle-même » (in Sur Edgar Poe). Et la Wikipedia, alors, qu’a-t-elle pour objet ?

13 juillet 2009

“Adieu, Amsterdam, wel schooner stede…” (Anna Roemer Visscher)

Classé dans : Amsterdam, Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 17:53


Amsterdam. Plus de photos ici.

«Amsterdam, ville de 220,000 hab., partagée par l’Amstel et quantité de canaux en plusieurs parties dont la communication a lieu par 290 ponts. La ville est éclairée présentement en gaz. Parmi les villes commerçantes de l’univers elle tient le second rang, et elle est la plus riche en proportion de sa grandeur. (…) Promenades. Les grachtes ou grandes rues, les quais le long de l’Y, surtout du côté de Kattenbourg ; c’est de l’autre rive de l’Y que la ville se présente dans toute sa magnificence. Là, et sur les boulevards autour de la ville, au parc et dans les nombreux jardins publics, on voit une foule joyeuse lorsqu’il fait beau, tandis que des centaines de Yachts (bâtiments pour le plaisir de la navigation) semblent jouer avec les ondes de l’Y, du Pampus et du Zuidersee. Le Heeren-Gracht et le Keizers-Gracht au centre de la ville sont éclairés par du gas, tout comme le Prinzen-Gracht et la rue Kalverstraat ; les magasins des marchands y rivalisent à l’envi en magnificence et splendeur. Le pont de l’Amstel ; le Diemer-Meer, petit canton très-fertile, rempli de maisons de campagne et de fermes ; le nouveau plantage, les promenades en voiture au village d’Amstelveen et à celui d’Ouverkuk, ou en Treckschuits à l’auberge de het Kalfje, Ziebourg, Rozenbourg, etc. Les voitures dont le public fait usage à Amsterdam sont ou des carrosses de louage ou des sleeden, c’est-à-dire des coches ou caisses de voitures posées sur un traîneauou des demi- carrioles» attelées d’un cheval. On paye pour les premières 9 stuvres le jour et 12 stuvres la nuit. On va aussi introduire des omnibus. Le marché aux fruits et aux fleurs rempli des productions de Pomone et de Flore offre des charmes d’un genre particulier.

Le voyageur en Allemagne et en Suisse, à Amsterdam, à Bruxelles, à Copenhague, à Londres, à Milan, à Paris, à St. Pétersbourg, à Pesth, à Stockholm, à Venise et à Varsovie par M. Reichard, avec une description particulière des lieux de bains, de voyages, aux montagnes, de la navigation sur le Danube et sur le Rhin. Manuel à l’usage de tout le monde. Douzième édition, de nouveau rectifiée, corrigée et completée par F. A. Herbig. 1844.


De Grote of St. Bavokerk te Haarlem. Plus de photos ici.

«Amsterdam est composée du ramas de toutes les nations. On y trouve autant d’aventuriers et plus de matelots que partout ailleurs. Or ceux-ci sont les plus indisciplinés et les plus brutaux de tous les hommes ; ceux-là les plus fripons, les plus intrigans et les plus dangereux. Le levain des anciennes dissensions entre le parti aristocratique et le démocratique fermente encore dans cette grande ville. On y professe plus de trente religions diverses : les prosélytes nombreux de ces sectes, émules l’une de l’autre, suivent et prêchent, presque dans les mêmes lieux, les dogmes et les rites de leur croyance. Que d’étincelles qui pourraient produire les plus terribles embrasemens ! Cependant cette cité est habituellement (et abstraction faite de quelques émotions populaires qu’excitent deux fois en un siècle les prévarications des municipaux ou les intrigues des factions), cette cité, dis-je, est la plus paisible de toutes les grandes villes, et cela sans lettres de cachet, sans inspecteurs ni exempts de police, ni commissaires de quartier, ni toute cette race de délateurs qui infeste notre capitale et nous fait trembler au sein de nos foyers domestiques, ni emprisonnemens arbitraires et indéfinis, ni punitions extra-judiciaires, ni enfin tout ce qu’osent les rois. Nul bourgeois ne saurait être arrêté dans sa maison, même pour le forfait le plus atroce, que tout le corps de la magistrature ne s’y transporte, et n’atteste ainsi solennellement que l’accusation est réelle, et que l’accusé sera légalement absous ou condamné. Par quelle magie peut-on produire des effets si merveilleux ? Par le seul secours des lois, par leur exécution constante, rigide, inflexible. Tout citoyen sait, dans cet heureux pays, qu’il est homme aussi bien que le premier des magistrats. Il ne compte pas sur l’impunité : il ne craint point l’oppression. Rien ne l’excite donc à la méchanceté, et tout l’invite à la paix. Aucune secte ne prévaut, aucun sectaire n’ose se faire remarquer, parce que la puissance civile les traite tous avec la même impartialité; et que, loin de fomenter les haines et d’autoriser la persécution, le magistrat s’y oppose de tout son pouvoir; parce qu’il réprime le prosélytisme, et punit toute action qui trouble la société, quelle que soit la religion du délinquant; parce qu’il contient les prédicans dans des limites très-étroites; parce qu’enfin, en bornant les ministres de la religion dominante à la desserte de leurs églises, il a eu grand soin de rendre leurs places plus pénibles que lucratives, et de leur défendre de parler en public» de ce qui intéresse l’ordre du gouvernement. La puissance temporelle, dominant absolument sur la spirituelle, conserve aux Hollandais, avec une infatigable vigilance, l’héritage précieux de la tolérance que leurs pères ont payée de leur sang.

Mirabeau, Des lettres de cachet et des prisons d’État. 1835

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