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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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27 juin 2009

Chacrobate

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 7:12

«Une sorte d’Hermès de la bourgeoisie, un chat acrobate farci de luxure candide et d’indifférence sournoise,» un écolier (voyez le col et la cravate de l’aquarelle) patelin, voleur, véolce, totalement libéré des contraintes de la gravitation et d’une parfaite désinvolture mathématique.

Cahiers Jean Cocteau, 1975.

«On essaya jadis aux Funambules des animaux véritables : un chat était attaché à la troupe ; il avait un joli logement dans la loge de la portière. Son emploi consistait à entrer comme entremets dans les dîners goulus de Pierrot. Plus d’une fois le chat joua admirablement la scène du pâté ; le couvercle levé, le chat passait sa tête, et de ses deux grands yeux verts, pleins d’un charme cruel, il magnétisait Pierrot. Mais le chat devint vieux et atrabilaire ; il n’avait plus, dans ses rapports avec les comédiens, cette douceur de manières, cette politesse exquise qu’on dit avoir existé au foyer du Théâtre-Français. Il ne se tint plus avec son calme si précieux dans le pâté, et ce bout de rôle, qu’il avait rendu important à force de sérieux, il le convertit en scène d’épilepsie. Il sauta de son pâté aux jambes de M. Laplace, le roi des Cassandre, grimpa au manteau d’Arlequin, et s’élança dans le paradis, où les voyous le reçurent avec des huées et des cris tels, qu’ils furent entendus au Château-d’Eau.

L’administration se mit à la poursuite du chat. Mais lui, qui jadis arrivait le premier à la répétition, désormais se sauva aussitôt que le son de la cloche lui apprit qu’on n’attendait plus que lui. »

Mon chat, dans sa courte existence, eut autant de finesse sans que son génie le conduisît à des actes aussi répréhensibles.

Champfleury : Souvenirs de funambules. Paris, 1859

3 juin 2009

De l’art de la conversation

Classé dans : Littérature, Philosophie, Religion, Société — Miklos @ 0:52

« Personne n’est obligé de tout apprendre et de tout savoir : la chose serait injuste à exiger et impossible à mettre en exécution. Cependant tous les hommes sont dans quelque obligation de cultiver leur esprit, qui, sans cela, serait semblable à un désert aride, ou à un bois plein de ronces et de mauvais herbes. » — Isaac Watts

Le Pasteur non-conformiste anglais Isaac Watts (1674-1748) était aussi un poète apprécié, mais surtout un pédagogue, qui a produit nombre d’ouvrages sur des sujets aussi variés que la géographie, l’astronomie, la grammaire ou la philosophie (logique et métaphysique). Le passage suivant est tiré de son ouvrage intitulé La Culture de l’esprit, et est consacré à la conversation : il y propose des règles de comportement et de bienséance destinées à permettre que ce commerce avec les autres (dont il exclut les aspects superficiels et bannit les lieux communs) soit utile à ses participants dans la recherche de la vérité et pour se garantir de l’erreur dans « la religion et les affaires de la vie, aussi bien que dans les sciences. » Bien des recommandations qu’on lira ici sont toujours d’actualité et dépassent de loin le cadre de la religion. Ce texte a été traduit en français par Daniel de Superville (1657-1728) : né à Saumur où il étudia la philosophie – d’Aristote, de Descartes – et les belles-lettres, il se consacra à la théologique, qu’il partit approfondir à Genève. De retour en France, il dut la quitter « dans la grande persécution qui chassa de France tous les pasteurs ». C’est ainsi qu’il se retrouva à Rotterdam.

I. Lorsqu’on a dessein de perfectionner son Esprit à l’aide de la Conversation, c’est un grand Bonheur de se trouver en liaison avec des Personnes plus instruites que nous. Il ne faut donc rien négliger pour en voir fréquemment de telles, autant que les Circonstances le pourront souffrir ; & si l’on en trouve, qui soient naturellement réservées, il faut tâcher, par toutes sortes de Manières prévenantes, de les exciter à nous faire part de leurs Lumières.

II. En quelque Compagnie que vous vous rencontriez, ne perdez pas votre temps à des Riens. Passez-vous quelques Heures avec des Enfans ? Parlez-leur selon leur Portée : Observez les Saillies d’une Raison naissante : Tâchez de distinguer ce qui vient de la Partie Animale, & ce qui est la Production de l’Ame ou de l’Esprit. Examinez, par quels degrés ces innocentes Créatures parviennent au libre Usage de leurs Facultés Intellectuelles, & quels Préjugés offusquent déjà, ou menacent d’obscurcir bientôt leur Entendement. Vous apprendrez ainsi comment il faut s’y prendre avec les Enfans pour leur être utile ; & peut-être recueillerez-vous de vos Observations quelques Spéculations Philosophiques, utiles ou agréables pour vous- mêmes.

IV. Ne vous renfermez pas toujours dans une même sorte de Compagnie, & ne voyez pas uniquement des Gens du même Parti & des mêmes Sentimens que vous, soit qu’il s’agisse de Savoir, de Religion, ou des Affaires de la Vie Civile. Si vous aviez eu le malheur de contracter de bonne heure quelque Préjugé, ce seroit le vrai Moyen de Vous y confirmer, que de ne fréquenter que des Personnes qui pensassent précisément comme vous. Une Conversation libre avec des Hommes de Pays différens, & de Partis, de Sentimens, & d’Usages divers, (quand on peut les voir sans danger) est extrêmement utile pour nous détromper de bien de faux Jugemens, que l’on avoit formés, & pour nous donner de plus justes Idées des Choses. (…) Tels sont les Effets naturels d’une grossière Ignorance : Et en mille occasions, la Conversation avec les Etrangers est très-propre à les prévenir.

VI. Que des Sentimens différens du vôtre ne vous causent ni Epouvante ni Colère. Il y a des Personnes qui se tiennent si assurées d’avoir raison, qu’elles ne daignent pas même écouter ce qui s’éloigne de leurs Idées. Elles se cantonnent, pour ainsi dire, dans un petit Coin du Monde intellectuel, où elles s’imaginent que brille la Lumière, pendant qu’à leur avis tout le reste est dans les Ténèbres. Jamais on ne les voit s’embarquer sur le vaste Océan des Connoissances ; ou faire la revue des Richesses, que possèdent d’autres. Esprits, & qui sont souvent aussi solides, aussi utiles, & quelquefois peut-être de meilleur alloi que les leurs propres. Que les Hommes ne s’imaginent point, qu’il n’y a de Vérité certaine que dans les Sciences auxquelles ils s’appliquent, ou que dans le Parti où ils sont nés & élevés.

VII. Comptez, qu’il est très-possible, que vous appreniez quelque chose de ceux qui sont au-dessous de vous à tous égards. Nous sommes tous naturellement bornés ; nos Vuës aussi sont courtes & étroites ; souvent nous n’appercevons qu’une seule face de l’Objet, & nous n’avons pas le Coup d’œil assez étendu pour démêler tout ce qui a rapport aux choses dont nous parlons. Nous ne voyons qu’en partie, & nous ne connaissons qu’en partie. Il n’est donc pas étonnants, que nos Conclusions ne soient pas toujours justes, parce que nous n’avons pu embrasser toute la Matière en question. Le plus grand Admirateur de ses propres Talens trouvera quelquefois, qu’il est utile de consulter d’autres Personnes, fussent-elles d’une Capacité & d’une Pénétration inférieure à la sienne. Le Point de Vuë des Objets varie selon la différente Position des Esprits à leur égard, s’il est permis d’user de cette Comparaison. Un Homme très-borné tombera quelquefois sur des Notions, qui ont échappé à des Gens beaucoup plus habiles que lui, & dont ces habiles Gens pourront faire un très-heureux Usage, s’ils ont l’Humilité & la Sagesse de s’en servir.

XI. Quand un Homme s’exprime avec Facilité & avec Aisance, & qu’il propose ses Sentiment de la manière la plus simple & la plus naturelle, ne Concluez pas d’abord qu’il n’y a point à profiter pour vous dans son Entretien. Il y a des Gens qui, soit en Conversation, soit dans leurs Ouvrages, savent donner à leurs Pensées un tour si aisé, si uni, si familier & si clair, qu’on les comprend & qu’on les approuve, à mesure qu’on les lit, ou qu’on les entend parler. Sur cela certaines Personnes se hâtent de conclure, qu’il n’y a rien que de commun dans de tels Discours ; qu’on savoit tout cela d’avance  ; qu’on en auroit bien dit autant. Fausse Pensée, & Erreur trop commune. Pellucido étoit un grand Génie. Quand il parloit dans le Sénat, il avoit coutume de proposer ses Idées d’une manière si simple & si heureuse, qu’il portoit la Lumière & la Conviction dans l’Ame de chacun de ses Auditeurs, & qu’il maîtrisoit, pour ainsi dire, les suffrages de toute cette illustre Assemblée. L’Evidence de son Discours étoit telle, que l’on étoit prêt à s’étonner, que chaque Opinant n’eût pas pensé & dit les mêmes choses. Cependant Pellucido étoit le seul Homme qui pût parler ainsi, le seul Orateur à qui ce Talent & cette Gloire fussent réservées. Tel est l’Ecrivain dont Horace disoit,

— — Ut sibi quivis
Speret idem, sudet multùm, frustraque laboret,
Ausus idem
.

De Art. Poët.

Chacun croiroit pouvoir faire la même chose ; & s’il osoit l’entreprendre, il sueroit long-temps, & peut-être sans succès.

Trad. de l’Abbé Batteux.

XII. Trouvez-vous quelque chose d’obscur dans ce qu’on dit, & n’avez- vous pas d’Idée nette de ce qu’on vient d’avancer ? Tâchez avec Politesse d’en obtenir l’Eclaircissement. N’accusez pas celui qui parle d’être confus dans ses Notions, ou ténébreux dans ses Discours. Demandez comme une Grace, qu’il supplée à votre Défaut de Pénétration, & que par l’addition de quelques mots il achève de vous mettre en état de bien saisir toute sa Pensée.

Si quelque Difficulté s’élève dans votre Esprit, & vous force à être d’un autre sentiment, représentez qu’il y a des Personnes, qui pourroient faire telle ou telle Objection contre ce qui vient d’être dit, sans donner à entendre, que c’est vous-même qui les formez. Un pareil Détour a quelque chose de plus modeste & de plus obligeant, que s’il paroissoit que c’est nous, qui contredisons en face celui qui vient de parler.

XIV. Comme il est juste, que nous portions par-tout avec nous un sentiment vif & sincère de notre Ignorance ; nous ne devons nous faire ni peine ni honte de l’avouer, mais profiter de toutes les occasions convenables pour chercher ou demander des Eclaircissemens, soit qu’il s’agisse de la signification d’un Mot, ou de la nature de quelque Objet, ou de la preuve de quelque Proposition, ou de quelque Coutumet ou Usage. Ne demeurons jamais dans l’Ignorance, faute d’avoir questionné.

Bien des Gens seroient parvenus à un assez haut degré de Connoissance, si pleins de Présomption, ils ne s’étoient pas imaginés d’en savoir déjà assez ; ou si une fausse Honte ne les avoit pas empêchés de laisser sentir aux autres, qu’ils n’étoient pas encore suffisamment instruits. Dieu & les Hommes se plaisent à éclairer ceux qui dans leur Ignorance sont doux & humbles. Mais quand on se croit déjà au fait, ou qu’on ne veut pas hazarder une Question pour s’y mettre, on ne fera jamais les progrès, assurés à la Diligence & à l’Esprit de Recherche. Un Insensé peut être plus sage à ses propres yeux, que des Personnes capables de donner de bons conseils (Prov. XXVI). Mais un Homme de ce caractère court grand risque de demeurer éternellement ce qu’il est ; & l’Orgueil ou la mauvaise Honte rendent la Folie incurable. C’est ce que dit Horace ;

Stultorum incurata Pudor malus Ulcera celat.

Epist. 16. Lib. I.

Faute d’avoir dit votre mal, vous ne serez point gueri..

Traduct. de Mr. l’Abbé Batteux.

XV. Ne soyez pas trop prompt, surtout dans la Jeunesse, à décider en Compagnie sur les Questions qui se présentent. Ne prenez pas un Air d’Infaillibilité, ni un Ton peremptoire. Un Jeune homme, en présence de ceux qui ont plus d’âge que lui, devroit écouter, peser les Argumens qu’on allègue pour & contre une Proposition douteuse ; Et quand son Tour de parler est venu, ne proposer son Sentiment que par voye de Question. C’est-là le vrai moyen de conserver son Esprit ouvert à la Vérité. On sera bien plus disposé à réformer ou à perfectionner ses Opinions, quand on ne les aura pas proposées trop affirmativement. Au-lieu, que si l’on a pris le ton de Maître, on sentira une Répugnance secrète à se retracter, quand même on seroit intérieurement convaincu que l’on a tort.

XVI. J’avouë, qu’il arrive quelquefois, qu’on se rencontre avec des Esprits sùffisans & dédaigneux, qui, d’un air & d’un ton de Dictateur, avancent & soutiennent des Erreurs dangereuses, ou rejettent & dépriment des Vérités importantes. Si ces sortes de Personnages ont le Talent de la Parole, & qu’aucun de ceux qui sont présens n’ose leur résister ; le reste de la Compagnie se laisse trop aisément entraîner à la hardiesse de leurs Décisions, & au ton d’Oracle dont ils les débitent. On s’imagine, qu’une Proposition, traitée avec tant de mépris, ne peut être vraye ; & qu’une Doctrine, que l’on condamne & rejette avec tant de hauteur, n’est pas susceptible de défense. Des Esprits foibles se persuaderont aisément, qu’un Homme ne parleroit pas avec tant d’assurance, s’il n’avoit la Raison de son côté, & s’il ne se sentait pas en état de bien prouver ce qu’il avance. Par ce moyen, la Vérité même est en danger d’être trahie ou méconnue, si quelqu’un ne s’oppose au hardi Discoureur.

Il est permis, en pareil cas, même à un Homme sage & modeste, de prendre aussi l’Affirmative, & de repousser l’Insolence avec ses propres Armes. Il y a un temps où, selon le précepte de Salomon, le plus sage des Hommes, il convient de répondre au Fou selon sa Folie, de peur qu’il ne soit sage à ses propres yeux (Prov. XXVI. 5.), & que les autres ne soumettent trop aisément leur Foi & leur Raison à ses Décisions impérieuses. Jamais le Courage & l’Air d’Autorité ne sont plus nécessaires qu’en pareille rencontre. Mais il est bon d’y joindre quelque Argument d’une force réelle & convainquante, & de le prononcer d’une manière capable de faire impression.

Quand les Discoureurs, dont je parle, rencontrent une pareille Résistance, on les voit assez souvent se battre en retraite, & cesser des Attaques également foibles & furieuses contre des Vérités, qui trouvent de Défendeurs aussi hardis & aussi résolus qu’eux. j’avouë qu’il est triste,que la Vérité ait besoin d’être ainsi défendue ; mais qui ne sait, que des Airs de Triomphe ont quelquefois donné du crédit aux plus grossieres Erreurs, & subjugué toute une Compagnie, jusqu’à ce que quelqu’Ami du Vrai, avec une égale Assurance, les ait repoussés ? Il est fâcheux sans-doute, que des Points de Doctrine importans soient jamais assez indignement traités, pour avoir besoin d’être vengés de cette manière. Mais quand le cas existe, tournera-t-on lâchement le dos ? Par un indigne silence adjugera-t-on la Victoire à un Ennemi audacieux ? Et laissera-t-on la Vérité triste, confuse, & défaite ? J’avouë pourtant, que je serai charmé de n’avoir jamais l’occasion de m’engager dans un Combat de ce genre, dussé-je réduire au silence mon Adversaire, & remporter sur lui la Victoire la plus complette.

XVII. Ne prenez pas plaisir à soutenir le Pour & le Contre, & n’aimez pas à faire parade de votre Esprit pour défendre ou attaquer tout indifféremment. Une Logique, qui n’enseigneroit que cela, mériteroit peu d’estime. Un pareil Caractère éloigne des Connoissances, au-lieu d’y conduire, & est un Obstacle à la recherche impartiale de la Vérité. Dans la Dispute on fait souvent arme de tout pour soutenir sa Cause ; on se sert des plus foibles Raisons pour donner de la Couleur à ce que l’on a avancé ; souvent on tire gloire de sa fertilité à cet égard. Dans une pareille disposition d’Esprit, on n’est gueres propre à recevoir ni à découvrir la Vérité.

XVIII. N’apportez jamais la Chaleur de l’Esprit de Parti dans une Conversation, qui doit être libre, & destinée à s’aider mutuellement dans la recherche du Vrai. Ne vous permettez pas ces airs d’Assurance, & de Confiance en vos propres Opinions, qui ferment la porte à l’admission de tout Sentiment nouveau. Qu’une vive & constante Persuasion de l’imperfection & de la foiblesse de vos Lumières, tienne toujours votre Ame prête à recevoir les Vérités qu’on pourra lui présenter : Et que vos Amis ayent lieu de se convaincre, qu’il vous en coûte peu de prononcer ces paroles, qui font tant de peine à la plupart des Mortels : Je m’étois trompé.

XIX. Comme il est utile de proposer quelquefois des Questions pour notre propre Instruction, & de tâcher par ce moyen de tirer parti des Lumières, de l’Expérience, ou de l’Esprit de geux qui pourroient être trop réservés ou trop modestes pour parler les premiers sur certains Sujets : il est bon aussi, quand on voit une Personne qui n’est pas au fait de la Matière agitée, de lui faire adroitement quelques Questions à la manière de Socrate pour la conduire peu à peu à une plus claire Connoissance du Sujet. Alors on l’instruit sans lui faire sentir aucune supériorité.

XX. N’affectez jamais de briller par-dessus les autres, & de déployer les richesses de votre Esprit ou de votre Eloquence, comme si vous vouliez captiver l’admiration des Assistans. Rarement goûte-t-on de pareils airs parmi les Personnes qui savent vivre. Et beaucoup moins convient-il d’employer des Tours d’Expression, qui taxent couvertement d’Ignorance, ou de peu d’Ouverture d’Esprit, ceux à qui l’on parle.

XXI. Quoiqu’il ne faille pas faire le Dissertateur, ni affecter les longs Discours en Compagnie ; si quelqu’un pourtant s’en permet de tels, il ne faut pas pour cela l’interrompre brusquement, ni lui faire sentir directement son tort. Mais quand il aura fini, reprenez sa Pensée, & proposez-la en moins de termes ; non comme voulant le corriger, mais comme cherchant à vous assurer, si vous l’avez bien compris. De cette manière, ce qui auroit été comme noyé dans l’abondance, & peut-être dans la confusion des paroles & des idées, pourra se ramener à la Précision. Les Questions se décideront plus facilement, & les Difficultés seront plus aisément écartées.

XXII. Soyez toujours plus prêt à soupçonner de l’Ignorance, du Préjugé, ou de l’Erreur chez vous-mêmes, qu’à en taxer les autres ; Et pour preuve de votre Docilité, apprenez à souffrir patiemment la Contradiction. Qu’il ne vous en coûte pas de voir vos Sentimens fortement combattus, sur-tout quand il s’agit de Sujets douteux, & susceptibles de Dispute entre des Personnes raisonnables & vertueuses. Ecoutez tranquillement toutes les Raisons du Parti contraire ; sans quoi vous donneriez lieu à ceux qui sont présens, de penser, que ce n’est pas l’Evidence de la Vérité, qui vous a fait embrasser votre Opinion ; mais quelque motif de Paresse, quelque Préjugé chéri, ou bien l’attachement aveugle à un Parti, dont vous n’aimeriez pas à abandonner les intérêts. Si vous n’avez donné votre acquiescement qu’à des Raisons solides, pourquoi en craindriez- vous l’examen ?

XXIII. Bannissez entièrement de vos Conversations, & sur-tout de celles qui roulent sur des sujets de Savoir ou de Raisonnement, tout ce qui pourroit exciter les Passions, & mettre les Esprits en mouvement. Que les Traits injurieux, les Exclamations bruyantes, les Ironies amères, les Railleries piquantes, ne soient pas même connues parmi vous. Qu’on n’y tire pas de ces Conséquences fausses, ou odieuses, qu’on impute ensuite à un Adversaire comme son propre Sentiment. Qu’on n’y détourne jamais à dessein la Pensée de celui qui parle,& qu’on ne se hâte pas de se prévaloir d’un Mot qui lui sera échappé. Qu’on n’abuse pas contre lui d’une Méprise innocente. Ne vous permettez jamais des airs d’Insulte contre un Opposant modeste, qui commence à vous céder; & qu’il n’y ait pas de Chants de Triomphe, lors même que la Victoire est évidente & complette. Tout cela détruit l’Amitié, & ruine la liberté de la Conversation. Une Recherche impartiale de la Vérité veut du Calme & de la Sérénité, de la Modération & de la Candeur. Jamais l’Instruction ne sera le fruit des Clameurs,de l’Orgueil, & de la Colère ; à moins de supposer, que dans le plus fort d’une pareille Scène, une Voix plus forte & plus pénétrante encore que celle des Disputans, ne vienne leur faire à tous une salutaire Leçon sur la Folie, & les honteuses Infirmités de la Nature Humaine.

XXIV. Toutes les fois donc, que quelque Terme peu mesuré, qui sera échappé à quelqu’un, pourroit avec raison vous déplaire ; étouffez votre Ressentiment naissant, quelque juste qu’il puisse être ; & imputez-vous à vous-même un Silence rigoureux, de peur de perdre tout le fruit de l’Entretien commencé ; & qu’une Conversation de Gens éclairés ne dégénère en honteuses Invectives, ou en indécentes Railleries. S’il reste quelque Sentiment d’Honneur à celui qui a commencé à troubler la Paix de votre Société, rien ne sera plus propre que cette espèce de Repréhension muëtte, à lui faire honte, & à le convaincre de son tort. Ou si cela ne suffisoit pas, un mot d’Avis gravement prononcé, ou quelque Badinage agréable, pourront arrêter le cours de la Mauvaise Humeur, & peut-être le faire revenir tout-à-fait à lui- même, & l’obliger à vous faire réparation.

XXV. Accoutumez vous à des Manières ouvertes & obligeantes, quelles que soient les Personnes avec qui vous conversez ; & étudiez vous à l’Art de plaire par vos Discours aussi bien lorsque vous instruirez les autres, que lorsqu’il s’agira de profiter de leurs Instructions ; & pour le moins autant, quand vous combattez les Sentimens d’autrui, que quand vous voudrez établir ou défendre les vôtres propres. Ce degré de Politesse ne s’acquerra jamais, si l’on ne donne une grande Attention à des Règles semblables à celles que l’on vient de lire, & si l’on n’est soigneux & diligent à les pratiquer.

XXVI. Que si l’on souhaite de savoir, à quelles Personnes il faut principalement s’attacher pour tirer du fruit de leur Commerce ? La Règle générale est celle-ci. Faites choix de ceux qui par leurs Talens naturels, & leur Application à l’Etude ; ou par le Savoir distingué qu’ils ont acquis ; ou par le Génie particulier, qu’ils font paroître, pour tel Art, telle Science, telle Perfection, paroissent les plus capables de contribuer à vos Progrès. Mais ayez toujours égard en même temps à leur Caractère & à leurs Mœurs, de peur qu’en ne cherchant qu’à perfectionner votre Esprit, votre Cœur ne se corrompe, & vous ne tombiez dans le Vice ou dans l’Irreligion. Il n’est pas d’Homme sage qui hazarde d’entrer dans une Maison infectée de la Peste, quand ce seroit pour voir la plus belle Collection de Raretés, qu’il y ait en Europe.

XXVII. Ce n’est pas même toute Personne règlée de votre Connoissance, ou tout Homme d’Esprit, de Talens, ou de Savoir, avec qui vous pourrez utilement entrer en commerce pour la recherche de la Vérité. Qu’on ait les Qualités les plus brillantes, on sera peu utile aux autres par la Conversation, si l’on est sujet à quelqu’un des Défauts suivans.

I. Si l’on est excessivement reservé, & peu propre au Commerce ; soit faute de Goût & d’Inclination, soit manque de Talent pour s’exprimer, & pour communiquer avec quelque Clarté ses Pensées aux autres.

II. Si l’on est hautain, fier de ses lumières, impérieux dans ses airs, & que l’on veuille toujours donner le Ton & la Loi au reste de la Compagnie.

III. Si l’on est décisif, tranchant, aheurté à ses Idées, opiniâtre dans la Dispute, & prêt à se refuser à la plus claire Evidence, plutôt que de se laisser croire vaincu, ou de céder aux Argumens les plus simples & les plus forts.

IV. Si l’on ne cherche qu’à briller ; & qu’amoureux de son propre Esprit on se plaise à l’étaler par de longs Discours, pour lesquels on exige des autres un silence d’Attention, également complaisant & respectueux.

V. Si l’on est d’un Esprit léger & frivole, qui ne sache pas s’en tenir au Point en question, qui perpétuellement donne ou prenne le Change, & qui ne butte qu’à dire quelque Chose, sans s’embarasser si cela va au fait, ou non.

VI. Si l’on est d’une Humeur Chagrine, bourruë, toujours prêt à prendre feu, ne sachant pas souffrir la Contradiction, ou disposé à prendre les Choses du mauvais Côté : Si l’on est vif à ressentir des Offenses, quelquefois imaginaires ; prompt à se croire offensé, quand on ne l’est pas & prêt alors ou à se livrer à des Eclats, ou à conserver un Chagrin morne & plein d’amertume. :

VII. Si l’on fait l’Agréable à tout propos, & que l’on ne pense qu’à briller par des Traits d’Esprit, des Pointes, des Jeux de Mots, des Plaisanteries, des Reparties vives ou badines. Tout cela fait passer agréablement une Heure de Recréation, mais n’a rien de commun avec la Recherche de la Vérité.

VIII. Si l’on est d’un Esprit naturellement rusé, couvert, plein d’artifice ; & qu’usant de finesse, on jouë le rôle, plutôt d’un Espion que d’un Ami. Défiez-vous de ceux qui sont de ce Caractère. Ils seroient un mauvais Usage de la Liberté, que permet la Conversation,. & ils iroient vous accuser d’Hérésie, dès que vous vous éloigneriez tant soit peu des Sentiers, que l’Autorité ou l’Usage ont établis.

En un mot, pour le Commerce de Lumières dont nous parlons, il faut éviter tout Homme, qui agit d’une manière incompatible avec le Caractère d’un franc & sincère amateur de la Vérité.

On doit bien, je l’avouë, s’acquitter de tous les Devoirs de la Société envers les Personnes, qui ont les malheureuses Dispositions, que je viens de dépeindre. On doit les traiter avec Décence & avec Charité, autant que la Religion ou l’Humanité nous y obligent. Mais gardez-vous d’entrer jamais avec eux, ou en leur présence, dans la libre Discussion du Vrai ou du Faux, principalement par rapport aux Matières de Religion. J’avouë, que si un Homme de ce Caractère a le Talent de juger & de parler bien de ces sortes de sujets, on doit l’écouter avec attention, & tâcher de profiter de ses Discours. Mais si l’on est sage, on ne le choisira jamais pour un des Tenans de ces Conférences libres, où l’on cherche tranquillement & impartialement à s’instruire, & à faire des progrès dans la Connoissance de la Vérité.

XXVIII. Si je vous conseille de vous tenir en garde contre les Personnes de cet ordre, & de ne converser jamais avec elles trop familièrement, il est naturel d’en conclure, que, si vous êtes atteint vous-même de quelqu’un de ces Défauts, vous devez travailler à vous en corriger, & faire, en attendant, tous vos efforts pour les empêcher de paroître. Car tous ceux qui ont des Lumières & des Sentimens, éviteroient votre Commerce, s’il voyoient ce Caractère malheureux & insociable dominer chez vous.

XXIX. Pour finir là-dessus ; quand vous aurez quitté la Compagnie, rentrez tranquillement en vous-même  ; Examinez ce que vous avez appris de propre ou à augmenter vos Connoissances, ou à rectifier vos Inclinations, ou à perfectionner vos Vertus, ou à mieux diriger votre Conduite. Si vous vous êtes trouvé avec quelques Personnes, simples & modestes dans leurs manières ; sages, judicieuses, pénétrantes, religieuses dans leur façon de penser ; d’un tour poli & agréable, aussi-bien que clair & énergique, dans leurs expressions ; en un mot, généralement approuvées & dignes de l’être ; imprimez fortement dans votre Mémoire le souvenir de toutes ces belles Qualités, & proposez-les désormais à votre Imitation.

XXX. Si les Loix de la Raison, de la Décence, de la Politesse, n’ont pas été bien observées par vos Amis, remarquez ces Défauts pour les éviter ; Et en général, de tout ce qui s’offrira à vous dans ce Genre, tâchez d’en recueillir quelques Règles pour rendre vos Conversations plus agréables & plus utiles. Peut-être trouverez-vous, que telle Personne a déplu par un Desir trop grand & trop marqué de plaire ; je veux dire, en donnant dans une basse Flatterie, ou en prodiguant les Louanges a tout propos ; pendant que telle autre n’a pensé qu’à contredire, & à s’opposer indifféremment à tout ce qu’on avançoit. Quelques-uns peut-être ont encouru le juste Blâme d’une Taciturnité chagrine ou affectée ; & d’autres, par la crainte de voir leur silence interprété comme un manque de Sens, se sont avanturés à parler dans le temps qu’ils n’avoient rien de fort important à dire. Tel aura marqué beaucoup d’Esprit, & de facilité d’Expression, qui, à force d’être plein de lui-même, aura choqué toute la Compagnie; & en parlant bien, mais trop, aura privé les autres de la Liberté ou du Loisir d’occuper à leur tour le Bureau. Tel autre n’aura pu attendre, que l’on eût achevé de parler ; II aura interrompu son Ami; Ou la moindre Contradiction aura excité sa Colère. Vous en aurez vu parler au long & avec confiance sur des sujets qu’ils n’entendoient pas ; & d’autres, qui trouvant ennuyeux & insupportable tout ce qui s’écartoit de leur Sphère, auraient voulu renfermer le Discours dans les Bornes étroites de leurs propres Connoissances, ou de leurs propres Etudes. Les Défauts de la Conversation sont presque infinis.

XXXI. En observant ainsi ce qui déplait avec raison dans les autres, on peut apprendre à éviter soi-même tout ce qui pourrait priver nos Conversations de leur fruit, ou les rendre moins agréables & moins utiles. Et par degrés on peut espérer de parvenir à ces Manières aisées & engageantes, qui font desirer & rechercher notre Commerce, & qui tout à la fois nous mettent en état de tirer des Lumières des autres tout le parti possible. Il est vrai que la Conversation des Mortels sera toujours sujette à bien des Imperfections. Mais le Temps approche, où nous sortirons de cet Etat d’Enfance & d’Apprentissage, & où dégagés des Ténèbres & des Ecueils qui nous environnent ici-bas, nous serons admis au Commerce des Anges, & de ces Intelligences éclairées, qui habitent les plus hautes Régions de l’Univers.

Isaac Watts, La Culture de l’Esprit : ou Directions pour faciliter l’Acquisition des Connoissances utiles (extraits du « Chapitre IX. Directions pour profiter de la conversation »). Traduit de l’anglois par Daniel de Superville, Pasteur de l’Eglise Walonne de Rotterdam. Aux Depens de la Compagne, 1762

2 juin 2009

Life in Hell: le massacre des innocents

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Musique, Théâtre — Miklos @ 0:33

Akbar est invité in extremis par Julio à voir la pièce de théâtre L’École des veuves de Jean Cocteau qui se donne présentement à l’Essaïon. Akbar n’en a jamais entendu parler et n’en sait rien d’autre que le titre. Ils sont assis dans la petite salle et attendent. La lumière baisse, une voix demande au public d’éteindre leurs téléphones portables. Sur ces entrefaites, une sonnerie se déclenche. On aperçoit dans la pénombre un spectateur tentant vainement d’éteindre son mobile qui se remet à sonner. Faute d’arriver à ses fins, l’homme décroche et engage une conversation. On entend la voix de son interlocutrice dans les hauts parleurs de la salle. La pièce a donc commencé. Akbar est étonné que Cocteau ait eut vent de ces nouvelles technologies de la communication, mais il n’était pas au bout de ses surprises.

L’homme monte en scène, monologue, interpelle le public, discute avec lui. Il attend un appel de Fanny Ardant qui doit venir jouer dans la pièce qu’il a écrite. Ce n’est pas elle au bout du fil – la célèbre actrice (qui avait quatorze ans lorsque Cocteau est décédé) appellera plus tard mais n’apparaîtra pas (quel dommage ! c’est une bonne actrice, elle) – mais la voisine, une emm… et mauvaise actrice de surcroît qui ne rêve que de décrocher un rôle dans la pièce. Elle ne l’aura pas et, de dépit, lance qu’elle est nulle. Elle ne croit pas si bien dire. Akbar, assourdi par les voix tonitruantes des acteurs, est abasourdi par le modernisme inattendu de la pièce.

Rideau. Enfin, non, il n’y a pas de rideau ; le personnage masculin s’effeuille plus vite qu’une meneuse de revue au Crazy Horse et se retrouve en (légers) habits de centurion (sans la plastique avantageuse à laquelle Spartacus nous avait habitué pour ce type de personnage). Akbar et le public sont ainsi transportés dans le caveau d’un cimetière à Éphèse, quelque deux mille ans plus tôt. Une veuve éplorée (qui tâche de ressembler à Arielle Dombasle mais n’y réussit pas, quel dommage ! c’est une bonne actrice, elle) s’y laisse mourir de chagrin et de faim sur la tombe de son mari. La suivante de la dame (jouée par la voisine emm… qui confirme son manque de talent) la suit de son plein gré dans son triste sort, mais tente de convaincre sa maîtresse d’y renoncer, et de se prendre un autre homme, tiens ! justement, il y a là un centurion qui garde la tombe.

Cela vous rappelle-t-il quelque chose, fidèle lecteur ? L’argument de la pièce est « un conte usé, commun et rebattu », selon les propres termes de La Fontaine, ce qui ne l’a pas empêché de le mettre en vers à sa guise. C’est celui de La Matrone d’Éphèse dont on comptait au moins soixante-seize versions en 1907, de Pétrone (dans le Satyricon) à bien d’autres écrivains connus ou moins connus depuis, à l’instar de Brantôme, John Ogilby, Antoine Houdar de la Motte (1702), John Wolcot (sous le pseudonyme de Peter Pindar), Lessing, Oliver Goldsmith (1762), Eugène Vercousin (1870), Jean Cocteau (avec cette pièce-ci, 1937), Georges Sion (1944) ou Christopher Fry (1946). Les illustrations de la veuve éplorée entourée de sa suivante et du centurion n’ont pas manqué d’inspirer les plus grands, à l’instar de Jean-Baptiste Oudry, de Fragonard ou de Gustave Moreau. Quant à sa mise en musique, on peut trouver The Ephesian Matron, a comic serenata after the manner of the Italian, by Isaac Bickerstaff, esq., the music by Mr. Dibdin, par exemple. Akbar avait récemment entendu une cantate comique composée par Nicolas Racot de Grandval (1676-1753) sur ce thème : fine, joyeuse, enlevée, passant de la tristesse du récent veuvage à l’allégresse du (re)mariage imprévu par un moment de suspense vite résolu.

Ce n’est pas l’impression qu’Akbar a de la pièce qui se joue devant lui : le jeu est maladroit et hystérique, bruyant, lourd et inutilement graveleux, affublé de projections d’extraits du Satyricon de Fellini. Akbar se dit qu’il aurait mieux fait d’aller revoir ce film, un chef-d’œuvre, que cette (mise en) pièce, dont l’interprétation style comédie de boulevard vulgaire ne doit sans doute pas rendre justice aux mânes de son auteur.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

30 mai 2009

Paris by night

Classé dans : Littérature, Photographie — Miklos @ 7:48

« Que de choses à voir, lorsque tous les yeux sont fermés ! » — cité par Restif de La Bretonne

«J’étais fort-curieux de connaître le Personnage assés amoureux, pour courir un si grand danger, ét à-part moi, je disais, —Il faut que ce soit un Oisif ; car les Hommes occupés font un peu plûs de cas de leurs jours utiles : Il marcha ; je le suivis. A l’entrée de la rue Aubri-le-boucher était un cabriolet, gardé par un Jockey ; l’Amoureux y monta, ét partit comme l’éclair, éveillant, dans sa route, par un bruit de tonnerre, tous les pauvres Malades qui commençaient à s’endormir… J’ai toujours été surpris, que la Police moderne donnât si peu d’attention à la tranquilité nocturne des Citadins : Des Gens du peuple crient, chantent impunement ; des Chiens heurlent, aboient ; des Fiacres pesans, des chars rapides ébranlent au milieu de la nuit» les maisons ét les cervaux : Il me semble, que dans un pays bien réglé, le repos des Gens-de-travail devrait être respect ; qu’il devrait être defendu aux Oisifs, aux Libertins, aux Soupeurs-en-ville, ét surtout aux Chiens, de le troubler… Mais nous ne verrons pas cela.

Restif de La Bretonne, Les Nuits de Paris, ou Le Spectateur-Nocturne. À Londres, 1788.

«…la physionomie que prend Paris à l’approche du soir ne laisse aucun doute. Lorsque le travail du jour est achevé et que les liens de cette obligation éternelle sont détachés pour un instant, alors c’est un merveilleux spectacle que de contempler le moment où le captif se sent délivré de son assujétissement. C’est un spectacle merveilleux et pourtant terrible, car il annonce à l’observateur quelle triste et sauvage nature est la nature humaine, et comment, sans lois et sans règles, elle va à tous les vents, produisant des plantes stériles sur le bord des chemins poudreux, ou portant des fleurs empestées au flanc des précipices.

Ici, dans ce Paris, quand le travail cesse sous toutes les formes, — travail du marteau frappant sur l’enclume, travail d’additions et de chiffres, travail de ballots expédiés et de recouvremens de fonds, de plaidoyers et de visites médicales, — alors il s’opère un frémissement de plaisir, il s’élève un hourrah silencieux qui se laisse apercevoir dans toutes les démarches, dans tous les yeux, sur toutes les bouches. Lorsque le soir tombe, un philosophe peut surprendre et saisir à nu tous les secrets de cette nature parisienne. Il y a alors, moralement parlant, des évohé sauvages, des brandissemens de thyrses, des éclats et des élans de satyres, de voluptueux regards. On dirait qu’ici l’âme humaine est joyeuse de voir arriver la nuit et pressée d’entrer dans les ténèbres. Alors les tavernes regorgent d’habitués, les cafés resplendissent, les mauvais lieux s’ouvrent, les théâtres élèvent leurs voix immorales et dépravantes. Il y a alors comme un égorgement moral de tout ce qui est saint et beau. Des quolibets et dés calembours de fumeurs, des verres brisés et vidés, d’étranges plaisirs aux coins des bornes, des scènes mystérieuses, des querelles amères, des insomnies et des souffrances que le travail n’amortit plus, des danses lascives, de bizarres jargons de salon, voilà tout ce qui se laisse apercevoir et entendre.

Nous ne voyons jamais la nuit arriver dans ce Paris sans une secrète terreur; ses astres, son silence, sa beauté, ne peuvent nous en imposer. Nous tournons tristement nos regards vers tous les actes secrets, toutes les défaillances que font éclore ces heures inoccupées. Jadis, pour les hommes des anciens jours, la nuit était mystérieuse, sublime et étincelante de divines clartés ; mais, pour les hommes d’aujourd’hui, il semble qu’elle ne soit plus que la vieille nuit, mère du chaos, épouse du néant. Ils n’en comprennent plus la signification religieuse : ce n’est plus pour eux la cité de Dieu se révélant chaque jour aux hommes ; la nuit leur apparaît comme une caverne qu’il faut éclairer et embellir, et ils y jettent pour la parer pêle-mêle leurs bonnes et leurs mauvaises pensées, leurs désirs, leurs amours, leurs haines et leurs vices. Ils devraient être muets devant elle, et cultiver soigneusement tout ce que le travail du jour a fait éclore de bon et d’utile en eux par le silence, par le recueillement, par la prière ; mais ils abandonnent tout cela, et, sur le sein ténébreux de la nuit, ils vont chercher le bonheur. Les astres ne réveillent en eux que des rêveries oisives et des désirs, le silence ne leur inspire que les pensées d’un solitaire égoïsme.

C’est une chose digne de remarque que cet élan singulier et silencieux qui éclate à l’approche de la nuit. Qu’est-ce que veut dire cela ? Aussitôt que les hommes cessent d’obéir au devoir, ils se mettent à la recherche du bonheur; aussitôt que la lumière s’éteint, ils commencent leurs poursuites ;» aussitôt que la nuit parait, ils rôdent pour le rencontrer, et il y a aussi des temps, hélas ! où, toute lumière étant éteinte dans les âmes, les hommes se mettent, avec leurs flambeaux et leurs torches, à la poursuite de cette chose glissante et vaporeuse, sans l’atteindre jamais.

Émile Montégut, « Journal d’un touriste anglais à Paris », in Revue des deux mondes, 1850.

22 mai 2009

A brief history of the glove

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 23:45


Glove store, Fiumicino airport (Rome)

«The old proverb goes, that for a glove to be well made, three nations must have a hand in it: Spain must dress the leather, France cut the shape, and England sew the seams. At the present time, France has the monopoly, at least in reputation; for not even the best Spanish kid would be preferred to the rat-skins of Paris, nor can the stoutest English sewing compete for favour—we will not speak of excellence— with those slender, easily loosened stitches of French needles, so sure to give way at the ball of the thumb, and in the three-cornered joinings of the fingers. Though, indeed, the French glove sewers use a machine invented by an Englishman, which should secure the wearer against all such mishaps as flying ends and ripped seams; only it does not. But for all their shortcomings, French gloves are unapproachable, even in these days of general commerce and awakened wits, when everybody imitates everybody, and there is no special art left to any one; and neither Cordova nor Dent can give us such well-cut, well-fitting, well-looking, and desirable “hand shoes,” as those delicately tinted marvels to be found on the Boulevards of the Circe of modern cities. . . .

Gloves are very different now to what they used to be, say in Queen Elizabeth’s time, when they were perfumed—then called Frangipanni gloves, from the Italian marquis of the same name, who first invented that delicate art, as well as the special perfume employed; but later the scent was called here the Earl of Oxford’s perfume, from its English chaperon and introducer. . . .

Those  » sweete gloves » were dangerous sometimes. At a time when poisons were so subtle that they could be conveyed in any medium whatsoever—food or clothing indiscriminately— and when gifts of gloves, perfumed delicately, were common among friends—and enemies— sweet-scented hand shoes were as fit instruments of death as anything else; and, unless history belies her, Catherine de Mediéis knew the value of them on more than one occasion. . . .

Gloves were greatly favoured as special presents on New Year’s-day and other solemn occasions of gift-making. By degrees the fashion died out, having first passed through the phases of a glove full of money; then of “glove money” without the glove; until glove- money was a tax long after the meaning of the name had died out, and people had forgotten why it was given or expected. It. was not thought indecorous to present New Year’s-day gloves even to judges, though they might not be worn; at least not in court, where it was de rigueur that a judge appeared bare handed. Was there suspicion of the itching palm beneath salved over with a silver plaister? . . .

Long before our time gloves were worn, and held to be symbolic too. Xenophon speaks of the Persians as effeminate for clothing their head, their feet, and their hands with thick gloves against the cold. Homer speaks of Laertes in his garden, with gardener’s gloves to keep him from the thorns; and another poet, Varro the Roman, says that olives gathered by the naked hand are better than those plucked with gloves. The Chinese think differently about their tea. Athenseus, in his Deipnosophists, sneaks of a glutton who went to table with his gloves on, that he might eat his meat hotter than the rest, and so get a greater share; and Musonius, a philosopher, who lived at the close of the first Christian century, among other invectives against the corruption of the age—that poor age which is always so much more corrupt than its predecessors!—says: “It is shameful that persons in perfect health should clothe their hands and feet with soft hairy coverings.” All of which collection of erudite lore may be found iu Disraeli’s Curiosities of Literature—itself the greatest curiosity. . . .

The Jews knew the value of these hand coverings. That expression in the Psalms, “Over Edom will I cast out my shoe,” is said, in the version known to scholars as the Chaldee Paraphrase, to mean: “Over Edom will I cast out my glove”—I will take possession, I will assert my right, and challenge its denial: throwing the glove being an Eastern manner of taking possession. Also in Ruth, when it says, “Now this was the manner in former time in Israel concerning redeeming and concerning changing, for to confirm in all things; a man plucked off his shoe, and gave it to his neighbour: and this was a testimony in Israel”—it was his glove that he plucked off: his glove which Boaz withdrew when he bought the land of Naomi’s kinsman, and which he gave up as the symbol of taking possession. So, Saul, after his victory over the Amalekites, set up a hand as the token of his victory; and many Phœnician monuments have an arm and a hand held up as a sign of supremacy and power. The custom of blessing gloves at the coronation of the kings of France is a remnant of this old Eastern habit — a glove, indeed, meaning to them investiture. . . .

But gloves are also used as symbols of quarrel as well as of possession, and to throw down the gauntlet has always meant to challenge, to assume the right to defend, both in chivalrous times, and before and after. . . .

The perfection of a modern glove is its smoothness and elasticity, its unexceptionable fit, the delicacy and uniformity of its lint, and a sewing that shall be at once fine and strong: while anything like embroidery or adventitious ornament, or mixture of colours, or incongruous materials, does not count as the best taste in these modern days of luxury and utility combined. But in olden times gloves were often exceedingly costly. That story of Cœur de Lion being discovered on his fateful journey by the jewelled gloves which hung at his page’s girdle, shows how magnificently they were sometimes adorned; while even Holy Mother Church did not disdain the use of these mundane vanities for her reverend hands, the gloves of all the prelates of England being bedecked with precious stones as parts of ordinary prelatical pomp and useful glory. . . .

But the history of gloves and glove-making,» is, like all things whatever in human life and society— a very interesting matter when looked into and thoroughly traced from source to outfall; a thoroughness to which this mere surface sketch has no pretension.

“Gloves”, in All the year round, A Weekly Journal conducted by Charles Dickens, n° 218 (Saturday, June 27, 1863). London.

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