Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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25 janvier 2009

Le moine

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 1:56

« « Lui mettant un capuchon,
Ils en firent un moine. »

— Chanson populaire.

Dans un cabaret, sur les bords de la Loire, à peu de distance d’Orléans, en descendant vers Beaugency, un jeune moine en robe brune garnie d’un grand capuchon qu’il tenait à demi baissé était assis devant une table, les yeux attachés sur son bréviaire avec une attention tout à fait édifiante, bien qu’il eût choisi un coin un peu sombre pour lire. Il avait à sa ceinture un chapelet dont les grains étaient plus gros que des œufs de pigeon, et une ample provision de médailles de saints suspendues au même cordon résonnaient à chaque mouvement qu’il faisait. Quand il levait la tête pour regarder du côté de la porte, on remarquait une bouche bien faite, ornée d’une moustache retroussée en forme d’arc turquois, et si galante, qu’elle aurait fait honneur à un capitaine de gendarmes. Ses mains étaient fort blanches, ses ongles longs et taillés avec soin ;» et rien n’annonçait que le jeune frère, suivant la coutume de son ordre, eût jamais manié la bêche ou le rateau.

Prosper Mérimée, « Les deux moines », Chronique du règne de Charles IX. Paris, 1860.

«Pendant ces dires, Anselme rabattait le capuchon de son froc sur sa tête et gardait le silence. Mais ce regard doux et fort, qui avait vaincu et converti le duc de Bourgogne, » trahissait aux étrangers l’homme de vie, et, dans les auberges italiennes, les gens du pays et leurs femmes, après avoir examiné ce moine, voyageur inconnu, se mettaient à genoux devant lui et lui demandaient sa bénédiction.

L’Abbé Migne, « Saint Anselme », Encyclopédie théologique ». Paris, 1854.

«Le sacristain d’une abbaye, habile sculpteur, avoit représenté le diable sous des traits si hideux que Satan lui-même en fut révolté, et lui proposa de les adoucir. Pour se venger du refus du moine, il lui inspira une passion effrénée pour une jeune veuve du voisinage, et rendit celle-ci sensible à l’amour du sacristain qui, pour fuir avec elle, dérobe les plus précieux des effets confiés à sa garde. Chargés de leur larcin, les deux amants s’échappent, mais sont bientôt rattrapés par les soins mêmes de l’ennemi des hommes. Le malheureux sculpteur est renfermé dans un cachot, d’où il ne sortira le lendemain que pour entendre la sentence prononcée contre lui : Satan, pendant la nuit, vient le trouver et lui propose de le tirer d’affaire, s’il consent à diminuer la laideur du portrait qu’il a fait. Le moine accepte son offre, lui promet d’embellir sa figure ; le malin esprit le met en liberté et reste à sa place en se revêtant de sa figure et de son habit : c’étoit bien le cas de répéter : l’habit ne fait pas le moine. Les religieux, persuadés de l’innocence du sacristain, vont conjurer l’ange infernal qui, cédant à la force des exorcismes, s’élève dans les airs, en emportant le plus lourd des moines qu’il a saisi par ses braies : le vêtement est déchiré, et la malheureuse victime de la malice de Satan retombe sur ses confrères, non sans les avoir arrosés» d’un liquide dont on ne dit pas précisément la nature.

Si que sor ses frères versa
Que ne sai quant en enversa.

Fable de Gauthier de Coinsi (xiiie s.), relatée par A.C.M. Robert, in Fables inédites. Paris, 1825.

La princesse et le chasseur

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie — Miklos @ 1:04


Défilé de l’Épiphanie, Rome

«Cependant, lorsque la princesse fut arrivé au haut de la montagne, elle trouva non pas le dragon, mais le jeune chasseur qui lui adressa des paroles de consolation, lui promit de la sauver, et la conduisit dans l’église où il l’enferma. À peine cela était-il fait que le dragon aux sept têtes arriva en poussant d’affreux hurlements. Lorsqu’il aperçut le chasseur, il parut étonné et dit :

— Que viens-tu faire sur cette montagne ? Le chasseur répondit :

— Je viens combattre contre toi.

Le dragon répondit :

— De même que maint chevalier a déjà perdu la vie en ces lieux, ainsi serai-je bientôt débarrassé de toi.

Et en disant ces mots, ses sept gueules lancèrent des flammes. Ces flammes devaient allumer l’herbe sèche et le chasseur aurait été suffoqué par le feu et la fumée, mais ses animaux accoururent et éteignirent le feu sous leurs pattes. Alors le dragon s’élança contre le chasseur, qui brandissant son épée, fit siffler l’air et abattit trois têtes du monstre. Cette blessure rendit le dragon furieux il se dressa de toute sa hauteur, vomit des flots de flammes contre le chasseur et voulut se précipiter sur lui mais celui-ci fit de nouveau jouer son épée et lui coupa encore trois têtes. Le monstre était à bout de ses forces ; il tomba en faisant mine encore de vouloir s’élancer sur le chasseur mais le jeune homme, concentrant tout ce qui lui restait de force dans un dernier coup, lui coupa la queue, et comme il était désormais trop fatigué pour continuer le combat, il appela à lui ses bêtes, qui achevèrent de mettre le dragon en pièces.

La lutte terminée, le chasseur ouvrit la porte de l’église, et il trouva la princesse étendue par terre, car elle s’était évanouie d’inquiétude et d’effroi pendant le combat. Le jeune homme la porta au grand air, et quand elle eut repris ses esprits et rouvert les yeux, il lui montra le dragon en lambeaux, il lui annonça que désormais elle était libre ; elle s’abandonna à sa joie et lui dit :

— Maintenant, tu vas devenir mon époux, car mon père m’a promise à celui qui tuerait le dragon.

Cela dit, elle détacha de son cou son collier de corail et le partagea entre les animaux, et le lion reçut pour sa part le fermoir d’or. Quant à son mouchoir, où son nom était brodé, elle en fit cadeau au chasseur, qui s’éloigna un moment, coupa les langues des sept têtes du dragon, les roula dans le mouchoir et les mit soigneusement dans sa poche.

Cela fait, comme les flammes et le combat l’avaient excessivement fatigué, » il dit à la jeune fille :

— Nous sommes tous deux si las que nous ferons bien de prendre un peu de repos.

La princesse y consentit.

Frères Grimm, Les Deux frères.

La décence nous commande de tirer un voile pudique sur la suite des événements. Dont acte.

20 janvier 2009

Ils sont partout

Classé dans : Littérature, Médias — Miklos @ 23:12

La dernière page de Libé propose chaque jour un portrait bref, souvent amusant ou percutant, décalé ou iconoclaste, d’une personnalité. Le mariage parfois très réussi entre le texte et la photo choisie pour l’illustrer est un plaisir qu’on ne peut savourer que dans la version papier (bonne raison de l’acheter ; en plus, les mots croisés sont un défi stimulant).

Cette rubrique était consacrée hier à Hervé Claude. Il faisait partie de ces présentateurs de France 2 (et autrefois Antenne 2) intelligents, fins, cultivés et pince-sans-rire, pour certains plus british que british, dont l’incarnation absolue aura été sans nul doute le regretté Bernard Rapp. Mais on se souvient aussi avec plaisir de l’élégant Claude Sérillon, du séduisant Philippe Lefait ou du pétillant Bruno Masure.

Pour les besoins de l’article, Hervé Claude a été photographié en peignoir (la version en ligne de l’article est illustrée bien plus sagement ; raison de plus d’acheter le journal). La journaliste laisse entendre que c’était une suggestion du photographe, tout en précisant que « le nudisme a les faveurs » de l’interviewé (on suppose donc que le photographe était déjà au courant).

Hervé Claude a quitté l’antenne en 19941, même s’il en a disparu en 1990, et est devenu écrivain, ce que nous ne savions pas. « Agréables polars », dit l’article… Formulation plus retenue que « se laissent lire » ? Il aurait fallu, pour s’en assurer, pouvoir voir l’œil de la journaliste au moment où elle écrivait ces mots, et en comparer le pétillement à ceux d’un Bruno Masure parlant au second degré. En tout cas, l’article ne s’étend pas sur sa production littéraire ; curieux, on a posé le journal et consulté l’internet. Oh surprise, on est tombé sur deux versions d’un de ses ouvrages, dont la seconde ne manque pas de nous intriguer :

Nous avons cherché une explication à ce titre plus mystérieux (et british) que le premier, et c’est dans le Musée des familles. Lectures du soir de 1858-1859 qu’on l’a trouvée :

— Il faut, dit-elle tout à coup en hochant la tête, que Gaspard ait une raison pour refuser si beau parti !

— Certainement, murmura Roquebrune, mais laquelle ?…

— Celle qui prévaut à son âge… Il a d’autres visées !…

— Nous y voilà ! s’écria le syndic, et je sais maintenant pourquoi il passe toutes ses soirées rue du Loup…

— Qui vous a dit qu’il s’y rendait ? demanda Roquebrune.

— Le fifre Mathelin, qui l’y a suivi par mes ordres.

— Ah ! et où va-t-il, le bandit ? dans quelque tripot, je m’assure !…

— Point ! Il va dans une maison qui appartient au juif, l’inondé de Tounis.

— Eh quoi ! le misérable ose entrer dans cette maison ?

— Et il paraît s’y plaire, car il n’en sort souvent qu’après minuit sonné.

— Je suis sûr qu’il se passe là des mystères diaboliques!

— Et moi, je croirais plutôt que la principale diablerie gît dans les yeux de la fille du juif, qu’on dit d’une beauté rare…

Mary-Lafon, « Le Capitoul de Toulouse »

Espionnage, orientalisme, amour… ça promet !


1 La Wikipedia française est très floue sur les dates de la carrière d’Hervé Claude au journal de France 2 (et Antenne 2 auparavant) : dans le corps de sa biographie, elle affirme : « Il a présenté le journal d’Antenne 2, puis France 2, de 1975 à 1994 ». Au bas de ce même texte, elle indique qu’il a présenté le journal de 20h de 1983 à 1994, tandis que dans la page consacrée à la liste des présentateurs de ce créneau à France 2, il y est mentionné « 1990-1994 » (une différence non négligeable de sept ans, tout de même). Quant au journal de 13h, il y serait resté de « mars 1985 à septembre 1986 », puis de « septembre 1990 à 1992 », selon la page consacrée à ce créneau-là. On est curieux de savoir quels autres créneaux il a pu occuper à cette antenne de 1975 à 1983 (ou 1990).

18 janvier 2009

Faute d’un gant, le parti fut perdu

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Politique — Miklos @ 22:00


Vitrine à l’aéroport de Fiumicino

« Faute d’un clou le fer fut perdu,
Faute d’un fer le cheval fut perdu,
Faute d’un cheval le cavalier fut perdu,
Faute d’un cavalier la bataille fut perdue,
Faute d’une bataille le royaume fut perdu.
Et tout cela faute d’un clou de fer à cheval. »

— Benjamin Franklin, Almanach du pauvre Richard, 1758.

«La Duchesse de Marlborough exerçoit la charge de grand’Maîtresse de la Reine Anne à Londres, tandis que son époux faisoit dans les campagnes de Brabant une double moisson de lauriers & de richesses. Cette Duchesse soutenoit par sa faveur le parti du héros, & le héros soutenoit le crédit de son épouse par ses victoires. Le parti des Toris, qui leur étoit opposé, & qui souhaitoit la paix, ne pouvait rien, tandis que cette Duchesse étoit toute puissante auprès de la Reine. Elle perdit cette faveur par une cause assez légère : la Reine avoit commandé des gants, & la Duchesse en avoit commandé en même temps ; l’impatience de les avoir lui fit presser la gantière de la servir avant la Reine. Cependant Anne voulut avoir ses gants : une dame *) qui étoit ennemie de Miladi Marlborough, informa la Reine de tout ce qui s’étoit passé, & s’en prévalut avec tant de malignité, que la Reine dès ce moment regarda la Duchesse comme une favorite dont elle ne pouvoit plus supporter l’insolence. La gantière acheva d’aigrir cette princesse par l’histoire des gants, qu’elle lui conta avec toute la noirceur possible. Ce levain, quoique léger, fut suffisant pour mettre toutes les humeurs en fermentation, & pour assaisonner tout ce qui doit accompagner une disgrace. Les Toris, & le Maréchal de Tallart à leur tête, se prévalurent de cette affaire, qui devint un coup de partie pour eux.

La Duchesse de Marlborough fut disgraciée peu de temps après, & avec elle tomba le parti des Wighs & celui des alliés de l’Empereur.» Tel est le jeu des choses les plus graves du monde ; la providence se rit de la sagesse & des grandeurs humaines : des causes frivoles & quelquefois ridicules changent souvent la fortune des États & des monarchies entières.

Frédéric II : « Anti-Machiavel, ou Examen du Prince de Machiavel », in Œuvres de Frédéric II roi de Prusse, publiées du vivant de l’Auteur. À Berlin, chez Voss & et Fils, 1789.

*) Madame Masham.

16 janvier 2009

Dialogues

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 22:32

« Le dialogue paraît en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité. » — Jacques Lacan

« Conversation. Foire où chacun propose ses petits articles mentaux, chaque exposant étant trop préoccupé par l’arrangement de ses propres marchandises pour s’intéresser à celles de ses voisins. » — Ambrose Bierce

«Bonjour, messieurs ; bonjour, mesdemoiselles. Vous ne répondez pas ? On ne répond pas. Pourquoi ne répondez-vous pas ? Répondez donc.» Oh, il est trop tôt, les élèves ne sont pas encore là. Tiens, j’entends leurs pas dans le couloir. Ils arrivent. Ils sont là. Ouvrez la porte. Entrez. Fermez la porte. Avancez. Asseyez-vous. Silence.

Eugène Ionesco, Exercices de conversation et de diction françaises pour étudiants américains, 1974.

«D’où venez vous ? Où allez-vous ? Je viens… je vais… Montez ! Descendez ! Entrez ! Sortez ! Avancez. Ne bougez pas de là. Approchez-vous de moi. Retirez-vous. Allez-vous-en. Reculez-vous un peu. Venez ici. Attendez un peu. Attendez-moi. N’allez pas si vite. Vous allez trop vite. Otez-vous devant moi. Ne me touchez pas. Laissez cela. Pourquoi ?» Parce que. Je suis bien ici. La porte est fermée. La porte est ouverte. Ouvrez la porte. Fermez la porte. Ouvrez la fenêtre. Fermez la fenêtre. Venez par ici. Allez par là. Passez par ici. Passez par là. Que cherchez-vous ? Qu’avez-vous perdu ?

Alexandre de Rogissard, Nouvelle méthode pour aprendre facilement les langues françoise et angloise, Amsterdam, 1724.

«Ne vous asseyez pas. Ne lisez pas si haut. N’entrez pas ici. Ne sortez pas si tard. Ne les suivez pas. Ne remuez pas de là. Ne dites mot. Ne fermez pas, n’ouvrez раs. Ne restez pas longtemps. Ne l’écoutez pas.» Ne les regardez pas. Ne le cherchez pas. Ne lui parlez pas davantage. Ne lui parlez jamais. Ne faites pas cela. Ne recommencez pas. Ne mangez pas si avidement. Ne buvez pas si souvent.

G. W. Greene, Ollendorf’s New Method of Learning to Read, Write and Speak the French Language, New York, 1866.

«Venez-ici. Approchez. Asseyez-vous auprès de moi. Dépêchez-vous. Entrez dans la maison. Sortez de la maison. Allons-nous promener. Promenez-vous dans le jardin. Suivez-moi de tout près.» Suivez-le de loin. Dites-lui de venir. Ouvrez la porte. Fermez la fenêtre. Attendez ici un moment. Rangez. Buvez. Ecoutez-moi. Regardez-le. Mettez-le dans votre poche. Posez le livre que vous tenez sur la table. Finissons-en.

Manuel de conversation pour le voyageur, en quatre langues. Karl Bædeker, éditeur. Coblenz, 1866.

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