Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 mars 2008

Les faits et les méfaits du mail

Classé dans : Histoire, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 16:31

« Courrier Le courrier désigne la cor­res­pon­dance écrite entre personnes, gé­né­ra­le­ment deux : un ex­pé­di­teur qui l’envoie et un des­ti­na­taire qui le reçoit. Ce sont des lettres ma­nus­crites mais aussi des cartes postales. On les envoie dans une en­ve­loppe, ou tel quel quand c’est une carte postale. » (Wikipedia)

La définition que donne la WP du mot « courrier » s’en tient à son accep­tion originale qui date du xive et qui est loin de refléter son sens actuel : « Ensemble des lettres, imprimés, paquets qui sont acheminés et distribués par les services de la poste » (TLF) ou par des services privés.

Elle ignore aussi les autres significations du terme : messager ou émissaire (et sa variante avant-courrier), rubrique d’un journal regroupant des communications (« courrier des lecteurs »), et par extension appellation de périodiques (Le Courrier picard, Le Courrier de l’Ouest, Le Courrier international…), etc. Ce dernier usage s’apparente à celui du mot « lettre » dans l’expression générique « lettre d’information » ou dans des titres de publications papier ou en ligne dont la diffusion est loin d’être limitée à une personne, telles que Les Lettres nouvelles de Maurice Nadeau, qui y aura publié pendant 25 ans des textes d’Antonin Artaud, Henri Michaux, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Brassaï, Roland Barthes, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Kateb Yacine, Arrabal, Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Michel Leiris, Boris Pasternak, Evtouchenko, Soljenitsine, Le Clézio, Alberto Moravia, John Cage ou Samuel Beckett (source : Le Magazine littéraire) – et pourtant, la WP française n’y consacre qu’une phrase.

La WP française n’établit pas non plus de lien entre la courte page qu’elle consacre à « Courrier » et ses contreparties en anglais ; le choix existe pourtant entre « Mail », qui désigne le transport d’objets de tous ordres, et « Courier » (un seul r) qui désigne la personne ou l’organisme chargé d’effectuer ce transport.

Signe des temps, l’entrée consacrée au courrier électronique est bien plus prolixe. Elle omet toutefois de mentionner le projet Uucp, développé au début des années 1980 dans le but de faciliter l’échange de courrier électroniques entre ordinateurs utilisant le système d’exploitation Unix et ce protocole de transport. C’est ainsi que nombre d’organismes français ont pu échanger des messages entre eux et à l’international avant l’arrivée de l’internet en France. Dans cet environnement, l’arobase n’était pas utilisée dans l’adresse ; Uucp utilisait le point d’exclamation (exemple : seismo!okstate!uokmax!uokucs!rcl – où « rcl » est l’identifiant du des­ti­na­taire, précédé de la liste des relais nécessaires pour le joindre à partir de l’ordi­nateur de l’expéditeur). Cette page ne rappelle pas non plus l’existence du réseau Bitnet (né aussi à la même période, mais pour des ordinateurs IBM, et plus tard pour d’autres environnements) qui permettait non seulement l’échange de courriers électroniques et la gestion de listes de diffusion (« Listserv »), mais aussi ce qui fut les premiers échanges directs en ligne (connus aujourd’hui sous le nom anglais de chat) et les tous premiers jeux de rôle (précurseurs des mondes virtuels apparus il y a quelque dix ans avec Active Worlds, donc bien avant Second Life) et notamment des Mud (« multi-user dungeon »), inventés en 1984 par deux étudiants de l’École des Mines de Paris, Bruno Chabrier et Vincent Lextrait.

Enfin, autre signe des temps, la WP française redirige « mail » vers « courrier électronique », ignorant tout de ses significations alternatives (et bien françaises, celles-là) de gros marteau en fer ou de maillet en bois et du jeu éponyme, ancêtre du croquet et du golf dont il possédait toutes les vertus qu’on attribue à son descendant british :

« Mais le jeu de lancer favori des élites dans la seconde modernité est sans nulle doute le pallemail ou mail, mêlant exercice et adresse, qui poursuit la carrière entamée au xvie siècle. Le jeu a envahi tout le royaume au milieu du xviie siècle, qui voit la création d’un corps de « palemardiers » ou maîtres de mail en 1668 à Montpellier. Les villes se dotent en périphérie de longues allées sablées, bordées de rangées d’arbres, dont l’appellation survit dans la toponymie contemporaine. On y emploie des boules de buis ou de néflier de cinq à six onces de diamètre et des mails de chêne vert – les plus réputés viennent d’Avignon –, dont le manche, proportionné à la taille du joueur, doit aller des pieds jusqu’à la ceinture. Le mail exige un parfait contrôle de l’attitude corporelle ; il faut jouer des reins, dit L’Encyclopédie, et pas seulement des bras, se mettre aisément sur la boule ni trop près ni trop loin, ne pas avancer un pied plus que l’autre, les genoux souples, les brase de même, “afin que le coup soit libre et aisé”. On joue au rouet – chacun pour soi –, ou en partie, c’est-à-dire par équipe. On peut aussi y jouer à la chicane, en pleine campagne, par les chemins. (…) Mais la version la mieux aimée aux xviie et xviiie siècles consiste à parcourir les allées uniformes des parcs aristocratiques, car “on peut en même temps jouer, causer et se promener en bonne compagnie”. Louis XIV s’y adonne depuis son enfance (…). Et la maison du roi compte parmi ses officiers plusieurs “porte-mail et billiard”, jusque sous le règne de Louis XV. C’est le meilleur des jeux pour la santé, affirme L’Encyclopédie (…), “il est propre à tous les âges, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse”. Il est également accessible aux femmes, ce qui contribue à son succès. » — Élisabeth Belmas : Jouer autrefois. Esssai sur le jeu dans la France moderne (xvie-xviiie siècle). Éd. Champ Vallon, 2006.

De là à ce que les nouvelles générations supposent que la rue du Mail à Paris, à Angers, à Nîmes, en Avignon et ailleurs doit son nom à quelque cybercafé plutôt qu’à un lieu où se réunissait les joueurs de mail, il n’y a plus qu’un pas à faire. Voici ce que dit Albin Michel de l’origine du nom de cette voie dans son Nîmes et ses rues en 1876 :

Le jeu de mail ou de pallemalhe était autrefois en grande faveur à Nimes, et l’on avait pris l’habitude d’y jouer sur tous les chemins qui aboutissaient à la ville, ce qui occasionnait souvent des accidents et des plaintes des propriétaires dont on détruisait les clôtures et dont on violait les propriétés, pour aller chercher les boules égarées. Aussi, en 1636, le sieur Jean Guirauden, lieutenant du prévôt des maréchaux au diocèse de Nimes, adressa-t-il aux consuls et au gouverneur de la ville une pétition pour être autorisé à établir un jeu de mail sur une terre par lui acquise du sieur Escudier, au quartier appelé Saint-Vincens. »

Le terme alternatif employé dans la pétition a donné en anglais « Pall Mall », qui, à l’instar du terme en français, a donné son nom à diverses rues et à une célèbre artère londonienne et pour des raisons similaires. Dans l’extrait de la pétition dont parle Albin Michel, on peut lire ce savoureux passage :

…en considération de ce que l’exercisse est honneste et permis, néansmoyns en la présente ville de Nismes (…) il n’y a aulcung lieu destiné pour led. exercisse, en telle sorte, que les plus grans et fréquans chemins abordans lad.ville comme celluy d’Abvignon, de Montpellier, Beaucaire, Arles et autres infinis chemins sont occupés par lesd. Joueurs aud. Pallemalhe ou pour mieux dire à la chicquane, dont le public et particuliers reçoivent une notable injeure et prejudice ; car, en premier lieu, pandan qu’on s’exerce en ses grands chemins, les passans, qu’elle hoste et affaires importans qu’ils aient, sont contrainctz s’arrester, voire mesme, qui pui est, s’ils s’opiniatrent à continuer leur chemin, courent fourtune d’estre offancés, ce quy es. Grandement préjudiciable au négosse et commerce de la dite ville ; d’alheurs ont fait pleuzieurs desgats et dommages aux maisons, bleds, vignes et jardins qui confrontent et abottissent lesd. Chemins, dont ordinairement les particuliers en font plaintes, pour les quelles faire cesser et autre incommoditez quy en arrivent et malheurs qui peuvent ensuivre, vouldrait ledit suppliant qu’il feust votre bon plaizir lui permettre faire faire ung jeu de pallemalhe en une etter qu’il a acquise jougnant les vieilles mazures de l’ancienne muralhe, cartier appelé Saint-Vincens, et icelluy approuver, sous les modifications, pactes et conditions cy apprès escriptes et les ordonnances et les réglemans au folhet cy attaché, et moyennant ce led. suppliant priera Dieu pour vos santés et prospérités.

À ces méfaits du mail d’alors, qui empêchaient les braves citoyens de vaquer à leurs occupations, succèdent ceux du mail d’aujourd’hui, où la vague croissante des spams (pourriels), des hoax (canulars) et des tentatives de phishing (hameçonnages frauduleux), qui atteint quelque 98% de tous les échanges électroniques, menacent de noyer les braves cybercitoyens qui prieraient bien quelque dieu pour qu’on les en débarrasse d’une façon ou d’une autre. À ceux qui se trouveraient du temps libre du fait d’avoir renoncé à utiliser le courrier électronique et qui souhaiteraient se perfectionner à ce jeu (ce qui ne manquera pas de calmer leur ire, aussi justifiée soit-elle), on ne saurait trop conseiller la lecture préliminaire de l’Académie Universelle des Jeux, Contenant les Règles des Jeux de Cartes permis ; celle du Billard, du Mail, du Trictrac, du Revertier, etc. etc. Avec des Instructions faciles pour apprendre à les bien jouer dans sa nouvelle édition de 1806, Augmentée du Jeu des Echecs, par Philidor ; du Jeu de Whist, par Edmond Hoyle, traduit de l’Anglais ; du Jeu de Tre-sette, du Jeu de Domino, de l’Homme de Brou, etc. etc.. Les règles concernant le jeu du mail se trouvent dans le second des trois tomes, p. 254-284 (cf. ci-contre). Son style ne manque pas de saveur pour le lecteur contemporain, jugez-en : « Il ne sera pas inutile de remarquer combien il est avantageux à ce jeu d’avoir de bonnes boules ; c’est le pur hasard de la nature qui les forme, et, s’il faut ainsi dire, qui les pétrit ; mais c’est l’adresse du Joueur habile, qui achève de les faire en les bien jouant, de les connaître pour s’en servir à propos. » L’ouvrage était disponible chez Amable Costes à Paris et Amable Leroy à Lyon, et dorénavant chez Gallica (quand ça marche et ne répond pas, poliment bien qu’en anglais, « Server temporary unavailable. The server is temporarily unable to service your request due to maintenance downtime or capacity problems. Please try again later. »).

Encycl. Antiq. On appelait un courrier public ou privé, chez les Romains, angarius ou angarus. Ce nom leur venait des Grecs, mais il était d’origine barbare. Bochart le dit arabe ; d’autres le croient persan. Les relations qui s’établirent par la guerre et le commerce entre les Grecs et les Perses firent adopter aux premiers les meilleurs usages des seconds, entre autres ce que nous appelons la poste. Les Grecs, en instituant des courriers publics à l’imitation des Perses, transportèrent dans leur langue un terme dont ils avaient besoin et reçurent ainsi de la Perse le nom et la chose. Ce fut de la Grèce que ce nom passa aux Latins, quand ils adoptèrent l’usage des courriers à l’imitation des Grecs. La politique des rois de Perse leur avait fait imaginer ces sortes d’officiers à cheval, messagers de leurs ordres, par lesquels ils étaient promptement informés de ce qui se passait dans les provinces les plus éloignées de leur vaste empire. Le besoin de communiquer entre eux a naturellement suggéré aux hommes des moyens de transmission très-divers. Cyrus, ou Xerxès, selon Hérodote, établit des courriers et des chevaux de distance en distance, et fut le premier instituteur de ce mode de communication. Ce serait donc au plus tôt vers l’an 536, et au plus tard vers l’an 485 avant notre ère, qu’on aurait commencé à avoir des courriers régulièrement établis, seulement toutefois pour le service particulier des rois. L’usage était de faire courir ces messagers à cheval durant toute une journée ; le premier courrier remettait ses dépêches à un autre, qui courait le jour suivant, et ainsi de suite jusqu’à destination. C’est ce qui leur fit aussi donner par les Grecs le nom d’hémérodromes, coureurs d’un jour. Suidas dit qu’ils parcouraient d’un trait 1,500 stades. On voit là, à l’état rudimentaire, l’origine et la première idée des postes.

La difficulté de charger un homme et un cheval de tablettes quelquefois assez lourdes suggéra au Romains l’idée d’atteler le cheval à un léger véhicule. Les courriers du temps de l’empire avaient le droit de forcer 1es particuliers ou les villes à leur fournir des chevaux ou des bêtes de somme, quelquefois des voitures, comme on l’apprend par le jurisconsulte Paulus, au mot Angaria. Cette obligation excita des plaintes réitérées de la part des provinces, et l’on dut à l’empereur Adrien l’abolition de cette servitude. La poste, si l’on peut ainsi parler, fut dès lors entretenue aux frais de l’Etat. Louis XI est le premier, dans les temps modernes, qui ait établi, par un édit de 1464, l’usage des postes, jusqu’alors inconnu en France. Il y ordonna le changement des chevaux de deux en deux lieues, à la différence des anciens qui n’en plaçaient qu’au bout de l’espace de chemin qu’un cheval pouvait faire par jour, et il fut ainsi le véritable inventeur des relais à court intervalle.

Pierre Larousse, extrait de l’article « courrier »
in Grand dictionnaire universel du XIXe siècle,
tome cinquième. Paris, 1869.

19 mars 2008

Rage, rage against the dying of the light

Classé dans : Danse, Littérature — Miklos @ 8:58

« Tu ne sais pas ce que c’est d’avoir quelque chose qui se passe en toi, que tu ne peux ni voir ni contrôler, et de sentir que tout te file entre les doigts. » — Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon (trad. Georges H. Gallet). J’ai lu, 2006.

« Do not go gentle into that good night,
Old age should burn and rave at close of day;
Rage, rage against the dying of the light. »

— Dylan Thomas, Do not go gentle into that good night

Au centre de la scène, un rectangle clair légèrement incliné de deux mètres sur trois mène vers une plateforme dans laquelle est percée un trou, à droite. Des images fugaces se dessinent sur ce rectangle ; des tâches, des lignes ; parfois, on croirait y distinguer une forme reconnaissable – un corps, peut-être – ou le ressac de la mer, que Charlie Gordon aurait aimé voir. Est-ce le peu qui reste dans son esprit, autrefois exceptionnel, après que des scientifiques eurent transformé ce jeune homme mentalement retardé en génie ? Cela n’avait duré qu’un temps, et la mort de son intelligence était annoncée : c’est ce qui était arrivé à la souris Algernon. Avait-il été heureux durant cette éphémère gloire ? Pas vraiment : « Quand j’étais arriéré, j’avais des tas d’amis. Maintenant, je n’en ai pas un. Oh ! Je connais des tas de gens. Des tas et des tas de gens. Mais je n’ai pas de vrais amis. Pas comme j’en avais à la boulangerie. Pas un ami au monde qui signifie quoi que ce soit pour moi et personne pour qui je signifie quoi que ce soit. » Même Alice s’en ira, finalement. Au début de cette rechute, il en est conscient, et la rage et le désarroi l’envahissent au constat du délitement de son identité qui explose à ses propres yeux : « Tandis que j’attends là, étendu, un moment passe durant lequel je suis moi-même en moi-même et, de nouveau, je perds toute conscience d’un corps ou d’une sensation. Charlie me tire de nouveau vers le bas, dans mon corps. » Ce sont les paroles de Platon, dont il peut encore se souvenir, qui le narguent : « … les hommes de la caverne diraient de lui qu’il est monté et qu’il est descendu sans ses yeux… ».

C’est ce dernier combat que l’étrangement beau spectacle Holeulone de Karine Ponties a illustré, hier, au Théâtre de la Ville, dans une salle des Abbesses loin d’être remplie, on se demande bien pourquoi. Deux excellents danseurs, Éric Domeneghetty et Jaroslav Vinarsky, sont Charlie, qui se bat avec lui-même, à la vue de son passé évanescent qui s’enfuit devant l’arrivée menaçante d’un présent éternel et au constat qu’il « s’effondre par morceaux ». Ils se tordent, seuls ou ensemble, s’affrontent, se rapprochent, ébauchent un geste de rapprochement, fusionnent même sans pour autant faire réellement corps, essaient l’un de se débarrasser de l’autre ; l’un ou l’autre disparaît, pour un temps. Après ce combat tendre et brutal qui n’est pas sans rappeler celui de l’Ange, Charlie restera assis, les pieds dans le trou noir dans lequel il est en train de sombrer. On verra, comme dans un éclair, le corps de l’autre lui-même plus loin. L’écran s’est éteint. Il n’y reste que l’habit de Charlie, vide, qui dessine la silhouette d’un corps, comme la trace d’un cadavre sur le trottoir et le sentiment d’une infinie tristesse.

10 mars 2008

La critique de la société et la critique littéraire sont rarement compatibles

Classé dans : Littérature, Philosophie, Société — Miklos @ 23:06

Le premier est philosophe, le second lecteur. L’un, ancré dans la réalité, s’y débat ; l’autre, réfugié dans le verbe, s’y complaît. Finkielkraut est un moraliste indigné de ce qu’il voit : il dérange, ce n’est pas de mode ; Steiner un esthète qui jouit de ce qu’il lit : il plaît, c’est dans l’air du temps. L’un critique avec passion la question scolaire qu’il juge essentielle pour élever la culture commune et enseigner à vivre ensemble, l’autre regrette la perte du grand art mnémonique nécessaire à enrichir la culture individuelle et à enseigner la référence vécue par d’autres. L’un est taxé de conservatisme de droite, l’autre est fasciné par une certaine extrême droite. L’un vit, l’autre vit par procuration.

8 mars 2008

L’homme qui regardait mourir le monde

Classé dans : Littérature — Miklos @ 13:17

Le Cri prit quelques semaines à parvenir à ma conscience. J’avais acheté ce petit livre (quelque 120 pages) parmi d’autres, l’avais ouvert une ou deux fois puis reposé. Entre temps, j’ai feuilleté les Coups de langue de Michel Volkovitch (amusants mais un peu trop « formule », à la longue), parcouru agréablement la curieuse histoire de l’Automate de Nuremberg de Thomas Day (où l’on s’aperçoit que certains objets inanimés ont parfois une âme), n’ai pu résister à la nécessité d’acheter L’Éloge de la coïncidence de Luiz Schwarcz (titre que j’aurais voulu inventer pour qualifier de nombreux épisodes de ma vie, et dont les nouvelles me laissent pour le moment sur ma faim), me promène dans le Groenland éternel du dernier Jørn Riel – La Circulaire – dont l’atmosphère, bien moins joyeuse que celle de ses recueils précédents, semble indiquer une fin de monde, celui de ces braves Danois hors du temps isolés dans des conditions extrêmes qui, de personnages, en deviennent des archétypes, mais aussi de cette terre dont le mode de vie séculaire est en train d’être bouleversé par le réchauffement. Je me suis engagé dans trois chantiers parallèles : Kvetch ! Le yiddish ou l’art de se plaindre de Michael Wex (que j’aurais dû acheter dans l’anglais original), Le Complot contre l’Amérique de Philip Roth (sa description des communautés juives de Newark avant la guerre donne merveilleusement vie à des photos sépia de cette période) et My First Sony (en français nonobstant le titre) de Benny Barbash, premier appareil sur lequel le jeune Yotam enregistre tout ce qui se passe autour de lui, événements qu’il relate avec l’apparente naïveté d’un enfant mais la profonde délicatesse de l’écrivain : « je regardais Maman et sa maman et enregistrais chaque mot, parce que l’on n’a pas tous les jours sous la main une personne qui risque de mourir au beau milieu d’une phrase. »

« Tout illu­minée, la barrière de péage se dresse dans la nuit comme une porte fée­rique, un péri­style de lumière, une entrée des artistes, le seuil pro­met­teur d’un manège mer­veil­leux. Son franchissement instaure une partition et inaugure un au-delà. La gare devient frontière, passage, ligne de démar­cation. Tout comme il existe des points remar­qua­bles dissé­minés dans le monde, il se trouve des portes qui ponctuent le chemin et ouvrent sur son pro­lon­gement. »Laurent Graff, Le Cri.Et puis j’ai finalement repris la nouvelle de Laurent Graff et m’y suis plongé. Le bonheur à la lecture de certains passages incite à s’y arrêter, à reposer le livre, à laisser le goût perdurer, puis à le reprendre. Le narrateur, péagiste sur une autoroute, est un spectateur : il contemple les voitures passer, globules du sang circulant dans la veine qu’est l’autoroute. Il ne semble pas exister en dehors de sa guérite : il y a – ou avait – des collègues, et des contacts fugaces avec certains passagers habituels. Des images parfois saisissantes, bribes figées qui, à l’instar de photos qu’on effeuille plus rapidement, contribuent à tisser des fils qui parcourent la narration, tel celui de cette femme déchirée entre son mari et son amant, tous deux comateux dans un hôpital déserté. Mais les voitures se font de plus en plus rares puis disparaissent définitivement, le monde s’est anémié. Un bruit extraordinaire remplit l’air, il s’amplifie, de râle il devient hurlement. Il est partout, effroyable, apparu « peu de temps après le vol du Cri d’Edvard Munch », tableau que le narrateur trouvera dans une voiture abandonnée et qu’il prendra avec lui, quittant finalement sa guérite, « se laissant partir ». Il parcourra l’autoroute jusqu’à sa fin, où elle se transforme en une route départementale ; le paysage se peuple – souvenirs ou réalité ? Le récit, de métaphore universelle, devient personnel, le tableau disparaît. Il sort de son atonie, et c’est « un cri de rage, de révolte, de désespoir, d’amour et de haine ». Le sien, celui du monde.

C’est un cri qui m’a paru familier. C’est le cri de Meursault à la fin de L’Étranger d’Albert Camus, cri autrement plus glaçant et saisissant face à l’absurdité de la vie, dont on ne saisit parfois le sens que face à l’injustice de la mort : « Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier. (…) Je déversais (…) tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. »

C’est après avoir reposé le livre que je me suis aperçu de son étrange construction ; il semble y avoir deux narrateurs, même si on n’entend qu’une voix : le péagiste qui voit et qui entend, et un autre, qui sait et qui explique. Ces alternances et la curieuse transformation du récit vers sa fin donnent l’impression d’une irrésolution, voire d’une certaine incohérence dans la construction de ce monde onirique – comme dans une pièce de musique – malgré la fin inéluctable. Je le relirai un jour.

24 février 2008

Songe d’une nuit d’été

Classé dans : Littérature — Miklos @ 9:54


“What say’st thou, bully Bottom?”
— W. Shakespeare, A Midsummer Night’s Dream

En français : « Que dis-tu, bruyant Bottom ? » Nick (Nicolas) Bottom est un personnage du Songe d’une nuit d’été auquel Puck joue un tour pendable.

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