Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 novembre 2005

Le je de langues

Classé dans : Langue, Lieux, Littérature — Miklos @ 1:23

Depuis mes premiers souvenirs de la voix de mon père s’expri­mant en français dans le cercle fami­lial – plus préci­sément encore lorsqu’il s’adres­sait à moi –, et jusqu’à ses dernières paroles, j’ai entendu dans chacune de ses phrases la mémoire, l’empreinte, le fantôme, non seulement d’une autre langue que le français, mais aussi d’un autre monde et d’un autre temps. Si j’ai commencé ce livre en écrivant que deux syllabes suffisent, c’est en pensant à la façon dont mon père, répondant au téléphone en français, prononçait le simple mot « Allô », deux syllabes qui suffisaient à tout familier du hongrois pour déceler l’accent indélébile de cette langue. Et il me suffit encore aujourd’hui d’entendre une certaine façon de dire « Allô » au téléphone pour identifier l’origine hon­groise d’un inter­lo­cuteur. Mon père parlait un français à la syntaxe parfai­tement correcte et disposait d’un lexique assez étendu – il était grand lecteur, en français, de livres de litté­rature, de poésie ou d’histoire – et si, dans son parler, subsis­taient encore quelques curio­sités amusantes héritées du hongrois comme, par exemple, la formule : « As-tu peint tes chaussures ? » pour me de­man­der si je les avais cirées, la trace de sa langue première, le hongrois, dans sa langue d’émigration et d’adoption, le français, devenu sa langue familiale, profes­sion­nelle, quoti­dienne, était entiè­rement concen­trée dans cet accent si parti­culier, si différent de celui laissé par d’autres idiomes de cette même Europe centrale, comme l’allemand ou les langues slaves, et que je retrouvais, iden­tique, c’est-à-dire affectant iden­ti­quement la langue française, chez ceux de ses amis hongrois qui avaient suivi le même parcours jusqu’à la France et jusqu’au français.
 
Alain Fleischer, L’accent. Une lan­gue fan­tôme. Le Seuil, 2005
Né dans un petit village de Galicie orientale lors des derniers soubresauts de l’empire austro-hongrois, mon père parlait le yiddish à la maison et étudiait en polonais à l’école. Plus tard, il apprit l’hébreu moderne, et le parlait déjà couramment quand il arriva en Palestine. Après la guerre, il habita quelques mois en Turquie où il était parti en mission, et y apprit l’anglais et les rudiments du français. Cela lui fut tout de même fort utile quand il fut envoyé à Paris où il rencontra celle qui devint sa femme et ma mère. Durant les quelques mois qu’il passa en Allemagne, il ne dut pas avoir trop de mal à parler la langue du pays, finalement proche du yiddish.

Ma mère était née à Odessa dans une famille d’industriels qui perdirent tout, sauf la langue, à la révolution d’octobre. Elle avait été envoyée seule à quatorze ans à Paris pour échapper à la misère et y être confiée à un oncle parti plus tôt ; celui-ci se dépêcha de la placer chez un couple de Français. Elle apprit le français à l’arraché – ainsi que le latin, et à peu près au même moment – dans le pensionnat catholique où elle fut placée, puis, plus tard, l’anglais. Le russe, qu’elle parlait toujours avec ceux de ses proches qui habitaient Paris, fut la cause de sa rencontre avec Julien Gracq, qui cherchait à pratiquer celle langue « pour lire Dostoïevski dans le texte », me dit-elle bien plus tard, quand je tombai par hasard sur leur correspondance.

C’est après la guerre qu’elle fit la connaissance de mon père, par un de ces hasards étranges et improbables qui, dans un roman, semblent tirés par les cheveux. La langue commune qu’ils avaient était le français qu’elle maîtrisait déjà fort bien, accent y compris, tandis que lui se confrontera toute sa vie à son orthographe, à sa syntaxe, et surtout à sa prononciation : c’est avec une tendresse émue et amusée que je l’entends encore tenter de prononcer « oui » sans réel succès, quelque part entre « vi » et « bi », avec des mimiques désespérées. Plus tard, en Israël, ma mère apprit tant bien que mal l’hébreu, qu’elle parlait avec un accent russe, celui de ses origines, qu’elle n’avait plus en français. C’est en russe qu’elle parlait avec sa belle-sœur qui lui répondait en polonais (et j’attribuais, enfant, leurs mésententes à des raisons linguistiques, avant de comprendre qu’il devait y en avoir de plus prosaïquement psychologiques). C’est aussi en russe qu’elle parlait à la femme de ménage serbe qui travailla chez nous quand j’étais enfant, à Paris, et qui devint plus tard une amie. Je m’aperçus, bien plus tard, qu’elle avait dû aussi apprendre l’allemand, mais où et quand  ? c’est la langue dans laquelle elle parlait dans ses crises de profonde dépression.

J’eus la chance qu’ils décidèrent, dès ma naissance, de me parler chacun dans la langue qu’il possédait le mieux : lui en hébreu, elle en français. Je regrette seulement de n’avoir pas connu mes grands-parents, avec lesquels j’aurais pu apprendre le yiddish, langue de l’absence (que j’étudiai bien plus tard à l’université à Paris) et le russe (dont ma mère me fournit les bases), toutes deux langues d’une saveur extrême, non pas uniquement à cause de la nostalgie familiale que je ressens à leur égard, mais pour la richesse associative de l’une et la musicalité de l’autre.

C’est en Israël que je compris ce qu’avait dû être la tour de Babel : l’immense variété de langues qui s’y parlaient, parvenues avec leurs locuteurs des confins de l’orient à ceux de l’occident, et surtout, les accents m’enchantaient : celui si doux en hébreu des yéménites qui savaient rouler sensuellement les r, si différemment de celui prononcé par les originaires de Russie ou d’Argentine, le chantonnement hongrois qui s’entendait même en hébreu (l’humoriste national israélien était d’origine hongroise, et devait bien cultiver un peu son accent, il me semble), l’accent roumain ou allemand, l’arabe et ses variantes…

C’est en Israël que j’eus, à l’école, un instituteur remarquable qui me fit aimer l’anglais à un point tel que je partis, des années plus tard, faire des études aux Etats-Unis, et que je possède aujourd’hui cette langue (et deux de ses littératures) à l’égal de l’hébreu et du français. Ce ne fut pas le cas de l’espagnol, que j’avais étudié pendant deux ans au lycée en France, assez tout de même pour me débrouiller dans cette langue quand je me retrouve en Espagne où habitent mes cousins germains, pays où s’était réfugié le frère de mon père après la guerre. Et assez aussi pour me permettre de me lancer en italien, quand je me suis promené dans ce pays. Est-ce cette fascination pour les langues qui me fait particulièrement apprécier les jeux de mots et les calembours ?

Et pourtant je ne peux m’empêcher d’envier mes petits cousins, qui parlent couramment plus d’une demi-douzaine de langues : le yiddish puis l’hébreu, le polonais, le russe (leurs parents avaient été refoulés de Pologne en Sibérie), le français (pays où ils étaient arrivés après la guerre), le flamand (partis en Belgique plus tard), l’allemand (ce n’est pas loin), l’anglais (de l’école)… J’aurais aimé connaître le grec (que je ne peux que déchiffrer, grâce au russe), pour lire les grands auteurs dans le texte et comprendre les paroles de la Ballade de Mauthausen de Mikis Theodorakis  ; le hongrois, dont la mystérieuse mélodie n’a cessé de me fasciner  ; une langue nordique (l’islandais ou le norvégien), celle de ces paysages qui ne cessent de m’attirer. Quand je m’y retrouve, je tâche de déchiffrer tout ce que je peux, de rapprocher ces mots étranges de ceux que je connais de par ailleurs dans d’autres langues. « Eh Dieu, si j’eusse étudié au temps de ma jeunesse folle… ».

6 novembre 2005

Prague

Classé dans : Lieux, Littérature — Miklos @ 13:08

Si les grandes places de Prague pullulent de touristes venus admirer les ors de ses églises baroques, ses ruelles médiévales sont peuplées de fantômes sortis le soir du vieux cimetière juif, ghetto dans le ghetto, dont les vieilles pierres tombales se serrent frileusement les unes contre les autres comme apeurées. L’ombre gigantesque du Golem, celle de son maître et inventeur, le grand rabbin Loew (1525-1609), immense kabbaliste qui crut pouvoir se mesurer au Créateur, ou celles, discrètes et incontournables, de Kafka et de ses personnages hantent la ville à l’ombre menaçante du Château omniprésent, où y règne la Mort en maître.

Né à Prague en 1882, réfugié avec ses parents en Palestine lors de l’Anschluss, et décédé en Autriche en 1957, l’écrivain Leo Perutz a su évoquer dans ses contes et ses nouvelles cette atmosphère nostalgique et mystérieuse entre chien et loup, où magie et réalité ne font plus qu’un, qui baigne cette ville attachante et inscrutable et la Passion de ses habitants : pauvres hères crevant de faim et nourris de textes sacrés, riches princes indolents, empereurs tourmentés d’une Bohème déchirée par la guerre. La Nuit sous le pont de pierre (Livre de Poche) est un recueil de tableaux fantastiques et d’une humanité profondément émouvante : Rodolphe II hanté par les souvenirs des hommes qu’il a fait tuer et amoureux d’Esther la juive dont l’infidélité attirera la peste sur la ville ; le grand rabbin évoquant le Christ pour toucher l’âme d’un seigneur impitoyable dans sa vengeance à l’encontre d’un noble qui l’avait offensé ; Berl le malchanceux qui comprend soudain la conversation de deux chiens et ce qui en advint… C’est de la grande littérature : Borges ne s’y est pas trompé, lui qui a préfacé trois de ses livres et qui contribua à sa juste redécouverte. La plupart de ses écrits ont été (très bien) traduits en français.

Le prolifique Johann Sfar est connu pour ses séries de bandes dessinées à la graphie fouillée et à l’atmosphère évocatrice qui n’est pas étrangère à celle que l’on peut trouver chez Perutz, même si le cadre en est généralement très différent – le judaïsme sépharade actuel pour le Chat du rabbin (dont le quatrième volume, Le Paradis terrestre, vient de paraître) : « petits » personnages se débattant avec les difficultés de la vie et l’hostilité du milieu, en compagnie d’animaux compréhensifs (même si parfois déroutés par le curieux fonctionnement de l’homme) et d’êtres mystérieux sortis de l’ombre pour aider l’homme ou le détruire. Le Peuple est un golem (le sixième volume de Grand Vampire) se passe à Vilna (Wilno ou Vilnius, capitale de la Lithuanie), Prague juive du nord à l’intense activité intellectuelle et talmudique où se distingue surtout Elie ben Salomon (1720-1797), grand rabbin et cabbaliste, connu sous l’appellation Le génie de Vilna. Sfar y crée un monde étrange, mélange de passé et de présent, de fantastique et de réaliste, de traditions (allégrement décoiffées et épicées de quelques mots en yiddish écrits à la sépharade) et de modernité, y place un, voire deux, Golems, pour notre plus grand plaisir.

Lire :
Leo Perutz ou l’inquiétante étrangeté du monde, un article (en ligne) d’Anna Kubista.
J’ai connu Kafka. Témoignages réunis par Hans-Gerd Koch (Actes Sud).

30 octobre 2005

Livres, encore et toujours

Classé dans : Littérature, Livre — Miklos @ 8:09

Je jette toujours un coup d’œil sur les bibliothèques des gens chez qui je suis invité. Il semble que je suis parfois trop cavalier, trop insistant ou inquisiteur, on m’en fait le reproche. Mais les bibliothèques sont passionnantes parce que révélatrices. L’absence de bibliothèque aussi, l’absence de livres dans un lieu de vie, qui en devient mortel.

Jorge Semprun,
Le Mot qu’il faut

24 octobre 2005

Jeu de mots, tristes maux

Classé dans : Langue, Littérature — Miklos @ 1:59

Je viens de lire, dans un commentaire d’un journal en ligne :

j’ai connu son fils a Celan , a Paris, il est clown , il s’est jete dans la scene

J’y lis : Il s’est jeté dans la Seine, ce que fit Celan (père). Il y a quelque chose de poétique sur cette façon de résumer les destins tragiques des clowns (et de leurs pères), de l’appel des planches à celui de la rivière.

6 octobre 2005

Voisins de château

Classé dans : Littérature — Miklos @ 0:28

J’étais encore enfant quand j’ai découvert les ouvrages de Julien Gracq dans la bibliothèque de mes parents – nous habitions alors bien loin de la France – qui m’était ouverte sans restriction, ce dont je ne manquais pas de profiter. Pendant un temps, je l’ai confondu avec Julien Green – proximité des noms oblige – ou avec Horace Walpole, dont le romantique Château d’Otrante ne se trouvait qu’à quelques centimètres du Château d’Argol dans l’étrange géographie de cette bibliothèque merveilleuse qui forgea une bonne partie de ma vie. Ce livre, « drame de la fascination », me fascinait, non pas uniquement pour son intrigue (qui ne manquait pas de m’intriguer), voire ses qualités littéraires (que je commençais à peine à percevoir), mais aussi pour la dédicace, écrite et illustrée, à l’intention de ma mère. L’image me semblait faire partie intégrale du livre, et ce n’est que bien plus tard, jeune adolescent, que je compris qu’il y avait là une curieuse particularité que je retrouvais dans les autres livres que nous avions de lui et dont j’appris rapidement la raison. Je découvris alors avec délectation tout un fonds de lettres couvertes de son écriture si fine autant dans sa graphie que dans son style ; il avait suffi que je pose une question pour en avoir la réponse, mais si je ne l’avais fait, qu’en serait-il advenu ? Depuis, je ne peux m’empêcher de penser à lui comme à un être composé, personne-livres-lettres hors du temps commun mais intégré à mon univers personnel.

J’ai fini aujourd’hui L’amour du yiddish. Écriture juive et sentiment de la langue. 1830-1930, de Régine Robin (que j’avais commencé hier ; 288 pages sans compter les notes, tout de même). Très informatif, malgré les partis pris (idéologiques) sur lesquels elle ne sait s’asseoir (ou du moins distiller plus discrètement), les inégalités de traitement (Sutzkever en note uniquement !), les redites et les lourdeurs de syntaxe (pas de relecteur/éditeur ?). Dans le chapitre sur Kafka (qui vient un peu comme un cheveu sur la soupe), j’ai appris avec stupéfaction que Kafka voulait dire choucas (qu’elle écrit « chouca ») en tchèque, à propos de qui elle parle du Chasseur Gracchus en rapprochant ce nom de « Gracchio qui signifie “chouca[s]” ». Je n’ai pu m’empêcher de rapprocher le son de ce nom de celui de Gracq (pour lequel « Kafka n’est pas un de ses auteurs de chevet », même si « Le Procès [l]’a beaucoup marqué »), et Le Château de l’un au Château d’Argol de l’autre…

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