Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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9 avril 2007

« Ah, si j’étais Rothschild ! »

Classé dans : Lieux, Publicité — Miklos @ 14:52

Non, il ne s’agit pas de la nonpareille baronne Nadine, qu’on a pu voir récemment en compagnie d’une de ses collègues de la haute, la tout aussi baronne Charlotte (de Turckheim), chez le sans-culotte mais nonobstant culotté Laurent (Ruquier). Les parcours contraires des deux aristos ne manquent pas de piquant : la première née Lhopitalier (à ne pas confondre avec Nadine née de Rothschild et décédée Mme Adrien Thierry) et devenue après un parcours parfois ébouriffant (voire ébouriffé) chantre des bonnes manières, l’autre née avec son nom et ayant rejeté un milieu quelque peu étouffant pour mener une carrière parfois déjantée.

Il s’agit en fait du titre hébreu (לו הייתי רוטשילד) de la chanson If I were a rich man dans la comédie musicale A Fiddler on the roof (Un violon sur le toit) de Joseph Stein, d’après la nouvelle Tevie le laitier de Sholem Aleichem*. On la fredonnerait parfois lorsqu’on rêve de faire un voyage extraordinaire qui dépasse ses moyens ou, faute de pouvoir se déplacer dans le réel, de surfer à une vitesse sidérale dans l’immensité infinie du virtuel.

À voir – de loin – les publicités, foin de tout regret : dans le métro, une affiche nous propose de « PARTIR À PRAGUE POUR 9 €, prix à partir de, hors frais de dossier, et pour une inscription 73 jours à l’avance » (et toutes sortes d’autres conditions plus menaçantes les unes que les autres, que je n’ai pu noter n’étant pas muni de loupe). Une autre nous propose une « LIAISON ADSL D’UN DÉBIT DE jusqu’à 28 MÉGABIT POUR 29,90 € ». Curieux, je suis allé consulter le site du transporteur : là, le prix indiqué est « à partir de 38 €. Les tarifs figurant sur le site sont pour des billets A/R à partir du 01/04/06, conditionnés par la date de réservation. non modifiables, non remboursables sur un nombre de places limité. Prix départ Paris hors suppléments et frais de réservation. (cf rubrique “billets promotionnels”). » Quant à la fameuse liaison internet, je peux prouver qu’elle n’atteint pas la moitié du maximum (ils auraient pu indiquer 99,90 Mégabit, ça aurait rimé avec le prix d’abonnement), et souvent descend à un dixième, voire plus bas, que ce taux destiné à appâter.

Heureusement qu’il nous reste les livres, ils nous font rarement défaut, eux, même quand ils sont imprimés en tout petit.


* De son vrai nom Sholem Rabinovitch, né en 1859 à Pereieslav (Ukraine), l’un des plus grands écrivains de la littérature yiddish classique, auteur de nombreuses nouvelles, contes pour enfants, romans et pièces de théâtre. Quittant la Russie en 1905, il séjourne en Suisse puis émigre aux Etats-Unis, où il s’éteint en 1916.

7 mars 2007

Le riz-homme, ou l’ultime confusion des genres

Classé dans : Nature, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 14:24

« …et ces grands arums à rhizomes comestibles. » — Gide, Voy. Congo, 1927.

Après la vache qui rit, l’homme qui riz : une société de biotechnologie californienne vient de recevoir l’autorisation du ministère américain de l’agriculture de planter un champ de riz, dans lequel on aurait introduit des gènes humains. Ceux-ci sont destinés à produire des protéines du type de celles que l’on trouve dans le lait maternel et dans la salive, et qui seraient utilisés dans des médicaments destinés à combattre la diarrhée.

Les végétariens deviendront-ils cannibales malgré eux ? On avait entendu parler de la Véritable et pathétique histoire du mariage de la Carpe et du Lapin, mais les noces du riz et de l’homme augurent-elle un avenir autrement plus radieux que celui du Meilleur des Mondes qu’Aldous Huxley avait imaginé dès 1932 ?

6 mars 2007

Douze étagères de livres…

Classé dans : Environnement, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 19:19
10 deca
102 hecto
103 kilo
106 mega (million)
109 giga (milliard)
1012 téra (billion)
1015 petta
1018 exa (trillion)
1021 zetta
1024 yotta (quatrillion)

NB : en anglais, billion, trillion,
quadrillion…
dénotent
109, 1012, 1015…

…s’étendant de la Terre au Soleil : tel est l’équivalent du volume des contenus numériques produits en 2006, selon une étude effectuée par l’institut de recherche IDC à la demande d’EMC Corporation, une société se spécialisant dans le stockage et la gestion d’information. Ou, plus prosaïquement, 161 exaoctets ou trillions d’octets. Environ 2,5 gigaoctets par être humain – y compris bébés et sdf – ce qui ne semble pas énorme, vu la taille des clés USB actuelles. Mais ces données se rajoutent à celles créées précédemment et menacent de saturer nos moyens de stockage, estimés à 185 exaoctets en 2006 : en 2010, on en produira près d’un zettaoctet, tandis qu’on n’aura à notre disposition que 601 exaoctets d’espace en ligne. À cette époque, la dépense mondiale en technologie de l’information s’élèvera, toujours selon IDC, à 1,16 billions de dollars.

Si l’on commence à réfléchir – réchauffement climatique oblige – au recyclage de nos déchets, il serait grand temps de penser aussi au nettoyage des poubelles que deviennent nos disques durs, dont la capacité toujours croissante n’incite pas à une gestion économique personnelle, tout en encourageant les industries du stockage et de l’organisation de l’information.

Mais à qui servira toute cette information ? Il faudra des moyens d’une telle puissance (volume, rapidité, complexité) pour stocker, organiser, rechercher, analyser et utiliser ces données qu’il est probable qu’elles soient exploitées surtout par des puissances – étatiques ou privées – ayant une infrastructure informatique adéquate, comme celles qui se mettent déjà en place et collectent « toute l’information du monde ». Quelle sera la part des informations personnelles qui s’y retrouveront – familiale, santé, commerciale, bancaire, pénale… – et qui comprendra sans doute aussi les enregistrements des communications (électroniques, téléphoniques…), des caméras de vidéosurveillance…? Une toile (web, en anglais) d’araignée dans laquelle on se trouvera bien ligoté.

La question qu’on devrait se poser n’est pas tellement comment stocker, mais que stocker et pourquoi le faire.

26 septembre 2006

Être informé de tout et condamné ainsi à ne rien comprendre, tel est le sort des imbéciles.

Classé dans : Environnement, Nature, Société — Miklos @ 8:32

Selon le magazine Nature, l’ad­mi­nis­tration Bush aurait bloqué la dif­fu­sion d’un rapport qui suggère que le réchauf­fement global contri­bue à la fré­quence et à l’inten­sité des tornades. Ce rapport avait été préparé en mai par des clima­tologues de l’Admi­nis­tration natio­nale océa­no­gra­phique et atmos­phé­rique amé­ri­caine. Au moment où il allait être publié, un courrier élec­tro­nique éma­nant du Ministère du commerce, tutelle de ce dépar­tement, leur aurait été envoyé indi­quant que le rapport devrait être rendu « moins tech­nique » et non publié. (Source : Live Science). Ce ne serait pas la pre­mière fois : James Hansen, de la Nasa, affirme avoir été muselé depuis les années 80 par l’admi­nis­tration amé­ri­caine lorsqu’il aborde le sujet du réchauf­fement climatique.Ce triste constat de Bernanos pourrait s’appliquer en général au monde de surin­for­mation dans lequel nous vivons (et on n’a encore rien vu), mais il est d’une brûlante actualité, si l’on peut dire, lorsqu’on se voit confirmer, de plus en plus fréquemment, l’avenir que nous sommes tous en train de faire et dont nous commençons à subir les conséquences.

Un article publié hier par la revue de l’Académie nationale des Sciences américaine (signalé par le Nouvel Obs) révèle que la température de la Terre n’a pas été aussi élevée depuis le Holocène, et qu’elle n’est qu’à un degré de la température la plus élevée du million d’années passées. Les chercheurs relèvent d’autre part que le journal Nature a rapporté que 1.700 espèces de végétaux, d’animaux et d’insectes se sont déplacées vers les pôles à une vitesse d’environ 6,5 kilomètres par décennie durant la deuxième moitié du 20e siècle.

L’auteur principal de cet article, James Hansen, directeur de l’institut Goddard des études de l’espace de la Nasa, affirme qu’il ne reste que dix ans pour réagir avant que des cataclysmes ne se déchaînent sur la terre.

Quant à James Lovelock, autre chercheur de renommée mondiale, il prévoit qu’« en 2020-2025, on pourra voguer en voilier jusqu’au Pôle Nord. L’Amazonie sera devenu un désert, les forêts de Sibérie brûleront et dégageront encore plus de méthane, et les épidémies réapparaîtront », avec, à la clé, sècheresse et tornades dévastatrices, migrations de centaines de millions d’humains vers les zones polaires, conflits et morts.

Ce qui était le sujet de romans de science-fiction de Ballard devient un futur annoncé. Le futur que nous collaborons tous à faire. Où est le politicien, qui tel un Churchill, nous annoncerait « I have nothing to offer but blood, toil, tears, and sweat. We have before us an ordeal of the most grievous kind. We have before us many, many months of struggle and suffering. » (Je n’ai rien d’autre à vous offrir que le sang, le dur labeur, les larmes et la sueur. Nous devons faire face à une épreuve terrible. Nous avons devant nous de nombreux mois de conflit et de souffrance). Et s’il s’en trouvait un, serait-il élu ? « On ne subit pas l’avenir, on le fait. » (Bernanos)

19 septembre 2006

Paradis perdus

Classé dans : Littérature, Musique, Nature — Miklos @ 8:19

The snake told her things about the world. He told her about the time there was a big typhoon on the island and all the sharks came out of the water. Yes. They came out of the water and they walked right into your house with their big white teeth. And the woman heard these things. And she was in love. (Laurie Anderson, Langue d’amour)

Les textes des chansons de Laurie Anderson sont encore plus étranges et extraordinaires que sa musique. Ils dénotent un sens aigu de l’observation, la capacité à trouver des analogies surprenantes entre des phénomènes apparemment distincts, une familiarité avec le patrimoine littéraire et culturel qui ne peut être due qu’à leur longue fréquentation – qualités qu’elle met au service du regard critique qu’elle porte sur la modernité et sur ses aspects aliénants et mortifères, et qu’elle illustre avec une ironie cool et pince-sans-rire en s’accompagnant de technologies sophistiquées, fruits de cette culture qu’elle analyse lucidement.

L’homme n’a jamais été innocent, et l’histoire est la longue trace de ses échecs. À l’origine de sa chute, le péché originel. C’est ce que relate Langue d’amour (dans l’album Mister Hearbreak1) : un homme et une femme sur une île, pas très futés mais heureux : innocents. Un serpent parcourt cette île à pied : il ne faut pas s’étonner, des textes apocryphes très anciens prétendent que ce reptile, qui symbolise le désir sexuel et le mal, en possédait, et qu’il les perdit après le malheureux incident que l’on sait et qui se soldera par l’expulsion de l’homme du Paradis tel un bébé du ventre de sa mère, et la fin de l’acte de création qui n’aura été qu’une longue suite de différentiations : celle du ciel de la terre, celle du jour de la nuit… Avant, c’était l’âge de l’innocence et des ambiguïtés : un autre texte affirme que le premier être que Dieu créa était en fait un hermaphrodite (exégèse sur le verset « …et les créa mâle et femelle »).

Anderson poursuit : ce serpent était très intelligent, il commence à bavarder avec la femme, et ils deviennent amis. Très bons amis. La femme l’adorait, d’autant plus qu’il faisait de drôles de petits bruits avec sa langue avec laquelle il se pourléchait légèrement les babines et qui ressemblait à une flammèche jaillissant en dansant de sa bouche. L’inévitable arriva : elle trouva son mari de plus en plus ennuyeux, d’autant plus que le serpent lui racontait des histoires extraordinaires à propos du monde. Comme celle de ce grand typhon qui avait balayé l’île, suite à quoi les requins étaient sorti de la mer et avaient marché sur terre jusqu’aux maisons où ils étaient entrés…

C’est en lisant la toute récente annonce de la découverte au large de l’Indonésie d’une cinquantaine d’espèces animales marines jusqu’ici inconnues que je me suis souvenu du texte de cette chanson. Car parmi elles, il y a un requin qui marche sur ses ailerons, étrange clin d’œil au texte d’Anderson. De là à retrouver la porte du Paradis le chemin doit être plus long (et nous semblons plutôt poursuivre le chemin opposé, de plus en plus vite). On s’en consolera en écoutant Mister Hearbreak le cœur brisé et en lisant le très beau conte élégiaque de H. G. Wells, La Porte dans le mur…


1 Titre que l’on pourrait traduire par Mr Crèvecœur. C’est, curieusement, le nom d’un des tous premiers écrivains américains, le « cultivateur américain » John Hector St Jean de Crèvecœur (1735-1813) et celui d’un village en Auge.

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