Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 avril 2010

« Maximes horribles des théologiens italiens », ou, nihil novi sub sole

Classé dans : Actualité, Religion, Société — Miklos @ 6:29

« Un cardinal a félicité Mgr Pican pour ne pas avoir dénoncé un prêtre pédophile. Une lettre, envoyée en 2001 par le cardinal Castrillon Hoyos, alors préfet de la congrégation pour le clergé, mais à qui on venait d’enlever la responsabilité de la gestion des cas de prêtres responsables d’abus sexuel sur mineurs, vient d’être rendue publique. Dans ce courrier, le cardinal félicitait Mgr Pican, alors évêque de Bayeux-Lisieux, de ne pas avoir dénoncé un prêtre coupable de tels actes (…) : “Je vous félicite de n’avoir pas dénoncé un prêtre à l’administration civile. Vous avez bien agi, et je me réjouis d’avoir un confrère dans l’épiscopat qui, aux yeux de l’histoire et tous les autres évêques du monde, aura préféré la prison plutôt que de dénoncer son fils-prêtre.” » — La Croix, 18.4.2010.

Selon certains observateurs, ce ne seraient pas tant l’adultère, la pédophilie ou la sodomie (et donc la question de la chasteté en général, dont seuls les moines font vœu) qui causeraient problème à l’Église, mais le mariage (et son pendant, la promesse de célibat). Non pas tant pour des raisons de sacrement, mais de finances (un prêtre marié avec ou sans enfants devrait percevoir un salaire lui permettant de soutenir sa famille et non pas des « indemnités ») et de patrimoine (quid des biens personnels des prêtres et de leur famille ?).

5 avril 2010

Qui ne dit mot consent, ou, les silences complices

Classé dans : Actualité, Médias, Religion, Société — Miklos @ 8:19

Si l’on s’étonne des critères de modération des commentaires de lecteurs du Monde, on n’est finalement pas surpris de ceux du Figaro.

À la question que posait ce dernier : « Le Pape a-t-il eu raison de ne pas évoquer les scandales de la pédophilie ? », une armée de défenseurs du pape et de l’Église s’est levée. L’un de ses soldats a répondu : « L’Eglise n’est pas et ne peut pas etre tenu responsable sur le comportement de quelques pretres a travers le monde. » Un autre a rajouté : « Aussi révoltant que ce soit, il y a bien pire à dénoncer et mieux à proposer… »

Mais le commentaire suivant, qui visait à analyser et à critiquer cette posture, lui, a été rejeté :

Lorsque vous voyez un crime qui est commis et que vous fermez l’œil, comment appelez-vous cela ?

Et pour ceux – il y en a plus d’un ici – qui ont écrit que la pédophilie ce n’est pas la pire chose au monde : ne faut-il dénoncer que le pire et fermer l’œil sur le reste ? Et si c’était arrivé à un de vos proches (Dieu préserve), lui diriez-vous la même chose ?

Ce n’est pas l’Église qui est attaquée en soi, c’est le comportement de certains de ses dignitaires qui est remis en question. Si vous la refusez, vous participez de son pourrissement par l’intérieur, pas par l’extérieur.

En clair :

- Ceux qui savent et qui se taisent sont complices.

- Ceux qui répondent qu’il y a pire ne font pas montre de compassion à l’égard des victimes de ce crime.

- Ce n’est pas le pape qui est la victime, ce sont ceux qui ont été violés.

- Ce sont eux qui ont dû porter leur croix jour après jour durant des années sous la chape de plomb de ce silence, et ce n’était pas de leur choix.

Et c’est à la justice des hommes de passer. Vite.

3 avril 2010

Relents dans les pages en ligne du Monde

Classé dans : Actualité, Médias, Religion, antisémitisme, racisme — Miklos @ 11:18

Le courrier des lecteurs n’est pas un phénomène récent, il ne fait que s’accentuer avec le passage de la presse écrite à l’internet : on n’est plus limité par la taille de la page et plus il y a de com­men­taires, plus c’est valorisant. Pour preuve, la liste des « articles les plus commentés » affichée en première page, avec la possibilité d’y accéder de nouveau, système qui n’est pas sans rappeler celui du fameux algorithme secret de Google : plus c’est populaire, plus c’est au top, et plus cela sera lu par ceux qui ne l’auront pas encore vu et qui se satisfont de cliquer sur ce qui est en tête de liste.

Bien que certains périodiques effectuent un filtrage a priori, on se demande s’ils ne laissent pas échapper des contributions qui n’y ont pas leur place, par mégarde – les commen­taires affluant de jour comme de nuit, il faudrait tout un régiment de relecteurs, et déjà que la relecture des articles eux-mêmes n’est plus tellement assurée… – voire intentionellement, ce qui ne fera qu’attiser la controverse et donc faire ainsi croître le nombre de commentaires qui, s’éloignant de la source – l’article –, se commentent les uns les autres.

Un récent article du Monde n’a pas attiré beaucoup de commentateurs, bien que le sujet soit juteux. Vacances pascales ? Il s’agit justement de Abus sexuels : le « New York Times » répond au Vatican daté du 1er avril. Faut-il avoir beaucoup d’imagination pour trouver des relents antisémites dans le commentaire suivant : « A qui appartient le NYT? Avec la réponse à cette question, on aura peut-être la réponse à sa campagne… » quand on sait que le journal est contrôlé par les descendants de son propriétaire depuis la fin du XIXe siècle, Adolph Ochs.

Un Juif. Ceci expliquerait donc cela. À se demander si l’auteur n’a pas lu cette information sur un site (dont le nom, que nous éviterons de fournir ici pour ne pas le faire remonter dans le palmarès Google, signifie « observatoire (ou surveillance) du Juif ») qui a pour projet de fournir des « articles savants à propos de l’histoire du sionisme (…) visant à révéler l’identité des banquiers filous, des faussaires de l’information, des menteurs des relations publiques, des subversifs, des espions… ». La page qu’il consacre au groupe New York Times est illustrée de deux photos : celle d’Arthur Ochs Sulzberger (ex éditeur) et celle de son fils Arthur Ochs Sulzberger, Jr. (ex PDG et non pas président, la page n’est pas à jour), dont les noms sont précédés par la mention « Juif ». On croirait lire une page d’une certaine presse avant et durant l’occupation.

On est donc surpris que Le Monde ait laissé passer ce commentaire qui n’a rien d’une blague du premier avril malgré sa date de publication. On se fend donc d’un commentaire approprié destiné à jeter un éclairage sur la nature plus que douteuse du commentaire en question, et là on est encore plus surpris : Le Monde ne l’a pas validé. Serait-ce aussi parce qu’on y avait mentionné la récupération de l’antisémitisme par le père Cantalamessa pour voler à la défense du pape en comparant les attaques à son égard aux « aspects les plus honteux de l’anti­sémitisme ». Le fond de l’air effraie.

26 février 2010

« De l’égalité des deux sexes, où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés »

« On prétend ici qu’il y a une égalité entière entre les deux sexes, considérés indépendamment de la coutume, qui met souvent ceux qui ont plus d’esprit et de mérite dans la dépendance des autres. (…) Si quelqu’un se choque de ce discours pour quelque cause que ce soit, qu’il s’en prenne à la vérité et non à l’Auteur : et pour s’exempter de chagrin, qu’il se dise à lui-même que ce n’est qu’un jeu d’esprit : Il est certain que ce tour d’imagination ou un semblable, empê­chant la vérité d’avoir prise sur nous, la rend de beaucoup moins incommode à ceux qui ont peine à la souffrir. » — François Poullain de la Barre, De l’Égalité des deux Sexes…, 1676.

François Poullain de la Barre (1647-1723) curé près de Laon, avait étudié la philosophie, les belles-lettres et la théologie. En 1673, il publie un traité, dont le titre est tout un programme : De l’égalité des deux sexes, discours physique et moral, où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés.

Sa thèse consiste à démontrer que les différences anatomiques entre l’homme et la femme ne portant que sur les fonctions reproductrices, elles ne s’étendent pas à d’autres parties du corps et notamment au cerveau, aux sens et aux membres. De ce fait, les femmes sont tout aussi capables que l’homme de percevoir le monde, de réfléchir, de raisonner et d’agir, individuellement et en société.

Il en découle leur égale capacité à occuper toutes les fonctions dévolues à l’homme – sciences dures et naturelles, arts, pédagogie, justice, législation, police, armée, diplomatie, gouvernement, Église… – non pas naturellement comme le prétendent ceux qui s’opposent à cette égalité, mais par la tradition, le conformisme et les préjugés véhiculés par l’éducation depuis la tendre enfance et maintenues par les structures de la société, langage (qu’on qualifierait de nos jours de sexiste) y compris.

Au moyen l’une analyse historico-sociologique (terme volon­tai­rement ana­chronique), Poullain de la Barre démontre que cette opposition vise à assurer la position de pouvoir de l’homme dans la société. Elle a des racines anciennes – Poullain cite les philosophes grecs et analyse avec finesse et ironie la psychologie de leur misogynie. Aux yeux du vulgaire, la référence à l’Antiquité justifie et donne de la valeur à ce qui n’est qu’un préjugé, d’ailleurs soutenu de façon fallacieuse par les savants et les philosophes actuels, tous hommes de par ailleurs, et donc juges et parties. Poullain ne reconnaît qu’une autorité, celle de la raison, ce qui lui permet de remettre en question toutes les autres.

On peut être frappé par l’« actualité » de bien de ses analyses : c’est dire que les évolutions concernant la place de la femme dans la société sont particulièrement lentes : en France, elles obtiennent le droit de vote en 1944, le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari en 1965… On sourira à d’autres constats, tels celui que les savants d’alors faisaient usage de « ces termes scientifiques et mystérieux, si propres à couvrir l’ignorance », ce à quoi n’échappent pas des intellectuels d’aujourd’hui, ou du « babil des nouvellistes ».

On remarquera tout de même que le rationalisme empirique de Poullain a des limites, lorsqu’il glisse de « également capable » dans sa démonstration à propos des hommes et des femmes vers le « naturellement capable » dans son panégyrique de la femme, dont certains « dons naturels » seraient supérieurs à ceux des hommes (elles réussissent, par exemple, naturellement mieux que les hommes dans l’art de l’éloquence, elles aiment plus la paix et la justice que les hommes, il y a « un je-ne-sais-quoi de grand et de noble qui leur est naturel »). Il se rapproche, par cet aspect du moins, de la démarche explicite de Christine de Pisan visant à démontrer, trois cents ans plus tôt, non pas tant l’égalité des femmes que leur supériorité.

Il est clair que Poullain aimait les femmes et ne s’en cachait pas ; est-ce que cela a contribué à la conversion de ce prêtre catholique au protestantisme et à son mariage ? Quoi qu’il en soit, ce parti pris n’ôte rien à la force de son argumentation que l’on qualifie de nos jours, surtout outre-Atlantique, de féministe.

En était-il le premier, comme certains l’affirment ? Il est sans doute le premier à avoir consacré un discours méthodique et analytique à cette question, abordant tous les domaines de la connaissance et de l’action humains. Mais ces idées étaient dans l’air de son temps, et bien avant aussi (et le sont en fait de tout temps).

Une transcription moderne de ce texte intéressant, augmentée de notes, d’une postface (dont ce texte est extrait), d’une notice biographique etc., est disponible ici.

8 septembre 2009

Dis-moi, Google, Érasme était-il gay ?

Classé dans : Histoire, Humanités, Langue, Religion, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 9:00

La biographie que Stefan Zweig consacre en 1935 au grand humaniste est prémonitoire à plus d’un égard : sa description des déchirements politiques de l’Europe de la fin du XVe siècle – époque d’autre part de grandes découvertes géographiques comparables à nos expéditions vers la Lune puis vers l’espace –, une Europe plongée dans des conflits sanglants comme elle commençait à l’être du temps de Zweig : « les villes détruites, les fermes pillées de la guerre de Trente, que dis-je, de Cent Ans, ces paysages dignes de l’Apocalypse prennent le ciel à témoin du stupide acharnement que mettent les hommes à ne pas vouloir se faire de concessions ».

C’est aussi le temps de l’intransigeance et de la frénésie religieuses – toujours d’actualité –, autant du côté de la Réforme que de ses opposants : « Huss périt au milieu des flammes, Savonarole meurt attaché au poteau du bûcher, Servet est poussé dans le brasier par le zèle de Calvin. Tous ont leur heure tragique : on tenaille Münzer ; on rive John Knox à son banc de galérien ; Luther, qui se cramponne solidement au sol allemand, tonne contre l’Empereur et l’empire tout en clamant son : “Ich kann nicht anders…” (“Je ne puis faire autrement…”) ; Thomas More et John Fisher posent leur tête sur le billot ; Zingli, frappé à mort au point du jour, dort dans la plaine de Cappel – inoubliables figures, vaillants dans leur fureur crédule, extatiques dans leurs souffrances, grands par leur destin. C’est souvent dans la terreur sanglante que dégénèrent les grands mouvements idéalistes : les tenants de vérités absolues – qu’elles soient religieuses ou culturelles (il est parfois difficile de les départager) – n’ont pas de place pour l’autre.

Sébastien Castellion est connu entre autre pour sa remarquable traduction des ancien et nouveau testaments en français avec le « souci pédagogique d’atteindre le peuple » tout en lisant le texte sacré avec un regard critique, hors dogmes – en 1555 ! –, comme l’écrit l’introduction de Pierre Gibert à la merveilleuse réédition qu’en a fait Bayard en 2005. Il aurait pu rencontrer Érasme, mort alors qu’il avait 21 ans. Qu’il l’ait fait ou non, il a fait montre non sans courage de tolérance en cette ère d’intolérance. S’élevant contre l’exécution de Servet, il dit : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme » (cité par Jacques Roubaud dans son introduction à cette réédition). Et il poursuit : « C’est avec des raisons et des écrits que combattait Servet : c’est avec des écrits et des raisons qu’il fallait lui répondre. » Il n’est pas étonnant que Zweig ait consacré un texte à cet humaniste, Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin (Grasset, 1946).

Pour en revenir à Érasme, « ami de la mesure et du juste milieu », Zweig écrit à son propos : « Le protestant Luther le couvre d’imprécations, l’Église catholique met ses livres à l’index. Mais ni menaces ni malédictions ne peut amener Érasme à adhérer à l’un ou l’autre parti : nulli concedo, je ne veux appartenir à personne, telle fut sa devise et jamais il ne la démentit ; il voulait être homo pro se, homme pour soi-même, quelles qu’en fussent les conséquences. » La seconde devise renvoie au questionnement – existentiel, dirait-on sans craindre l’anachronisme – que Shakespeare met dans la bouche de Hamlet vers 1600 (et, pour nos contemporains, à l’affirmation d’un personnage de la série télévisée The Prisoner : « I am not a number, I am a man » ou à l’« homme qui ressemble à un homme, un homme, en somme » de notre Barbara nationale).

C’est en en recherchant la source dans Google Books que l’on a vu s’afficher sur son écran une liste de références susceptibles de fournir la réponse. Mais l’œil est attiré par les publicités que Google a fournies en accompagnement. Elles sont supposées être contextuelles, avoir un rapport avec l’interrogation du moteur et les réponses. Et que ne voit-on pas : « Free EU Gay Chat », « Rencontres entre Hommes », « Homme Cherche Homme »…

Il est clair que Google souffre de schizophrénie : si son moteur de recherche dans les livres a bien compris qu’il s’agissait d’une expression latine, son autre moteur, avide de trouver rapidement des publicités juteuses (si l’on peut dire), a constaté que l’interrogation provenait de France où « homo » a un autre sens (quant à « pro se », le moteur a sans doute supposé qu’on avait mal orthographié « procès ») et voilà comment le mâle est fait…

Malgré ces distractions, on est arrivé à déterminer l’origine des expressions que Zweig cite à propos d’Érasme : Concedo nulli était la devise gravée sur le cachet d’Érasme, tandis qu’Erasmus est homo pro se provient des Epistolae obscurorum virorum, recueil de quarante-et-une lettres fictives publiées entre 1515 et 1517, censées écrites à Gratius par des théologiens, des collègues et beaucoup d’anciens élèves. Attribuées à Ulrich de Hutten, Johannes Crotus Rubianus, Hermann von dem Busche et Jacob Fuchs, elles prenaient le parti de l’humanisme contre la scolastique, mais la réaction mitigée d’Érasme à leur encontre montre que même le camp des humanistes n’était pas si uni que cela (comme d’ailleurs celui de la gauche de nos jours).

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