Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 août 2009

Alla breve. III.

Classé dans : Actualité, Alla breve, Musique — Miklos @ 16:35

[18] L’opéra pour tous, gratuitement. Non, il ne s’agit pas d’une révolution à l’Opéra Bastille et d’un retour à cette utopie d’une salle d’opéra populaire, mais de la 8e édition du festival Opéra des rues, les 4, 5 et 6 septembre prochains, dans les 12e et 13e arrondissements de Paris, avec, entre autres, La Servante maîtresse de Pergolèse, Cosi fan tutte de Mozart… Courez-y (avec ou sans oranges…) ! (Source)

[19] Un opéra très social. Le Royal Opera House de Londres a invité les internautes à composer le livret d’un opéra par l’entremise du réseau social Twitter : les messages qu’on peut y composer sont, à l’instar de SMS, d’une longueur de 140 signes au maximum. On se demande comment se répartiront les droits d’auteur…

[20] Un opéra très populaire. La pièce de théâtre L’Opéra du Gueux, adapté par Jean-Marie Sillard du Beggar’s Opera de John Gay de 1728 (et source de L’Opéra de Quat’ sous de Kurt Weill et Bertolt Brecht), est créé ces jours-ci par 35 comédiens et 25 techniciens, tous amateurs et habitants du village de Queaux (en Poitou-Charentes), soit 10% de la population. (Source)

[21] Intégrale des madrigaux de Gesualdo sur CD. Le Quintet Kassiopeia vient de une intégrale des madrigaux de Gesualdo et Globe réédite donc tous les volumes enregistrés depuis 2004. ResMusica, sous la plume de Hubert Stoecklin, en propose une recension qui vous mettra l’eau à la bouche.

[22] Un fonds musical rare à l’Inguimbertine. C’est le nom de la bibliothèque municipale de Carpentras, qui compte, parmi ses collections, un don d’un mélomane, Bonaventure Laurens (1801-1890), comprenant sa collection d’instruments, les lettres qu’il échangea avec Mendelssohn, Berlioz et Schumann, ainsi que plus de 1400 partitions de grande valeur, dont un choral autographe de Jean-Sébastien Bach. (Source)

[23] Placido Domingo et l’opéra contemporain. Le grand ténor, pragmatique, est d’avis « qu’un nouvel opéra ne doit pas être trop long », et qu’on puisse l’« associer avec d’autres pièces courtes telles que Cavalliera rusticana » afin « d’apprivoiser le public et d’éviter qu’il ne s’en aille avant la fin ». Entretien.

[24] Rolando Villazon recommence à chanter. Le ténor franco-mexicain a annoncé fin juillet qu’il retravaillait sa voix après avoir été opéré avec succès d’un kyste aux cordes vocales. (Source)

[25] Un téléfilm sur Wagner avec Alagna et Dombasle. Le tournage de ce film de Jean-Louis Guillermou, « à la fois opéra, fable et récit d’une prise d’otages dans un supermarché de la région parisienne » (Arielle fera la caissière ?) commence à Cannes fin août. Stéphane Bern y jouera Louis II de Bavière, enfin un rôle à la mesure de ses admirations. (Source)

[26] Dominique Meyer à Vienne. Directeur actuel du Théâtre des Champs-Élysées, il prendra la tête de l’Opéra de Vienne en 2010. Ce n’est pas le premier français à la direction d’un opéra (étranger) de renom : on pense à Stéphane Lissner reconduit à la Scala de Milan jusqu’en 2013, ou à Jean-Marie Blanchard qui vient de terminer son mandat au Grand Théâtre de Genève. (Source)

[27] Dennis Kozhukhin lauréat du 4e concours international de piano Vendome. Ce jeune pianiste russe de 23 ans, élève de Natalia Fish puis de Dimitri Bashkirov et de Claude Martinez-Menheronde, a interprété le concerto pour piano n° 2 de Brahms, avec l’orchestre Gulbenkian sous la direction de George Pehlivanian. Le second prix a été décerné à son compatriote Dmitri Levkovich. La première édition de ce concours s’était tenue en 2000 à l’Unesco à Paris, sous le patronage de Catherine Tasca. (Source)

[28] Pianotripez ! Guillemette et Christophe sont des musiciens ambulants. Leur instrument ? Un piano. 6.500 km en 9 mois dans toute l’Europe ! Ils en parlent dans leur blog, et d’ailleurs, ils ne sont pas les seuls. Et vous, chers lecteurs ? Yes, you can! (Source)

19 août 2009

Alla breve. II.

Classé dans : Actualité, Alla breve, Musique — Miklos @ 21:11

[8] Happy birthday, Mr Purcell! Le 10 septembre 2009 marque les 350 ans de la naissance du premier grand compositeur anglais, Henry Purcell, génie baroque fauché trop tôt (à 36 ans) en 1695. Son œuvre est l’une des plus diverses et des plus raffinées. (Source)

[9] 150e anniversaire de la naissance de Puccini. La Morgan Library & Museum de New York organise à cette occasion une exposition (du 15 septembre au 10 janvier prochains), qui comprend une quarantaine d’objets : rares esquisses d’opéras et autres manuscrits, lettres, premières éditions de livrets, affiches… (Source)

[10] Anniversaire de George Enesco. Le compositeur roumain George Enesco est né le 19 août 1881. Entré à l’âge de six ans au conservatoire de Vienne, il est à treize ans l’élève de Fauré. Sa musique, pure et originale, mérite d’être redécouverte en France. (Source)

[11] Discordes au sein de l’orchestre de la concorde. Créé par le pianiste et chef d’orchestre Daniel Barenboim et par le professeur de littérature comparée Edward Said, le West-Eastern Divan Orchestra réunit de jeunes musiciens israéliens et arabes dans une entreprise commune : faire de la musique. Mais il leur est parfois difficile de faire abstraction de la politique qui les divise encore et toujours. (Source)

[12] Une voix qui monte. Le jeune (24 ans) chanteur (et compositeur) canadien Isaiah Bell est le lauréat du concours organisé par le Festival national de musique au Canada dans la catégorie voix soliste. (Source)

[13] Visions sonores. C’est le titre d’une exposition multimédia à l’Université de Guelph (Canada) présentant l’œuvre de d’hommes et de femmes compositeurs travaillant au Québec et ayant choisi soit d’incorporer à leurs œuvres notation et improvisation, soit de remettre en ­question les bases même de cette dichotomie. Le site web de l’exposition comprend des entretiens et des informations sur les œuvres sous forme de texte et d’images. (Source)

[14] Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Une lectrice avait emprunté en 1939 dans une bibliothèque la partition de Rose Marie, opérette de Rudolf Friml et de Herbert Stothart (livret : Otto Harbach et Oscar Hammerstein II) ayant pour thème la conquête de l’Ouest, et l’avait gardée pour des raisons sentimentales. Âgée maintenant de 83 ans, elle l’a finalement rendue, et est soulagée de n’avoir pas eu à payer l’amende. (Source)

[15] Claudio Abbado, une vie consacrée à la musique. Un long article du Guardian brosse la vie du grand chef, le tournant qu’elle a pris en 2000 pour raisons de santé, ses interprétations successives des œuvres de Mahler et de Beethoven – et ce qu’il en pense –, l’orchestre symphonique idéal qu’il a créé à Lucerne… Un article passionnant.

[16] Hildegard Behrens. La soprano wagnérienne allemande, une des plus grandes de sa génération, est décédée à Tokyo à l’âge de 72 ans, apparemment d’un anévrisme. Elle avait fait ses débuts à Fribourg dans le rôle de la comtesse des Noces de Figaro en 1971. Parmi ses rôles : Elettra (Idomeneo de Mozart), Isolde (Tristan et Isolde de Wagner), Salomé, Électre et Tosca (opéras éponymes de Strauss et de Puccini), Marie (Wozzeck de Berg). (Source)

[17] Amos Oz écrit le livret d’un opéra. Le grand écrivain israélien est à l’œuvre : il écrit le livret pour un opéra de Fabio Vacchi, inspiré de son roman Seule la mer. C’est une commande du Teatro Petruzzelli de Bari, où l’œuvre sera créée en 2011. (Source)

18 août 2009

« Quand Google défie l’Europe »

Classé dans : Actualité, Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 8:36

…il finit par gagner, contrairement à ce que souhaitait l’ex président de la Biblio­thèque nationale de France, Jean-Noël Jeanneney.

Ses prises de position, de principe (essentiellement : ne pas laisser s’instaurer une seule source – et d’autant plus commerciale –, donc forcément hégémonique, pour la diffusion du patrimoine culturel sur l’Internet) avaient amené à la mise en place du projet Europeana, qui vise à mettre en ligne un volume important du patrimoine culturel européen numérisé : livres, bien entendu, mais aussi images (tableaux, estampes…), musique et vidéo. Ce n’était pas une opposition absolue à Google, dont la BnF avait discrètement adopté le moteur de recherche, mais là c’est un revirement stratégique (résultant de considérations financières) et la BnF se rend à Canossa : selon La Tribune d’aujourd’hui (dixeunt Reuters et d’autres sources), la BnF serait en négociation avec Google pour numériser son patrimoine, suivant ainsi l’exemple – tant décrié à l’époque – de la bibliothèque municipale de Lyon.

Il sera intéressant de voir, si cette négociation aboutit, comment la bibliothèque numérique de la BnF, Gallica, évoluera : en volumétrie (qui n’avait pas beaucoup crû pendant longtemps) mais surtout en qualité (de la numérisation, des accès aux contenus – ergonomie et fonctionnalités). Et, par contrecoup, Collections, le portail des collections patrimoniales françaises mise en place par le ministère de la culture et de la communication, puis, de là, Europeana elle-même, que cette base est censée nourrir.

Le cercle est bouclé : Europeana, ayant émergé « contre » Google, sera consolidée par des contenus produits par ce qui se positionne comme « la » bibliothèque numérique mondiale. Finalement, Jeanneney avait raison…

Cette démarche s’inscrit dans la logique économique actuelle, celle de l’évolution vers une société de services : la BnF, n’ayant pas les moyens de s’offrir une numérisation maison, fait appel aux services (reconnus pour leur efficacité et pour leur qualité) de Google. Quant aux lecteurs, ils réduiront leurs achats de livres (qu’ils empruntaient déjà, pour certains), tout en augmentant leurs acquisitions du droit de les lire en ligne (triste cure d’amaigrissement pour les bibliothèques personnelles et publiques…), comme ça l’est déjà le cas pour la musique enregistrée ou les films. Résultat : les éditeurs réduiront d’autant plus leur production papier la demande baissant, cercle vicieux – ou plutôt spirale – dont on peut craindre les effets sur la disponibilité future de l’objet livre, dont la durée de vie sur les étagères de librairies se raccourcit, à l’instar de la présence de (bons) films sur nos écrans après leur sortie. On nous objectera que l’impression à la demande – à l’unité ! – s’y substituera. Le prix en sera sans doute plus élevé que celui d’un livre imprimé en série, mais surtout, la qualité de l’objet lui-même – du papier, de la couverture, de l’encre – ne sera plus au rendez-vous.

Il en est déjà ainsi aussi pour des usages plus matériels : si l’on pouvait louer quasiment de tout pour une certaine durée, il est de plus en plus possible de le faire à l’usage, pour les bicyclettes par exemple (les vélibs), et on nous le promet bientôt pour les voitures (les autolibs ?). Cette disparition annoncée de la propriété est un autre clin d’œil ironique à l’histoire et on ne peut résister au plaisir de faire appel à Google Books pour afficher l’origine de la célèbre phrase « Qu’est-ce que la propriété ? C’est le vol. »

Cette tendance à déléguer à plus compétent/capable que soi peut encou­rager non seulement les monopoles, mais la diminution de la créativité inhérente à la diversité. Érigée en principe, les effets pervers de cette démission (voire dé-mission) ne tarderont pas à se faire sentir : plus besoin d’apprendre à jouer du piano, de composer de la musique, d’écrire des poèmes, de photographier, de faire du théâtre en amateur – il y en a qui le font mieux ; l’amateur n’a plus de place face au professionnel, et le « petit » professionnel n’en a pas face au plus grand. C’est la place assurée à l’uniformisation et au nivellement. Et à la domination de tous par des « boîtes » hyperspécialisées. Brave New World.

Alla breve. I.

Classé dans : Actualité, Alla breve, Musique — Miklos @ 1:13

[1] Musiques inédites de Mozart (1756-1791) et de Schumann (1810-1856). Deux nouvelles partitions inédites du jeune Mozart ont été découvertes récemment et jouées pour la première fois le 2 août à Salzbourg. (Source, avec écoute et facsimile du manuscrit)

Une esquisse d’un fragment d’une quatrième sonate pour piano de Robert Schumann a été découverte à la bibliothèque de l’Université Stanford. (Source)

[2] De quoi est donc mort Mozart ? Selon une récente étude, il n’aurait pas été empoisonné comme l’affirmaient des rumeurs tenaces, mais serait décédé d’une infection aux streptocoques lors d’une épidémie. (Source)

[3] Michel Faul : Nicolas Bochsa (1789-1856), harpiste de la Chapelle impériale, compositeur, escroc. Une biographie parue à l’occasion du 220e anniversaire de la mort de ce célèbre harpiste permet de découvrir aussi les aspects romanesques de sa vie et ses aventures. (Source)

[4] Découverte d’un film sur Gustav Holst (1874-1934). Ce film, réalisé dans les années 1970, comprend des entretiens avec la fille du compositeur et avec deux de ses collègues, eux-mêmes compositeurs. (Source)

[5] Partitions inédites de Villa-Lobos (1887-1959). Ces manuscrits du compositeur brésilien datent de 1921 et comprennent quatre orchestrations de mélodies de Guy Ropartz. Ils ont été découverts dans les archives de la bibliothèque de l’École de musique de Rio de Janeiro. (Source)

[6] 90e anniversaire de la naissance de Benny Moré. Considéré par certains comme le plus grand chanteur cubain de tous temps et tous genres confondus, il est né le 24 août 1919 et décédé en 1963. Cette commémoration comprendra concerts et projection de films documentaires. (Source)

[7] Entretien (audio) avec George Benjamin. Dans cet entretien, le compositeur britannique discute de sa carrière de compositeur et de chef d’orchestre, de sa relation à son maître Messiaen, et de son rapport – de méfiance – à l’égard de l’informatique musicale.

16 août 2009

Petits meurtres entre amis, ou Craigslist comme épiphénomène de l’Internet

Classé dans : Actualité, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 21:36

Une annonce de recherche de stupéfiants dans la rubrique rencontres de Craigslist, restée en ligne malgré les filtrages et les signalements.

Craigslist est un site international de petites annonces. On y trouve de tout (slogan de la défunte et regrettée Samaritaine) : emploi, logement, rencontres, ventes, ser­vices… Vous avez besoin d’un lit évolutif pour votre bébé ? La rubrique À vendre : enfant+bébé à l’intitulé invo­lon­tairement cocasse vous en proposera peut-être. Vous n’avez pas de bébé et aimeriez acheter un chiot ou un chaton : consultez Commu­nauté : animaux. Vous partez en vacances à Londres ? Cherchez-y une location ou un b&b. Deux rubriques sont destinées à regrouper des annonces un peu plus sulfu­reuses : Services : éro­tiques (« massages non théra­peu­tiques », par euphé­misme) et Petits boulots : adultes (en général, tournages osés). Cherchez et vous trouverez. Mais ce service a aussi une autre face, et pas si cachée que cela.

Créée en 1995 par Craig Newmark, Craigslist était alors une liste de diffusion (d’où son nom) consacrée à l’évé­ne­mentiel à San Francisco : les petites annonces y étaient envoyées par courriel et reçues ainsi par ses abonnés. Son succès croissant, elle migre natu­rel­lement vers le Web (ce que n’a su encore faire la liste biblio-fr qui vient d’imploser), et s’organise par pays (une soixantaine à ce jour) puis par villes ou régions, pour tenter d’en préserver le carac­tère local et commu­nau­taire. Son inter­face sobre – rustique, diront certains – se décline dans plusieurs langues.

Pour y publier une petite annonce, il n’est même pas néces­saire d’y ouvrir un compte ; même quand on le fait, il suffit de fournir une adresse élec­tro­nique valable. On choisit d’abord la ville, puis la rubrique adéquate ; l’annonce publiée comprend une adresse élec­tro­nique fournie par le système, qui se chargera de trans­mettre auto­ma­tiquement les réponses éven­tuelles à l’annonceur sans révéler sa réelle adresse. Simple, efficace, anonyme.

Il est évident qu’avec plus de 120 millions d’annonces et 20 milliards de consul­tations par mois il est humai­nement impos­sible de contrôler le contenu des annonces et leur adé­quation avec les conditions d’usage du service (dispo­nibles uni­quement en anglais, et correspondant à la législation américaine…). Craigslist a donc mis en place un filtrage auto­ma­tique qui est censé détecter des annonces problé­matiques, et un système de signa­lement manuel, qui permet aux lecteurs de marquer une annonce comme mal classée ou interdite. Mais ces indicateurs ne semblent pas être lus par des humains, et ce ne serait qu’à la suite d’un certain nombre de signa­lements que le système suppri­merait automa­tiquement une telle annonce. C’est donc essen­tiel­lement un système autogéré par sa commu­nauté d’uti­li­sateurs et par sa program­mation informatique (ce qui n’est pas loin de rappeler la Wikipedia).

La popularité de Craigslist est élevée dans le monde anglo-saxon (à tel titre qu’une grande partie des annonces publiées dans les sites inter­na­tionaux, France y compris, le sont en anglais plutôt que dans la langue locale), et princi­pa­lement aux US. Mais il acquiert une noto­riété de plus en plus sulfu­reuse, du fait des abus croissants. Arnaques (à distance) et vols (lors de rencontres) s’y multiplient (bien que proba­blement mino­ri­taires) : une récente petite annonce qui vantait les mérites d’un b&b à Paris, photos à l’appui, a permis à son annonceur de rafler des milliers d’euros sous forme d’une avance non rembour­sable, pour lesquels il envoyait un coupon falsifié. Nous-même sommes récemment tombé ainsi sur un b&b problé­matique à New York, lors de notre recherche en vue d’un séjour : l’annonce et les infor­mations envoyées ulté­rieu­rement ne corres­pondaient pas du tout ; d’autres annonceurs ne répondaient pas, ou changeaient leurs conditions. Nous avons fina­lement utilisé à profit un site spécia­lisé et sécu­risé.

Les menaces de poursuites à l’encontre de Craigslist aux US pour faits de prosti­tution se précisent, et les auto­rités dans divers États amé­ricains piègent ceux qui uti­lisent ce site pour proposer de tels services ou pour trouver des « masseuses » (et masseurs), des « escorts » et autres profes­sionnels ou amateurs de cet ancien métier (mais aussi des pédophiles). Craigslist assure avoir pris des mesures – aux US, pas ailleurs, comme on le verra plus loin – mais cela ne semble pas satisfaire les autorités.

Le pire arrive aussi : un homme de 34 ans vient d’être arrêté pour avoir violé deux femmes qui propo­saient leurs services via Craigslist. Quelques mois plus tôt, un étudiant de l’école de médecine de l’Université de Boston, un jeune homme de bonne famille de 23 ans et présentant bien, a été arrêté pour l’assas­sinat d’une jeune femme et l’agression de deux autres, toutes trois contactées via Craigslist.

La version française de Craigslist – qui, comme le reste du service, n’est pas hébergée en France (ce qui ne devrait pas l’exonérer du respect des lois françaises) – reflète les travers les plus communs du service.

Des rubriques tout à fait sérieuses – telles Offres de services : auto (achat, vente, réparation de voitures) ou Offres de services : rédac­tion/édi­tion/tra­duc­tion – sont pério­di­quement litté­ra­lement inondées de publi­cité pour l’achat (par internet, évidemment et sans ordon­nance) de médi­caments de tous genres (sans aucune garantie qu’ils ne sont pas falsifiés), provenant princi­pa­lement d’un site hébergé au Royaume Uni (et inscrit au nom d’un individu – proba­blement un infor­ma­ticien – fournissant une adresse en Russie), ou en Argentine. Parfois, des dizaines de petites annonces proposant des vidéos aux titres porno­gra­phiques et parfois pédo­philes font une appa­rition simul­tanée dans ce type de rubriques.

Drogue et prosti­tution y ont aussi leur place. Bien évi­demment dans la rubrique Offres de services : services éro­tiques qui regorge d’annonces de massage suggérant avec des euphé­mismes à peine voilés ou parfois expli­ci­tement le caractère sexuel du service proposé pour finances (ce n’est pas illégal en France). Mais ces annonceurs débordent aussi sans vergogne et régu­liè­rement – et au mépris des règles d’usage écrites de Craigslist – dans la rubrique Offres de services : services théra­peu­tiques (destinée aux masseurs diplômés), et surtout dans les rubriques Rencontres (destinées aux annonces non « commerciales »), où elles sont sans ambiguïté : « Un peu en panne de thunes là, si quelqu’un se sent une âme altruiste et voulait m’offrir des ‘roses’ ». En argot de l’internet, les roses sont des espèces sonnantes et trébu­chantes. Un autre terme que l’on y trouve de façon accrue est 420 (« herbe »).

Dans la rubrique Coups de cœur/de gueule on peut trouver par exemple le témoignage d’un indi­vidu qui ne cherchait qu’un massage de rela­xation – ni éro­tique, ni théra­peu­tique. Il signale les possibles effets nocifs de leurs mani­pu­lations (des vertèbres, du système lympha­tique) par mécon­naissance patente du corps. Dans cette rubrique qui est un vrai fourre-tout on trouve aussi des textes qui sont des copiés-collés intégraux d’articles de journaux (français et autres) en violation des lois de propriété intellectuelle.

On est en droit de s’inter­roger sur les moyens que Craigslist met en œuvre pour tenter de limiter ces phéno­mènes : certains débor­dements pourraient être détectés auto­ma­tiquement – notamment le spam répété (vocabulaire, sites, numéros de téléphone, personnes…) – et donc effacés dès leur appa­rition puis leur source bloquée : c’est ce qui se fait dans nombre de sites et de blogs. Or ces annonces se retrouvent quoti­dien­nement dans Craigslist et y perdurent malgré les signalements manuels.

Tout système humain – qu’il soit technique, social, politique – peut être détourné de sa finalité aussi altruiste soit-elle par des humains et exploité par des indé­licats, des désé­qui­librés ou des criminels. Plus il est complexe, plus il se prête faci­lement à ce genre de débor­dements. Incon­trôlées, les dérives peuvent s’avérer parfois tragiques. C’est le délicat équi­libre entre la liberté des indi­vidus et la protection de tous qui est constamment remis en jeu.

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