Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 novembre 2011

Guy Kahan, 27/10/1951-11/11/2011

Classé dans : Actualité — Miklos @ 16:22

Il est de ces êtres exceptionnels qui, lorsqu’on a la chance et le bonheur de les fréquenter, suscitent ce qu’il y a de meilleur en nous, nous font nous dépasser d’une façon ou d’une autre, nous montrent que même si la vie est souvent un combat perpétuel, ce combat, aussi désespéré soit-il, peut s’accompagner de joie, de générosité, de grâce. Tel était Guy.

Nous nous connaissions avant d’être nés.

Sa mère et mon père – tous deux veufs « de guerre » (le mari d’Annie, un des quatre rescapés du massacre d’une troupe de 2500 volontaires étrangers dans l’armée française envoyée comme chair à canon contre l’ennemi, et livré deux semaines plus tard à la Gestapo ; la femme de Meyer disparue en fumée dans les brumes de la Pologne occupée) – avaient travaillé ensemble au bureau de l’Agence juive à Paris en 1948. Après leurs remariages respectifs, elle avec Sydney et lui avec Rita, nous sommes nés à deux ans d’intervalle.

Il se souvenait de notre première rencontre, disait-il ; il avait trois ans et moi cinq, il se souvenait du déguisement de marin que je portais ce jour-là – impossible, avais-je répondu, tu dois confondre avec l’uniforme que j’ai porté des années plus tard (autre forme de déguisement, il est vrai), c’était peut-être celui de cuisinier, une grande louche à la main ?

Né paralysé des membres inférieurs, il pouvait, enfant et adolescent, écrire et dessiner, ce qu’il faisait avec un don exacerbé par le savoir intime qu’il devait l’utiliser autant que faire se peut, sans relâche, tant qu’il le pouvait encore. Car la maladie progressait, et il n’aurait dû dépasser l’adolescence. Il avait fêté ses 60 ans il y a deux semaines, j’étais à ses côtés.

Au fil des années, il avait perdu toute capacité de mouvement, à part celle du bout d’un doigt avec lequel il pouvait appuyer sur la sonnette pour appeler Danny, son aide dévoué corps et âme, qui accomplissait pour lui tous les gestes du quotidien, depuis qu’Annie, la maman de Guy, avait perdu ses forces physiques, puis sa mémoire. Guy pouvait heureusement parler, et nous nous parlions au moins une fois par semaine, malgré les milliers de kilomètres qui nous séparaient depuis de nombreuses années.

Avant, nous nous voyions très régulièrement et avions de longues discussions. Son humour, son intelligence, sa sensibilité, rayonnaient. Il s’intéressait à tout, et son sens de l’observation était décuplé du fait de son handicap croissant. Il ne s’y attardait pas, et, soutenu par Moshé Feldenkrais lui-même puis après par ses élèves, ce qu’il perdait graduellement en motricité, il l’exerçait menta­lement : on n’était pas choqué de l’entendre dire qu’il était pressé et qu’il devait maintenant courir faire autre chose. Il m’en parlait de temps à autre, ce n’est qu’en lisant récemment Musicophilia d’Oliver Sacks que j’ai finalement compris, des décennies plus tard, ce qu’il réalisait ainsi.

L’art tenait une place importante dans sa vie. Ne pouvant plus dessiner, il contemplait longuement et attentivement des reproductions d’œuvres de genres et de périodes très différents. Adolescent, c’étaient Michelange, Le Titien, Rubens, Rembrandt, goûts que je partageais passionnément… Il avait une grande admiration pour les estampes japonaises, et en avait acquis une connaissance profonde. Récemment, il s’intéressait au rococo et notamment à François Boucher et surtout à ses paysages – je me demandais bien pourquoi tout en me disant qu’il devait y trouver des qualités que je n’étais pas à même de percevoir – et m’avait demandé de lui apporter des livres comprenant des reproductions de ses œuvres. J’y avais rajouté – comme cadeau d’anniversaire – un très bel ouvrage, Poussin, Watteau, Chardin, David… – Peintures françaises dans les collections allemandes XVIIe-XVIIIe siècles. Il m’a dit plus tard que c’était le plus beau livre d’art qu’il avait jamais eu (il lui arrivait d’exagérer gentiment).

Il écrivait. Il l’a fait toute sa vie, d’abord à la main, puis en dictant à l’un ou l’autre des amis qui, d’une fidélité à toute épreuve et d’une générosité sans calcul, l’entouraient de tout temps. Pas tellement par admiration – il était admirable – mais plus encore par amour : on ne pouvait ne pas l’aimer. Il écrivait des poèmes, des essais. Sur la perception du corps, qu’il avait bien plus fine et profonde que tous ceux d’entre nous qui prenons notre corps pour acquis, moteur qui fonctionne de lui-même sans qu’on y pense réellement ; mais aussi sur la philosophie, qu’il avait étudiée à l’université, et dont il aimait tant débattre avec moi, et sans doute avec ses autres amis.

Il écoutait beaucoup de musique avec une attention si concentrée qu’il pouvait y entendre ce qu’un auditeur non averti ne percevait pas ; c’était les sixties, et c’était ce qu’il connaissait et aimait (comme moi, d’ailleurs) : Simon et Garfunkel, Rita Pavone, le Festival de San Remo… Peu de classique, cela pouvait aller jusqu’à Tchaïkovski, et encore. Un jour, je me suis dit – je ne sais ce qui m’avait suscité cette idée – qu’avec cette capacité qu’il possédait il fallait que je lui fasse aimer celle que j’aimais le plus, celle de Bach. Je lui fis écouter la cantate BWV 106, Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit, plus connue aussi sous le nom d’Actus Tragicus, dans l’interprétation que je trouve encore aujourd’hui, plus de quarante ans plus tard, particulièrement belle, sobre et émouvante.

Je lui en fis ce qu’aujourd’hui je sais qu’on appelle une analyse – je n’avais jamais appris à le faire, je n’en avais jamais fait avant et je n’en ai jamais refait, c’est du genre de miracles que Guy suscitait –, lui expliquant, lui chantant ce qu’il allait entendre, en en décortiquant l’instrumentation (ah ! ce duo de flûtes dans l’ouverture !), les mélodies, leurs modes et leur tricotage polyphonique… Il y a à peine quelques mois, il me disait encore qu’il n’avait pu dormir la nuit suivante, et que sa vie en avait changé. Il a commencé alors à s’intéresser à la musique classique, j’ai continué à lui faire écouter des disques de ma collection, puis il s’est forgé son propre goût, est allé aux concerts, a fait connaissance de musiciens qui ont immédiatement sympathisé avec lui. Nous comparions nos découvertes, nous discutions de pied ferme de nos choix parfois incompatibles.

Mais c’est surtout ma vie qui a changé à son contact : j’ai appris à mieux écouter et voir, en moi et autour de moi. Même si nous ne pouvions nous rencontrer que plus rarement du fait de la distance qui nous séparait dorénavant, nous nous parlions au moins une fois par semaine, et il était si intensément présent qu’il me semblait qu’il n’était jamais vraiment loin de moi. Il le restera toujours, mais sa voix me manquera. Je l’ai entendue il y a deux jours sur mon répondeur téléphonique, à mon retour d’un voyage. À son habitude, avec ce ton détendu et encourageant, il me priait de le rappeler. Il était trop tard pour le faire ce soir-là, le lendemain j’ai appris son hospi­ta­li­sation puis son décès un jour plus tard.

On m’a rapporté qu’autour de la tombe de Guy s’est retrouvé un nombre considérable de ses amis qui, pour la plupart, ne se connaissaient pas, n’avaient pas vent de leur existence respective, à l’exception du noyau dur d’une demi-douzaine de ses amis de lycée. Ils pouvaient ignorer jusqu’à des détails tels que son âge ou ses publications, tout en en connaissant d’autres pas forcément moins intimes.

Chacun d’eux jouait un rôle précis dans la vie de Guy, était chargé d’une tâche bien définie. Guy ordonnait tout, contrôlait tout, organisait tout, sans un geste. Tout était parfaitement planifié dans sa tête, et il demandait gentiment à l’un ou à l’autre, en s’excusant souvent avec profusion, ce qu’il souhaitait qu’il fasse.

Étais-je surpris de ce strict cloisonnement ? Pas vraiment : je connaissais quelques-uns de ses amis d’enfance, que j’avais rencontrés épisodiquement avant que la distance nous sépare. Mais depuis, personne. Quand je venais le voir, nous étions en général en tête-à-tête, et il veillait même à ce que je ne croise personne d’autre par hasard. Ce n’est qu’à l’occasion de son dernier anniversaire que j’ai finalement rencontré Kermit, une de ses plus vieilles amies qu’il connaissait depuis plus de trente ans et dont il m’avait parlé de temps à autre.

Étais-je surpris de cet ordonnancement si précis ? Pas vraiment : lorsqu’au téléphone il me demandait par exemple d’effectuer une recherche d’un ouvrage qui l’intéressait, il me dictait la démarche à suivre, pas à pas. Ou tentait de le faire, car je résistais gentiment pour le faire à ma façon. Parfois je le lui faisais comprendre parfois non, mais le livre désiré finissait presque toujours par être rapidement localisé. À mon voyage suivant, je le lui apportais, ou c’était un ami qui, partant d’un pays à l’autre, faisait la commission.

J’ai finalement réalisé que nous étions ses membres, ses mains, ses doigts et ses phalanges, ses jambes et ses pieds. Il les articulait tous indépendamment (car il est plus facile de contrôler un paramètre indépendant que deux qui interagissent), mais en harmonie et avec efficacité pour une finalité suprême : la vie. Sa tête était une machine à penser, quasi infaillible.

Mais nous étions aussi ses amis, et c’est son cœur qui nous maintenait tous liés à lui. Maintenant, à tâtons, nous apprendrons peut-être à nous connaître et à établir entre nous ces réseaux qui passaient jusqu’ici tous par lui.

Il y a deux jours, une trentaine de ses amis s’est réunie pour évoquer leurs souvenirs et parler du futur. J’en étais. Tous m’étaient inconnus sans l’être vraiment – Guy mentionnait parfois l’un ou l’autre – à l’exception de deux ou trois d’entre eux que j’avais vus pour la dernière fois il y a plus de quarante ans. Lior, je l’ai finalement reconnu à la posture de son corps et à sa façon de se déplacer, sorte de signature que je n’aurais jamais remarquée si je n’avais connu Guy.

Tous avaient entouré Guy et fait corps avec lui comme les abeilles auprès de leur reine. Le noyau dur était composé de huit ou neuf élèves du lycée où il était entré adolescent : l’apercevant porté dans les marches du bâtiment par son beau-père Arieh (qu’Annie avait épousé après son divorce de Sydney), lui-même handicapé, certains s’étaient empressé de vouloir l’aider et depuis ne l’avaient plus quitté tout au long de sa vie. « Les vendredis soirs, les autres élèves sortaient faire la fête, nous allions rendre visite à Guy dans sa chambre », raconte Lior. Au fil du temps, ils lui ont fait connaître leurs conjoints et leurs enfants. Et même après son décès : Lior était venu à cette réunion accompagné de son neveu, qui avait entendu souvent parler de Guy mais ne l’avait jamais rencontré en personne.

L’autre groupe, plus disparate en âge, était composé des élèves de Feldenkrais – depuis la toute première, Mia, que j’avais rencontrée à plusieurs reprises à l’époque – et d’autres praticiens de cette méthode. Ils s’étaient succédés auprès de Guy et avaient contribué à sa santé physique et psychique. Ce jour-là, ils témoignaient de ce que lui leur avait apporté : devant ce corps déformé et inerte qui défiait toutes leurs connaissances, devant cet esprit qui allait à l’essentiel, ils devaient apprendre eux-mêmes à l’approcher, à s’adapter. Cette intimité physique ne pouvait se faire sans intimité psychique : ils sont tous devenus ses amis.

Ces amis veulent maintenant s’atteler à faire fructifier ce qu’il a laissé : les écrits qu’il leur avait dictés tout au fil de sa vie, les rushes d’un film documentaire, mais aussi l’expérience probablement unique de la pertinence de la méthode Feldenkrais pour le soutien à des handicapés si profonds.

Lui qui m’avait souvent parlé de Gurdjieff – maître pour certains, charlatan sectaire pour d’autres – qu’il avait lu et étudié attentivement en faisant la part des choses (et par qui, semble-t-il, Feldenkrais aurait été inspiré notamment en ce qui concerne la connaissance de soi), n’était-il pas finalement un de ces hommes les plus remarquables qu’il nous a été donné de rencontrer, un maître pour nous tous ?

Guy avait de qui tenir : Annie a été présente à ses côtés sans faillir, s’est occupé de lui tant qu’elle le pouvait encore, sans jamais s’apitoyer sur leurs sorts respectifs. Elle lui a redonné courage quand, adolescent, il commençait à lâcher prise devant la tâche qui aurait semblé impossible à tout être quelque peu lucide : celle de continuer à vivre tout en perdant inéluctablement ses capacités physiques. Elle lui a transmis sa détermination dans la durée, son humour, incisif sans être méchant. Cette très belle femme, souvent souriante, était lucide et perceptive, mais jamais résignée. Ce n’était pas du côté de la médecine qu’il fallait se tourner – certains médecins ne pouvaient concevoir que Guy puisse même être vivant avec cette pathologie –, mais en soi, pour tenter de faire face aux problèmes petits et grands, en vivant normalement. Et c’est ainsi que Guy avait rejoint ce lycée municipal après quelques années dans une école spécialisée, puis fait des études universitaires, sans aucune concession sur la qualité de ce qu’il devait produire.

Depuis quelques années, sa mémoire s’est altérée. Elle qui m’avait tutoyé depuis ma naissance, me vouvoie maintenant et me demande à tout bout de champ où j’habite, si j’ai de la famille… Mais il suffit que je prononce le prénom de ma mère ou de mon père pour qu’elle s’écrie avec chaleur « Ah, Rita… ! nous étions de si bonnes amies ! J’ai été tellement triste d’apprendre son décès !… Meyer, je me souviens très bien de lui… ». Ce ne sont « que » les faits qu’elle a oubliés – ainsi, elle ne « sait » pas que Guy est mort (bien qu’une amie bien intentionnée mais pas très intelligente lui avait asséné la nouvelle sans relâche dans l’intention que l’information s’inscrive dans son cerveau, heureusement – vu son état – sans succès). Mais le souvenir des émotions et des sentiments est d’évidence intact.

Il en va de même avec son sens du raisonnement, et donc de sa capacité à participer activement à une discussion, telle celle que j’ai eue avec elle et à son initiative il y a deux jours sur les avantages et désavantages d’être célibataire ou marié. Elle a aussi conservé son humour, tant celui de comprendre et de rire à une incongruité intentionnelle qu’on raconte en sa présence que de faire un bon mot à brûle-pourpoint et à bon escient ou de lancer une petite pique bien placée mais jamais bien méchante à son interlocuteur.

Elle n’est pas consciente de ce malheur inqualifiable, celui d’avoir perdu son fils auquel elle avait consacré sa vie ; est-ce un signe de clémence de leur sort tragique qui lui a fait perdre la mémoire en même temps que la santé de son fils se dégradait ?

Elle n’est pas consciente non plus que Danny, l’aide dévoué qui s’est occupé avec tant d’attention de Guy pendant plus d’une quinzaine d’années, puis d’elle quand son état s’est altéré, devrait quitter le pays maintenant que Guy est décédé, à moins d’une décision improbable du ministère de l’intérieur lui permettant de rester pour elle.

Enfin, elle n’est heureusement pas consciente que sa belle-fille essaie, jusqu’ici sans succès, depuis quelques mois et donc avant la mort de Guy et en faisant pression sur lui, d’évincer Annie de la chambre qu’elle occupe depuis son mariage avec son père, Arieh, afin de la récupérer et la réunir à l’appartement voisin qu’elle occupe. Elle a récemment ajouté que maintenant Annie peut très bien s’installer dans la chambre et dans le lit de son fils, puisqu’elle n’est pas consciente de sa disparition.

Il y a des tragédies qui n’en finissent pas.


Guy Kahan: [à gauche] Du défaut à la perfection. La plénitude de la vie dans un corps défectueux. Introduction de Dr. Moshe Feldenkrais. 1979.
[à droite] Croquis dans la conscience : images du monde intérieur. Illustrations de Nachum Miller. 1985.

27/10/1951-11/11/2011 ,יונתן כהן

Classé dans : Actualité — Miklos @ 16:22

ישנם בני-אדם יוצאי-דפן, שכאשר מתמזל לנו להכירם ולבלות במחיצתם, מביאים אותנו להתעלות מעל עצמנו, ומראים לנו שאפילו אם החיים הם מאבק מתמיד, אפילו אם המאבק הוא נואש, הוא יכול להתלוות בשמחה, ברחב-לב, בחסד. כזה היה יונתן.

משותק מלידה במחצית גופו התחתונה, הוא כתב וציר בנערותו ובצעירותו. הוא עשה זאת בכשרון ובאינטנסיביות המחוזקים בידיעה האינטימית שעליו לנצלם בכל רגע, ללא הרף, כל עוד היה מסוגל לכך. כי המחלה התפשטה, ולא היה צפוי שיחיה מעבר לילדות או לגיל ההתבגרות. לפני שבועיים, הוא חגג את גיל ה60 והייתי לצידו.

במהלך השנים, איבד יונתן כל כשר תנועה מלבד בקצה אצבע ידו הימנית, בו השתמש כדי ללחץ על פעמון כדי לקרא לדני, עוזרו המסור בגוף ונפש, אשר בצע עבורו את כל תנועות היום-יום, מאז שאזלו כוחותיה וזכרונה של Annie, אימו של יונתן. למזלו, יכולת הדבור של יונתן לא נפגעה, ונהגנו לשוחח לפחות פעם בשבוע למרות אלפי הקילומטרים שהפרידו בינינו מזה שנים רבות.

הוא נהג לומר שזכר את פגישתנו הראשונה, בעודו בן 3 ואני בן 5. לדבריו, הייתי מחופס באותו יום כמלח. לא יכול להיות, הייתי אז עונה, אתה כנראה מתבלבל עם המדים שלבשתי שנים לאחר מכן (סוג אחר של תחפסת, אם תרצה), הייתי אולי לבוש באותו יום כטבח? פגישתנו לא היתה אקראית, אמו ואבי עבדו ביחד עוד לפני שנולדנו.

נהגנו להפגש לעיתים רגילות, ונהלנו שיחות ארוכות. חוש ההומור שלו, שנינותו, רגישותו הקרינו מעין אור גנוז. הוא התענין בכל דבר, וחוש הבחנתו הפנימי והחיצוני התחזק ככל שגופו נחלש. הוא לא התמקד על כך, ובסיועו של משה פלדנקרייז ולאחר מכן של תלמידיו, את מה שאיבד פיזית בהדרגה, היה מתרגל נפשית: לא היה זה מפתיע למכריו לשמע מפיו שהוא צריך למהר ולרוץ לעסוק באיזה-שהוא דבר. מדי פעם, הוא היה מספר לי על כך, וזה רק לאחרונה, בקראי את Musicophilia של Oliver Sacks שסוף-סוף הבנתי, אחרי עשרות שנים, את מה שלמעשה ביצע באפן זה, בעבדו בצורה דינאמית על התמונה המנטלית של גופו על.רמ"ח אבריו ושס"ע גידיו.

האמנות טפסה מקום מרכזי בחייו. משנמנע ממנו הכשר לציר, היה מתבונן ארוכות וברכוז ברפרודוקציות של יצירות מתקופות וסגנונות שונים. בצעירותינו, היו אלה Michelangelo, Titian, Rubens, Rembrandt, וטעמינו התאימו במאד מאד… הוא העריך מאד את חתוכי-העץ היפנים, ופתח עם הזמן ידע עמוק בהם. לאחרונה, התענין ברוקוקו הצרפתי, ובמיוחד בציורי הנוף של François Boucher – קשה לי היה להבין את הסבה לכך, עם זאת תארתי לעצמי שמצא בהם תכונות מיוחדות מעבר לכשר הבחנתי – ובקש ממני להביא לו מצרפת שני ספרים עם רפרודוקציות של יצירותיו. כמתנת יום הולדת, הוספתי להם ספר גדול ונאה על אודות יצירות Poussin, Watteau, Chardin, David ואחרים, חלקם ידועים לו ואחרים לא. ימים ספורים לאחר מכן, כשהייתי בחזרה בפאריס, אמר לי בטלפון שזהו ספר האמנות היפה ביותר מאלה שברשותו (הוא נהג לפעמים להגזים בתודותיו).

הוא כתב. במשך כל חייו. מתחילה ביד, ואחר מכן בהכתבה לידידיו, ידידים נדיבי-הלב ונאמנים ללא פגם וסיג, אשר ליווהו מאז ומתמיד. לא כל-כך מתוך הערצה – על אף שהיה דמות נערצת מכל – אלא למעשה מתוך אהבה. אי-אפשר היה שלא לאהב אותו. הוא כתב שירה, מסות: על תודעת הגוף, שהייתה לו עמוקה וחדה ללא שעור בהשואה לאלה מאיתנו עבורם הגוף הוא נתון, מכונה הפועלת מעצמה ללא מתנת דעת; על פילוסופיה, אותה למד באוניברסיטה ואודותיה אהב כל-כל להתוכח איתי, וכנירא עם יתר ידידיו.

הוא נהג להקשיב הרבה למוזיקה, ברכוז כה רב שאפשר לו להבחין בה את שמאזין רגיל לא היה מסוגל לשמע; אלה היו שנות הששים, וזה מה שהכיר ואהב (כמוני, דרך אגב): Simon and Garfunkel, Rita Pavone, Festival di San Remo… מעט קלאסיקה, ולכל היותר Tchaikovsky. ביום בהיר אחד החלטתי – אין לי מושג איך עלה הרעיון לראשי – שבגלל אותו כשר או כשרון בו חונן, היה עלי לאהיבו בזו שהיתה אהובה עלי ביותר, זו של Bach. השמעתי לו את הקנטטה מס’ 106, Gottes Zeit, הידועה גם בכנוי Actus Tragicus, בבצוע אותו אני עדיין מחשיב, 40 שנה מאוחר יותר, כיפה ביותר, עצור ומרגש עמוקות בו בזמן.

עשיתי עבור יונתן מה שאני יודע כיום שקוראים אנליזה מוזיקלית – מעולם לא למדתי לעשות דבר כזה, לא עשיתיו לפני אותו יום ולא לאחריו, זהו מסוג ה"ניסים" שהתחוללו במחיצתו, הסברתי לו מה הוא ישמע, כל כלי וכלי ותפקידו המיוחד, השלוב ביניהם (וכבר בפתיחה, הדואט הפשוט והנפלא של שני החלילים), את הלחנים, המודוסים שלהם ושלובם הפוליפוני… לפני מספר חדשים, הוא שוב הזכיר את אותו מעמד, שלאחריו לא היה מסוגל לישון כל הלילה, ואיך הוא שינה את חייו. הוא אכן החל להתענין "ממש" במוזיקה קלאסית, תחילה ביצירות ובבצועים שהבאתי לו מתוך אוספי ואשר שיקפו את טעמי, ועם הזמן הוא פיתח את טעמו האישי (עוד נושא לווכוחים לוהטים בינינו), החל ללכת לקונצרטים באודיטוריום מאן, ולהכיר ולהתידד עם מוזיקאים מקצועיים.

אבל אלה בעיקר חיי אשר השתנו במחיצתו. למדתי להקשיב ולהסתכל יותר טוב בעצמי וסביבי. אף אם פגישותינו נעשו נדירות יותר בעקבות המרחק שהפריד בינינו, נהגנו לדבר בטלפון לפחות פעם בשבוע, והרגשת נוכחותו היתה כה עזה שנדמה היה לי שלא היה רחוק ממני. הוא ישאר לעולם קרוב, אך קולו יחסר לי לעולם. שמעתי אותו לפני יומיים על המשיבון, עם חזרי מנסיעה. כרגיל, באותו קול שקול ומעודד, בקש ממני להתקשר אליו בחזרה. השעה הייתה מאוחרת מדי באותו ערב, למחרת נודע לי על אשפוזו באותו לילה ועל פטירתו יום אחד לאחר מכן.

נמסר לי שבעת ההלויה נמצאה קבוצה גדולה מאד של אנשים, כולם חברים של יונתן, אך שלא רק שלא הכירו זה את זה, אלא שאף לא ידעו על קיומם ההדדי, מלבד חצי-תריסר ידידיו מהתיכון. הם אף לא ידעו אי אילו פרטים מחייו כגון גילו או פרסומיו, ובו בעת יכלו להוודע לעובדות אחרות לא פחות אינטימיות.

כל אחד מאלה שיחק תפקיד מדויק מאוד בחייו של יונתן, מילא משימה מוגדרת היטב. יונתן אירגן את הכל, שלט בכל וביקר את הכל מבלי להזיז אצבע. הכל היה מתוכנן בראשו, והוא אז ביקש באדיבות רבה ובהתנצלות מופלגת מזה או מזה לבצע עבורו דבר-מה.

האם הופתעתי ממידור זה? למעשה, לא: היכרתי לפחות חלק מידידי הנעורים שלו, אותם נהגתי לפגש מידי פעם לפני שהמרחק הפריד בין יונתן לביני. אבל מאז, אף אחד, אלא אם כן הזדמן לצרפת, ואז יונתן קישר בינינו. בביקורי לא נכח איש, ויונתן אף דאג שלא נזדמן להיפגש באקראי. וכך היה שרק ביום הולדתו האחרון הכרתי את קרמיט עליה שמעתי מפיו מדי פעם מזה למעלה משלושים שנה.

האם הופתעתי מהאירגון המדויק כל-כך? למעשה, לא: כשהיה מצלצל אלי כדי שאאתר ספר אותו רצה שארכוש עבורו, נהג להכתיב לי כל צעד ושעל, או לכל הפחות ניסה לעשות זאת, כי אני לאו דוקא צייטתי, על-מנת שאוכל לחפש בדרך הנוחה לי. לפעמים הודעתי לו על כך, לפעמים לא. וכך נהגתי למצא את הספר בו רצה ולהביאו בביקורי הבא, או להעבירו באמצעות ידיד שלו או שלי.

זה עתה היבנתי סוף-סוף שכולנו היינו ידיו, אצבעותיו, רגליו ופרקיו, רמ"ח איבריו וסש"ע גידיו. הוא הפעיל את כל אחד בנפרד (כי קל יותר לשלוט על פרמטר עצמאי מאשר על שני פרמטרים משולבים), אך בהרמוניה וביעילות הנחוצה לביצוע המשימה העליונה: החיים. ראשו פעל כמכונת חשיבה כמעט מושלמת.

אך כולנו היינו ידידיו, וזהו ליבו אשר קישר אותנו אליו. ועתה, יהיה עלינו לגשש ולמצא כיצד להכיר זה את זה, ולרקום את הקישורים שעברו עד עתה דרכו.


7 novembre 2011

Life in Hell : fet’ la fet’

Classé dans : Actualité, Langue, Publicité — Miklos @ 2:44

En moins d’un clin d’œil et de deux plans d’austérité, Akbar voit arriver la période des fêtes, les poches plus que vides mais le cœur plein (l’inverse, il le sait, ne fait pas le bonheur). Que va-t-il donc pouvoir offrir à Jeff (qui d’ailleurs la fera ailleurs, la fête) ?

Quelle chance ! il trouve dans sa boîte à lettres une publicité pour des cartes de vœux 2012 « prix direct fabricant », des « tarifs dégressifs les plus bas du marché », 0,39 € pour « + de 1 000 ex », ça ne fait pas cher la carte, je peux me permettre, se dit Akbar, mais je me demande bien comment ils font pour vendre des cartes à 0,00039 € pièce !

Un coup d’œil et il comprend : c’est sur les lettres qu’ils rognent, comme ils le font d’ailleurs dans leur Édito.

Akbar réfléchit au message qu’il pourrait composer avec le moins de lettres possible, pour baisser encore les prix : « Cher… », non c’est trop cher. « Jef (c’est clair que c’est encore cher mais pas trop, et avec un f en moins ça se prononce de toute façon à l’identique), je te présente mes meilleurs vœux pour 2012. Akbar. ». Enfin, si c’est sur la carte, c’est clair que je les lui présente, donc je peux faire sauter trois mots d’un coup. Et puisque je signe, c’est aussi clair que ce sont mes vœux. Voyons ce que ça donne : « Jef, meilleurs vœux pour 2012. Akbar ». La qualité du papier (« couché – moi je ne le suis pas encore, marmonne Akbar – mat 300 G – ce qui fait tout de même 300 kg, si l’on multiplie par 1 000, s’inquiète-t-il – vernis UV brillant sélectif sur l’image ») démontre bien que ce sont mes meilleurs vœux jusque là, donc je laisse : « Jef, 2012. Akbar ».

Il espère avoir réduit ainsi ses coûts de communcation à l’aide de cet éditeur vraiment spécialisé. Ou vraiment très spécial.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

22 octobre 2011

Le Monde est malade…

Classé dans : Actualité, Médias, Sciences, techniques, Théâtre — Miklos @ 12:18

Le site du Monde – comme celui de tout quotidien qui se respecte, et Le Monde se respecte beaucoup – permet d’effectuer une recherche dans l’ensemble de ses articles publiés depuis… depuis un certain temps. C’est très commode pour y retrouver un article qu’on avait lu, même (ou surtout) récent, sans savoir précisément le titre ou la date.

Sauf que cela marche curieusement.

Voulant retrouver un article concernant la récente libération de Gilad Shalit, qui, comme on a pu le constater, a copieusement alimenté les rotatives de tous les journaux (et pas que de Libération), voici ce que renvoie cette recherche :


En clair, Le Monde aurait retenu les doigts agiles de ses clavistes et n’aurait publié qu’un seul article à son sujet depuis 30 jours, article remontant à exactement 29 jours, période où l’intéressé croupissait dans une geôle du Hamas.

Surpris, on se demande quelle a été la politique éditoriale du journal concernant une autre personne récemment dans les gros titres :

Comme c’est curieux, mon Dieu, comme c’est bizarre ! et quelle coïncidence ! Le Monde affirme n’avoir rien publié à propos de Kadhafi (on a fait bien attention à orthographier ce nom correctement) ces sept derniers jours, et pourtant son nom faisait encore la une du site hier et plus qu’une fois, comme il l’avait fait quasiment tous ces derniers jours :

Menteurs, va. Ou alors, c’est que Sinequa, le moteur de recherche du Monde, qui signe sa performance discrètement mais lisiblement dans le coin en bas, à droite, est grippé. Manque de pétrole ? Qu’on se rassure, avec le printemps libyen les vannes se rouvriront. Entre temps, c’est plutôt sine tout court que sine qua non.

Il ne faut pas s’étonner de cette grippe, c’est de saison (d’ailleurs, ma brave dame – ou mon brave monsieur –, il n’y a plus de saisons).

Mais Le Monde n’a pas dû se faire vacciner, son site était tombé malade mais autrement, il y a deux jours : l’ascenseur qui sert à faire défiler à la verticale le contenu d’une page à l’écran quand celui-ci est plus long que la hauteur de la fenêtre avait tout simplement disparu (et ce n’était pas comme ces ascenseurs démantelés pour le cuivre qu’ils contiennent, celui-ci n’en avait apparemment pas). En compensation, un grand rectangle noir s’affichait au-dessus de l’article ; il ne comprenait pas un faire-part de décès de l’appareil, mais la mention sibylline Bannière 800×66. Allusion à la célèbre et saisissante image du monolithe noir dans 2001 Odysée de l’espace ?

Comme d’une part les pigistes sont rémunérés à la longueur de leur texte et que d’autre part la hauteur disponible pour l’article était partiellement occupée par ce pavé mystérieux, il n’était tout simplement pas possible de lire la totalité de leurs longs articles mais uniquement les deux ou trois premiers paragraphes. On le leur a signalé, mais – comme à leur habitude – ils n’ont pas répondu ni communiqué sur ce disfonctionnement qui s’est poursuivi pourtant jusqu’au lendemain.

Quelle importance, finalement, dans ce raz de marée informationnel : une vague vient et s’en va, et une autre la remplace pour être tout aussitôt oubliée. Et un beau jour, un jour sans fin, celui-là, on se retrouvera sur le dernier rivage.

On laissera l’auteur d’une Sottie à 9 personnages, jouée le Dimanche après les Bordes, en 1524, en la Justice, pour ce que le Dimanche des Bordes faisait gros temps (vous voyez, même alors il n’y avait plus de saisons) faire le diagnostic de la maladie du Monde et conclure avec le remède :


Duc de la Vallière, Bibliothèque du théâtre françois, depuis son origine ; contenant un Extrait de tous les Ouvrages composés pour ce Théâtre, depuis les Mystères jusqu’aux Pièces de Pierre Corneille ; une Liste Chronologique de celles composées depuis cette dernière époque jusqu’à présent ; avec deux Tables alphabétiques, l’une des Auteurs & l’autre des Pièces.
À Dresde, 1768.

21 octobre 2011

Analysis of a Craigslist rental scam

Classé dans : Actualité — Miklos @ 1:56

1. Martin recently put up an ad in the Craigslist “Paris rooms and shares” section for a room he will be renting later in Paris. He provided much detailed information about the room, the apartment it’s in, the building and the area: size, amenities, location, cost, date at which it will be available and for how long.

2. He then received an email from one interested party. The subject line said in all caps: “I’M INTERESTED IN RENTING YOUR ROOM”, the “To:” field indicates “undisclosed-recipients” and the sender was one Joel Blum, whose email address was blumjoel@honeywellgroup.co.uk. The content of that mail was:

Hi, I saw your apartment advert and am interested in renting it. I will like to know the modalities for renting it like the duration, total cost, and any other condition. I’m a senior consultant at Honey well international, Aberdeen united kingdom. I will be in France in a couple of weeks time(not confirmed my dates yet) and during my stay i will be working with Honeywell International, Paris. I will appreciate it if i hear from you in time as i will want to conclude the rental process asap. you can reach me on (44) 7762645784
 
Thanks and sincere regards
Blum Joel

3. Several details arise the curiosity of Martin: the hidden addressee list, the question about the “duration, cost and any other condition” – all of which were mentioned at length in the ad; the fact that a “senior consultant” would not know how to spell correctly Honeywell (the first occurrence), and that the period (“in a couple of weeks time”) didn’t match at all the availability dates he had mentioned in his ad.

4. Martin writes back to Joel Blum asking him for the dates he would like to rent the place. Joel replies:

Baically looking from the 1st of November to 5th November is it available from this period?

5. No, it is not (the ad said so), and definitely not just for five days (the ad said so too). At this point, Martin starts crosschecking.

6. He first notices that the emails which Joel sends him come from a computer located in Oxford, which is quite far away from Aberdeen.

7. He then finds out that the Honeywell International domain name is honeywell.com, but definitely not honeywellgroup.co.uk as in Joel’s address (this is known as cybersquatting); there is, however, a honeywellgroup.com which is located in… Nigeria (no comment), as well as a honeywell.co.uk, which is why Joel couldn’t have used that last domain name. The one he provided is a private domain registered to… well, see for yourself (the street address in Oxford is that of a restaurant and of an accountancy and bookkeeping services).

8. Now Joel had provided a cell phone number in his first email. Martin looks it up the web, and lo and behold, he finds it in a report about a “con artist” said to be calling himself George Moretti, MrBal and Kelly Andrea. The website he is quoted as providing as that of his (fake) company in that scam has been suspended, and the domain name is registered to one Carlo Archille with a UK email address… which, in turn, is identified in the Fake Bank Database as that of one Pama Kostkowski, holder of another fake web site.

Now, you may ask, what is Joel Blum’s master plan? Martin guesses the scam works as follows:

1. Joel shows his interest for Martin’s room. He asks for details, says he is definitely interested and is about to pay in advance, and so he asks for the street address and other particulars. If Martin calls the number Joel gave him, Joel will have in turn Martin’s number.

2. Now Joel has enough information to take Martin’s ad, and republish it as his on another real-estate web site (there are plenty of them) but with such low prices that he is sure to get many interested parties to write to him, some of whom are unfortunately quite naïve about the field.

3. One of them will be willing to commit to take the room from Joel. Joel will provide him with the address of the room, and ask him to wire the funds to the country where he currently lives, usually via Western Union or some other wire service.

4. When the renter, as happy as a clam for having found such a great deal, arrives a few days later at said address, he is up for a house-sized surprise: Martin had never clinched a deal with him and will definitely not refund him the funds he had wired to someone else who, in the interim, had collected them without having had to identify himself…

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