Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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11 mai 2010

Lena Horne, une femme libre

Classé dans : Actualité, Histoire, Musique, Médias, Racisme, Shoah — Miklos @ 18:06

L’article que le New York Times consacrait en novembre 1942 à Lena Horne s’ouvrait ainsi :

Lena Horne is a light brown, soft-spoken, young Negress who came to Hollywood straight from Brooklyn, the Cotton Club, Noble Sissle’s band and Café Society, Downtown. Naturally, no one out here ever heard of her.

“Here”, c’est Hollywood. Quelques mois après son arrivée en ville, elle avait réussi à percer, et l’article se termine ainsi :

Now that she’s in solid with the pictures, she lives in a five-room duplex in Beverly Hills with her four-years-old daughter and an aunt. And singing offers come in faster than she has time to refuse them. (…)

Réussite particulièrement remarquable à cette époque pour une femme noire, mariée et mère d’un enfant, de surcroît.

Près de 60 ans plus tard, ce même journal termine son obituaire en la citant :

Looking back at the age of 80, Ms. Horne said: “My identity is very clear to me now. I am a black woman. I’m free. I no longer have to be a ‘credit.’ I don’t have to be a symbol to anybody; I don’t have to be a first to anybody. I don’t have to be an imitation of a white woman that Hollywood sort of hoped I’d become. I’m me, and I’m like nobody else.”

Le New York Times n’était pourtant pas le premier journal à en avoir parlé. Six ans plus tôt, en août 1936, The Afro American, qui devait avoir le nez creux, écrivait :

Lena Horne, one of this column’s favorites, has improved more than a hundred per cent since she has been with Noble Sissle. Whether it is the guiding influence of Noble or just that she is maturing remains to be seen, but the improvement is marvelous.

Août 1936, c’est aussi la date des Jeux olympiques de Berlin : Jessie Owens, Américain et noir, y gagne des médailles d’or. La mention de Lena Horne jouxte un long article satirique que l’Afro American consacre à un Hitler et un Goering abasourdis par le fait que ce ne soient pas des Nordiques qui gagnent, et d’avoir à se lever pour écouter à chaque reprise l’hymne américain. Une phrase particulièrement sinistre qu’ils attribuent au Fuehrer indique bien qu’on savait aux US ce qui se tramait alors : “Those United States I think have pulled a fast one and imported colored to mine country. I’ll get even, that means I shoot some more Jewishers.” Stormy weather indeed.

21 avril 2010

Life in Hell : Libé prend Akbar pour un gogo

Classé dans : Actualité, Médias — Miklos @ 23:45

Même quand Akbar voyage, il aime lire son Libé du jour : il commence en général par la der­nière page qui brosse avec sensi­bilité ou humour le portrait d’une person­nalité hors du commun, puis il part se mesurer vainement aux mots croisés et lire les articles de fond, pour finir par consulter la colonne des messages person­nels pour voir si Jeff lui en a laissé un.

Ce matin, parti dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, il n’a pu l’acheter au kiosque du coin. C’est donc bien plus tard qu’il tente de le faire, il est alors en Belgique où l’ont mené ses occupations. En vain : les buralistes lui disent qu’ils n’ont pas été livrés « à cause de la grève des trains en France ». Akbar est interloqué : il se trouve bien à Bruxelles Midi, mais c’est dans le midi de la France que la grève se poursuit, la Wallonie aurait-elle profité de son voyage pour demander son rattachement à son grand voisin ? Il se résigne.

Rentré chez lui, Akbar est surpris, honoré et ravi : il trouve un courriel de Laurent Joffrin en personne qui lui écrit : « Absent des kiosques, Libération vous offre le journal du jour en format numérique ». Le corps du message explique ce qui se passe réellement, une grève de plus :

En raison de mouvements sociaux dans les imprimeries et dans le réseau de distribution, Libération, comme les autres quotidiens nationaux, ne paraît pas ce mercredi 21 avril. De manière à ne pas pénaliser trop nos lecteurs, nous avons décidé de mettre le journal à leur disposition sur Libération.fr. Vous pouvez donc lire en ligne notre quotidien, à côté de l’actualité en continu accessible tous les jours sur notre site.

Un gros bouton rouge l’invite à cliquer, ce qu’il fait immédiatement, à l’instar d’Alice avalant goulûment le contenu de la bouteille où il est écrit « Buvez-moi ». La page qui s’ouvre à ses yeux ébahis lui précise que « Libération vous propose de feuilleter quelques pages du journal du jour au format numérique. Pour le lire en entier ou le télécharger en PDF, abonnez-vous ».

Quelques pages ? En fait, quatre. C’est ça, le cadeau de Libé ? Akbar s’imagine la tête que Jeff ferait s’il lui offrait une boîte de ses chocolats favoris, dans laquelle il n’y aurait plus que quatre carrés quand il y a de la place pour 24. Et il fait la même tête.

Il essaie de faire contre mauvaise fortune bon cœur, et décide de feuilleter ces quelques pages. C’est tout ce qu’il peut faire, feuilleter : le contenu des articles est écrit en si petit qu’il en est illisible, et quand il essaie de l’agrandir, un gros pavé jaillit à l’écran et lui dit que « pour continuer à lire le journal numérique – comme s’il avait pu commencer à le faire ! – abonnez-vous ». Laurent Joffrin avait pourtant accompagné son « cadeau » de la précision « Vous pouvez donc lire en ligne notre quotidien… ».

Tu quoque, Laurentii ! soupire Akbar dans son plus parfait latin, et rajoute à regret Timeo Libé et dona ferentes. Si ce quotidien se réduit à quatre pages, et sa lecture ne permet que d’en distinguer les gros titres, autant passer à la presse trash et gratuite, conclut Akbar in petto.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

5 avril 2010

Qui ne dit mot consent, ou, les silences complices

Classé dans : Actualité, Médias, Religion, Société — Miklos @ 8:19

Si l’on s’étonne des critères de modération des commentaires de lecteurs du Monde, on n’est finalement pas surpris de ceux du Figaro.

À la question que posait ce dernier : « Le Pape a-t-il eu raison de ne pas évoquer les scandales de la pédophilie ? », une armée de défenseurs du pape et de l’Église s’est levée. L’un de ses soldats a répondu : « L’Eglise n’est pas et ne peut pas etre tenu responsable sur le comportement de quelques pretres a travers le monde. » Un autre a rajouté : « Aussi révoltant que ce soit, il y a bien pire à dénoncer et mieux à proposer… »

Mais le commentaire suivant, qui visait à analyser et à critiquer cette posture, lui, a été rejeté :

Lorsque vous voyez un crime qui est commis et que vous fermez l’œil, comment appelez-vous cela ?

Et pour ceux – il y en a plus d’un ici – qui ont écrit que la pédophilie ce n’est pas la pire chose au monde : ne faut-il dénoncer que le pire et fermer l’œil sur le reste ? Et si c’était arrivé à un de vos proches (Dieu préserve), lui diriez-vous la même chose ?

Ce n’est pas l’Église qui est attaquée en soi, c’est le comportement de certains de ses dignitaires qui est remis en question. Si vous la refusez, vous participez de son pourrissement par l’intérieur, pas par l’extérieur.

En clair :

- Ceux qui savent et qui se taisent sont complices.

- Ceux qui répondent qu’il y a pire ne font pas montre de compassion à l’égard des victimes de ce crime.

- Ce n’est pas le pape qui est la victime, ce sont ceux qui ont été violés.

- Ce sont eux qui ont dû porter leur croix jour après jour durant des années sous la chape de plomb de ce silence, et ce n’était pas de leur choix.

Et c’est à la justice des hommes de passer. Vite.

3 avril 2010

Médias et mémoire

Classé dans : Actualité, Cinéma, vidéo, Musique, Médias — Miklos @ 13:53

Lors du reportage de France 2 sur les églises évangélistes (aujourd’hui à 13h15), un adepte déclare à la journaliste : « Avant, c’était cigarettes, whisky et p’tites pépées ». La journaliste ne comprend pas, elle lui demande de répéter. Il s’exécute. La journaliste ne comprend toujours pas, et demande « P’tites pépées ? », à se dire qu’elle ne voyait même pas comment cela s’écrivait, et devait s’imaginer entendre le nom de marque d’une boisson exotique ou un mot en latin ou en sanscrit. Il répond « Ben oui, j’étais infidèle ». Fondu.

On est surpris (les médias n’ont de cesse de nous surprendre) que l’intervieweuse n’ait pas reconnu le titre du film de Maurice Regamey (1959) avec Annie Cordy, ou son interprétation de la chanson éponyme, qu’elle a régulièrement ressortie. On connaît peut-être moins celle qu’en donnent – ensemble ! – Eddie Constantine, Jean-Pierre Cassel, Claude François, Jean Yanne et Sacha Distel, et c’est bien dommage. Et qui sait encore qu’il s’agit à l’origine d’une chanson américaine (paroles – plus intéressantes que leur version française – et musique de Tim Spencer, 1947) ?

La voix de la journaliste laisse supposer qu’elle est jeune. De cette génération qui n’est plus rendue cinglée par le tabac, l’alcool et les petites pépées comme le disait la chanson, mais par Twitter, Facebook et l’iPhone. Mais de là à ne plus connaître ces monuments d’après-guerre (on n’ose parler de « culture »)… ? « Média » serait-il uniquement synonyme d’« immédiat » ?

O tempora, o mores…

Relents dans les pages en ligne du Monde

Classé dans : Actualité, Médias, Religion, antisémitisme, racisme — Miklos @ 11:18

Le courrier des lecteurs n’est pas un phénomène récent, il ne fait que s’accentuer avec le passage de la presse écrite à l’internet : on n’est plus limité par la taille de la page et plus il y a de com­men­taires, plus c’est valorisant. Pour preuve, la liste des « articles les plus commentés » affichée en première page, avec la possibilité d’y accéder de nouveau, système qui n’est pas sans rappeler celui du fameux algorithme secret de Google : plus c’est populaire, plus c’est au top, et plus cela sera lu par ceux qui ne l’auront pas encore vu et qui se satisfont de cliquer sur ce qui est en tête de liste.

Bien que certains périodiques effectuent un filtrage a priori, on se demande s’ils ne laissent pas échapper des contributions qui n’y ont pas leur place, par mégarde – les commen­taires affluant de jour comme de nuit, il faudrait tout un régiment de relecteurs, et déjà que la relecture des articles eux-mêmes n’est plus tellement assurée… – voire intentionellement, ce qui ne fera qu’attiser la controverse et donc faire ainsi croître le nombre de commentaires qui, s’éloignant de la source – l’article –, se commentent les uns les autres.

Un récent article du Monde n’a pas attiré beaucoup de commentateurs, bien que le sujet soit juteux. Vacances pascales ? Il s’agit justement de Abus sexuels : le « New York Times » répond au Vatican daté du 1er avril. Faut-il avoir beaucoup d’imagination pour trouver des relents antisémites dans le commentaire suivant : « A qui appartient le NYT? Avec la réponse à cette question, on aura peut-être la réponse à sa campagne… » quand on sait que le journal est contrôlé par les descendants de son propriétaire depuis la fin du XIXe siècle, Adolph Ochs.

Un Juif. Ceci expliquerait donc cela. À se demander si l’auteur n’a pas lu cette information sur un site (dont le nom, que nous éviterons de fournir ici pour ne pas le faire remonter dans le palmarès Google, signifie « observatoire (ou surveillance) du Juif ») qui a pour projet de fournir des « articles savants à propos de l’histoire du sionisme (…) visant à révéler l’identité des banquiers filous, des faussaires de l’information, des menteurs des relations publiques, des subversifs, des espions… ». La page qu’il consacre au groupe New York Times est illustrée de deux photos : celle d’Arthur Ochs Sulzberger (ex éditeur) et celle de son fils Arthur Ochs Sulzberger, Jr. (ex PDG et non pas président, la page n’est pas à jour), dont les noms sont précédés par la mention « Juif ». On croirait lire une page d’une certaine presse avant et durant l’occupation.

On est donc surpris que Le Monde ait laissé passer ce commentaire qui n’a rien d’une blague du premier avril malgré sa date de publication. On se fend donc d’un commentaire approprié destiné à jeter un éclairage sur la nature plus que douteuse du commentaire en question, et là on est encore plus surpris : Le Monde ne l’a pas validé. Serait-ce aussi parce qu’on y avait mentionné la récupération de l’antisémitisme par le père Cantalamessa pour voler à la défense du pape en comparant les attaques à son égard aux « aspects les plus honteux de l’anti­sémitisme ». Le fond de l’air effraie.

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