Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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28 janvier 2010

Avoir le premier mot

Classé dans : Actualité, Médias — Miklos @ 20:44

« Hay savait qu’en politique il n’est jamais bon d’avoir le dernier mot. Il savait main­tenant qu’il n’était pas bon non plus d’avoir le premier mot. » — Gore Vidal, Empire. L’Âge d’Homme, 1993.


Les médias, à l’opposé de bien des humains en général et des confesseurs en parti­culier veulent
à tout prix avoir le premier mot. Un événement se produit-il ? Il leur faut arriver à en parler avant tous leurs concurrents. Certains y arrivent, et comme le dit Maurice dans L’Adversaire d’Alfred Capus, « mais dans quel état ! » : il faut publier vite – soit en reprenant telle quelle l’information provenant d’une des quelques agences de presse qui fournit tous les médias – on ne s’étonne plus de la ressem­blance de leurs contenus – soit en écrivant en quatrième vitesse un article, qui n’a pas le temps de passer par les mains des correcteurs avant d’être publié en ligne (pour le papier, il aurait fallu attendre l’édition suivante).

C’est ainsi que Le Monde, rapportant la relaxe de Dominique de Villepin dans la microseconde qui l’a suivie, en est amené à faire de la prescience :

L’ancien premier ministre souhaite avoir dorénavant un futur ? Le Monde le lui prédit long, très long.

16 janvier 2010

L’idiot inutile, ou, nous payons tous pour le geste de Peillon

Classé dans : Actualité, Médias, Politique — Miklos @ 8:59

“For Brutus is an honourable man ;
So are they all, all honourable men.
(…)
I speak not to disprove what Brutus spoke,
But here I am to speak what I do know.”
— William Shakespeare, Julius Cæsar, acte III, scène 2.

Il s’avère que la « démarche », prévue de longue date, du personnage était destinée à assurer que personne n’occupe le fauteuil de contradicteur de gauche sur le plateau. Il devait craindre que, s’il avait refusé de participer avant le début de l’émission, Arlette Chabot, à laquelle il avait laissé croire jusqu’au dernier moment qu’il viendrait, n’aurait pas eu de mal à trouver un collègue pour se substituer à lui. Résultat : le plateau était à la disposition de la droite et de l’extrême droite, comme s’ils représentaient tout le spectre politique français sur cette question de l’« identité nationale ». Honorable, dites-vous ?

Au lieu de démontrer les hauts principes que Peillon clame maintenant, cette ruse, cette tromperie, ce subterfuge, montre la piètre opinion qu’il a de ses collègues de gauche, et plus généralement que tous les coups sont bons en politique, y compris celui de ne pas honorer ses engagements. Honorable, dites-vous ?

Quant à ses fameux « amis » de gauche qui prennent sa défense en critiquant le fait qu’il était relégué en deuxième partie d’émission, ils contredisent la parole de Nathalie Saint-Cricq (la rédactrice en chef de l’émission en question) qui affirme que ç’avait été le choix de Peillon, ce qui lui aurait permis d’apporter la contradiction, et d’avoir ainsi le dernier mot. En réalité, comme c’était un coup prémédité, son choix était judicieux ; s’il avait été prévu au début de la soirée et n’était pas arrivé alors, l’émission aurait sans doute été annulée ou reportée. On en aurait à peine parlé. Honorable, dites-vous ?

Il est à craindre que cette nouvelle bombe médiatique – on constate l’affection croissante des politiciens pour cette plate-forme d’expression – ne contribue qu’à la désaffection croissante des Français pour la politique et ses représentants et en particulier pour une gauche en déliquescence d’une part, et à justifier des méthodes de terrorisme (au figuré, pour le moment) de la part des politiciens d’autre part. C’est la démocratie qui en paie le prix.

9 janvier 2010

Lifting à 205 ans

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Sciences, techniques — Miklos @ 13:37

Le Parisien se fait écho du relookage du lion de Peugeot et du style de ses véhicules. Moi, j’adorais la 403 crème de mes parents – non, mon père n’était pas le lieutenant Columbo – première voiture que j’ai conduite après avoir passé mon permis. Tempus fugit…

Mais sans doute plus vite qu’on ne le pense : il semblerait que la marque réalise ces chan­gements « pour son 200e anniversaire », elle serait donc née en 1810 (ce qu’affirme la Wikipedia). Curieux, on a effectué quelques recherches. Et voilà que l’on trouve dans le numéro de décembre 1806 de L’Esprit des journaux français et étrangers par une société de gens de lettres la mention suivante : « …des échantillons de la filature de coton de M. Peugeot, du même lieu [Herimoncourt (Doubs)], qui ont été vus avec intérêt ». Cette filature est aussi mentionnée dans le Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale de 1807. Alors de quand date-elle réellement ?

Ce sont les Notices sur les objets envoyés à l’exposition des produits de l’industrie française, rédigées et imprimées par ordre de S.E.M. de Champagny, ministre de l’intérieur, en 1806, qui nous éclairent :

M. Peugeot fils, d’Hérimoncourt, est le seul fileur de coton du département qui ait adressé des échantillons de ses produits. Sa filature, établie depuis un an seule­ment, donne les plus grandes espé­rances. A des ateliers de filature M. Peugeot joint des ateliers de cons­truc­tion de machines, où il s’occupe de perfec­tionner les cylindres, les engrenages et les broches. Pour prouver ses efforts et l’espoir fondé qu’il a de réussir, ce manufacturier présente un nouveau cylindre fabriqué avec des machines de son invention.

Ainsi donc, l’activité industrielle sous le nom Peugeot aurait été établie en 1805. Joyeux 205! Quant au Parisien, il se refuse à publier un commentaire dans lequel je signale et explique cette erreur, sous prétexte que « c’est un propos résolument publicitaire ». Il est vrai que signaler une éventuelle erreur de journaliste ou son probable manque de vérification de ses sources est une (anti-)publicité, on imagine le sens réel de leur rejet.

Mais qui était donc ce M. Peugeot fils ? Lisons Les Comtois de Napoléon, de T. Choffat et al., Éd. Cabédita, 2006 :

S’il est connu pour être le fondateur de la firme Peugeot, Jean-Pierre Peugeot est également un notable protestant et un homme politique local favorable à la Révolution française. Acquéreur de biens nationaux, Jacobin membre de la société montagnarde de Blâmont, il était déjà député d’Hérimoncourt en 1789 et maire de la seigneurie de Blâmont de 1789 à 1793. Maire d’Hérimoncourt durant toute la Révolution et l’Empire (1790-1814), Jean-Pierre Peugeot sera également administrateur du district de Saint-Hippolyte dans le Doubs en 1795, électeur départemental puis conseiller d’arrondissement sous le Premier Empire. (…) Âgé de 80 ans, Jean-Pierre Peugeot décède le 16 juin 1814 à Hérimoncourt.

C’est dans Les Secondes républiques du Doubs de Jean-Luc Mayaud (annales littéraires de l’université de Besançon, 1986) que l’on trouve cette précision : « Dès la Révolution, d’anciens artisans se portent acquéreurs de biens nationaux : ils achètent des moulins qu’ils transforment en filatures ; c’est le cas de Jean-Pierre Peugeot à Hérimoncourt ». Malin ! Et ainsi, un siècle plus tard :


Le pilote de la Peugeot était Jules Goux. La quatrième place fut gagnée par un autre français, Albert Guyot, au volant d’une Sunbeam. Source : New York Times, 30 mai 1913.


Jules Goux sur Peugeot (course de voiturettes à Compiègne, le 27 septembre 1908). Source : Bibliothèque nationale de France


Peugeot, qui avait pris son origine dans un moulin, en produira plus tard.

28 décembre 2009

« Quand l’histoire s’accélère, c’est fascinant pour un journaliste. »

Classé dans : Actualité, Littérature, Médias, Société — Miklos @ 23:11

« Événement, subst. masc. (…) Fait qui attire l’attention par son caractère exceptionnel. » — Trésor de la langue française.

« Dans la journée d’aujourd’hui il ne s’est rien passé d’extraordinaire ; on a débité plusieurs nouvelles, mais qui toutes se sont trouvées fausses. » — Lettre de Joseph II à Marie Thérèse, le 12 août 1778. In Maria Theresia und Joseph II. Ihre Correspondenz. Wien, 1868.

C’est l’opinion que Daniel Bilalian a exprimée lors d’une émission consacrée par la Chaîne Parlementaire Assemblée nationale à la chute du couple Ceausescu il y a tout juste vingt ans. Il explicitait ainsi son sentiment que lorsqu’il ne se passe rien, ce n’est pas intéressant.

L’événement. C’est la manne des journalistes, ou du moins de ceux des journaux télévisés, des unes des quotidiens, des brèves des agences de presses ; c’est la substance vitale des twitteurs, de wikipediens et de blogueurs. C’est la course à qui sera le premier à rapporter une information, aussi anecdotique soit-elle, aussi invérifiée et parfois carrément fausse (mais alors, la rumeur est lancée et rien ne l’arrêtera plus).

Ces medias sont conçus pour ce type d’information : on hallucinerait de lire sur cinq colonnes à la une Aujourd’hui il ne s’est rien passé d’extraordinaire1, et si certains journaux télévisés tentent de fournir des mini-reportages d’une durée dépassant le format des 30-90 secondes des informations du jour, c’est en seconde partie, quand l’attention du spectateur l’a déjà porté ailleurs.

Il n’y aurait sans doute pas de JT ni de presse s’il n’y avait un public et des lecteurs (ces derniers sont en voie de disparition, d’ailleurs), mais qui est la poule et qui est l’œuf dans cette histoire, ce n’est pas facile à déterminer. L’audimat est le pouls de la concurrence des médias qui font tout pour attirer le spectateur (on se souvient de la pseudo interview de Castro sur TF1 en 1991, lui qui en donnait si rarement !), que ce soit par la forme (celle des présentateurs à la télévision – mignons, brillants –, celle du papier et de la mise en page pour la presse) ou par le contenu (toujours plus à jour, toujours plus percutant, rapide, bref). « On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. A vrai dire, on donne toutes les preuves qu’on le méprise et, ce faisant, les journalistes se jugent eux-mêmes plus qu’ils ne jugent leur public […] On veut informer vite au lieu d’informer bien, la vérité n’y gagne pas ».2

Le public, de son côté, surfe ou zappe de façon croissante (le format 30 secondes ou 140 signes est donc parfait pour ce type de consultation), et se laisse attirer par le spectaculaire : c’est un comportement commun, il suffit de voir la foule qui s’agglutine sur la voie publique à la vue d’un accident ou pour contempler un immeuble brûler, tout en empêchant la circulation des secours et en n’intervenant pas pour prévenir, là où ils auraient pu le faire.

Un événement au sens médiatique est nécessairement spectaculaire, « qui frappe la vue, l’imagination par son caractère remarquable, les émotions, les réflexions suscitées » (TLF). Ce qui est un événement pour celui ou ceux qui le vivent ou le subissent, ses acteurs en quelque sorte – malheur ou bonheur, accident, maladie, licenciement, guerre, mort ; amour, naissance, découverte, rencontre, bonne note, repas délicieux… – ne l’est pas pour la collectivité tant qu’il n’a pas été médiatisé. Il n’est donc pas surprenant que l’acteur puisse aussi instrumentaliser les journalistes pour médiatiser « son » événement : comme l’écrit le photojournaliste Olivier Touron, « la présence de la presse assure souvent la publicité et peut-être encourage le passage à l’acte violent d’une partie des manifestants ».

Il faut donc qu’il se passe quelque chose, comme si dans la vie morne et routinière du particulier il ne se passait rien, jamais ou rarement, qui ne soit partagé ou partageable (plus il le sera, plus l’émotion sera légitime et s’en sortira grandie) : rien d’anormal, rien d’extraordinaire, rien qui ne suscite l’émotion, la surprise, la peur, l’admiration, le dégoût, l’envie, l’excitation, sentiments renforcés par la foule de ses témoins. Sourd désespoir pour celui qui ne sait se nourrir que de stimulations externes sans cesse plus fortes et différentes, qui ne peut vivre que dans l’émotif, qui ne sait plus se réjouir à la vue renouvelée du visage d’une personne aimée depuis si longtemps ou d’un paysage immuable et pourtant toujours changeant, qui ne tire pas de plaisir à humer l’odeur enivrante de lilas en fleur, à déguster d’un plat préféré aussi simple soit-il, à la relecture d’un livre aimé qui offre parfois des surprises qu’on ne pouvait percevoir plus tôt, à un voyage autour de sa chambre plutôt qu’autour du monde… Ce ne sont pas que des différences de caractère, ce sont aussi des différences culturelles qui déterminent le rapport de chacun au monde qui l’entoure et qu’il perçoit.

Ces stimulations permanentes ne laissent pas le temps à la réflexion intérieure, au calme. On lit une information dans un journal en ligne, on réagit au quart de tour. Plus on écrira de commentaires, plus on aura le sentiment d’être, soi-même, publié3, et cette perception excite et encourage à renchérir : c’est le moteur de la rumeur et du buzz. On ne sait plus prendre son temps : il se passe tout le temps « quelque chose » d’autre, de nouveau, avec pour effet la disparition du présent. C’est le constat de Jean-Claude Carrière et de Umberto Eco dans leur livre d’entretiens, N’espérez pas vous débarrasser des livres (Grasset, 2009) :

J.-C.C. : Où est passé le présent ? Le merveilleux moment que nous sommes en train de vivre et que des conspirateurs multiples tentent de nous dérober ? Je reprends contact avec ce moment-là, parfois, dans ma campagne, en écoutant la cloche de l’église donner calmement toutes les heures, une sorte de « la » qui nous rappelle à nous-mêmes. . .

U.E. : La disparition du présent dont vous parlez n’est pas seulement due au fait que les modes, qui duraient autrefois trente ans, durent aujourd’hui trente jours. C’est aussi le problème de l’obsolescence des objets [techniques] dont nous parlons. (…) Ce n’est donc pas un problème de mémoire collective qui se perdrait. Ce serait plutôt pour moi celui de la labilité du présent. Nous ne vivons plus un présent placide, mais nous sommes dans l’effort de nous préparer cons­tamment au futur.

J.-C.C. : Nous nous sommes installés dans le mouvant, le changeant, le renou­velable, l’éphémère (…).

Le jour où John Hancock signait la Déclaration d’indépendance à Philadelphie, le 4 juillet 1776, le roi George III écrivait dans son journal : « Nothing happened today ». Il est vrai qu’il n’était pas abonné à Twitter.


1 Et pourtant ! « Ainsi, tout peut devenir nouvelle si l’information est traitée de façon journalistique. Un chroniqueur judicaire qui a passé une journée entière à la cour de justice et qui, le soir venu, ne sait pas quoi écrire, car il ne s’est rien passé d’intéressant, peut ne rien produire devant l’absence d’information pertinente, ou faire une nouvelle comme celle-ci : “Il ne s’est rien passé à la Cour aujourd’hui”, tout en rappelant que des causes attendent pourtant depuis deux ans avant d’être entendues, que des dizaines de juges ont siégé et que des dizaines d’avocats y sont venus pérorer. Le communicateur d’entreprise peut utiliser la même approche. » — Bernard Dagenais, Le communiqué ou l’art de faire parler de soi. Presses de l’Université Laval, 1997.

2 Albert Camus, Combat, 1944. Cité par Clément Baratier et al. in Les journalistes créent-ils l’événement ?, 2004-2005

3 Et plus l’auteur de l’information aura le sentiment d’avoir fait l’événement par la publication de son texte…

12 octobre 2009

Le long bras de la justice américaine

Classé dans : Actualité, Médias — Miklos @ 13:09

“So hold me, Mom, in your long arms. So hold me,
Mom, in your long arms.
In your automatic arms. Your electronic arms.
In your arms.
So hold me, Mom, in your long arms.
Your petrochemical arms. Your military arms.
In your electronic arms.”

— Laurie Anderson, O Superman.

Il ne s’agit plus de l’affaire (d’État, en Suisse comme en France) à propos de laquelle tout le beau monde jase souvent sans réfléchir, mais d’une nouvelle plus récente : les autorités fédérales américaines ont arrêté un individu accusé d’avoir joué un rôle dans le détournement vers La Havane du vol 281 de la Pan Am parti de New York vers San Juan (Puerto Rico)… en 1968. Deux de ses trois complices présumés avaient écopé de sentences de 12 et de 15 ans de réclusion.

Cela n’a pas été le seul détournement de l’époque. Comme l’écrivait alors le magazine Time, plus d’un millier d’Américains avaient visité involontairement Cuba, du fait des dix-sept détournements qui avaient eu lieu depuis le début de cette année-là. De quoi remplir de nouveau Guantanamo de ces forbans de l’air (quid de ceux des eaux de la Somalie ?), maintenant que cet infâme lieu se vide grâce au nouveau président américain.

Mais ce n’était pas si traumatisant que cela, comme l’indiquait l’article : l’un des pirates du vol 281 avait distribué des balles de calibre 0,32 en souvenir et bavardait aimablement avec les passagers : un couple en lune de miel avait témoigné qu’il s’était excusé du dérangement qu’ils occa­sion­naient ainsi, et avait trouvé les Cubains très amicaux. L’article se conclut avec quelques recomman­dations, du genre lever la main quand on veut aller aux toilettes, ce qui ne manquera pas de rappeler aux kidnappés les bancs de l’école commu­nale. On retombe souvent en enfance, quand on est en captivité.

À quand la levée de l’embargo américain sur Cuba ? Mr Obama, vous avez bien commencé avec la suppression (annoncée, mais on ne doute pas que vous réaliserez) du don’t ask, don’t tell, continuez ! Votre prix Nobel vous y encourage, moi aussi.

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