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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 octobre 2014

Animaux de Paris. Les deux girafes.

Classé dans : Histoire, Nature, Peinture, dessin, Photographie, Sciences, techniques — Miklos @ 17:29


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À propos de l’artiste.

«Girafes vivantes en Europe. Outre les deux girafes que le pacha d’Égypte a envoyées aux rois de France et d’Angleterre, une troisième, destinée à l’empereur d’Autriche, est arrivée dans la maison de quarantaine de Venise. Elle est également accom­pagnée de quelques Arabes pour la soigner, et de vaches pour la nourrir.» Elle a dû passer l’hiver à Padoue pour être transportée à Vienne, au retour de la belle saison. (Notizen aus dem Gebiete der Natur und Heilkunde, tome XVIII, n° 18, oct. 1827.)

Bulletin des sciences naturelles et de géologie, Paris, 1828.

«M. Mongez a présenté à l’Académie des Sciences, dans sa séance du 3 juillet 1827, des recherches curieuses et assez étendues sur la Girafe : nous nous empressons d’en donner un extrait, qui servira de complément au Mémoire récemment publié par M. Geoffroy S.-Hilaire et qui a seulement trait à l’histoire naturelle.

« Je ne veux point peindre ici, dit l’auteur, les mœurs ni les caractères qui distinguent cet animal, le plus grand des Quadrupèdes modernes ; je veux retracer son histoire, mais seulement d’après les auteurs qui ont vu des Girafes ou qui ont vécu avec ceux qui en avaient vu : quant à ceux qui ont copié leurs devanciers, je n’ai pas cru devoir en faire mention. »

Moyse est le plus ancien écrivain qui ait parlé de la Girafe, qu’il appelle (d’après le texte de la Septante) Chameau-Panthère, Zemer en hébreu. C’est dans le chapitre xive du Deutéronomc.

Les deux Girafes que feu Lancret et M. Jomard ont dessinées dans les bas-reliefs des temples de l’Égypte (Sculptures. Chap. viii des Descriptions, et dans la planche 95 du vol. i des Planches d’antiquités) prouvent que cet animal a été connu des anciens Égyptiens.

Aristote, le père immortel de l’histoire des animaux, n’a fait aucune mention de la Girafe dans ceux de ses ouvrages qui sont parvenus jusqu’à nous : on ne sait point s’il avait voyagé en Égypte, mais son silence prouve du moins que les Grecs ses contemporains ignoraient l’existence de cet animal ; car il en a décrit plusieurs qu’il ne connaissait que par le récit des voyageurs.

Un siècle après la mort d’Aristote, Ptolémée Philadelphe fit voir aux Alexandrins une Girafe et un Rhinocéros d’Éthiopie, dans cette pompe triomphale, devenue célèbre par sa richesse et par les récits d’Athénée (lib. v, cap. 32). Ce fut lui qui fit traduire en grec la Bible par les Septante.

Cent quatre-vingts ans avant l’ère vulgaire, Agatharchide, dont Photius nous a conservé des extraits si précieux, a décrit la Girafe brièvement, mais avec exactitude : il dit qu’elle habitait dans le pays des Troglodites (les côtes occidentales de la mer Rouge).

Artemidore, auteur d’une Description de la terre, que Strabon et Pline ont souvent citée, et qui écrivait un siècle avant l’ère vulgaire, avait parlé de la Girafe comme on le voit dans Strabon (livre 16, 1. v, p. 281 de la traduction in-4°). Les Arabes l’appellent Siraf, Zurapha, et les Grecs modernes l’ont désignée par le nom de ???af??.

Les Romains n’avaient point encore vu de Girafe lorsque César, qui pouvait en avoir entendu parler ou même l’avoir vue en Égypte, leur donna ce nouveau spectacle. Il fit paraître une Girafe dans les jeux du cirque l’an 708 de Rome, quarante-cinq ans avant l’ère vulgaire. Pline, qui nous l’apprend (lib. 8, cap. 18, sect. 27), avait vécu avec ceux qui avaient vu cet animal ; il dit qu’elle étonna les spectateurs, moins par la contrée sauvage où elle était née et où on l’appelait Nabis et Nabum, que par ses formes extraordinaires. Varron (Ling. lat., iv, p. 18), qui mourut après César, ajoute « qu’on l’avait amenée d’Alexandrie d’Égypte, et qu’on l’avait nommée Camelopardalis, parce qu’elle ressemblait au chameau par ses formes, et à la panthère par les taches de son pelage. » Ab Alexandria Camelopardalis adducta, quia erat figura ut camelus, maculis ut panthera.

Diodore de Sicile, qui écrivait dans le siècle qui précéda l’ère vulgaire, et qui avait pu voir une Girafe à Rome dans les jeux de César, ou en Asie dans ses voyages, n’ajoute rien qu’une erreur aux traits sous lesquels on peignait la Girafe ; il lui donne (lib. 2, p. 163) « une bosse comme celle du chameau. »

Horace, né l’an 63 avant l’ère vulgaire, et mort l’an 7 avant cette ère, pouvait avoir vu dans l’an 45 la Girafe que César montra aux Romains dans les jeux du cirque ; il en fait mention dans l’endroit où il reproche à ses concitoyens de se passionner pour les combats d’animaux (Epist., lib. 2 ; Epist. i, vers 194). Il la désigne ainsi : Diversum confusa genus panthera camelo.

Le savant géographe romain, Strabon, a très bien décrit la Girafe (lib. 16, tom. v, p. 280 de la traduction in-4°) ; seulement il s’est trompé en lui refusant, d’après une simple conjecture fondée sur la disproportion de ses jambes, la vitesse dans la course, qu’Artemidore avait dit être excessive. Cette légère erreur a été réfutée par du Theil dans une Note sur ce texte de Strabon.

Si Strabon avait vu quelque Girafe, il aurait appuyé sa réfutation sur le témoignage de ses propres yeux ; car il avait voyagé en Égypte avec le gouverneur Ælius Gallus, son ami, depuis Alexandrie jusqu’aux cataractes du Nil, confins de l’Éthiopie. Son silence sur cet objet semble prouver qu’à cette époque on ne voyait point de Girafe dans l’ancien empire des Pharaons.

L’auteur grec des poèmes sur la Chasse et sur la Pêche, a décrit la Girafe (de Venat, lib. iii, p. 461) ; sa description ne présente rien qui soit digne de remarque, si ce n’est le vers où il dit que les jambes de derrière sont « beaucoup plus courtes que les autres, et que l’animal semble être agenouillé sur le train de derrière. »

Je ne parle point de la mosaïque de Palestrine, à cause de la volumineuse crinière que porte sur ce monument l’animal dans lequel on a cru reconnaître la Girafe. Ce caractère entre autres, m’empêche de la voir dans cette mosaïque.

La fin du premier millénaire de la fondation de Rome, et le commencement du second, furent célébrés dans cette ville par des jeux d’une pompe et d’une durée extraordinaires ; ces jeux durèrent trois jours et trois nuits, sans que, dit saint Jérôme (in chronico Eusebii), le peuple se livrât au sommeil. Philippe Ier, successeur de Gordien III, y donna en spectacle aux Romains, l’an 248, entre autres animaux extraordinaires, dix Girafes.

Vingt-six ans après (l’an 274), Aurélien traîna à la suite de son char triomphal la courageuse et infortunée Zénobie, et il célébra ce triomphe par des jeux où parurent plusieurs Girafes.

Cosmas indicopleustes, Cosme le voyageur qui écrivait vers l’an 535 de l’ère vulgaire dit (apud Montfaucon, t. ii, p. 335, liv. xi) : « On ne trouve la Girafe que dans l’Éthiopie ; c’est un animal intraitable et sauvage : on en élève cependant une ou deux sitôt qu’elles sont nées dans le palais du roi et pour son amusement. Lorsqu’on leur présente pour boisson du lait ou de l’eau, elles ne peuvent s’abaisser jusqu’à terre pour boire qu’en écartant les jambes de devant, car leur poitrail et leur col sont plus élevés que le reste de leur corps. » Enfin il ajoute : « Je raconte ce fait comme je le connais, très exactement. » Il est fâcheux qu’il n’ait pas dit de quel pays était roi celui dont il a parlé.

Philostorge (Hist. eccles., lib. iii, tit. xi) écrivait dans le quatrième siècle de notre ère une histoire ecclésiastique, dans laquelle il parle des animaux venus d’Éthiopie, et il dit qu’il en avait vu des dessins à Constantinople ; mais dans la description très courte qu’il donne de la Girafe, il ne parle ni comme témoin oculaire, ni comme en ayant vu des dessins. Du reste, il compare cet animal à un grand cerf ; ce qui fait penser qu’il donnait des cornes à la Girafe. Ainsi, Antoine Costanzio ne serait pas le premier, comme il le dit, qui aurait reconnu que la Girafe en était pourvue.

Dans son roman des Éthiopiques, ou de Théagène et Chariclée, écrit dans le quatrième siècle (lib. 5, p. 509, éd. 1611) de notre ère, Héliodore raconte qu’un roi des Éthiopiens reçut avec un grand appareil les félicitations sur ses triomphes, avec les présents de son peuple, de ses tributaires et de ses alliés ; entre ces derniers, les Axiomites (les Abyssins modernes) lui présentèrent une Girafe dont Héliodore fait une longue description assez exacte, et remarquable par l’article suivant relatif à son allure ; II dit : « Elle est différente de celle de tous les animaux terrestres et aquatiques ; la Girafe ne remue pas comme eux les jambes diagonalement et alternativement, mais elle porte les deux pieds gauches ou les deux pieds droits ensemble (c’est-à-dire qu’elle marche l’amble naturellement). » Au reste, ajoute-t-il, cet animal est si doux qu’on peut le conduire avec une petite corde passée autour de la tête.

Antonio Costanzi (en latin Antonius Constantius), du petit nombre des auteurs qui ont vu des Girafes, et dont je rapporterai plus bas le témoignage, parle de cette allure extraordinaire de l’amble, qui n’est d’ailleurs l’allure naturelle que des poulains, et qui a pour cause la faiblesse de leurs reins.

L’Égypte appartenant encore aux empereurs Grecs dans le siècle d’Héliodore (celui de Théodose), l’auteur des Éthiopiques pouvait avoir conversé avec des personnes qui avaient visité cette contrée.

Le dernier des écrivains grecs parvenus jusqu’à nous, qui aient vu la Girafe, est Cassianus Bassus, auteur de la compilation intitulée Géoponiques, qui fut composée dans le dixième siècle. Voici ses propres expressions : « Florentinus dit dans ses Géorgiques, qu’il avait vu à Rome une Girafe. J’en ai vu moi-même à Antioche une qui avait été amenée de l’Inde. » Seul de tous les auteurs que j’ai cité, Cassianus Bassus fait venir la Girafe de l’Inde, contrée Asiatique ; mais on ne peut prendre ici ce terme à la rigueur, parce qu’il désigne souvent l’Éthiopie et la haute Égypte, surtout dans les écrivains ecclésiastiques ; d’ailleurs, plusieurs des textes relatifs à la Girafe, que j’ai rapportés, la font venir expressément de l’Éthiopie.

Ici finissent les témoignages des auteurs anciens, relatifs à la Girafe.

Albert le grand est le premier des auteurs modernes qui aient parlé de la Girafe sous les noms d’Anabula et de Seraph. C’est dans le Traité de Animalibus (p. 578 de ses œuvres), qu’il décrit celle qu’un sultan d’Égypte avait envoyé en présent avec d’autres animaux peu connus, à Frédéric II, empereur d’Allemagne, mort en 1250, et qu’il avait vue.

M. Reinaud (Hist. de la Croisade de l’empereur Frédéric II, d’après les auteurs arabes) nous apprend que le chroniqueur arabe, Jafeï, parle d’une autre Girafe envoyée par le sultan Biba, à Mainfroi, fils naturel du même empereur Frédéric II, dont je viens de parler.

Après Albert le grand, Antoine Constanzio a parlé d’une Girafe qu’il avait vue dans la ménagerie de Laurent de Médicis, à Fano, dans le duché d’Urbin, en 1486 (Antonii Constantii, Epigrammatum libellus etc., Fani, 1502). Costanzio l’a décrite d’une manière très détaillée dans une lettre qu’il adressa en 1486, à Galeas Manfredi, prince de Faenza, insérée dans le recueil désigné plus haut. J’en rapporterai quelques traits relatifs à mes recherches. « C’est, dit-il, dans la partie méridionale de l’Éthiopie que se trouve le Caméléopard appelé Siraf par les Arabes, et Girafe par les Européens. Il a le train de derrière plus bas que celui de devant, en sorte qu’il paraît assis. Les habitants de Fano, ajoute-t-il, ont vu la Girafe courir sans effort, avec tant de vitesse, que des cavaliers ne pouvaient la suivre même à bride abattue et en piquant leurs chevaux. » « Voici, dit-il encore, une chose qui me surprend davantage : Pline, Solin, Strabon, Albert le grand, Diodore, Varron et d’autres écrivains, n’ont pas su que notre animal avait des cornes, ce qui me fait conjecturer que celui que l’on vit pour la première fois à Rome sous la dictature de Jules César, avait perdu les cornes aussi bien que l’autre qui appartenait à l’empereur Frédéric, du temps d’Albert le grand. » « Enfin, Constanzio dit : quand le caméléopard marche, le pied gauche ne suit pas le mouvement du pied droit de devant, au contraire, les deux pieds droits se meuvent ensemble, puis les deux gauches, de façon qu’en marchant il paraît se montrer en même temps de différents côtés. »

C’est évidemment l’amble que décrit ici Constanzio, et dont avant lui Heliodore seul avait parlé.

Avant qu’un sultan d’Égypte envoyât une Girafe en présent à l’empereur d’Allemagne Frédéric II, l’empereur de Constantinople, Michel Paléologue, en recevait une qui lui était donnée par le roi d’Éthiopie, celle-ci a été soigneusement décrite par Pachymère (Mich. Paléolog., lib iii, cap iv etc.) qui l’avait vue. Il dit formellement qu’elle n’avait pas de cornes, contradiction apparente dans les descriptions diverses de la Girafe, qui disparaît, si l’on trouve que ces cornes tombent en certains temps, comme le bois du cerf, de l’élan, du renne etc.

En 1483, Bernard de Breydenbach, chanoine de Mayence, fit un voyage en Orient. Il visita Jérusalem, le mont Sinaï, et il alla jusqu’au Caire, capitale du sultan d’Égypte. Ce fut dans le palais de ce prince des mamelucks, qu’il vit une Girafe : on en a donné un dessin exact, mais grossier, dans la première édition des Voyages de Breydenbach (Mayence, 1486, in-folio).

Vers le milieu du seizième siècle, Pierre Gille (en latin Gyllius), le premier naturaliste français qui ait écrit arec exactitude, dit (cap. ix, lib xvi, ex Æliani historia de vi et natura animalium) avoir vu trois Girafes au Caire.

Thevet, qui se trouva en Égypte avec Gilles, vit encore deux de ces Girafes qui étaient conservées dans le château du Caire, et donna, dans sa Cosmographie (liv. xi,chap. xiii, 1575), une description et une figure qui ont été copiées par Ambroise Paré. Thevet dit avoir appris que ces Girafes avaient été amenées des contrées situées au-delà du Gange ; seul de tous ceux qui ont parlé de cet animal, il lui donne l’Asie pour patrie. Fameux par sa crédulité, Thevet a rapporté tous les contes dont on se plaisait à le bercer, et celui-ci était probablement du nombre ; mais il peut avoir exprimé une vérité relative lorsqu’il a dit que la Girafe ne courait pas avec vitesse ; il aurait raison s’il comparait son allure (l’amble) avec le galop.

C’est aussi dans le château du Caire que Belon (lib. ii, chap. 49) en vit une vers le milieu du même siècle, le 16e. On l’appelait vulgairement Zurnepa.

Dans son histoire d’Éthiopie (écrite dans le 17e siècle), contrée d’où on avait amené les Girafes dont j’ai parlé jusqu’ici, Ludolf (lib. i, cap. 10, num. 33) décrit ce grand animal, mais il ne le fait que d’après les auteurs qui l’avaient précédé. Seulement, il ne lui donne qu’une petite queue, ce qui est conforme à la vérité.

En 1822, le dey d’Alger envoya au grand seigneur une Girafe ; et par un hasard singulier, l’esclave du dey qui la conduisit est le même esclave qui conduisit en France celle d’Alexandrie (en 1837).

M. Edouard Ruppel écrivait du Caire, en 1825 à M. le baron de Zach (nouvelles Annales des Voyages de MM. Eyries et Maltebrun, décembre 1825, p. 422) : « Me voilà enfin de retour du Kordufau… Quoique les gélabi ou marchands passent leur vie en voyages, on ne peut cependant rien apprendre d’eux. J’ai demandé à plusieurs gélabi si, dans leurs voyages, ils n’avaient jamais rencontré de Girafes, tous m’ont répondu qu’ils n’en avaient jamais vu : cependant cet animal n’est rien moins que rare, la preuve de cela c’est que nous en avons tué cinq en fort peu de temps. »

M. Cailliaud (Voyage à Meroé, 1826) voyageant sur le Nil Blanc (le Nil proprement dit au-dessus de Meroé), vit, dit-il, « des hippopotames agiles et inquiets, qui nageaient autour de sa barque et qui faisaient entendre leurs mugissement… Les Singes, ajoute-t-il, les Hyènes, les Onagres, les Girafes, les Éléphants se montraient à droite et à gauche du fleuve. »

M. Gau, antre voyageur célèbre, a vu des Girafes au-dessus des Cataractes du Nil.

Enfin, les Girafes errent encore dans le pays des Caffres, sur les côtes orientales de l’Afrique et dans le centre de l’Afrique, sur les bords du lac Tsad (Voyage du major Denham.-)

M. Mongez termine ce Mémoire sur la Girafe et sur les causes qui la rendent si rare dans les contrées désignées jadis par le nom général d’Éthiopie, en rapportant un texte d’Ammien Marcelliu (lib. xxii, cap. 19), écrivain du quatrième siècle, texte relatif à l’Hippopotame d’Égypte, mais qui peut s’appliquer aussi à la Girafe. « Ces animaux, dit-il, ont été souvent amenés dans nos contrées, et aujourd’hui on ne peut les trouver. Les habitants du pays (de l’Égypte) pensent que, fatigués des poursuites de la multitude, ils ont été forcés de se retirer sur les terres des Blemmyes (Éthiopiens des bords occidentaux de la mer Érythrée).

Le savant académicien auquel nous empruntons ces recherches, conclut ainsi :

« Des textes nombreux que j’ai rapportés dans ce Mémoire, et d’après lesquels seuls j’ai formé mon opinion, il résulte 1°. qu’il n’a point paru avant cette année 1827 de Girafe en France ; 2°. qu’il paraît que cet animal n’a point été amené en Europe (Constantinople excepté) depuis 1486 ; 3°. que Jules César le premier en montra une aux Romains ; 4°. que les anciens Égyptiens l’ont sculptée sur leurs monuments, et que les sultans d’Égypte en conservaient dans leur palais au Caire ; 5°. que l’Éthiopie (nom sous lequel les anciens comprenaient souvent les pays situés au midi des Cataractes du Nil) a toujours fourni à l’Égypte, à Alexandrie surtout, les Girafes décrites par les auteurs ; 6°. Enfin, que, malgré quelques erreurs faciles à corriger par le rapprochement des textes contraires, on avait pu obtenir jusqu’à ce jour des descriptions assez exactes de cet animal,» sauf le mutisme si extraordinaire dans un aussi grand quadrupède, mais dont aucun écrivain n’a cependant parlé. »

« Mémoire sur la Girafe » par M. Mongez, membre de l’Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres), in Annales des sciences naturelles, t. 11, Paris, 1827.

17 août 2014

De l’église Saint-Eustache comme base d’une histoire scandaleuse

Classé dans : Architecture, Histoire, Littérature, Photographie, Religion — Miklos @ 16:23


Église Saint-Eustache. Cliquer pour agrandir.

«Au centre de Paris, dans le quartier le plus fangeux, le plus triste, s’élève, sur une large base, l’église de Saint-Eustache, admirable souvenir, comme architecture religieuse, du règne de François 1er. — Son origine est fort ancienne ; les bénédictins, de Launoy et Dulaure, nous disent qu’à cet endroit fut un temple consacré à Cybèle, dont on trouva une tête colossale en bronze, au coin de la rue Coquillière, en creusant les fondements d’une maison.

Cette tête est gravée dans CaylusAnne Claude Philippe de Pestels de Lévis de Tubières-Grimoard, dit comte de Caylus (1692-1765), auteur (entre autres) du Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques et romaines. ; l’original se trouve maintenant au cabinet des antiquités de la Bibliothèque.

En 1200, un certain Jean Alais, à qui la conscience reprochait d’avoir mis une taxe de ung dénier seur chaque panié de poiçon, y fit construire, pour l’absolution de sa faute, une petite chapelle relevant du chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois, et qui fut dédiée à sainte Agnès.

Plus tard, le nom de Saint-Eustache prévalut sur celui de Sainte-Agnès ; on ignore le motif de cette substitution de noms. Un vieil auteur, que nous avons consulté, suppose qu’il vient d’un prêtre ambitieux et plein de vanité, qui s’appelait Eustache, au reste, saint très-peu connu.

« Le docteur Jean de Launoy, surnommé le dénicheur de saints, parce qu’il avait démontré la fausseté de plusieurs de leurs légendes, était redouté par les curés dont les églises avaient des patrons suspects. Lorsque j’aperçois M. de Launoy, disait le curé de Saint-Eustache, je lui ôte mon chapeau bien bas, et lui tire de grandes révérences, afin qu’il laisse tranquille le saint de ma paroisse. » (Dulaure, Hist. de Paris)

L’église de nos jours fut bâtie en 1532, sur les dessins de David ; Jean de la Barre, prévôt des marchands, posa la première pierre, et ce n’est réellement qu’à cette époque qu’elle prit le nom de Saint-Eustache, et qu’elle fut érigée en paroisse. (Baillet, Vies des Saints)

L’architecture de Saint-Eustache est d’un genre neutre ; la chapelle de la Vierge et le portail de la face occidentale, ridicules travaux de Mansard, sont de deux ordres, le dorique et l’ionique. L’intérieur est de cette grande architecture sarrasine, toute de hardiesse et de génie pour la pensée, et admirable de grâce, de fini pour les détails et l’exécution.

La voûte de la nef est haute de près de cent pieds. Elle est soutenue par dix piliers carrés parallèles, qui s’élèvent ornés de listels et de feuilles d’acanthe jusqu’à soixante pieds du sol. Puis, à cette hauteur, une galerie élégante, rehaussée d’une rampe à trèfles, fait le tour de l’édifice. Au-dessus, les piliers s’amincissent, s’allongent, entourés de légers entrelacs gothiques, jusqu’à six toises du dôme, où viennent se réunir les arcs-boutants sur lesquels il est appuyé.

Plus loin, c’est le chœur, commencé en 1624, et achevé en 1637, sous le règne de Louis XIII, morceau prodigieux, admirable d’architecture, admirable de forme, admirable par ses objets d’arts !… Placé sous l’orgue, on le voit fuir dans la perspective, formant un point d’ovale, que terminent des piliers plus effilés, plus minces que ceux de la nef, et voilant à demi les seize autres gigantesques qui soutiennent la coupole sur leurs têtes.

Immédiatement au-dessus de la galerie sont percées douze fenêtres cintrées, garnies de vitraux précieux. Ils représentent les Pères de l’église ; rien n’est plus beau comme dessin, comme couleur. La majeure partie est du célèbre Nicolas Pinégrier, inventeur des émaux ; le reste est attribué à DésangivesNicolas Désangives. et à Jean de Nogare.

La chaire à prêcher fut exécutée sur les dessins de Le Brun, et l’œuvre est due au talent de Cartaud.

En 1740, on voyait encore à Saint-Eustache une chapelle toute sculptée par Antoine de Hancy, le plus habile ouvrier de France pour les ouvrages en bois ; mais un accident qui y arriva la fit enlever ; comme on ne la replaça point, on n’a jamais su où elle était passée.

C’est surtout le soir, à la nuit tombante, que Saint-Eustache est remarquable par son appareil religieux. Là, ce sont des fidèles qui viennent réclamer la goutte d’eau bénite, et qui vont lentement murmurer des prières en latin qu’ils ne comprennent pas ; plus loin, quelques curieux qui font retentir bruyamment les échos de la voûte, qui blâment, ou qui donnent de risibles éloges pour attester de leur présence ; et parfois un poète entraîné vers de célestes régions par cet effrayant silence, et qui vient demander à Dieu de nouvelles inspirations !

Jusqu’à la révolution de juillet, Saint-Eustache n’eut point d’église rivale pour les cérémonies religieuses, pour la musique sacrée. Chaque année, le jour de Sainte-Cécile, on y célébrait une messe admirable, chantée par les premiers artistes de l’Opéra ; toute la jeunesse instruite s’y trouvait ; la haute aristocratie, les femmes de luxe, les élégants, tout était là ; et l’abbé Le Bossu riait dans sa soutane de voir la rage impuissante de l’archevêque de Paris. Eh bien, cette messe vient d’être annulée ; il n’y a plus rien que l’édifice. Artistes, écrivains, poètes, faites donc des révolutions. Les conséquences de celle de juillet ont tué l’art !

Sous Louis XIII, et au commencement du règne de Louis XIV, c’était un grand honneur d’être enterré dans les églises ; Saint-Eustache parait avoir eu la vogue, car, avant la révolution, on y comptait près de cent pierres tumulaires, dont nous décrirons les plus notables :

– Vincent Voiture, poète, mort en 1647 ou 1648.

– Isaac de Benserade, poète.

– Le grand Colbert, dont le monument y a été replacé depuis la restauration. Il est représenté à genoux sur un sarcophage de marbre noir ; devant lui, un génie supporte un livre ouvert. Aux extrémités, on remarque deux autres statues, la Religion et l’Abondance. Cette dernière et Colbert sont dus au ciseau de Coizevox ; les deux autres sont de Tuby.

– Vaugelas, le grammairien, mort en 1650.

– Bernard de Girard, historiographe de France.

– François d’Aubusson de la Feuillade, maréchal de France.

– Le célèbre comte de Tourville.

– La Motte le Vayer, de l’académie française.

– Plusieurs femmes de grands seigneurs.

De tous ces tombeaux, la révolution n’en respecta qu’un seul : je l’ai vu, il y a quelques jours, en visitant l’église.

Voici l’inscription qu’on lit sur le marbre, et qui explique la clémence de nos iconoclastes révolutionnaires.

« Ci gît François Chevert, commandeur, grand’croix de l’ordre de Saint-Louis, chevalier de l’aigle blanc de Pologne, gouverneur de Givet et Charlemont, lieutenant-général des armées … du roi. »

Ces deux derniers mots ont été mutilés.

« Sans aïeux, sans fortune, sans appui, orphelin dès l’enfance, il entra au service à l’âge de onze ans ; il s’éleva, malgré l’envie, à force de mérite, et chaque grade fut le prix d’une action d’éclat. Le seul titre de maréchal de France a manqué, non pas à sa gloire, mais à l’exemple de ceux qui le prendront pour modèle.

Il était né à Verdun sur Meuse, le 2 février 1699 ; il mourut à Paris, le 24 janvier 1769. »

Cette épitaphe est attribuée à Dalembert.

Il y avait un dernier tombeau dont je dois parler, parce qu’il sert de base à l’histoire scandaleuse que j’ai à vous raconter. C’était, dit Sauval, celui de dame Marie de Jars (mademoiselle de Gournay, fille adoptive de Michel de Montaigne, à qui nous devons la publication des fameux Essais). Elle mourut en 1645, âgée de soixante-dix-neuf ans, neuf mois, et sept jours. Elle y est enterrée :

Cy gist Alain de la rue de Grenelle
À quy Dieu doint vie sempiternelle
En paradis, où sont harpes et luts,
Non en enfer où damnez sont bouluts.
Que dirons-nous de ce grand purgatoire ?
Il en est un, ouy dà, tredame voire.

Les sacrilèges

….Quid faciant, agitentque die. Si nocte maritus
A versus jacuit….
          Juvénal, sat. vi.

La noblesse devenait de plus en plus dévote et dissolue ; les guerres continuelles que la France avait à soutenir contre l’Allemagne, l’Espagne et la Flandre, loin de restreindre les aventures scandaleuses des grandes dames d’alors, semblaient leur donner une nouvelle extension. Les jeunes seigneurs, lorsqu’ils avaient guerroyé quelques mois, revenaient à la cour, et tout fiers d’un courage de parade qu’ils étalaient aux yeux des femmes avec fatuité, ils couraient de conquête en conquête, affichant la marquise qu’ils avaient connue hier, et déshonorant à l’avance la comtesse qui leur accorderait tout le lendemain.

Les femmes savaient cela ; mais la corruption n’y regarde pas de si près. La honte et l’infamie mesurent leurs pas sur ceux du plaisir ; et, comme à cette époque on entendait par plaisir le plus grand nombre de scandales incestueux ou adultères, il n’y aurait point eu de volupté si tout Paris n’en eut pas été instruit.

La régente gouvernait avec Mazarin. Louis XIV avait sept ans ; la vieille foi disparaissait entièrement de tous lzq cœurs. Cela présageait les débauches du grand règne, et les orgies, et les prostitutions du Parc-aux-Cerfs.

Parmi les dames qu’on citait encore tout bas, était la marquise de Marny, la plus superstitieuse et la plus dévote de la cour de Louis XIII. Aucune femme ne pouvait lui être comparée pour la beauté ; Marie de Rohan elle-même, la belle duchesse de Chevreuse, son amie, ne voulait pas sortir avec Régine, tant elle craignait qu’on ne remarquât la différence qui existait entre elles.

Cette jeune femme était en effet bien belle : de longs cheveux d’un châtain clair tombaient en désordre sur son cou et sur ses épaules, qu’une ample robe de velours noir rendait encore plus éclatants de blancheur. Elle avait le front élevé, marque d’un esprit supérieur. Ses yeux bruns, très-beaux, paraissaient cependant avoir été plus brillants ; le reste de sa figure était parfait ; seulement, on remarquait au-dessous des yeux un demi-cercle noir posé légèrement sur cette tête si blanche. On eût dit un de ces caprices du pinceau qu’on admire dans les dessins des grands maîtres.

Et pourtant, c’étaient des signes de mort que ces jolies veines ! Les passions avaient parlé trop fort à l’âme de la jeune femme ; un mal qui ne s’éteint que dans la tombe commençait à lui dévorer le cœur ! et sa souffrance allait devenir plus poignante ; car, depuis deux jours, elle avait surpris son malheur dans les yeux du médecin qu’elle avait consulté.

Comme M. de Marny avait plus de soixante mille livres de rente, sa femme l’obligeait à recevoir beaucoup de monde. On remarquait à ses bals Charles de l’Aubespine, garde des sceaux, le brillant marquis de Lontjeac, Jean-Paul de Gondy, neveu de François de Gondy, archevêque de Paris ; le beau chevalier du Mesnil-Guillaume, le baron d’Orgeval, et le comte d’Harcourt.

De Gondy avait adoré la marquise. Pour elle rien ne lui coûtait ; plaisirs, peines, attentes, voyages, présents, il avait mis tout en œuvre, et la marquise semblait l’oublier. Et l’on eût dit qu’elle méprisait toutes ses douleurs et tout son amour ! — Il ne lui manquait, après tant d’assiduités et de déceptions amères, qu’un affront ; elle le lui fit. — Gondy reçut l’ordre de ne plus se présenter à son hôtel.

Le marquis de Marny, colonel d’un régiment, était un homme d’environ quarante ans, fort bien de sa personne, mais d’un caractère froid, flegmatique ; un de ces caractères hermaphrodites, qui tiennent de tout, et qui ne sont rien ; que les femmes détestent, parce que leur nature voulant parfois la domination, et parfois les forçant à une douce obéissance, avec ces hommes elles ne trouvent que l’uniformité maritale, qui est la seule chose qu’une femme ne puisse supporter.

M. de Marny était profondément méprisé par sa femme ; mais l’amour qu’il avait pour elle lui fermait les yeux ; il l’aimait plus qu’un mari, autant qu’un amant.

Il avait pris pour de la calomnie les paroles vagues, parvenues jusqu’à lui, sur la conduite de la marquise.

— C’était de la médisance.

Une seule fois, il avait eu quelques soupçons sur Gondy. Les maris trompés ont le tact si délicat !

Un soir d’hiver, sombre, pluvieux, une chaise à porteurs s’arrêta devant Saint-Eustache : une femme en sortit avec précipitation, et s’achemina dans la silencieuse nef. Arrivée derrière le chœur, elle se mit à genoux à l’angle d’un pilier, et pria. Cette femme, c’était la marquise de Marny ; elle venait seule, parce que M. de Marny était protestant, et qu’il ne l’accompagnait jamais à l’église.

Rien n’est plus solennel que le recueillement de l’âme au milieu d’un édifice immense. L’obscurité des voûtes que percent, à de rares intervalles, les reflets de la lampe qui vacille, agitée par le vent, qui sans-cesse menace de l’éteindre ; ces bourdonnements lointains qui arrivent mourants, comme s’ils craignaient de vous arracher à vos méditations du ciel ; tout cela imprime au cœur des sensations neuves, des révélations inconnues, et comme si Dieu voulait nous convaincre de notre petitesse, quand nous formons d’ambitieux projets, là, inquiets, tremblants, il semble que tous nos désirs s’évanouissent pour faire place à l’humilité et à l’épouvante !

Régine de Marny était près de la tombe de la fille de Montaigne, sa vieille amie ; dans un moment elle crut entendre un frôlement d’étoffe près d’elle, une respiration étouffée, ou qu’on cherche à retenir. Elle se tut effrayée ; ses idées superstitieuses vinrent en foule l’assaillir, elle tourna la tête ; mais n’ayant rien aperçu, son imagination lui montrait déjà quelque spectre menaçant qui venait lui reprocher ses amours adultères.

Avant qu’elle eût songé à se retirer, une voix grave et forte fit lentement retentir les voûtes de ces étranges paroles :

« C’est ici que le fidèle dort ! Après le crime et le désordre, vient l’expiation.

C’est ici que la prière continuelle rachète les fautes. »

Puis, quelque chose de sombre se perdit du côté de la nef ; et la marquise, qui avait trouvé une grande analogie entre ces mots et elle, ne voulant pas rester plus longtemps seule dans l’église, se traîna avec peine jusqu’au portail, où l’attendaient ses valets.

La chaise se dirigea par une rue tout étroite, qui longeait le mur oriental de l’hôtel de Soissons, démoli depuis pour construire la halle au blé ; elle s’arrêta devant une haute muraille, la marquise descendit, ouvrit une petite porte, et renvoya les deux hommes.

Là était le jardin de son hôtel ; elle voulait respirer un peu d’air avant de rentrer ; son cœur battait avec violence, elle semblait livrée à une agitation étrange, à un combat intérieur de l’âme avec le corps. Puis, après avoir marché rapidement pendant une demi-heure, elle s’arrêta :

— Tout finit aujourd’hui !

Et elle monta les degrés qui conduisaient à son appartement.

C’était une large pièce somptueusement ornée ; Prascin, élève de Jean Goujon, avait sculpté toute la paroi occidentale de la muraille ; au-dessous des quatre volutes qui soutenaient les sommiers, appuis de l’étage supérieur, on remarquait les armoiries de la famille artistement travaillées ; aux antres parois, principalement à celle qui faisait face au jardin, étaient suspendus quelques tableaux précieux des maîtres d’Italie. Les meubles utiles répondaient à ce luxe. C’étaient des fauteuils dorés, recouverts en tapisseries à l’aiguille, des tables sur lesquelles se drapaient de riches étoffes, des toiles d’argent, et au fond, dans une large alcôve, des tentures de soie se déroulaient sur un lit magnifique.

Des candélabres en vermeil surchargés de bougies éclairaient cette pièce. Le marquis en pourpoint noir à crevés blancs, le cou entouré d’une fraise à trois rangs de dentelles, les jambes emprisonnées dans des bottines de couleur fauve, attendait sa femme ; il ajustait le ceinturon de son épée quand elle entra :

« Enfin, vous voici ! s’écria le marquis ; nous sommes en retard, ma chère amie ; sonnez vos femmes pour vous habiller vite, car je suis persuadé que si vous ne nous hâtez, on commencera la comédie sans nous, et il serait fort désagréables qu’on jouât le premier acte, dans lequel vous devez remplir le rôle de Madeleine. »

La marquise ne répondit pas ; elle détacha le voile noir qui lui couvrait la tête et les épaules.

« Que vous êtes pâle, madame, mais que vous êtes belle ! »

La marquise se jeta sur une chaise longue sans répondre.

« Eh bien ! dit le marquis, voyant sa femme silencieuse, faut-il sonner vos femmes ? »

Et comme il allongeait le bras pour saisir le ruban, elle l’arrêta :

— Non, monsieur, asseyez-vous !

— Mais la duchesse de Montbazon nous attendra.

— Nous n’irons pas !

La voix de cette femme était si étrange, que le marquis la regarda d’un air stupide, ne sachant ce que cela signifiait ; puis il s’assit.

Alors la marquise se frappa le front avec ses mains, elle se leva, fit entendre quelques paroles dites avec amertume ; de ces paroles sans suite qui font tant de mal ! et marchant à grands pas dans l’appartement, elle se mit à pleurer :

— Suis-je malheureuse, ô mon Dieu ! toujours des visions, toujours ces paroles épouvantables qui me glacent le cœur !…

— Mais de grâce, mon amie, qu’avez-vous ? s’écria le marquis.

— Si vous saviez ! mais… je me fais honte à moi-même. Je suis une femme flétrie ; une femme perdue ! Vous voyez mon visage déjà décomposé ; eh bien ! il est pur si on le compare à mon cœur. Il faut fuir, loin d’ici, loin de tout ce monde qui me perd : entendez-vous, marquis, il faut fuir !…

— Fuir ! et pourquoi ? Ah ! vous arrivez de l’église ; votre confesseur vous aura encore effrayée avec son enfer, avec ses supplices sans nombre .. N’y retournez plus, marquise ; venez avec moi chez madame de Montbazon, cela vous calmera.

— Mais vous avez donc résolu de me pousser tout-à-fait à ma perte : c’est toujours vous ! Il faut partir, vous dis-je ; car, chez cette duchesse ils y seront tous !…

— Elle est dans un délire affreux, pensa le marquis. Refuser une si belle partie de plaisir, dit-il à mi-voix.

Elle l’entendit. — Toujours le plaisir ! Mais vous ne savez donc pas à quels excès il porte, que de crimes il fait commettre ! Oh ! écoutez-moi, je veux tout vous dire ! Vous n’avez pas été heureux avec moi, je le sais ; ma conscience me reproche bien des torts, mais je me sens la force de tout réparer. Écoutez-moi, marquis, car c’est une confession terrible que j’ai à vous faire ; jamais aucune femme n’a osé dire à son mari ce que vous allez entendre. Jusqu’à ce jour… je vous ai méprisé !… Jusqu’à ce jour, votre vue, votre existence m’ont obsédée comme un songe cruel… Écoutez-moi, vous dis-je !… Plus le crime fut horrible, plus le repentir sera grand !… Pour rendre plus brillante ma vie de jeune femme, vous avez attiré chez vous ce que Paris compte de plus noble et de plus gracieux. On ne parle que de vos bals, que des chevaliers qui les embellissent ; eh bien ! marquis, pour vous payer de tant de soins, de tant d’amour, je vous ai déshonoré !… Ecoutez-moi encore !… Charles de l’Aubespine, cet ami qui vous est si dévoué, cet ami que vous avez obligé au prix de votre sang, eh bien !… il fut mon amant !.. Ce baron d’Orgeval, votre parent, c’est le premier qui me séduisit ! Le marquis de Lontjeac, le comte d’Harcourt, le chevalier du Mesnil- Guillaume, ont été mes amants !

Cet aveu si brusque, si inconcevable, anéantit le marquis ; il fut atterré.

— Ne vous avais-je pas dit qu’aucune femme jusqu’alors n’avait osé faire de pareils aveux.

Il parut recouvrer quelque peu d’énergie.

— Vous voulez donc que je vous tue ! À genoux, misérable femme !

— Marquis, lui dit-elle, en se levant avec fierté, croyez-vous que je veuille implorer votre pitié, vous demander merci ; non : je vous ai avoué mes fautes, voilà tout. Une âme vulgaire vous les aurait cachées, je ne l’ai pas voulu, moi ! J’ai craint pour votre vie, qui m’est chère dès à-présent ; car, si la bouche d’un autre vous l’eût appris par des sarcasmes amers, vous vous seriez battu pour moi, et l’on vous aurait tué !… Maintenant, vous ne me refuserez plus de me claustrer jusqu’à ma mort dans votre vieux château du Dauphiné ; si je vous l’avais demandé hier, j’aurais essuyé un refus ; aujourd’hui ma demande sera accordée ; et là, je pourrai obtenir l’absolution de mes fautes par la prière !

L’éclair de colère qui avait animé le marquis pendant quelques instants était déjà disparu, il se rapprocha de sa femme.

— Il ne faut qu’un instant pour apprécier un homme, reprit la marquise, avec un son de voix doux et caressant ; vous êtes bon ; je sens combien je suis indigne de vous, combien votre cœur a dû souffrir en me voyant si insouciante, si rieuse avec la foule, et si froide avec vous ! Je sens combien cette conduite est odieuse, tromper un homme qui ne voit que par vous, un homme qui vous a donné son nom ! Eh bien ! avec un oubli général, tout peut se réparer ! Le feu fait disparaître l’huile qui a taché le fer ; l’avenir sera pour nous !… Retirés loin du monde, loin de la cour, où la débauche vicie l’air, et, comme un aimant, attire tout à elle, nous pourrons connaître encore ce que la vie a de charmes ; je vous entourerai de soins, d’affections ; ce sera une autre âme avec le même visage ! Il y a tant d’amour dans le cœur d’une femme ! Vous me pardonnerez, marquis, et chaque instant de bonheur que vous goûterez, ce sera une de mes fautes qui s’effacera !

— Ah madame !… et il pleurait.

— Vous me pardonnerez, lui dit-elle alors en se jetant à ses pieds ; vous me pardonnerez ! Et je jure sur ce reliquaire, à la face de ce Christ, de n’être plus qu’à vous ; et je demande à Dieu qu’il fasse retomber sur ma tête le châtiment réservé aux blasphémateurs, si jamais j’avais la pensée de devenir parjure.

— Mon amie, marquise, s’écria le faible de Marny, vaincu par cette douleur réelle, et par cette belle tête suppliante ; oh ! que ne m’as-tu épargné tant de chagrins !

Il la pressa sur son cœur, l’embrassa cent fois, et tout parut oublié.

— Nous quittons Paris dans trois jours, mon ami, je le désire… Je le veux. Je ne vous demanderai plus qu’une chose avant de partir. Il faut m’acheter le droit d’une tombe à l’église Saint-Eustache.

— Le droit d’une tombe !… Toujours vos idées superstitieuses. Mais, puisque vous le voulez, marquise, vous l’aurez…

Le lendemain matin, le curé reçut une lettre de madame de Marny, dans laquelle on lui demandait un rendez-vous pour le soir, à trois heures, et le droit de tombe y était demandé.

— Paul de Gondy se trouvait là quand le billet fut apporté ; il reconnut la livrée de la marquise ; alors, il lui fallut savoir ce que cette femme qu’il avait aimée avec si peu de succès désirait de son ami ; le vieux curé, ignorant toutes choses mondaines, communiqua le billet.

— Une pierre tumulaire ! répéta Gondy plusieurs fois. Mes paroles de l’autre soir l’ont effrayée, mais cet effroi doit me servir. Monsieur le curé, dit-il avec beaucoup de gravité, vous n’ignorez pas que Saint-Eustache relève de l’archevêché, eh bien ! je vous prie de renvoyer la marquise à mon oncle, qui verra s’il doit accéder à sa demande. Je pourrai, s’il est nécessaire, être utile à madame de Marny.

— Je vous l’adresserai, mon cher abbé. Et les deux amis se séparèrent.

À trois heures, la marquise arriva au presbytère ; quand elle sut qu’il lui fallait s’adresser à l’archevêque de Paris, elle devint plus pâle, ses yeux exprimèrent le découragement et la douleur.’

— Si vous pouvez lever cette objection, messire, lui dit-elle, rien ne me coûtera ; au lieu de quatre ou cinq mille livres qu’on exige ordinairement, j’en donnerai quarante, soixante, s’il le faut, mais épargnez-moi la peine d’aller supplier l’archevêque !

— Mes pouvoirs ne vont pas jusque-là, madame ; l’archevêque de Paris est, après notre saint père le pape et le roi, mon maître et mon seigneur.

— Que puis-je faire ?

— Il n’y a qu’un homme qui puisse vous épargner la démarche qui vous répugne.

— Un homme, monsieur ! quel est-il ? dites !

— C’est messire Paul de Gondy, le neveu de l’archevêque.

— Paul de Gondy ! mieux vaut encore l’archevêque, répéta-t-elle douloureusement.

Elle fut le jour même à l’archevêché, et obtint une audience pour le lendemain.

Mais le soir, le vieux François de Gondy avait été prévenu par son neveu, qui avait quelque chose, disait-il, à demander au marquis de Marny, colonel d’un régiment de cavalerie. Le vieillard s’était démis de tous ses pouvoirs, et le laissait entièrement libre ; néanmoins il reçut la marquise avec cette politesse et cette galanterie qui caractérisaient le clergé du dix-septième siècle, l’assura que son neveu ferait tout ce qu’elle lui demanderait, et prétexta une visite à la régente pour qu’elle se retirât.

Alors madame de Marny vit qu’elle était à la merci de Paul de Gondy ; elle fut trois jours sans faire aucune démarche, dévorant son dépit et ses douleurs : elle n’osait aller chez loi, parce que son mari ne la quittait plus ; il l’accompagnait partout, et elle ne voulait point provoquer sa jalousie, en allant chez un homme sur qui il avait déjà conçu des soupçons. Comme le marquis était protestant, il n’y avait qu’à Saint-Eustache où il ne suivit pas sa femme ; il attendait dans son carrosse la fin des offices.

Le quatrième jour, la marquise écrivit une nouvelle lettre au curé, puis elle se rendit le soir à son confessionnal dans la chapelle fermée, œuvre de du Hancy.

Ce fut Gondy qu’elle y trouva !

Elle parut peu surprise ; d’autres femmes à sa place se seraient retirées, elle n’y songea pas. La superstition disait à son âme qu’elle serait damnée, si, après sa mort, ses restes n’étaient pas enfouis sous les dalles de Saint-Eustache.

Gondy le premier rompit le silence.

— Vous avec donc enfin consenti à revenir, madame.

— C’est un devoir pénible que je remplis, monsieur ; il est vrai que je viens en suppliante m’abaisser devant vous, pour obtenir, à prix d’or et avec honte, ce que d’autres paient une moindre valeur sans avoir à rougir. Mais il est sans doute écrit là haut que tel qui résiste aujourd’hui cédera demain. C’est notre histoire à tous deux, monsieur.

— Oui, Régine, c’est notre histoire : pendant deux années entières vous m’avez repoussé, humilié, vous m’avez brisé le cœur sans pitié, avec délices ; vous m’avez raillé et sali par un affront ; aujourd’hui c’est l’heure des représailles. Mais bien souvent le désir de la vengeance s’éteint quand la possibilité de frapper nous est offerte. Si, malgré tous vos torts, je vous avais toujours aimée, si je vous aimais encore, Régine, et que je vous dise : Un mot de ta bouche, et tout sera oublié !… il y aurait plus de bonheur peut-être… La part du ciel doit sembler si belle et si douce après mille ans de purgatoire ! il en serait ainsi.

— Que me dites-vous ? s’écria la marquise effrayée, croyant entendre encore la voix lente et profonde qui lui avait dit de sinistres paroles. Songez-vous dans quel lieu nous sommes ! songez-vous que ce temple est celui de Dieu !…

— L’absolution du prêtre lave toutes les fautes…Mais que vous ai-je donc fait, marquise, pour être avare avec moi de ce que vous avez prodigué à tant d’autres ? Peut-être mes amours à moi ne courraient pas la rue, et ne feraient pas voir au peuple les dégradations de la noblesse et du clergé ; toutes choses dont il se vengera, croyez bien ; peut-être n’aurais-je point fait comme cet abominable Lontjeac, à qui vous vous êtes livrée comme un enfant, et qui va partout répétant le charme qu’il y a de vous posséder. Je n’aurais point fait cela moi, et pour les mœurs du jour je ne suis pas à la mode, j’en conviens, il faut qu’une dame puisse faire parade des chevaliers qu’elle a attachés à son char.

— Ah ! Gondy, par pitié !

— Mais, avec moi, vous auriez conservé votre réputation ; le remords et l’abus des plaisirs ne vous auraient pas tuée ; vous ne seriez pas méprisée ! Toutes les femmes de la cour et de la bourgeoisie ne vous montreraient pas au doigt, quoiqu’elles valent moins que vous, qui êtes plus belle. Eh bien ! un mot, un seul mot, et je dis demain à Lontjeac, en plein Louvre, qu’il a menti comme un renégat, afin que je puisse l’empêcher immédiatement de le répéter de nouveau à d’autres.

Cette fois, ce n’était plus l’amant craintif, l’amant fasciné par la passion ; c’était l’amant qui n’a plus rien à ménager, qui a ressaisi toute sa supériorité, toute son importance d’homme de qui on réclame un service.

— Songez, dit-il, qu’avec moi, prêtre et partisan de l’épée, discret comme une jeune fille avant les noces, votre honneur serait à couvert. Songez encore que la faveur que vous sollicitez dépend de moi.

— Et vous en profiteriez, monsieur ? Oh ! ce serait bien vil, bien mal à vous, envers une femme faible et délaissée… qui n’a que son titre de femme pour lui servir d’aide et de protection !… Et vous, abbé, abbé de Gondy, vous ne rougiriez pas.

— Non, madame.

— Je suis bien malheureuse !

— Vous m’avez autrefois chassé de votre maison.

— Je le devais pour mon mari.

— C’est de cette époque que data votre liaison avec de l’Aubespine.

— Ô mon Dieu !

— Avant ne m’aviez-vous pas préféré ce fat de Lontjeac ?

— Je vous jure, monsieur…

— Ne jurez pas, madame ! ce serait un péché de plus… Mon duel avec d’Harcourt, c’était encore pour vous. Eh bien ! je consens à tout oublier, Régine ; bien plus, je tuerai le marquis de Lontjeac pour l’empêcher de médire davantage ; je forcerai les plus insolents à vous respecter : un mot de toi, Régine, une parole, et je suis ton bien-aimé ! et demain, tu auras le parchemin qui t’assure un lieu de refuge pour obtenir la rémission de tes fautes.

Il avait saisi une des belles mains de la marquise qu’il couvrait de baisers ; ses dernières paroles avaient tellement absorbé les esprits de Régine, qu’elle ne songeait pas à la lui retirer.

Comme il voulut l’attirer sur son sein, elle revint à elle, songea au serment qu’elle avait juré sur le reliquaire, repoussa Gondy avec force, et sortit précipitamment de la chapelle.

— Je n’ai pu conclure encore, dit-elle au bon marquis, qui l’attendait dans son carrosse…

Les préparatifs du voyage étaient tout-à-fait terminés ; le seul droit de tombe manquait ; la marquise sentait son mal s’accroître, et elle ne voulait pas quitter Paris sans avoir une certitude sur ce qui l’intéressait tant. Ses nuits devenaient de plus en plus agitées ; son sommeil était troublé par d’horribles visions, auxquelles la voix de Saint-Eustache venait toujours se mêler. À quelque prix que ce fût, elle- voulut en finir.

Elle écrivit à Gondy, et comme son mari ne la quittait que lors de ses visites à l’église de Saint-Eustache, le rendez-vous fut donné là. Elle l’attendait depuis longtemps lorsqu’il arriva ; l’abbé prétexta des devoirs importants à remplir, puis il la fit revenir pendant trois soirs, l’humiliant à son tour ; et le dernier soir, ce ne fut pas dans la chapelle de du Hancy que le jeune prêtre reçut la belle marquise, mais dans un des appartements du presbytère, où force lui fut d’oublier le serment solennel qu’elle avait juré sur le saint reliquaire !…

Mais la marquise obtint l’écrit qui lui assurait la rémission de ses fautes. Elle ne quitta pas Paris, sa pulmonie s’étant déclarée après tant d’émotions cruelles ; tous les soins furent inutiles, elle mourut, et comme le marquis venait d’être tué au siège de Lerida, où l’avait appelé son général, aucune épitaphe ne fut mise sur sa tombe,» pour dire au monde à venir qu’il avait existé jadis une marquise de Marny.

Paul de Gondy devint par la suite, comme chacun sait, coadjuteur, et cardinal de Retz.

Lottin de Laval, « L’Église Saint-Eustache », in Paris, ou, Le livre des Cent-et-un, tome douzième. Francfort s/M., 1833.

7 août 2014

Sortir du cercle vicieux

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Politique, Religion, Société — Miklos @ 12:16


Comprendre les origines de la guerre à Gaza en… par lemondefr

« Je ne suis pas quelqu’un de sen­ti­men­tal, je ne crois donc pas en une soudaine lune de miel entre les Juifs et les Pales­ti­niens. Je ne m’attends pas à ce que les deux parties anta­go­nistes, une fois la formule magique trouvée, s’em­brassent en larmes, dans une scène digne de Dosto­ïevski où les frères perdus se retrouvent. […] Non, je ne m’attends à rien de tout cela, et sûrement pas à une lune de miel. Si je m’attends à quelque chose, c’est plutôt à un divorce juste et équitable, entre Israël et la Pales­tine. Or un divorce n’est jamais une chose heureuse, qu’il soit juste ou plus ou moins juste. Un divorce fait mal, c’est quelque chose de dou­lou­reux. Et parti­cu­liè­rement celui-là, qui sera un drôle de divorce où les deux parties reste­ront dans le même appar­tement, pour toujours. C’est un divorce où personne ne démé­nage. Et comme l’appar­tement est tout petit, il sera indis­pensable de décider qui aura la chambre A, qui la chambre B, qui aura le salon, et de trouver, en plus, un arran­gement spécial pour la salle de bain et la cuisine. Vraiment pas très commode… Mais c’est toujours mieux que cette sorte d’enfer que nous traver­sons en ce moment, dans ce pays que nous aimons. Un pays où les Pales­tiniens sont opprimés au quotidien, harcelés menta­lement, privés, humiliés, affamés par un gouver­ne­ment mili­taire israélien cruel. Un pays où les Israéliens sont terrorisés tous les jours par des attaques terro­ristes impi­toyables, frappant indif­fé­rem­ment civils, hommes, femmes, enfants, écoliers, clients des centres commerciaux. Oui, tout est pré­fé­rable à cela ! Oui, il faut un divorce équi­table. Et, à la fin, une fois que nous aurons mené à bien ce doulou­reux et équi­table divorce en créant deux États, fondés en gros sur les réalités démo­gra­phiques […], une fois le divorce prononcé et la sépa­ra­tion opérée, les Israéliens et les Pales­tiniens se pres­seront pour passer la frontière et aller boire un café ensemble. L’heure du café aura enfin sonné. »

Amos Oz, « Un conflit entre deux causes justes », trad. Sylvie Cohen, 2003.

Cette vidéo très bien faite rééquilibre quelque peu les carences des médias qui n’avaient pas pipé mot sur le bouclage de Gaza du côté égyptien ni sur les tirs de missiles répétés vers les villes isra­éliennes depuis plusieurs années.

Il en ressort que cette radicalisation spécifique à Gaza provient du succès du Hamas aux élections. On peut évi­dem­ment s’interroger sur les raisons de ce succès : à l’époque, Gaza n’était pas coupée du monde (tout est relatif, puisque la fourniture de matériel élec­tro­nique hyper sophis­tiqué pour équiper les fameux tunnels a continué à provenir du Qatar, sans parler des fameux missiles et de leurs lanceurs).

Quelles qu’en soient les raisons histo­riques – chaque côté trouvera son compte dans sa propre histoire – sur le fond, je ne peux que regretter que les voix ayant appelé dès 1967 à accorder aux Pales­tiniens un État viable aux côtés d’Israël : Yeshayahu Leibowitch alors, puis (notamment mais pas uni­que­ment) Amos Oz, par exemple (voir ci-contre). Ou le magni­fique appel de Gilbert Sinoué, « Cher Yitzhak Rabin », publié dans le Libé du 6 août.

Est-ce que cet État mena­cerait Israël plus qu’il ne l’est mena­cé aujour­d’hui par la montée de la radi­ca­li­sation natio­na­liste et reli­gieuse des deux côtés ? Sans doute pas. Est-ce que sa création contre­car­rerait cette montée ? Pas for­cé­ment, lorsque l’on voit ce qui s’est passé dans d’autres pays arabes après qu’ils se soient débar­ras­sés d’une façon ou d’une autre de leurs dicta­teurs res­pec­tifs.

Mais il est juste que cela se fasse. Et mieux vaut tôt que tard. L’Allemagne et la France ont bien fait la paix, après tant d’années…

Il faut briser ce cercle vicieux de haine, de guerres et de morts, laisser le passé de côté et regarder vers l’avenir qui néces­site plus que jamais la colla­bo­ration accrue de tous pour faire face ensemble aux défis envi­ron­ne­mentaux qui ne manquent de monter, eux aussi.

26 juillet 2014

Hajj, le pèlerinage à la Mecque.


Entrée de l’exposition Hajj, le pèlerinage à La Mecque à l’Institut du monde arabe.
Autres photos ici.

«Mecque (La) , ville de l’Arabie heureuse, célèbre pour avoir été le berceau du mahométisme. Mahomet n’est pas le premier qui l’ait illustrée. On prétend que c’est dans ce lieu qu’est placé le tombeau d’Abraham. Si l’on en croit Nicolas de Damus, le fameux chêne de Mambré, sous lequel ce patriarche conversa avec trois anges, était ce qui attirait à la Mecque ce concours de peuples voisins, païens, juifs et chrétiens. Les succès de l’islamisme n’ont fait que lui donner un nouveau lustre. Elle voit arriver tous les ans des caravanes nombreuses de pèlerins, dont une des plus belles est celle du Caire, et qui viennent dans ce sanctuaire de leur religion rendre leurs hommages à Mahomet. Ce concours cessera d’étonner, si l’on réfléchit que la loi de Mahomet fait un devoir rigoureux de ce pèlerinage ; et cette opinion est si fortement inculquée dès l’enfance, que les femmes même l’entreprennent avec leurs maris, et même seules. Toutes ces caravanes, se trouvant rassemblées, se rendent un certain jour, sur la montagne d’Arafat, à six lieues de la Mecque, où ils croient qu’Abraham offrit à Dieu le sacrifice de son fils lsaac. La fête qu’ils célèbrent dans cet auguste lieu se nomme Korban-bairam, ou le second Bairam ; mais les Arabes l’appellent Je al Korban, et Je al Adha, c’est-à-dire, la fête du sacrifice : parce que, dans ce jour, on immole une multitude prodigieuse d’animaux de toute espèce.

C’est dans ce lieu que les pèlerins: se rasent la tête et le visage, et prennent le bain. Après avoir fait leurs prières, ils s’en retournent à la Mecque. Ils visitent la maison d’Abraham, qu’on appelle la Kaaba et les autres lieux consacrés par la religion des mahométans. On place dans la grande mosquée le pavillon nouvellement apporté du Caire, et on en retire le vieux, qu’on remet entre les mains de l’émir-hadgi.

La ville de la Mecque n’étant pas assez grande pour contenir une multitude si prodigieuse d’étrangers avec leurs équipages, les caravanes sont obligées de camper aux environs de la ville, et séjournent sous des tentes pendant l’espace de neuf à dix jours. Il se tient là une foire des plus considérables du monde, et le commerce qui s’y fait est prodigieux. On admire surtout le silence et la tranquillité qui règnent dans ce concours étonnant de marchands et de pèlerins.

Ceux qui avaient, avant Mahomet, la présidence du temple de la Mecque, étaient d’autant plus considérés, qu’ils possédaient, comme aujourd’hui, le gouvernement de la ville. Aussi Mahomet eut la politique, dans une trêve qu’il avait conclue avec les Mecquois ses ennemis, d’ordonner à ses adhérents le pèlerinage de la Mecque. En conservant cette coutume religieuse qui faisait subsister le peuple de cette ville, dont le terroir est des plus ingrats, il parvint à leur imposer sans peine le joug de sa domination.

La Mecque est la métropole des mahométans, à cause de son temple ou kiabé, maison sacrée, qu’ils disent avoir été bâti dans cette ville par Abraham ; et ils en sont si persuadés, qu’ils feraient empaler quiconque oserait dire qu’il n’y avait point de ville de la Mecque du temps d’Abraham. Ce kiabé, que tant de voyageurs ont décrit, est au milieu de la mosquée, appelée haram par les Turcs ; le puits de Zemzem, si respecté des Arabes, est aussi dans l’enceinte du haram.

La ville, le temple, la mosquée et le puits, sont sous la domination d’un shériph, ou, comme nous l’écrivons, chérif, prince souverain comme celui de Médine, et tous deux descendants de la famille de Mahomet ;» le grand seigneur, tout puissant qu’il est, ne peut les déposer qu’en mettant à leur place un prince de leur sang.

Fr. Noël, Dictionnaire de la fable, ou mythologie grecque, latine, égyptienne, celtique, persane, syriaque, indienne, chinoise, mahométane, slavone, scandinave, africaine, américaine, iconologique, rabbinique, cabalistique, etc. Quatrième édition. Paris, 1823.

23 juillet 2014

Entendre chanter la fauvette dans la rue Saint-Martin

Classé dans : Architecture, Histoire, Nature, Peinture, dessin, Photographie, Sculpture — Miklos @ 10:33


Square des Arts-et-Métiers, 2014. Cliquer pour agrandir.

«Si quelque voyant des anciens jours avait prédit à nos aïeux que leurs petits-enfants iraient goûter la fraîcheur sous de grands arbres, respirer le parfum des fleurs et entendre, au bruit des fontaines, chanter la fauvette dans la rue Saint-Martin, la prédiction les aurait bien étonnés. Le square des Arts-et-Métiers réalise pourtant une telle idée. Ce square est planté de quinconces. Une balustrade en pierre du Jura, surmontée de vingt candélabres et de vingt-huit vases en bronze, entoure le square, que ferment quatre grilles en fer forgé d’un très beau travail. Deux grandes fontaines, encaissées dans le goût de celles de Versailles, sont ornées des figures de l’Agriculture, de l’Industrie, du Commerce, et des Arts. MM. Ottin et Gumery ont sculpté les figures ; MM. Eck, Durand et Thiébaut les ont fondues ; »les ornements en bronze rapportés sur l’archi­tecture sont de M. Liénard. Il ne manque plus rien au square des Arts-et-Métiers : il a des ombrages, des oiseaux et des fleurs.

L’Illustration, journal universel. 28e année, vol. LV, n° 1422. 28 mai 1870.


Square des Arts-et-Métiers, 1870. Cliquer pour agrandir.

«Le square des Arts et Métiers, établi sur un terrain situé entre le boulevard de Sébastopol et la rue Saint-Martin, se compose principalement d’une plantation régulière de marronniers, disposés de manière à présenter au centre une avenue conduisant à la principale porte d’entrée du Conservatoire des arts et métiers. Deux bassins, entourés de gazons, sont situés dans les allées latérales de la plantation.

La superficie intérieure de ce square est de 4.145m,46, y compris celle de 248m,62 occupée par les bassins.

Le nombre d’arbres composant la plantation est de 112. »Ces arbres ont été tirés de localités avoisinant Paris et transplantés au chariot.

La dépense totale a été de 320.000 fr.

Exposition universelle à Londres en 1862. Notices sur les modèles, cartes et dessins relatifs aux travaux publics.

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