Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

30 août 2013

« La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? »

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique, Religion, Société, Économie — Miklos @ 22:49

Le cinquantenaire du fameux discours de Martin Luther King est l’occasion de se souvenir que la ségrégation et le racisme touchaient encore les Noirs américains il y a peu. Mais déjà en 1790 – plus de deux siècles avant la marche sur Washington – les questions de la traite des Noirs et de leur émancipation avaient été proposées par l’abbé Raynal comme sujet alternatif d’un concours infructueux organisé par l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon à l’occasion du tricentenaire de la découverte de l’Amérique. Raynal est (notamment) l’auteur d’une fameuse Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée pour la première fois en 1770 et qui connaîtra un nombre important de rééditions. L’Académie l’en a dissuadé pour des raisons qu’on qualifierait aujourd’hui de frilosité politique.

Le sujet du concours portait sur les éventuelles conséquences, bonnes et mauvaises de la découverte de l’Amérique pour le reste de l’humanité. Le texte qu’on lira ci-dessous est le rapport qu’a présenté un autre abbé – Louis Jacquet, dont on vient de parler – à l’Académie, et qui, considérant l’inanité des réponses à la problématique posée par ce concours, y porte ses réflexions.

À la suite de Raynal, il reconnaît sans ambiguïté les tragiques méfaits – qu’il n’hésite pas à qualifier de crimes – commis à l’encontre des populations indigènes par des « brigands féroces » tels que Cortès ou Pizarro à l’occasion de la découverte de l’Amérique par les Européens, puis ceux de ce « commerce barbare, qui consomme chaque année tant de milliers d’Africains, soit par les guerres intestines qu’il allume entre eux, soit par la pesanteur des fers et l’excès des travaux dont on les accable dans l’exil où on les exporte ».

Ces maux du passé peuvent-ils être réparés et la situation actuelle – la traite des Noirs, l’exploitation des colonies – corrigée ? Jacquet indique que Raynal n’y avait pas apporté de réponse, et il s’évertue donc à le faire, en analysant l’équilibre entre individu et société, et en apportant des arguments moraux, sociaux, culturels, économiques, politiques et… religieux, tous absolus à ses yeux.

On appréciera l’analyse, mais on peut douter de son argumentation finale. Malgré toutes les (bonnes) raisons morales, on ne change rien à la situation des esclaves, « entre temps » : cela déstabiliserait trop les colonies et mettrait en péril les ressources que l’Europe tire des Amériques ; et tout compte fait, on a fait du bien à ces sauvages « avec leur aversion pour le travail et pour tous nos arts », écrit-il : on les a civilisés et surtout donné la religion, à propos de laquelle il dit : « Il n’y a que la religion chrétienne, toute de charité et d’amour, qui puisse apprivoiser des hommes irrités par le souvenir de nos cruautés atroces ».

Son opinion eurocentriste est d’ailleurs affirmée : « L’Africain [...] semblait né pour la servitude ; les peuples efféminés de l’Asie étaient trop faibles pour secouer leurs fers » (ce qui n’est pas sans rappeler quelques déclarations d’Édith Cresson). Et même s’il est lucide sur les lourdeurs et l’immobilisme de l’Ancien Monde, il en défend les valeurs.

En résumé, morale d’un côté (empathie pour l’individu et ses souffrances), pragmatisme ou raison d’État de l’autre (maintien de l’ordre établi). Il est vrai qu’on était en pleine Révolution (et là où il est subtil, c’est qu’il y fait – d’après moi – des allusions voilées à plusieurs reprises), d’où sa prudence. La Terreur n’était pas loin.

Enfin, ne dit-il pas lui-même de la problématique soulevée par Raynal que nul candidat de qualité ne s’est proposé à y répondre : « Peut-être ont-ils regardé comme insoluble la question que M. Raynal ne se flattait pas d’avoir éclaircie ; peut-être ont-ils craint de se mesurer avec un écrivain trop célèbre, et de porter la faux dans un champ qu’il s’était approprié, en le défrichant avec succès ; peut-être ont-ils cru devoir lui rendre hommage par leur silence. » A-t-il été à la hauteur du défi, lui ?

Coup d’œil sur les quatre concours qui ont eu lieu en l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, pour le prix offert par M. l’Abbé Raynal sur la découverte de l’Amérique.
À Lyon, aux frais de l’Académie. 1791.

Avertissement

Tant qu’il y a eu quelque espoir d’adjuger le prix, les commissaires chargés de rendre à l’Académie compte des ouvrages envoyés au concours, se sont bornés à en faire l’analyse, et n’ont pas voulu y joindre leurs idées ou vues, pour ne rien préjuger, et ne pas gêner les concurrents, en leur indiquant une route, qui pouvait n’être pas là meilleure. Cet inconvénient n’étant plus à craindre, dès qu’il n’y a plus de concours ouvert, l’Académie croit devoir publier cet examen lu à sa séance publique du 20 Avril 1790, comme une preuve de l’attention qu’elle a donnée aux problèmes intéressants dont elle n’a pu couronner la solution.

Pendant longtemps la découverte de l’Amérique n’a donné lieu qu’à des questions frivoles ; on s’est épuisé en conjectures et en recherches, pour savoir en quel temps, de quelle manière et par qui elle avait été peuplée ; si cet hémisphère est sorti des flots de l’océan plus tard que le nôtre ; si ses habitants viennent de la même tige que nous, ou forment une race distincte ; l’Amérique tenait-elle autrefois à notre continent, et comment en a-t-elle été détachée ? Est-ce la fameuse Atlantide dont parle Platon, ou cette île occidentale qu’une tempête fit découvrir à quelques navigateurs phéniciens, selon Aristote ? Voilà ce qu’on voulait savoir autrefois de l’Amérique, et ce qui n’a jamais été éclairci. Ah ! malheureusement on sait bien mieux comment et par qui elle fut dévastée, et ce qu’il lui en coûta pour être connue de nous.

Après les cruautés inouïes que l’Europe y avait exercées, devait-on s’occuper d’autre chose que de réparer, s’il était possible, les maux qu’on lui avait faits ; et comment avait-on le courage de discuter ce qu’elle fut, avant de devenir le théâtre de nos brigandages ; d’où lui virent ces habitants que nous avons égorgés par millions ?… De pareilles recherches annoncent qu’on ne rougissait pas encore des excès commis dans le Nouveau Monde, et font peu d’honneur à la philosophie de l’ancien.

À la fin cependant, et après environ trois siècles d’insensibilité, on commence à rougir d’une conquête longtemps célébrée avec emphase ; on gémit des scènes sanglantes qui ont suivi l’entrée des Européens et marqué tous leurs pas dans le nouvel hémisphère ; on ouvre les yeux sur la conduite des premiers usurpateurs ; on ne voit plus dans les Cortès, les Pizarres, les Carvajal, que des brigands féroces dont les prétendus exploits sont de véritables forfaits.

Aujourd’hui enfin on aperçoit aussi tout ce que cette affreuse conquête a coûté à l’Ancien Monde ; et lorsqu’on a bien sondé les plaies que les deux continents se sont faites l’un à l’autre, en se heurtant, on est réduit à se demander soi-même s’il n’eût pas mieux valu pour l’un et pour l’autre ne pas franchir les barrières que la Nature avait mises entre eux ?

Necquicquam Deus abscidit
Prudens Oceano dissociabili terras.« En vain par des mers enemies
La prudence des Dieux sépara les pays. »
Horace, Odes I:III, « Au vaisseau qui portait Virgile ».

Les fruits de la découverte en compensent-ils les frais ? a-t-elle rendu le genre humain plus heureux ? Tel est le problème qui a remplacé les questions futiles qu’on agitait autrefois. Aucun écrivain n’a répandu plus de lumière sur ce sujet que M. l’Abbé Raynal dans son Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes. Après avoir tracé l’histoire et indiqué les vices de nos colonies d’Europe en Amérique, et exposé les suites que ces établissements auraient dû avoir, il compare et balance les avantages et les inconvénients qui en ont résulté, les biens et les maux qu’on s’est communiqués mutuellement, et néanmoins il semble laisser la question indécise.

Lors de son passage en cette ville en 1781, admis à nos séances, comme associé, cet auteur célèbre nous engagea à la proposer pour sujet d’un prix de 1200 liv. qu’il fournit lui-même. Pour donner à cette question tout l’intérêt dont elle est susceptible, on ne se borna pas à demander si la découverte avait été utile ou funeste à ses auteurs, ou même à l’Europe entière : on crut devoir embrasser tout l’Univers, dont en effet toutes les parties on dû se ressentir de l’accroissement prodigieux que la découverte lui procura.

La question ainsi étendue serait encore plus curieuse qu’utile ; et que sert en effet de connaître le bien et le mal, si l’on ne peut conserver l’un et se garantir de l’autre ? Il n’est plus possible d’isoler ces deux portions du globe que la Nature avait séparées, ni de rompre tous les liens qui les unissent : il ne s’agit pas de délibérer si l’on ira à la découverte d’un nouveau monde, ni de calculer les profits et les risques d’une pareille entreprise, pour s’y livrer ou s’en abstenir. L’Amérique est connue depuis près de trois siècles, et à l’époque de la découverte, il était impossible qu’elle nous échappât longtemps.

Si Colomb qui soupçonnait fortement son existence et qui la cherchait, ne l’eût pas trouvée en 1492, Cabral qui ne la cherchait pas, et qui aborda au Brésil en 1500, nous eût acquis par un effet du hasard ce que nous devons au génie d’un grand homme.

La découverte de l’Amérique est donc un événement que les progrès de la navigation rendaient inévitable ; et après l’essor rapide qu’elle avait pris dans le quinzième siècle, les antipodes ne pouvaient être encore longtemps des espaces imaginaires. La découverte une fois faite et supposée même infaillible, il ne faut pas se borner à examiner s’il eût mieux valu qu’elle ne se fît pas ; il faut chercher les moyens d’écarter ou d’adoucir les malignes influences que les Mondes peuvent se renvoyer l’un à l’autre ; il faut tâcher aussi de conserver et d’accroître les avantages qu’ils ont dû se communiquer en se rapprochant.

Pleins de ces idées, les commissaires de l’Académie qui rédigèrent le problème de concert avec M. l’Abbé Raynal, posèrent ainsi la question :

« La découverte de l’Amérique a-t-elle été utile ou nuisible au genre humain ? »

« S’il en résulte des biens, quels sont les moyens de les accroître ? »

« S’il en résulte des maux, quels sont les moyens d’y remédier ? »

Il semble que cette question devait en quelque manière réveiller tous les gens de lettres, et attirer les plus célèbres au concours. Quel vaste champ elle ouvrait au génie, et que d’utiles recherches ne demandait-elle pas aux philosophes amis de l’humanité ! Avec des talents et du style, il ne fallait que du temps pour la traiter avec la profondeur et les développements qu’elle exige. Le temps a été prodigué, et jamais peut-être les tribunaux littéraires n’ont sollicité avec plus de constance la solution d’un problème intéressant, ni présenté plus longtemps une couronne que le nom du donateur devait rendre si flatteuse : quatre concours consécutifs ont été ouverts de deux en deux ans ; de faibles athlètes se sont présentés en foule ; mais les orateurs éloquents et philosophes n’ont pas daigné se faire entendre. Peut-être ont-ils regardé comme insoluble la question que M. Raynal ne se flattait pas d’avoir éclaircie ; peut-être ont-ils craint de se mesurer avec un écrivain trop célèbre, et de porter la faux dans un champ qu’il s’était approprié, en le défrichant avec succès ; peut-être ont-ils cru devoir lui rendre hommage par leur silence.

Quoi qu’il en soit, chargés successivement, avec MM. Barou du Soleil, Bruyset, de Castillon et de Landine de rendre compte à l’Académie des quatre concours consécutifs, nous avons eu à examiner environ cinquante discours ou mémoires ; nous les avons analysés dans le temps : ce travail très ingrat, surtout lorsqu’il porte sur des ouvrages médiocres, était nécessaire pour éclairer les juges, qui ont cru devoir fermer la barrière et renvoyer la palme au donateur, qui n’a pas voulu la reprendre.

En la destinant à un nouveau sujet, dont il nous laissait le choix, il eût bien désiré que ce choix tombât sur la traite et l’esclavage des Nègres ; mais nous crûmes devoir opposer à ce désir d’un cœur compatissant et humain les considérations suivantes.

M. l’Abbé Raynal présentait ainsi le nouveau problème :

« S’il faut faire cesser l’achat des Noirs en Afrique ? »

« S’il faut leur donner la liberté en Amérique ? »

« Quelles seraient les mesures les plus sages pour opérer ce double bien, sans causer un bouleversement dans les colonies ? »

Les commissaires observèrent : 1°. Que les deux premières questions ne paraissent pas problématiques, et ne procureraient que des répétitions de ce qui avait été dit si souvent, et très bien en faveur des Noirs. On ne doute pas que la traite ne soit un commerce illicite et barbare ; on ne doute pas non plus que l’esclavage des Africains dans nos colonies ne soit très injuste. Ce n’est sûrement pas, faute de lumière sur ces objets, que la traite et l’esclavage subsistent encore : ces monstrueux abus seraient certainement abolis, si l’on croyait pouvoir se passer des Nègres dans les colonies, et surtout si l’on ne craignait pas que leur affranchissement n’exposât les colons aux plus grands dangers.

On observa : 2°. Que le parlement d’Angleterre et l’assemblée nationale de France ayant pris en considération le sort des Nègres et des colonies, il convenait d’attendre le résultat de leurs discussions, et que cette espèce de dépendance ne permettait pas à l’Académie d’évoquer à elle ce grand procès.

M. l’Abbé Raynal goûta ces observations, et reconnut avec nous que la traite et le sort des Noirs n’était pas un sujet académique dans le moment actuel.

Ce point décidé, le choix d’un sujet ne devenait pas plus facile, et les mêmes difficultés nous arrêtaient à chaque pas. Maintenant que l’assemblée nationale de France agite et décide les plus grandes questions sur la politique, la législation, la morale, nous devions craindre de heurter, sans le vouloir, les décisions qui émanent de cet auguste tribunal, de compromettre les concurrents, le vainqueur surtout, et l’académie elle-même, en couronnant une opinion que nos représentants n’auraient pas accueillie ; nous devions prévoir aussi que le prix offert, ne devant être adjugé que dans deux ans, les lumières que le concours produirait pourraient briller trop tard et n’éclairer personne.

Le seul moyen d’éviter ce double écueil était de ne point toucher aux objets que notre diète nationale peut embrasser : et quels objets importants n’embrasse-t-elle pas ? Une question purement littéraire pouvait mettre à l’abri de ces inconvénients ; mais l’utilité en est -toujours bien mince, et il n’était ni dans nos vues, ni dans celles du donateur, de renoncer au désir d’être utile, lorsque tout semble concourir avec ardeur au bien public. ‘

Nous avons cru pouvoir concilier ce désir, qui doit être un sentiment habituel pour tout citoyen, avec les précautions que le moment exige, en proposant un sujet qui fût tout à la fois d’une utilité générale, et cependant assez vague, pour ne contredire aucune des décisions qui pourraient intervenir. Le sujet suivant a paru réunir ces avantages, et voici en quels termes il a été proposé :

« Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ?

Aujourd’hui que les hommes sont gouvernés par les livres, encore plus que par les lois ; que la philosophie et les lettres modifient et fixent à leur gré l’opinion, qui est la reine des peuples ; il est de la plus grande importance de diriger les travaux des lettrés et des philosophes vers le plus grand bien public. Les vérités qu’ils s’obstinent à établir et qu’ils enseignent de concert, deviennent insensiblement des maximes ou axiomes qu’on n’ose révoquer en doute ; les sentiments qu’ils préconisent germent à la longue dans tous les cœurs ; et par l’effet d’une tradition rapide, leurs écrits dirigent ceux-mêmes qui ne lisent point.

Leur influence étant bien certaine, il faudrait la rendre plus active et plus sûre : rien ne résisterait à leurs efforts, s’ils étaient mieux concertés, s’ils conspiraient tous ensemble au même bien, s’il ne leur arrivait pas si souvent de se diviser et de se combattre, s’ils convenaient entre eux des vérités qu’il faut le plus répandre et des sentiments qu’il faut le plus exciter. Ce discernement n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire ; il faut avoir égard aux circonstances où l’on se trouve, à l’état des mœurs, aux préjugés, aux besoins du moment. Il ne faut pas fatiguer les esprits, en insistant mal à propos sur des principes qui n’éprouvent aucune contradiction, quand ils sont dans toute leur vigueur, on risque de les affaiblir, ou d’en inspirer le dégoût, en voulant les trop développer. Il ne faut pas non plus en proposer de trop sublimes et qui soient au-dessus de la portée commune. Chaque siècle, et dans le même siècle, chaque époque mémorable devrait avoir une philosophie analogue à sa constitution politique, à l’état de ses meurs, aux progrès de ses lumières. Il est des instants favorables pour établir aisément certaines vérités, comme il en est pour naturaliser sans effort certaines vertus. L’art de saisir ces instants précieux est le grand art de régner par la persuasion.

Pour l’exercer avec succès, les philosophes et les gens de lettres n’ont besoin que de s’entendre, d’étudier avec soin les vices et les faiblesses de leur siècle, de convenir entre eux des remèdes qu’on doit employer et qu’on juge devoir être plus efficaces. S’ils sont attentifs à donner plus d’éclat aux principes utiles, lorsqu’ils s’effacent ; plus de ton aux sentiments vertueux, à mesure qu’ils les voient s’affaiblir ; ils viendront à propos au secours des mœurs ; et en les étayant de tous les moyens qui sont en leur pouvoir, ils en arrêteront la décadence. Mais encore une fois, pour mériter cette gloire, il faut s’entendre, combiner tous les efforts, tous les travaux ; et pour cela il faut reconnaître de temps en temps quels sentiments et quelles vérités il importe le plus de répandre.

Tel est le sujet qu’on a pu pouvoir substituer au problème proposé tant de fois sans succès sur la découverte de l’Amérique. Mais ce problème, dont nous n’avons pu obtenir la solution, est-il vraiment insoluble ; est-ce par un excès de sévérité que la couronne, si longtemps suspendue, n’a été placée sur la tête d’aucun des concurrents ?

Nous ne remettrons pas sous vos yeux les extraits de nos cinquante discours ou mémoires : ce travail que les quatre concours ont divisé, serait très long, s’il fallait tout réunir, et répandrait peu de lumière sur les questions proposées. Il nous paraît plus expédient de rapprocher le petit nombre d’idées utiles que nous avons trouvées éparses et comme noyées dans les nombreux et prolixes écrits soumis à notre examen, d’y joindre celles que cet examen a suggérées. Si le résultat ne donne pas une solution rigoureuse, peut-être la préparera-t-il : il offrira du moins ce que nous avons aperçu de plus satisfaisant sur ce sujet.

Notre problème contenait trois propositions bien distinctes, quoique très intimement liées entre elles. « La découverte a-t-elle été plus utile que funeste au genre humain ? » Cette première question, très délicate et difficile à résoudre, est cependant celle qui prête le plus à l’éloquence, et même aux déclamations ; et c’est aussi celle dont les concurrents se sont le plus occupés. Nous ne dissimulerons pas même que plusieurs ont trop insisté sur les cruautés dégoûtantes des conquérants : elles étaient trop connues pour qu’il fut nécessaire d’en étendre le tableau. Dans un sujet aussi vaste, cet article traité avec goût devait l’être très succinctement.

Indignés des excès qui ont flétri la plus belle découverte des Européens, nos orateurs ont décidé, pour la plupart, qu’elle avait été plus funeste qu’utile. Malgré ces excès, quelques-uns, plus touchés des avantages qu’on lui doit, ont soutenu que le bien l’emporte sur le mal. Pour justifier l’un ou l’autre de ces jugements, il faudrait, chose impossible, pouvoir balancer exactement le bien et le mal, objets vraiment incommensurables. Quoique tous nos établissements, toutes nos découvertes, sans distinction de celles qui sont l’effet du hasard ou le fruit du génie, en offrent le mélange, il n’est point de procédé sûr pour en faire un départ exact, si l’on peut s’exprimer ainsi. Avec quoi balancerez-vous la perte de soixante millions d’hommes que la découverte a coûtés, et les maladies dévorantes dont les deux Mondes ont fait l’échange ? Quand vous aurez mis d’un côté les monceaux de victimes humaines que le fer a moissonnées, ou qui ont été englouties dans les mines ou dans les flots, oserez-vous mettre de l’autre la cochenille, les pommes de terre et les riches métaux que nous avons trouvés en Amérique ? Y mettrez-vous ces productions précieuses que nous y avons transplantées de l’Asie, où nous les achetions si cher ? Y mettrez·vous les avantages civils résultants de l’accroissement du commerce et des progrès de la civilisation ? Voilà sans doute de très grand biens que nous devons à la découverte de l’Amérique : mais quel rapport ont-ils avec les maux qu’elle nous a faits ; et comment balancer tous ces avantages avec une seule goutte de sang humain ?

Comment d’ailleurs pourrait-on balancer exactement les effets civils ou moraux avec ceux qui sont purement physiques ; les effets passagers avec ceux qui sont durables ; les maux passés avec les biens présents ? Il semble que nos orateurs n’ont pas bien senti ces difficultés : aussi est-il plus facile de concilier leurs jugements, quoique très contraires, que d’en adopter aucun : la découverte ayant produit en effet beaucoup de bien et de mal, ils ont raison de part et d’autre, soit qu’ils en préconisent les avantages, ou qu’ils en déplorent les suites fâcheuses. Mais est-ce le bien ou le mal qui l’emporte ? Essayons d’éclaircir cette partie du problème qu’ils ont laissée à résoudre.

Rien ne devait être plus utile que la découverte de l’immortel Colomb. Elle doublait l’empire de l’homme et la sphère de son activité. Quelle immense carrière elle ouvrait à son industrie ! que d’êtres nouveaux, que de productions inconnues dans tous les genres et dans tous les règnes de la Nature elle présentait à ses regards surpris ! que d’aliments pour son commerce, pour les sciences et les arts ! surtout, quelle prodigieuse variété n’offrait-elle pas dans l’espèce humaine presque entièrement abâtardie dans l’ancien Monde sous le joug du despotisme, et ne présentant chez presque tous les peuples que l’aspect d’un vil troupeau ! Séquestrée de notre continent, et n’ayant pu avoir avec lui que des communications de l’antiquité la plus reculée, des communications antérieures à tous nos arts, puisqu’on n’a pu y en retrouver aucun, l’Amérique devait être un spectacle bien piquant et bien neuf pour les Européens qui y abordèrent les premiers. Combien ils auraient dû y apercevoir de mœurs originales et singulières ! C’était, pour ainsi dire, une nouvelle planète qu’ils avaient à reconnaître ; et qu’il devait être agréable d’étudier les mœurs de ses habitants, si différentes des nôtres ! Hors du Mexique et du Pérou, qui étaient de grands Empires, la nature humaine s’était maintenue partout ailleurs dans sa liberté originelle ; on n’y était point soumis à des monarques, à des juges, à des lois, on n’y portait pas même le joug si utile de l’agriculture. C’est là qu’on pouvait retrouver les formes primitives de l’homme, tel qu’il sortit des mains du Créateur ; c’est là qu’on pouvait le voir dans tous les degrés intermédiaires entre les extrêmes de la vie sauvage et les commencements de la civilisation. Chaque horde ou peuplade conservait ses habitudes ou usages analogues à sa position, des goûts et un régime propres qui lui donnaient une physionomie particulière. Quelle différence entre le fier Caraïbe d’Aïti, et le Péruvien soumis à ses Incas qu’il croit enfants du Soleil ! C’est là enfin qu’on pouvait retrouver vivantes et animées toutes les formes que l’humanité peut prendre quand elle est libre ; et combien ce spectacle si piquant pour la curiosité, n’eût-il pas été instructif pour la politique et pour la morale !

Voilà ce que l’Amérique offrait à des observateurs attentifs : des biens de toute espèce, et des mœurs de toutes les nuances. Mais malheureusement les compagnons de Colomb, et ceux qui vinrent après lui, loin d’être des philosophes, n’étaient pas même des hommes. Ce mot suffit pour peindre leur barbarie dont nous ne retracerons pas les traits affreux. Il suffit de dire que l’Amérique fut si cruellement dévastée qu’elle ne sauva pas la cinquantième partie de ses habitants ; qu’elle n’a cessé depuis la conquête de dévorer la population d’une partie de l’Europe ; qu’elle consomme chaque année soixante mille Africains dans les plantations et dans les mines, et qu’elle est encore très déserte dans les trois quarts de son sol habitable. Que faut-i1 de plus pour conclure que la découverte a été bien plus funeste qu’utile : et quelles richesses pourraient compenser la perte de cinquante à soixante millions d’hommes qu’elle coûte à la terre ?

Nous sommes bien loin de vouloir peser le sang avec de l’or, et nous n’hésiterions pas à déplorer la découverte comme un des plus terribles fléaux qui ait pu frapper l’humanité, si nous fixions nos regards sur les premières années qui ont suivi cette fameuse époque ! Mais nous pensons que pour bien apprécier les suites de cette grande révolution, il est essentiel de bien distinguer les temps et de les embrasser tous, sans les confondre.

Dès qu’il s’agit d’estimer les suites d’un événement pour le genre humain, on ne doit point arrêter sa vue sur quelques instants, ni même sur un siècle : tous les siècles ne sont en quelque manière que les portions de la vie, ou les divers âges du genre humain qui ne meurt pas, quoiqu’il soit composé d’êtres fragiles et éphémères. À le voir se reproduire sans cesse avec la même fécondité, on le croirait éternel,

Mais il s’agit de son bonheur ; et sur quels instants de sa longue vie verrons-nous le bonheur briller ? Sans doute on ne saurait trop gémir sur le sort des générations éteintes, lorsqu’on aperçoit qu’elles ont été malheureuses : mais nos pleurs ne les feront pas renaître ; nos pleurs ne leur rendront pas les années, les jouissances, les avantages et les douceurs dont elles auront été frustrées par les plus cruelles révolutions. On sent d’ailleurs, lorsqu’on envisage ces fâcheuses révolutions dans le lointain, qu’elles n’ont fait qu·accélérer l’ouvrage plus lent de la Nature, et que les tristes victimes des conquêtes et des autres fléaux qui ont tant de fois ravagé le monde, seraient tombées seulement un peu plus tard sous la faux du temps et des maladies qu’il traîne avec lui.

C’est donc principalement sur la génération présente et sur celles qui se pressent de la remplacer qu’il faut fixer ses regards. En s’élevant au-dessus des siècles pour les voir couler successivement sous ses pieds, on aperçoit assez distinctement, que le prélude ou début de la découverte fut infiniment désastreux ; que les premiers acteurs de cette scène si vaste et si animée périrent presque tous d’une manière tragique ; on voit aussi que pendant près de deux siècles l’Amérique a reçu des plaies affreuses, et qu’elle a bien rendu à ses oppresseurs les coups dont ils l’ont accablée.

Mais après un long déluge de maux, on voit aussi une lumière consolante et douce briller enfin sur les deux hémisphères, et leur promettre des jours plus sereins ; la barbarie épuisée en quelque manière par ses propres fureurs s’arrête enfin et commence à rougir de ses excès ; les torrents qui désolent nos campagnes ne durent pas toujours, et souvent ils y déposent des semences utiles qui dédommageront un peu de leurs dégâts. Voilà l’emblème de la révolution dont nous tâchons de rapprocher les suites.

Si de grandes calamités inondèrent les deux moitiés du globe au moment de leur jonction, leur jonction semble avoir fécondé quelques semences précieuses qui ont germé lentement, et dont on voit aujourd’hui les tiges se couronner de fleurs qui promettent d’excellents fruits.

Eh ! quels sont donc les fruits précieux et tardifs d’une réunion qui fut d’abord si contagieuse pour les deux continents ? C’est ici, Messieurs, que la question commence à exciter l’intérêt le plus vif ; ne parlons plus des malheurs anciens, sur lesquels nous n’avons cru devoir jeter qu’un coup d’œil rapide ; fixons nos regards sur le moment actuel et sur l’avenir qui semblent présenter une perspective plus riante ou moins triste.

Le genre humain est-il maintenant plus heureux ou plus disposé à le devenir ? et doit-il à la découverte plus de bonheur actuel ou prochain ? Voici, ce me semble, à quoi notre question doit se réduire, quand on est convenu de tous les maux que la découverte a produits si longtemps. Respirons enfin, et comptons les biens acquis, et même les espérances.

Mettrons-nous au nombre des biens l’or et l’argent que l’Amérique a versés sur l’Europe, et qui s’écoulent si rapidement en Asie ? Compterons-nous les riches productions qui ont embelli nos arts et qui nous procurent tant de jouissances délicieuses ? Nous ne sommes point assez austères pour regarder tous ces biens comme nuls, ou même comme des poisons dangereux ; et nous en ferions l’étalage avec complaisance, s’ils étaient le prix de nos heureux travaux, s’il n’avait fallu arroser que de nos sueurs la terre qui les prodigue ; mais quand on se rappelle ce qu’ils ont coûté, on ne peut humainement s’enorgueillir de pareilles richesses.

Ces biens d’ailleurs n’étaient pas nouveaux pour nous ; nous les avions presque tous avant la découverte ; les riches métaux perdent une partie de leur prix en devenant plus abondants ; les mines s’épuisent ; ces sources d’opulence apparente peuvent tarir. Il faut des biens plus solides et plus durables pour nous consoler de ce que nous avons souffert. Cherchons donc ceux de cette espèce que la découverte de Colomb commence à nous donner ou à nous promettre ; ceux que nous commençons à goûter ou à entrevoir.

Est-ce l’extension du commerce dont l’Amérique a prodigieusement multiplié les travaux et les moyens ? Cet article est traité supérieurement dans un excellent discours imprimé en 1787, et qui fut attribué dans le temps à M. de Chatelux, de l’Académie française. C’est sans contredit ce que notre problème a fait éclore de plus spécieux ; et vraisemblablement il aurait obtenu la couronne, s’il avait été mis au concours.

Il semble cependant que l’extension du commerce n’est pas le plus estimable des biens qu’ait produits la découverte. Dans un discours qui réunissait quelquefois le mérite du style à celui des choses, et que nous crûmes devoir distinguer au premier concours, l’orateur indiquait les progrès de la civilisation comme le principal avantage du rapprochement des deux Mondes. Mais cette idée, qui nous parut heureuse et juste, n’était pour ainsi dire qu’aperçue, et n’a pas été mieux développée dans les concours suivants, où nous n’avons plus retrouvé l’athlète qu’on avait voulu y rappeler par des éloges.

D’autres concurrents ont parlé d’une manière aussi superficielle des heureux efforts que la liberté a faits en Amérique pour affranchir les peuples du joug de l’esclavage qui les écrasait presque partout : mais ce trait de lumière, qui devait éclairer le plus magnifique tableau, n’a été dans leurs écrits qu’une faible étincelle échappée comme par hasard, et qui faute d’être recueillie et alimentée, n’a jeté aucun éclat.

La civilisation et la liberté, voilà cependant les dons les plus précieux dont l’humanité eûit besoin. Quand on a le bonheur de les voir jaillir d’une révolution si fâcheuse d’ailleurs, comment peut-on se livrer aux petits détails, aux calculs minutieux des biens factices et frivoles qu’elle a pu fournir ou multiplier ?

La civilisation et la liberté, voilà les seuls biens dont la réunion put faire le bonheur des peuples ; et nulle part on ne les trouvait réunis. L’Afrique n’était qu’un repaire de brigands aussi féroces que les monstres répandus dans ses immenses déserts. La riche et superbe Asie était l’apanage des tyrans et le bagne où ils voyaient se multiplier leurs indolents esclaves. L’anarchie féodale déchirait l’Europe, et la préparait au despotisme. L’Amérique, où régnait plus de liberté, était, dans sa majeure partie, sauvage et inculte ; et quoiqu’elle fût moins malheureuse que les autres parties du monde, il s’en faut bien qu’elle donnât à l’espèce humaine tout le bonheur qu’elle peut goûter lorsqu’elle déploie tous ses moyens. C’était une terre avare qui traitait ses habitants avec la plus dure parcimonie, et qui semblait les condamner à une enfance éternelle.

À l’époque de la découverte il n’existait que des ébauches de civilisation et de la liberté sans aisance. Rien de plus misérable en effet que la liberté dont on jouissait en Amérique, où l’homme manquait de tout ; comme aussi rien de plus informe que la civilisation de l’Europe encore à demi barbare : sa conduite atroce dans la conquête le prouva bien, quoique cette conquête soit due à une nation des plus généreuses, et qui ne le cédait alors en rien à aucune autre.

Le malheur fut que cette découverte, qui semblait tardive, se fit encore trop tôt ; les deux Mondes n’étaient pas encore disposés à cette grande entrevue. La pénurie des Américains ne donna pas du goût pour leur liberté ; et les barbaries que les Européens exercèrent ne firent pas désirer leur civilisation. Trois cents ans plus tard, et aujourd’hui peut-être, les deux hémisphères se feraient moins de mal en s’abordant pour la première fois, et ne se heurteraient pas avec tant de violence ; les arts grossiers du Mexique et du Pérou perfectionnés avec le temps et s’étendant de proche en proche, les Américains n’auraient pas paru si misérables, et n’auraient pas été si faibles. D’autre part, les’ Européens plus humanisés par la philosophie n’auraient pas été si cruels, à moins que le propre de l’or ne soit de rendre l’homme féroce en quelque temps et en quelque lieu qu’il le trouve.

Mais s’il n’existait, au moment de la découverte, qu’une civilisation ébauchée, et une liberté misérable, comment- cette révolution a-t-elle pu favoriser les progrès de l’une et de l’autre ? C’est ce que nous allons indiquer rapidement, et ce que nous n’avons aperçu dans aucun des discours.

Pour la civilisation, l’Europe devait donner le branle à l’univers ; car tout paraît immuable en Asie ; moins favorisée de la Nature, l’Europe semble être peuplée de mécontents cherchant toujours à être mieux. C’est là que les esprits sont plus inquiets et s’agitent davantage ; là qu’on aime à bouleverser les établissements anciens, qu’on cultive les arts, à cause des nouveautés qu’ils promettent, et qu’on sort de son pays pour y rentrer le plus tôt possible ; c’est de l’Europe que partent les aventuriers et les voyageurs, c’est le pays de la mode et des révolutions, et l’on y change au moins la forme des habits ou la tournure du langage, lorsqu’on ne peut changer autre chose.

Avant que Colomb cherchât l’Amérique, les Portugais cherchaient un chemin aux Indes en contournant l’Afrique, et ils le trouvèrent : rien de plus favorable à la civilisation que cette inquiétude ; les peuples apathiques et isolés restent toujours à peu près sauvages, et l’homme qui vit seul est toujours bien brut. C’est en voyant beaucoup de choses, de lois, de coutumes, de mœurs différentes, qu’on apprend à choisir le mieux, et qu’on s’approprie ce qu’il y a de bon dans tous les pays.

Le comble et le dernier degré de la civilisation est de devenir plus humain, plus compatissant, plus généreux ; et on le devient à force de se communiquer. Celui qui se lie avec tous les peuples apprend à aimer ceux qui sont bons, à plaindre ceux qui ne le sont pas, à gémir sur le sort de ceux qui sont malheureux ; il peut épier de près les causes de leurs vertus, de leurs vices, de leur détresse ou de leur félicité ; c’est par la communication que les cœurs s’ouvrent et se dilatent, que les âmes s·épanchent, que les mœurs s’adoucissent, que les préjugés s’effacent et que les connaissances s’étendent : tels sont les éléments de la civilisation et les moyens de la perfectionner.

Les Européens ne pouvaient gagner beaucoup à ne communiquer qu’entre eux : partout ils se ressemblaient, se jalousaient et se haïssaient ; ne se rapprochant que pour se battre, ils n·en devenaient que plus féroces. Soumis presque partout aux mêmes abus, au même régime, et n’ayant rien de piquant et de neuf à se montrer les uns aux autres, il était difficile que leur civilisation encore grossière avançât d’un pas.

Mais lorsque l’immortel voyageur génois leur eut ouvert un monde nouveau, les eut introduits chez tant de peuples différents, alors les communications se multiplièrent à l’infini et devinrent plus piquantes, alors l’humanité parut s’agrandir, prendre des formes variées et des physionomies distinctes.

Il n’est pas jusqu’aux fautes et aux crimes des Européens dans le Nouveau Monde, qui n’aient contribué aux progrès de la civilisation. Les fautes ont donné des leçons utiles, elles ont fait connaître les moyens les plus favorables au bonheur des hommes, à leur population, et les obstacles qui y sont le plus contraires. Les causes destructives qui ont fait périr tant de colonies ou les ont empêché de prospérer, ressemblent beaucoup à celles qui retiennent encore certaines nations dans la langueur. Les colonies sont des peuples naissants ; les vices politiques qui étouffent ces plantes délicates ne sont guère moins funestes aux métropoles, Mais dans les métropoles, dans les établissements anciens, on est subjugué par l’habitude ; il semble qu’on craigne de fouiller les fondements ruineux de l’édifice antique ; les abus accumulés successivement se couvrent et se cachent les uns les autres ; et il est très difficile de découvrir la racine du mal dont les grandes nations gémissent.

Enfin les cruautés mêmes des premiers conquérants semblent avoir adouci leur postérité. Combien n’en a-t-elle pas gémi, et combien elle se les reproche tous les jours ! À force de rougir de tant de barbarie, on en conçoit de l’horreur, on apprend à estimer leur juste prix le sang et la vie des hommes : on voudrait pouvoir consoler les enfants de tout le mal qu’on a fait à leurs pères. Rien peut-être ne nous a plus humanisés que cet exercice d’une commisération si juste, et cette honte salutaire des cruautés de nos aïeux.

Il est vrai qu’il a fallu bien du temps pour mettre à profit des leçons qui venaient de si loin, qui ont dû s’altérer sur la route, en passant par la bouche des voyageurs, des marchands et des guerriers qui nous les apportaient de si loin ; il a fallu des siècles pour élaborer et convertir en un miel utile les sucs précieux que la découverte a fait cueillir.

Mais enfin le moment approche, et il semble déjà briller pour nous, où les fruits d’une longue et coûteuse expérience atteignent leur maturité. Voyez en effet combien de préjugés disparaissent, combien on réforme d’anciens abus, que de lois nouvelles remplacent nos gothiques institutions ; combien les gouvernements s’éclairent et se perfectionnent, combien l’autorité s’apprivoise et s’adoucit. Voyez comment nos voyageurs modernes abordent aujourd’hui les terres inconnues, et s’empressent d’y déposer ce que nous avons de plus utile. Voyez enfin combien l’humanité se répand dans nos discours, dans nos livres, dans nos établissements même ; quelle conspiration générale pour le bonheur des peuples !

Si l’art typographique et les travaux des philosophes ont eu beaucoup de part à ces progrès de la civilisation, il est à croire que la presse n’eût pas fait circuler tant de lumières, et que la philosophie n’eût pas fait tant de chemin, si l’Amérique n’eût pas été conquise.

Ah pour la liberté ! il faut en convenir, c’est un plant que nous devons à l’Amérique. Si jamais cet arbre, aussi salutaire par son ombre que par ses fruits, vient à se naturaliser parmi nous, il aura fallu l’y transplanter du nouveau continent. Le fer du despotisme l’avait extirpé dans l’ancien, où il était presque étouffé par l’anarchie féodale.

Replongé dans l’état sauvage, l’Africain n’en avait pas la fierté et semblait né pour la servitude ; les peuples efféminés de l’Asie étaient trop faibles pour secouer leurs fers ; les nations inquiètes et remuantes de l’Europe étaient trop resserrées, trop à l’étroit, pour les briser par de violentes secousses. Avouons-le cependant, la liberté avait fait en Europe quelques tentatives pour se relever ; mais combien ses pénibles efforts avaient-ils coûté de sang aux Helvétiens et aux Bataves ; et leur en resterait-il quelques fruits, s’ils n’avaient su s’investir de fortes digues, ou se cantonner dans leurs montagnes ? Malgré ce succès, l’Europe avec toutes ses lumières n’a-t-elle pas cru jusqu’à ce jour que la liberté ne convenait qu’aux plus petits États, et que les grands Empires étaient essentiellement voués à l’esclavage ; et n’y a-t-on pas toujours été dans la cruelle alternative d’être foulés comme des serfs ou poursuivis comme des rebelles ?

La découverte de l’Amérique produisit deux avantages essentiels : 1°. On y retrouva le type de la liberté, perdu ou entièrement dénaturé dans l’ancien continent. Quand des esclaves opprimés brisent leurs chaînes, trop de jalousie, d’orgueil, de haine, de vengeance et de ressentiment les animent pour qu’ils ne confondent pas, dans leurs violentes convulsions, la licence avec la liberté : cependant la liberté est aussi loin de la licence que de l’esclavage.

La liberté naturelle existait en Amérique dans toute sa vigueur : mais c’était, pour ainsi dire, un sauvageon dont les fruits étaient bien amers ; l’Américain était libre comme les fauves de ses forêts, et il payait ce bien unique de mille privations. L’arbre avait besoin d’être greffé pour produire de bons fruits, et il devait en donner d’excellents lorsqu’il serait, pour ainsi dire, enté sur la civilisation. Mais il fallait la cultiver à l’abri des orages et faire des essais pour en assurer le développement, et il n’y avait pas un partent de terre en Europe où l’on pût faire des épreuves sûres.

Le second avantage que nous devons à l’Amérique fut d’y avoir trouvé un sol favorable à ces épreuves. Rocher de Saba, où les Hollandais de Saint-Eustache établirent le séjour de l’innocence et de la paix ; îles Bermudes, où quelques Anglais fuyant la tyrannie de Cromwell trouvèrent un asile délicieux que les chants de Waller ont rendues célèbres, et que les vertus n’ont cessé d’embellir, îles vraiment fortunées, vous avez offert aux mortels dans le Nouveau Monde ce qu’ils ne trouvaient pas dans l’ancien, un point de l’univers où l’on pût essayer impunément la liberté et le bonheur.

Des essais plus en grand se firent dans la Caroline, où l’on éprouva les lois du célèbre Locke ; mieux encore dans la Pennsylvanie avec celles du savant jurisconsulte William Jones. Dodley fit fleurir la Jamaïque, Baltimore le Maryland… De ces heureux essais sortit un régime nouveau qui concilie les lois essentielles de la civilisation avec les droits imprescriptibles de la liberté.

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que ce régime essayé dans le Nouveau Monde par quelques Anglais transfuges, a préparé celui que leurs possessions d’Europe adoptèrent dans la révolution de 1688 ; c’est le nouveau continent qui leur a fourni le modèle de la constitution dont ils sont si fiers, et c’est en traversant les mers qu’ils ont trouvé le chemin de la liberté, que les Portugais ne trouvèrent pas en allant aux Indes.

Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que l’Angleterre ait voulu donner des fers à ceux de qui elle avait appris à être libre : à quel point l’ivresse de la prospérité l’avait rendue aveugle et injuste ! Mais les Anglo-Américains ont vengé l’outrage qu’elle voulait faire à la liberté dans son pays natal ; ils ont bravé et humilié l’orgueil de leur métropole parvenue au plus haut degré de sa puissance, rompu tous les liens qui les attachaient à elle, et appris à toutes les nations à connaître leur force.

Celles qui sauront profiter de ce grand exemple, n’oublieront jamais ce qu’elles doivent à l’Amérique, où s’est déployé l’étendard de la liberté pour tout l’univers ; et lorsqu’on leur demandera ce qu’a produit la découverte de ce continent, elles répondront qu’elle fut bien cruelle dans le début, et que, pendant près de deux siècles, elle n’avait compensé de très grands maux que par de faibles avantages : mais qu’ayant adouci, humanisé et éclairé les nations par d’heureuses expériences qu’on ne pouvait faire ailleurs, elle avait montré à toutes le vrai chemin de la liberté ; que la liberté civile, préférable à la liberté sauvage, avait jeté de profondes racines dans le nord de l’Amérique ; qu’elle avait étendu ses branches sur l’Europe, et qu’elles couvriraient peu à peu toutes les parties de la terre. Voilà, ce semble, la solution exacte de la première partie de notre problème.

L’objet de la seconde, est de trouver des remèdes aux maux. Ils sont énormes, quelques-uns même incurables. Les maladies qu’on s’est communiqué, s’affaiblissent, dit-on, en se propageant. Le temps seul serait donc déjà un remède capable de les adoucir ; et si ces maux cruels mettaient parmi nous un frein au libertinage, ils ne seraient pas sans quelque mélange de bien.

L’accroissement du luxe que les richesses de l’Amérique ont fomenté, ne s’arrêtera que lorsque ces richesses tariront : le feu qui trouve des aliments ne s’éteint pas. Le luxe, d’ailleurs, quoique nuisible à bien des égards, n’est pas non plus sans quelque mélange d’utilité ; il nourrit, excite l’industrie et le travail ; il est le père des beaux arts qui embellissent la vie humaine ; et de ce qu’il arrache à l’opulence, qu’il berce et caresse, il en compose de petits patrimoines pour ceux qui n’en ont pas d’autres. Réprimez ses excès, ôtez-lui le goût dépravé et ruineux des productions étrangères ; rendez-le patriotique en fixant ses largesses et ses folies sur les fruits de votre sol et de l’industrie nationale. Si des lois douces, et surtout de grands exemples produisent ces effets, comme on peut l’espérer, il fera peut-être plus de bien que de mal.

Mais le plus grand mal, le mal vraiment incurable que la découverte ait produit, c’est la dépopulation. L’ancien monde plus vigoureux et moins épuisé peut réparer ses pertes, et déjà il les répare en plusieurs pays. Le nouveau, qui a bien plus souffert, a aussi bien moins de ressources. Ses malheureux indigènes, exaspérés par un ressentiment profond et juste, fuient sans cesse devant les colons d’Europe, comme le gibier devant le chasseur : ou ils ne s’en rapprochent que lorsqu’ils croient avoir des occasions de se venger. C’est en vain qu’on les rappelle, qu’on tâche de les attirer, en leur offrant les trésors de notre agriculture, qui est la grande .réparatrice du genre humain : ils nous haïssent trop pour ne pas se défier de nos promesses et même de nos présents.

Un de leurs caciques a bien exprimé cette haine inflexible dont ils paraissent tous pénétrés, lorsqu’au moment de la mort il refusait le séjour du Ciel, dont on lui faisait une magnifique peinture, parce qu’on lui dit en même temps qu’il y trouverait des Espagnols. Avec ces sentiments, ils reculeront toujours devant nous ; nos défrichements ne feront qu’accélérer leur ruine, et tant qu’il leur restera quelque asile dans leurs bois, ils iront y ensevelir les restes de leur population défaillante plutôt que de se mêler avec nous.

Faudrait-il donc, ainsi que plusieurs concurrents le proposent, leur abandonner l’Amérique, pour qu’ils puissent y vaguer et pâturer plus librement ? Avec l’habitude bien enracinée de la vie sauvage, avec leur aversion pour le travail et pour tous nos arts, ils ne la repeupleront jamais. Après l’avoir dévastée et épuisée, le comble de la barbarie serait de l’abandonner à sa propre faiblesse ; et ce serait aussi une erreur en politique d’y laisser enfouis des biens que l’habitude nous a rendus nécessaires.

La marche à suivre s’y est, pour ainsi dire, ouverte d’elle-même, et paraît frayée avec trop de succès dans l’Amérique septentrionale, pour qu’il soit besoin d’en chercher une autre : cette contrée n’est-elle pas bien plus florissante qu’avant nos invasions ? Quoi de plus prodigieux que sa population, et de plus fortuné que ses habitants ? Serait-elle aujourd’hui, comme il y a deux siècles, la proie d’une poignée de brigands ?

Depuis que divers essaims d’Européens chassés de leur patrie par les persécutions qu’ils y éprouvaient y ont porté leur industrie, leurs talents, leur religion, les manufactures, les sciences, les arts et surtout les mœurs, elle n’est plus condamnée à être un vaste désert ou une région sauvage. Lorsque tous ces moyens, qui sont les forces réelles de l’humanité, peuvent se déployer sous un ciel libre ; supérieure à tous les obstacles, elle est sûre de triompher des éléments, des animaux et des tyrans même.

Avec cet appât irrésistible de la liberté, l’Amérique anglaise attirera encore bien des émigrants d’Europe, qui enrichiront sa population déjà si féconde ; et bientôt, n’en doutons pas, elle aura repeuplé, civilisé et affranchi le continent dont elle fait partie. Bientôt aussi elle aura payé avec usure les recrues utiles de l’Europe, en lui procurant le trésor inestimable d’une liberté sage et amie des lois.

Alors enfin cessera ce commerce barbare, qui consomme chaque année tant de milliers d’Africains, soit par les guerres intestines qu’il allume entre eux, soit par la pesanteur des fers et l’excès des travaux dont on les accable dans l’exil où on les exporte. Voilà le remède aux maux qu’a souffert l’Amérique et à ceux qu’elle a procurée.

Ah ! sans doute, ces remèdes dont l’activité est si lente sont venus bien tard, et nous ne pouvons même pas en faire honneur à nos gouvernements d’Europe ; ils ne sont pas les fruits de leur prudence, de leur commisération ou de leur justice. Ce sont des mécontents, transportés par le désespoir sur une terre étrangère, qui ont semé ou découvert ces remèdes qu’ils ne cherchaient pas, en la défrichant. Eh ! qu’importe la cause, si l’effet est bien assuré ? Si, ne cherchant qu’à se sauver eux-mêmes, ils ont préparé le salut de tous ; si le hasard nous a servis mieux que notre sagesse, profitons de ses bienfaits, et ne cherchons pas inutilement ailleurs des remèdes incertains, lorsqu’il nous en offre de bien éprouvés.

À la régénération prochaine et universelle dont nous avons l’espoir, et dont nous goûtons les prémices, il manquera cependant quelque chose de bien essentiel, si les Américains indigènes ne peuvent y participer. N’achèverons-nous donc de repeupler leur terre natale et la patrie de leurs aïeux qu’en achevant de les détruire ? C’est là en effet que tendent nos défrichements et les progrès de nos colonies, qui ne font que les resserrer davantage. N’y aurait-il pas quelque moyen de les réunir à nous, de leur faire partager le bonheur commun, et de ranimer ces tiges mourantes ?

Oui, il en est un, et nous le croyons unique : c’est celui qui a si bien réussi sur les rives de 1’Amazone et du Paraguay… Il n’y a que la religion chrétienne, toute de charité et d’amour, qui puisse apprivoiser des hommes irrités par le souvenir de nos cruautés atroces ; elle seule peut commander et obtenir le pardon des injures les plus graves, éteindre les haines invétérées, réconcilier les plus mortels ennemis ; et puisqu’elle a opéré ce prodige, avoué par Montesquieu, Voltaire et Raynal, le moyen que nous cherchions est connu.

Après avoir indiqué les remèdes aux maux, serons-nous encore assez heureux pour trouver les moyens de conserver et d’accroître les avantages résultants de la découverte de l’Amérique ? Nous persistons à compter pour peu de chose les productions nouvelles que les deux hémisphères se sont communiquées et même le commerce dont elles ont été l’aliment.

Les progrès de la civilisation et le retour de la liberté, voilà des avantages solides et inestimables, auprès desquels nous n’osons en compter d’autres d’un ordre si inférieur. Bornons-nous donc à chercher les moyens de les conserver et de les accroître. ‘

Et pourquoi craindrait-on de les perdre ? sont-ils de nature à inspirer moins d’intérêt ou à devenir indifférents ? Une fois qu’ils ont été aperçus et goûtés, est-il possible qu’on se lasse jamais d’y tendre ? La civilisation et la liberté, ces deux divinités tutélaires du genre humain, doivent marcher ensemble et s’embrasser étroitement. La civilisation sans liberté ne fait que des esclaves, et la liberté sans civilisation des sauvages. Ne les séparons pas, et voyons-les s’avancer de concert. Si leur marche paraît d’abord assez lente, elle va toujours en s’accélérant : c’est une espèce de gravitation dont chaque instant double la vitesse ; lorsqu’une forte impulsion est donnée aux corps politiques, ils sont, à cet égard, comme les globes célestes qui ne perdent jamais le mouvement qu’ils ont reçu.

Dans l’état actuel des choses, et dans la fermentation générale des esprits, avec toutes les lumières acquises et les monuments qui les perpétuent, l’appétit de la liberté est trop vif, et la tendance à la civilisation trop forte, pour qu’elles puissent échapper encore longtemps à nos poursuites ; elles seront arrêtées en quelques endroits par les fautes des gouvernements et des peuples, mais elles seront infailliblement accueillies de plusieurs : le feu qui s’éteint dans quelques foyers se conserve et s’accroît dans d’autres ; et comme on ne craint plus de perdre cet élément si utile, le feu sacré de la civilisation et de la liberté ne peut pas mieux s’éteindre.

Rassurons-nous donc et ne craignons pas de perdre les fruits essentiels de la découverte ; ils sont impérissables. Si des orages passagers et locaux les détruisent en quelques endroits, ils lèveront et mûriront toujours quelque part. Ce mot essentiel nous épargnera des détails immenses ; au lieu d’expliquer à tous les peuples ce qu’ils doivent faire pour arriver à la civilisation et à la liberté, ce qui nous obligerait de remanier tous les principes de la philosophie et de la morale : disons seulement que la civilisation et la liberté ayant une fois établi leur empire, il ne faut que le vouloir bien sincèrement, pour vivre sous leurs douces lois.

Ces lois au surplus ne sont pas à inventer : elles existent dans les sages institutions des peuples dont nous envions le bonheur ; et quoi qu’il arrive, on les retrouverait au moins dans des monuments indestructibles. L’humanité a fait un trop grand pas pour qu’elle puisse rétrograder : la route que doivent suivre les peuples est trop bien marquée pour qu’ils ne la voient pas, s’ils ne sont aveuglés ou pervers. Tous ceux qui ne sont pas enchaînés par des passions ou abrutis par des vices seront civilisés et libres quand ils le voudront ; tous les autres sont incapables ou indignes de l’être.

Rapprochons, en finissant, les réponses aux trois questions du problème. Atroce dans le début, la découverte n’a produit d’abord que des biens dont on pouvait se passer, et des maux dont on ne saurait trop gémir. Mais à la longue ont germé sourdement des fruits inestimables, la liberté et la civilisation, qui feront bien plus de bien aux hommes que les conquérants du Nouveau Monde n’ont fait ou occasionné de maux.

Les maux d’ailleurs se réparent d’eux-mêmes ; les plaies que le genre humain a reçues se cicatrisent et s’effacent, indépendamment de nos soins. Tel un corps robuste résiste par sa propre vigueur aux accès redoublés des maladies aiguës, pousse au dehors, dans des crises salutaires, le venin qui menaçait de le dissoudre, et ne doit point son retour à la vie aux ressources d’un art conjectural et tâtonneur, dont les entreprises sont souvent plus à craindre que ses secours ne sont utiles.

Il en faut dire autant des biens : ils se perpétuent et se propagent d’eux-mêmes. Tel l’arbre antique et majestueux qui semble régner dans la forêt et l’avoir engendrée toute entière : enfant de la terre et du temps, il ne doit rien à la culture ni aux hommes ; il s’est accru en dépit des orages et des animaux ; et s’il semble toucher du pied le centre de la terre et de ses bras la voûte des cieux, il ne doit qu’au sol et à lui-même l’immortelle fraîcheur qui pare encore sa vieillesse.

Nos solutions paraissent-elles trop générales, et voudrait-on qu’on indiquât à chaque peuple la marche qu’il doit suivre, les fautes qu’il doit éviter ? Ce serait oublier les conditions du problème, qui embrasse tout le genre humain. Comment d’ailleurs prévoir toutes les erreurs de la politique humaine et les folies ou écarts des nations ? Et quand on pourrait les deviner, les peuples ne feront-ils pas toujours ce que les circonstances et les hommes du moment leur feront faire ? Jamais ils ne seront complètement instruits que par les maux qu’ils auront soufferts. Mais comme cette instruction dispendieuse est fort avancée, il est naturel et consolant de prévoir que la liberté et la civilisation trouveront désormais moins d’obstacles, et que le jour serein du bonheur va luire enfin sur l’humanité assez longtemps malheureuse.

19 août 2013

Truands de Paris

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 23:35


Cliquer pour voir en détail.

«Truand. C’est le nom générique d’une grande famille qui a commencé dans le moyen âge, dont la puissance fut parfois colossale, et que la civilisation a tuée. Ce mot de truand a longtemps été jeté à la face comme une injure grossière ; mais il a vieilli singulièrement depuis Villon et les poésies burlesques des noëls, où l’on trouvait parfois des vers tels que ceux-ci :

Vous n’êtes que truandaille,
Vous ne logerez poinct céans.

Des travaux spéciaux sur cette caste singulière qui remplissait Paris de terreur il y a cinq siècles, nous ont mis à même d’entrer assez profondément dans leurs habitudes et dans leurs mœurs ; nous les esquisserons à grands traits. La première existence des truands est complètement ignorée. Quelles que soient les recherches que nous ayons faites, toutes ont été infructueuses ; seulement on croit que ce nom leur fut donné vers le xiiie siècle sous le règne de Louis VIII dit le Lion, et père de saint Louis. Cependant Robert Cénalis ne l’affirme pas, malgré ses profondes études sur les vieux âges. Les truands, si nous en croyons les anciens chroniqueurs, avaient entre eux une sorte de code disciplinaire très rigoureusement observé. Le chef qu’ils se choisissaient avait sur eux droit de vie et de mort ; leurs statuts variaient peu ; le fruit de leurs vols et de leurs brigandages était partagé sur-le-champ comme chez les Arabes errants, qui vivent du pillage des caravanes : tout était disséminé , aussi vivaient-ils au jour le jour. Et pourtant chaque soir, il leur était imposé par les statuts d’apporter au chef ou roi une certaine taxe pour subvenir aux dépenses légères qu’il faisait pour l’honorable corporation, puis aussi pour aider à nourrir les associés qui avaient eu le malheur de vieillir dans la profession, et que la potence des rois ou des seigneurs avait épargnés. Au milieu du crime, l’amour de l’humanité était observé.

Les truands ne sortaient guère de Paris ; là était leur vie tout entière : ils naissaient dans la cité et mouraient à Montfaucon, sans crainte comme sans remords. Ils se protégeaient mutuellement ; aucune basse jalousie ne les armait l’un contre l’autre, le partage du butin étant égal. C’était une association puissante, admirablement organisée, complète et pleine de mystère. Leur roi était une espèce de Vieux de la Montagne, de chef d’illuminés. À sa voix, au moindre signal, ils répondaient par le poignard. Souvent on les vit embrasser la cause du peuple contre les exactions de la royauté ; souvent aussi ils servirent les seigneurs contre le peuple. Celui qui payait le plus pouvait compter sur leur adresse, leur audace, leur bâton ou leur dague.

Une chose digne d’être remarquée, et qu’on ne peut guère résoudre qu’en accusant la police des gouvernements, c’est l’accointance que de tout temps les voleurs et les assassins eurent avec ces mêmes gouvernements. Sous Philippe-le-Bel, la plupart des truands faisaient partie des agents du roi des ribauds, et la charge de cet honorable édile avait beaucoup d’affinité avec celle du préfet de police de nos jours. Vivant presque tous dans la plus honteuse prostitution avec les ribaudes, tribades, filles amoureuses ou bourdelières des clapiersAu treizième siècle on appelait les filles publiques ribaudes, bourdelières,
et leurs demeures clapiers ou bourdeaux.
, il leur était facile de faire découvrir les conspirations ou sourdes menées des seigneurs ou du populaire, d’autant plus que, les uns et les autres, continuellement armés, audacieux, ils n’apportaient pas de grandes précautions à leurs desseins de rébellion. Plusieurs auteurs modernes ont écrit que cette espèce de parias habitait seule, depuis des siècles, les rues de la Grande et Petite Truanderie ; il n’en est rien pourtant. Les truands habitaient généralement les rues étroites et tortueuses de la Cité : ils aimaient à se tenir près du Palais-de-Justice, demeure habituelle des rois, afin d’être à portée de déposer promptement et en lieux sûrs les vols qu’ils commettaient, soit dans la somptueuse galerie du palais, rendez-vous habituel des flâneurs, soit à Notre-Dame.

« La rue de la Grande-Truanderie, dit Sauval, a été autrefois comme une Cour des Miracles ou une rue des Francs-Bourgeois, puisque ces mots de truand ou de truanderie ne signifiaient autre chose que cela. » Cénalis, dans sa Grande hiérarchie, les interprète de la sorte, appelant la rue de la Grande-Truanderie Via mendicatrix major, et celle de la Petite-Truanderie Via mendicatrix minor. Truand signifie aussi scélérat, soldat sans pitié et déterminé ; c’est pour ces causes, sans doute, que Jean de Bourgogne, ce même Jean-sans-Peur qui fut assassiné sur le pont de Montereau, logea les gens de guerre que lui et ses amis avaient levés contre le duc d’Orléans, dans cette rue de la Truanderie, et que depuis cette époque elle n’a pas eu d’autre nom. En cela l’abbé de Choisy se trompe ; car dans un cartulaire de Saint-Lazare passé longtemps avant cette époque, elle est appelée Vicus Trulenariae.

Si nous devons en croire le savant Sauval, voici la meilleure origine. Comme ce mot, tant en latin qu’en français , commence par tru, mot ancien pour dire tribut, levée, subside ; de plus que truage signifiait autrefois la même chose, et qu’enfin la rue de la Truanderie aboutit à celle de Saint-Denis, qui, pendant plusieurs siècles, conduisait à la seule porte de la ville qui existait de ce côté, quelques uns pensent que le nom de la Truanderie lui a été donné parce que les marchands , pour arriver aux halles, y payaient l’impôt de leurs denrées et marchandises. Galland dans son Franc-Alleu, et Jaillot, partagent au reste l’opinion de Sauval, et c’est beaucoup en sa faveur.

Les truands florissaient encore sous le règne de Louis XIII ; mais après la révolte des Pieds-nus, le cardinal de Richelieu les houspilla si fort qu’ils commencèrent à tomber en décadence. On se rappelle les magnifiques et spirituelles eaux fortes gravées par Callot d’après cette caste singulière ; pour eux c’était toujours le bon temps. La grande police créée par Louis XIV, le guet, les réverbères et M. de La Reynie, leur portèrent des atteintes considérables ; sous Louis XV, leurs statuts allèrent s’affaiblissant, et la révolution française vint leur donner le coup de grâce. Alors cessa bien réellement cette vaste et mystérieuse association ; la guerre engloba tout, et si quelques uns existent encore, grâce à la tradition, c’est au fond de nos provinces, dont ils exploitent les marchés, les fêtes et les foires. Mais chacun gueuse pour son compte ; ce sont des individus isolés, la corporation est morte, et il n’y a plus au fond de cela une pensée-mère pour les faire agir. Du reste, depuis dix années, le nombre en est bien restreint ; le système pénitentiaire, en se perfectionnant, finira par tout extirper de notre sol. Aujourd’hui, la classe qui rappelle le plus nos fameux truands, c’est celle des bateleurs, mais la plus redoutable est celle des vendeurs de contremarques, des marchands de bijoux contrôlés et vérifiés par la Monnaie : tous ces filous sont flanqués de compères ; et des ignobles escrocs qui pullulent chez les marchands de vin, dans les passages, sur les boulevards, et que la police correctionnelle dit ne pouvoir atteindre en leur demandant leurs moyens d’existence, parce que ces misérables vivent avec les courtisanes de la démoralisation publique : voilà ce qui reste des truands. »

Lottin de Laval, in Encyclopédie du dix-neuvième siècle, Paris, 1842.


Cliquer pour voir en détail.

«Rue du Cygne. Elle va de la rue Saint Denis dans celle de Montédour, et doit ce nom à une enseigne. Dès la fin du xiiie siècle, on connaissait la Maison o Cingne ; Guillot indique la rue au Cingne, et le Rôle de 1313, la rue au Cigne. Ainsi Sauval et ses copistes se sont trompés en ne lui donnant ce nom que dans le xvie siècle ; ils sont également dans l’erreur, en disant qu’en 1445 elle avait le nom de la ruelle Jehan Vigne ; c’est sans doute la rime qui les a séduits. Sauval lui-même cite un Compte où ces deux rues sont nommées, en 1445, immédiatement l’une après l’autre ; et dans un autre endroit il dit que cette rue doit son nom à l’Hôtel du Cygne, qui en 1413 y était situé.

Jaillot, Recherches critiques, historiques et topographiques sur la Ville de Paris, depuis ses commencements connus jusqu’à présent. Paris, 1777.


Cliquer pour voir en détail.

Les diables de Saint-Merri

Classé dans : Architecture, Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 18:09


Street art, 3 rue des Juges-Consuls.

«La rue du Cloître Saint-Merry n’a été prolongée jusqu’à la rue du Renard qu’après avoir perdu son propre débouché sur la rue de la Verrerie. À l’endroit où elle faisait coude, s’élevait la maison de la juridiction consulaire, dite les Juges-Consuls, et dont la porte fut décorée d’une statue de Louis XIV, en marbre, par Guillain. C’est en 1844 qu’on a donné au bout de rue, détaché de celle du Cloître-Saint-Merry, le nom de rue des Juges-Consuls. Celle-ci, par conséquent, a hérité d’une belle maison à l’angle des deux rues, qui tient par derrière à l’église, et dont l’architecture virile, due à Richer, était vantée au dernier siècle. Ricard, trésorier de France honoraire, jouissait de cette résidente vers 1750. »

Charles Lefeuve, Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III. Paris, 1863.

«Je retourne vers Saint-Merri. D’autres rires éclatants de jeunes filles. Je ne veux pas voir les gens, je contourne l’église par la rue du Cloître-Saint-Merri – une porte du transept, vieille, en bois brut. Sur la gauche s’ouvre une place, aux confins de Beaubourg, éclairée a giorno. Une esplanade où les machines de Tinguely et d’autres créations multicolores flottent sur l’eau d’un bassin ou petit lac artificiel, en une sournoise dislocation de roues dentées, et, en arrière-plan, je retrouve les échafaudages de tubes et les grandes bouches béantes de Beaubourg – comme un Titanic abandonné contre un mur mangé de lierre, échoué dans un cratère de la lune. Là où les cathédrales n’ont pas réussi, les grandes écoutilles transocéaniques chuchotent, en contact avec les Vierges Noires. Ne les découvrent que ceux qui savent faire la circumnavigation de Saint-Merri. Et donc il faut continuer, j’ai une piste, je suis en train de mettre à nu une de leurs trames à Eux, au centre même de la Ville Lumière, le complot des Obscurs.

Je me replie sur la rue des Juges-Consuls, me retrouve devant la façade de Saint-Merri. Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me pousse à allumer ma lampe de poche et à la diriger vers le portail. Gothique fleuri, arcs en accolade.

Et puis soudain, cherchant ce que je ne m’attendais pas à trouver, sur l’archivolte du portail, je le vois.

Baphomet. Juste où les demi-arcs se rejoignent, tandis qu’au faîte du premier se trouve une colombe du Saint-Esprit, dans la gloire de ses rayons de pierre, sur le second, assiégé par des anges orants, lui, le Baphomet, avec ses ailes terribles. À la façade d’une église. Sans pudeur.

Pourquoi là ? Parce que nous ne sommes pas très loin du Temple. »

Umberto Eco, Le Pendule de Foucault. Trad. Jean-Noël Schifano. Éd. Grasset & Fasquelle, 1990.

«La façade occidentale [de l’église Saint-Merri] est d’une riche ornementation, toute couverte de pinacles, de clochetons, de voussures et de corniches feuillagées. On entre de ce côté par trois portes ogivales, couronnées de crossettes et de fleurons, accompagnées de niches et d’arcatures trilobées. Des feuilles de vigne, refouillées avec adresse, serpentent dans les gorges des archivoltes. Des animaux et des marmousets servent de consoles, entre autres un petit joueur de cornemuse, coiffé d’un bonnet tout pareil à celui que nous voyons porter aux jeunes Auvergnats. Douze grandes statues et six petites, toutes en pierre, ont été installées en 1842, dans les niches demeurées vides depuis la révolution. Les dix-huit statuettes posées sous les jolis dais de la double voussure de la porte médiane, sont des moulages pris à Notre-Dame, sur la porte méridionale du transept ; ces figures du XIIIe siècle ne sont guère à leur place sur un portail du XVIe. On aurait bien dû se dispenser aussi de mettre, dans la compagnie des saints, un démon à la pointe de l’ogive, où le moyen âge sculptait ordinairement l’image de Dieu. Mais les restaurateurs de nos églises n’étaient pas tenus sans doute de connaître ces détails. »

F. de Guilhermy, Itinéraire archéologique de Paris. Paris, 1855.

« Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 0:45


Villa Léandre à Montmartre.
Autres photos de Montmartre.

«J’avoue en souriant que j’aime Montmartre, que je l’ai aimé de tout temps, et, puisque Montmartre va bientôt disparaître, ou, du moins, se transformer profondément, je veux consacrer à Montmartre quelques lignes de souvenir.

Comment expliquer cela ? Montmartre me fait l’effet d’un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue et les images d’Epinal. Une idée naïve s’y rattache invinciblement. Je me rappelle avec délices les plaisanteries sur l’Académie de Montmartre, sur les moulins « où les enfants d’Éole broient les dons de Cérès », selon l’expression d’un poète classique1, et surtout la fameuse inscription : C’est ici le chemin des ânes2.

Paris me semblerait incomplet sans Montmartre. J’aime, lorsque je passe sur le boulevard des Italiens, à m’arrêter en face de la rue Laffitte et à saluer du regard l’ancienne tour du télégraphe, qui apparaît, dans une verte échappée, au-dessus de Notre-Dame de Lorette.

Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. Il a été aplani, rogné, diminué par tous ses abords. Chaque jour, des maisons montent à l’escalade et l’envahissent. Puis, il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une quinzaine d’années, leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières ; les voûtes étaient soutenues par des piliers. On les traversait en tous sens.

Ces carrières avaient eu trois races très distinctes de locataires : d’abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier ; ensuite les carriers, qui y travaillaient à toute heure de jour et de nuit ; et enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds de toute espèce en quête d’un asile, c’est-à-dire d’une pierre pour reposer leur front.

Un autre coup porté à la physionomie pittoresque de Montmartre, ç’a été la suppression de sa fête annuelle, une des plus animées et des plus joyeuses, et, par suite, la disparition de son champ de foire, célèbre dans l’univers entier. Après la déchéance du carré Marigny, la place Saint-Pierre était devenue, en effet, le principal refuge des saltimbanques. J’y ai vu les dernières marionnettes convaincues jouer la Pie voleuse ; j’y ai entendu le dernier saint Antoine supplier, en sautant sur ses genoux :

Messieurs les démons,
Laissez-moi donc !

tandis qu’un paquet de petits diablotins se ruait en bonds désordonnés contre sa cabane ébranlée par l’orage.

Non ! tu danseras !
Tu chanteras !

Et c’étaient chaque soir, pendant deux ou trois semaines, sur cette place relativement étroite, un bacchanal, une foule, une démence, des cirques en toile, des dioramas dans des berlines, des tableaux de toute dimension représentant des géantes, des physiciens, le tremblement de terre de la Guadeloupe, le mont Blanc, des oiseaux savants, des albinos, un serpent faisant six fois le tour du corps d’un voyageur, des estrades garnies d’athlètes en brodequins fourrés et de danseuses de corde en jupons à paillettes, des parades à coups de pied, de grosses têtes en carton s’agitant sur des tréteaux, un ouragan de pistons et de clarinettes, des hurlements dans des porte-voix, des réveils de ménagerie et des illuminations soudaines !

Maintenant, sur cette place, c’est le silence et c’est la solitude. Une statue informe de saint Pierre se dresse au milieu de ces ruines sablonneuses.

On a fait à la butte elle-même une ceinture de planches qui en interdit l’ascension. Plus de promenades à la butte ! Comprenez-vous cela, ô Parisiens de la banlieue ?… C’était aussi une des gaietés de Montmartre, ces parties sur ce coteau escarpé, ces glissades, ces défis, ces envolées de robes claires, ces chutes suivies d’éclats de rire. Il y avait tel dimanche où rien n’était plus charmant à voir que cette fourmilière humaine. Des familles entières étaient assises, laissant pendre leurs jambes au bord des talus ; des bourgeois, armés de longues-vues, interrogeaient l’horizon, un horizon sans pareil, une vapeur d’or baignant des milliards de toits, de grands nuages empourprés du côté de l’arc de triomphe de l’Étoile !

Qu’on ne s’y trompe pas : la butte Saint-Pierre est, avec la rampe du Trocadéro, un des plus beaux points de vue du monde.

Tel qu’il est encore, Montmartre mérite une étude, une aquarelle si vous voulez, car Montmartre se compose de tons très différents. Ses aspects sont plus variés qu’on ne croirait. Il est impossible d’en saisir l’ensemble, même du faîte de la tour Solferino.

Et puis, en fin de compte, il reste quelque chose du vieux Montmartre ; il reste un village singulier, perché à une hauteur respectable, avec des rues étroites et tortueuses, des masures toutes noires, des cours qui exhalent des odeurs de laiterie, de vacherie, de crémerie. Les habitants vous regardent passer avec étonnement par la porte à claire-voie de leurs boutiques. On arrive à ce hameau escarpé par des escaliers assez nombreux, et dont quelques-uns sont d’un effet pittoresque, entre autres celui qui s’appelle passage du Calvaire. On y arrive aussi par une succession de rues tournantes, accessibles aux voitures. Pourtant je ne réponds pas que vous déterminiez une expression de satisfaction bien vive sur le visage d’un cocher, lorsque vous lui jetez négligemment cette indication :

« À Montmartre ! place de l’Église ! »

Elle n’a rien de remarquable, cette église ; on va voir, dans le jardin du presbytère, son Calvaire, qui est aussi célèbre que l’était celui du mont Valérien. Tout alentour, dans la rue des Rosiers, dans la rue de la Bonne, dans la rue Saint-Vincent, dans la rue des Réservoirs, le long de l’ancien cimetière, se cachent des maisons de campagne ravissantes et ignorées, remplies d’arbres de toute espèce et de tout pays ; des retraites silencieuses, touffues, enceintes de vieilles murailles brodées de fleurs. Le plateau compris entre l’église et les moulins est certainement le point le plus agréable de Montmartre ; le versant qui regarde la plaine Saint-Ouen, ourlé par la rue Marcadet, est tout à fait coquet et riant. Il y a là des ravins, des sentiers, des champs sérieux, des damiers de culture, des cabanes de bonne mine. L’œil embrasse une ligne onduleuse de coteaux bleuâtres, au bas desquels apparaît, entre vingt tuyaux d’usines, la basilique de Saint – Denis, veuve de son clocher.

Le côté vilain de Montmartre, le côté pelé, déchiré, tourmenté, est celui qui commence au Moulin de la Galette, un des derniers moulins dont la hauteur était jadis couronnée. Deux autres ne sont plus que des squelettes de bois pourri. C’est la région des guinguettes, des bals, le dimanche, dans les arrière-boutiques de marchands de vins. La semaine, on n’y rencontre que des terrassiers, occupés auprès des charrettes remplies de gravois. Ces hangars noirs sont des fabriques de bougies, m’a-t-on assuré. J’ai découvert, près de là, un café orné de cette enseigne passablement ambitieuse : Café des Connaisseurs.

Ce versant s’incline sur le nouveau cimetière et est bordé par la rue des Dames, puis par la rue des Grandes-Carrières.

Tels sont les principaux aspects, assurément particuliers, de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine. Les études de Michel n’étaient guère recherchées et guère payées, il y a trente ans, dans les ventes publiques, où elles se produisaient en assez grand nombre. Il est vrai qu’elles n’offraient rien de bien séduisant : c’étaient des toiles d’une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d’un ton juste. Aujourd’hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés ; on les paye, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent.

Dans les nouvelles dénominations de rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre.

Les deux plus récents historiens de Montmartre sont Gérard de Nerval et M. Léon de Trétaigne.

Le premier, dans sa Bohême galante, au chapitre intitulé : « Promenades et souvenirs, » a écrit six de ses pages les plus exquises. Il raconte comment il faillit acheter autrefois, au prix de 3,000 francs, la dernière vigne de Montmartre.

« Ce qui me séduisait, dit-il, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis. C’était ensuite le voisinage de l’abreuvoir, qui, le soir, s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, — et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent, comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures… »

À côté de cet abreuvoir s’élève aujourd’hui une maison élégante, dont le propriétaire est cet aimable Berthelier, le chanteur de chansonnettes et de vaudevilles.

« Il ne faut plus y penser ! — s’écrie Gérard avec ce doux sourire que je revois toujours ; — je ne serai jamais propriétaire ! » Et ses visions d’antiquité lui reviennent de plus belle. Il aurait fait faire dans cette vigne une construction si légère ! « Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis, m’en avait dessiné le plan. »

C’est ainsi qu’en peu de lignes ce délicat esprit a su dégager toute la poésie agreste de Montmartre.

Le second historien, dans le sens grave et imposant du mot, est, comme je l’ai dit, M. Léon de Trétaigne. Ses études sur Montmartre et Clignancourt, constituant un volume in-octavo, ont paru en 1862. Elles résument tous les travaux précédents et embrassent une période considérable de siècles. C’est le volume qu’il faut ouvrir si l’on veut connaître les révolutions de cette éminence de terrain depuis le supplice de saint Denis, date à laquelle elle entre violemment dans l’histoire.

Que d’événements importants se sont passés à Montmartre ! Que d’hommes fameux y ont paru, pour prier ou pour combattre !

L’empereur de Germanie, Othon II, y a fait chanter un formidable Alleluia qui s’entendit jusqu’à Notre-Dame épouvantée.

Le pape Eugène III y a officié solennellement, saint Bernard lui servant de diacre.

Charles VI, au lendemain du ballet des sauvages, où il faillit trouver la mort dans les flammes3, s’y est rendu en pèlerinage, accompagné de toute sa cour.

Ignace de Loyola et François Xavier y ont prononcé leurs vœux et jeté les premières bases de la Compagnie de Jésus.

Henri IV y a établi son quartier général lors de son troisième siège de Paris. On veut même qu’il y ait senti battre son cœur, — qui battait d’ailleurs assez facilement, — pour une abbesse d’un couvent de bénédictines.

À ce même couvent, transformé et purifié, le Régent et le jeune roi Louis XV sont venus maintes fois faire leurs dévotions.

Puis le vent de la Révolution a soufflé ; et, sous la Terreur, Montmartre, l’innocent et tranquille Montmartre, a vu son nom changé en celui de Mont-Marat.

Tranquille, viens-je de dire ! Ne vous y fiez pas. En 1814, quatre cents dragons y ont lutté héroïquement contre vingt mille hommes de l’armée de Silésie.

Vous voyez que les souvenirs abondent en cette localité.

Ce livre, très complet, mène le lecteur jusqu’à l’administration de M. le baron Michel de Trétaigne, père de l’auteur et maire de Montmartre pendant plusieurs années.

MM. de Trétaigne père et fils habitent eux-mêmes, au bas de Montmartre, dans la rue Marcadet, un ravissant domaine composé d’une maison, ou plutôt d’une petite maison, ornée de bas-reliefs érotiques, et d’un parc d’une étendue qu’on ne soupçonnerait jamais dans un faubourg parisien. De longues avenues de tilleuls et de marronniers, d’épaisses charmilles, des pelouses immenses, des peupliers gigantesques, des cèdres, des arbres de Judée contribuent à rendre invraisemblable cette propriété magnifique.

Aujourd’hui, le maire de Montmartre est M. Leblanc.

Ce n’est pas la faute à cet honorable fonctionnaire s’il est forcé de signer tous ses actes : Le maire, Leblanc. »

Charles Monselet, De Montmartre à Séville. Paris, 1865.

_________________

1. Ponce-Denis Écouchard-Lebrun (surnommé le pindarique, 1729-1807) qui dit de Montmartre dans son ode Le Triomphe de nos paysages :

La colline qui, vers le Pôle,
Borne nos fertiles marais,
Occupe les enfants d’Éole
À broyer les dons de Cérès.

2. Écrite sous la forme d’une prétendue inscription romaine trouvée sur une pierre à Montmartre et envoyée par Piron à l’Académie des inscriptions et belles lettres, lui demandant de bien vouloir la déchiffrer :

CES. TI. C.
ILEC. HE.
M. INDE. SANES.

La Diligence, Journal des voyageurs de 1849 qui rapporte cette anecdote relate ainsi celle d’une autre inscription du même acabit : « Sur un petit vase trouvé non loin des bords de la Saône, on lit l’inscription suivante, qui a donné bien des insomnies aux antiquaires de Mâcon :

MVL. T. AR.
D. ADI. V. I. O.
N. EN.
SIS.

Un des plus habiles membres de l’Académie de cette ville l’a développée ingénieusement de la façon suivante : MULieres. Tinurtii. ARaris. Dicaverunt. ADIpatam. Vrnam. Iovi. Optimo. Nautis. ENavigantibus. SospItibuS. Ce qui se traduit ainsi : — Les femmes de Tournus sur Saône ont dédié cette urne pleine de graisse à Jupiter très bon ; les matelots de la rivière ayant terminé leur traversée sains et saufs. — Ce sens est assez naturel et assez facile ; mais en voici un autre qui l’est pour le moins autant. En rapprochant les lettres et lisant couramment, on trouve MVLTARDA DIVIONENSIS, latin peu classique, mais se traduisant fort nettement : Moutarde de Dijon !

Ces calembours ne sont pas sans rappeler le non moins fameux :

Cesarem legato alacrem eorum.
Sumpti dum est hic apportavit legato.

qui se déchiffre sur un coin de sa table de cuisine sans même faire appel au Gaffiot.

3. Jean Juvenal des Ursins raconte cet épisode ainsi : « Audit temps le roy avoit aucunement recouvert sa santé, et luy donnoit-on le plus de plaisance, comme dit est, qu’on pouvoit ; et fut ordonné une feste au soir en l’hostel de la royne Blanche à Saint-Marcel près Paris, d’hommes sauvages enchaisnez, tous velus ; et estoient leurs habillemens proppices au corps, velus, faits de lin, ou d’étoupes attachées à poix resine, et engraissez aucunement pour mieux reluire ; et vinrent comme pour danser en la sale où il y avoit torches largement allumées : et commença-on à jetter parmy les torches, torchons de fouërre ; et pour abreger, le feu se bouta aux habillemens qui estoient bien lacez et cousus. Il estoit grande pitié de voir ainsi les personnes embrasées, et combien qu’il s’entretinssent, toutefois si delaissèrent-ils : et d’iceux hommes sauvages, est à noter que le roy en estait un ; et y eut une dame veuve qui avoit un manteau dont elle affubla le roy, et fut le feu tellement estouffé, qu’il n’eut aucun mal : il y en eut aucuns ars et brulez qui moururent piteusement : un y eut qui se jetta en un puits, l’autre se jetta dans la rivière. »

31 juillet 2013

Éclairage urbain I

Classé dans : Histoire, Photographie, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 17:57


Street art.
Cliquer pour agrandir.

«Ce n’est ni à l’élégance ni au confortable qu’est dû l’éclairage des villes, mais au besoin de sécurité et à la nécessité de la police. Le manque de sécurité se fait surtout sentir dans les grandes villes avec leurs faubourgs populeux, et un remède devenait indispensable. Le plus simple que l’on trouva fut de forcer les habitants à placer à certaines heures devant leurs fenêtres des lanternes, c’est-à dire des bougies dans une boîte munie de carreaux en corne transparente. Telle est l’origine de l’éclairage des rues ; elle n’est pas très ancienne, du moins en Europe, »(car on la constate déjà au ve siècle dans les villes Syriennes d’Edesse et d’Antioche) et prit naissance à Paris.

N. H. Schilling, Traité d’éclairage par le gaz. Traduit de l’allemand par Ed. Servier. Paris, 1868.

«La lanterne fut imaginée vers les premiers temps du Moyen âge. C’était une enveloppe de métal, pourvue d’une lame transparente de corne et renfermant une chandelle ou une petite lampe. Les lanternes se fabriquaient chez les peigniers-tabletiers, qui avaient le privilège de travailler la corne.

Les lanternes se portaient à la main. Quelques-unes étaient placées, pendant la nuit, sous une statuette de la Vierge, à la porte de certains couvents. On ne pouvait songer à les placer aux coins des rues, pour dissiper les ténèbres de la nuit, car les voleurs et larrons n’auraient pas tardé à faire disparaître ces indiscrets témoins et dénonciateurs de leurs crimes et méfaits.

Sous Louis XI, le prévôt avait fait commandement aux Parisiens, par ordre du roi, « d’avoir armures dans leurs maisons, de faire le guet dessus les murailles, de mettre flambeaux ardents et lanternes aux carrefours des rues et aux fenêtres des maisons1. » Mais cette ordonnance était restée sans effet. Quelques promenades du guet, plutôt disposé à demander grâce aux voleurs qu’à les poursuivre, voilà tout ce qu’on faisait, au xviie siècle, pour la sécurité des rues de la capitale pendant la nuit. Quand le couvre-feu était sonné, les détrousseurs étaient les maîtres de la grande ville, les rues devenaient un coupe-gorge, et le guet, se promenant de loin en loin, avec un grand attirail de flambeaux et de hallebardes, n’était bon qu’à avertir les voleurs d’avoir à disparaître pour un moment.

Les récits du temps ont suffisamment fait connaître les dangers que présentaient encore au xviie siècle, dès les premières heures de la soirée, les rues de la capitale, désertes, obscures et infestées de voleurs. Ce n’est pas par une amplification poétique que Boileau a dit, dans sa sixième satire :

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté
Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.
Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue
Engage un peu trop tard au détour d’une rue !
Bientôt quatre bandits, lui serrant les cotés :
« La bourse ! il faut se rendre ! »

L’ordre donné, à cette époque, aux directeurs de spectacles publics, d’avoir terminé à quatre heures de l’après-midi leurs représentations, de crainte que les bourgeois ne fussent dévalisés à leur sortie ; — le mot de La Fontaine aux voleurs qui le débarrassaient de son manteau : « Messieurs, vous ouvrez de bonne heure ; » — l’idée plaisante de l’abbé Terrasson, qui datait la décadence des lettres de l’établissement des lanternes, attendu, disait-il, qu’avant cette époque, chacun rentrait de bonne heure, de peur d’être assassiné, ce qui tournait au profit de l’étude : — tout cela prouve bien que les efforts tentés jusqu’au xviie siècle, pour veiller à la sécurité de Paris, étaient demeurés inutiles.

Nous allons donner un précis rapide de l’histoire de l’établissement et des perfectionnements de l’éclairage public à Paris, car c’est la capitale de la France qui donna le signal dus améliorations sous ce rapport, et son exemple fut bientôt suivi dans les autres pays de l’Europe.

Les premiers essais de l’éclairage public commencèrent à Paris en 1524. A cette époque, des bandes incendiaires jetaient le désordre et l’effroi dans plusieurs villes du royaume. Le 24 mai 1524, le tiers de la ville de Meaux avait été détruit par un incendie allumé par des malfaiteurs. C’est pour prévenir ces malheurs qu’un arrêt du parlement de Paris, du 7 juin 1524, ordonna aux bourgeois de cette dernière ville de mettre des lanternes à leur fenêtre, et de tenir chaque soir, près de leur porte, un seau rempli d’eau, afin d’être prêts à toute menace d’incendie.

« Pour éviter, est-il dit dans cet acte, aux périls et inconvénients du feu qui pourraient advenir en celte ville de Paris, et résister aux entreprises et conspirations d’aucuns boutefeux étant ce présents en ce royaume, qui ont conspiré mettre le feu es bonnes villes de cedit royaume, comme ja ils ont fait en aucunes d’icelles villes ; la Cour a ordonné et enjoint derechef à tous les manans et habitans de cette ville, privilégiés et non privilégiés, que par chacun jour ils ayent à faire le guet de nuit… Et outre, icelle Cour enjoint et commande à tous lesdits habitans et chacun d’eulx, qu’ils ayent à mettre à neuf heures du soir à leurs fenestres respondanles sur la rue une lanterne garnie d’une chandelle allumée en la manière accoutumée, et que ung chacun se fournisse d’eaue en sa maison afin de rémédier promptement audit inconvénient, se aucun en survient. »

En 1525, une bande de voleurs appelés mauvais garçons exerçait à Paris des pillages, que l’autorité demeurait impuissante à réprimer. Elle détroussait les passants, battait le guet, volait les bateaux sur la rivière, et, à la faveur de la nuit, se retirait hors de la ville, avec son butin. A ces brigands se joignaient des aventuriers français, des bandes italiennes et corses, troupes mal payées, qui ne vivaient que de vol, et désolaient Paris et ses environs, sans que l’on pût mettre un terme à leurs ravages. Le 24 octobre 1525, le parlement fit publier de nouveau l’ordonnance des lanternes et du guet, « pour les adventuriers, gens vagabonds et sans aveu qui se viennent jeter en cette ville. » Par une nouvelle ordonnance du 16 novembre 1526, il fut enjoint « que, en chacune maison, y eust lanternes et chandelles ardentes comme il fut fait l’an passé, pour éviter aux dangers des mauvais garçons qui courent la nuit par cette ville. » Un lieutenant criminel de robe courte fut institué en même temps, pour juger les coupables pris en flagrant délit.

Malgré l’ordonnance des lanternes, en dépit du lieutenant criminel et de sa robe courte, les mauvais garçons continuèrent à désoler la ville, et l’on dut prendre de nouvelles mesures pour essayer de réprimer ces désordres. Par un arrêt rendu le 29 octobre 1558, la chambre du conseil donna au guet de Paris une organisation nouvelle. On ordonna que dans toutes les rues où le guet était établi, un homme veillerait avec du feu et de la lumière, pour voir et escouter de fois à autre. Il fut en même temps prescrit, qu’au lieu des lanternes que chaque habitant était tenu, avant cette époque, de placer à sa fenêtre, il y aurait au coin de chaque rue, un falot allumé depuis dix heures du soir jusqu’à quatre heures du matin.

Voici le texte de cette nouvelle ordonnance, en date du 29 octobre 1558.

Guet extraordinaire établi par provision et règlement contre les vols de nuit.

« Du samedi 29 octobre. La Chambre ordonnée pour obvier aux larcins, pilleries et voleries nocturnes qui se commettent en celte ville et faux bourgs, a ordonné et ordonne par provision, et jusqu’à ce qu’autrement y soit pourvu que, outre le guet ordinaire, qui a coutume être fait de nuit, en cette dicte ville, se sera encore faict, tant en icelle ville que faux bourgs, autre guet en la forme et manière qui ensuit.

Premièrement, que en chacune rue se fera ledict guet en deux maisons, l’une du côté dextre et l’autre du côté senestre, l’un desdits guets commençant à l’un des bouts de ladite rue et l’autre à l’autre bout d’icelle rue, changera ledict guet chacune nuit selon l’ordre et la situation desdictes maisons et continuera selon le même ordre ; et après que chacun habitant de la maison, tant du côté dextre que du coté senestre, aura fait ou fait faire le guet à son tour, recommencera l’ordre dudict guet, où il aura premièrement commencé.

Ordonne ladite Chambre qu’à la maison où se devra faire le guet, y aura un homme veillant sur la rue, ayant feu et lumière par devers lui, pourvoir et escouter de fois à autre s’il appercevra ou orra aucuns larrons ou volleurs, effracteurs de portes et huis, et à cette fin aura une clochette que l’on puisse voir par toute la rue, et pour d’icelle sonner et éveiller les voisins quand il appercevra ou orra aucuns larrons et volleurs, effracteurs de portes et huis. Et sera tenu, celui qui fera le guet à la maison de l’autre côté de la rue, lui répondre de sa clochette, et ainsi les uns aux autres de rue en rue et de quartier en quartier, affin s’il est possible de surprendre lesdits larrons et volleurs et les mener en justice. A cette fin permet à chacun habitant, à faute, de sergent, les mener en prison ou autres lieux, pour les représenter à justice le lendemain.

Plus ordonne ladicte Chambre que au lieu des lanternes que l’on a ordonné auxdicts habitants mettre aux fenêtres, tant en cette dicte ville que faux bourgs s’y aura au coing de chacune rue ou autre lieu pour commode, un falot ardent depuis les dix heures du soir jusques à quatre heures du matin, et où lesdictes rues seront si longues que ledict fallot ne puisse éclairer d’un bout à l’autre en sera mis un au milieu desdictes rues, et plus souvent la grandeur d’icelles, le tout à telle distance qu’il sera requis et par l’avis des commissaires quarteniers (chefs d’un quartier), dizainiers (chefs de dix maisons) de chacun quartier, appelés avec eux deux bourgeois notables de chacune rue pour adviser aux frais desdicts falots. »

Par un nouvel arrêt du parlement de Paris, rendu quinze jours après, ce règlement fut modifié, et l’on enjoignit de substituer des lanternes aux falots suspendus au coin des rues.

Quatre ans après, sur la réclamation des bourgeois de Paris, la durée de l’éclairage des rues au moyen des lanternes, fut prolongée. Voici le texte de l’arrêt du parlement de Paris qui décide que le temps de l’éclairage des rues sera prolongé, et que les lanternes seront allumées pendant cinq mois et dix jours de l’année, au lieu de quatre mois seulement :

« Du 23 mai 1562. Ce jour, les gens du Roy, M. Hierosme Bignon, advocat dudit seigneur Roy, portant la parole ; ont dit que le lieutenant de police et substitut du procureur général du Roy estoient au parquet des huissiers ; et ayant été faits entrer, et s’estant mis en leurs places ordinaires au premier bureau, debout et couverts, le lieutenant de police a représenté que, depuis quatre années, les rues de cette ville de Paris, ayant été éclairées la nuit pendant quatre mois des hyvers passés, les habitants y avoient trouvé une telle commodité que, toutes les fois qu’elle a cessé, ils n’avoient pu s’empêcher de luy en porter leurs plaintes, et quelques personnes mal intentionnées ayant celte année dans les premières nuits du mois de mars entrepris de troubler la tranquillité publique, ce désordre avoit excité de nouvelles plaintes, et obligé plusieurs bourgeois de demander avec beaucoup d’instance que les rues fussent éclairées plus longtemps, avec offre de fournir à la dépense qui seroit nécessaire Comme ces instances étoient faites au nom des habitans, il avoit cru important de savoir, avant d’en informer la Cour, si ce qui étoit demandé en leur nom étoit également désiré de tous ; et par cet effet, les bourgeois des seize quartiers de Paris, ayant été assemblés chacun dans le leur chez les directeurs et en la présence des commissaires en la manière ordinaire ; après avoir examiné la proposition de continuer d’éclairer plus longtemps les rues de Paris pour la commodité et la sûreté publiques et d’augmenter pour cela les taxes ; ils avoient été d’avis, en dix quartiers, suivant les procès-verbaux, de commencer à l’avenir depuis le 1er octobre jusqu’au 1er avril, et qu’il fust ajouté aux taxes ce qu’il seroit nécessaire pour la dépense des deux mois d’augmentation ; que aux autres six quartiers, cinq d’entre eux avoient estimé que ce seroit assez d’ajouter un mois seulement, et de commencer à mettre les lanternes la nuit dans les rues dès le 15 octobre, au lieu qu’on n’a accoutumé de les mettre que le 1er novembre, et de les continuer jusqu’au 15 mars, au lieu du dernier febvrier. Il auroit été proposé, dans un seul quartier, de ménager quelque chose pendant les clairs de lune des mois de novembre, décembre, janvier, février. Mais comme cet avis étoit unique, et ne sembloit pas assez digne, il n’y avoit plus apparence de s’y arrêter.

La Cour ordonne qu’à l’avenir on commencera d’éclairer les rues dès le 20 octobre, et que l’on continuera jusques aux derniers jours de mars, et que la dépense sera ajoutée aux rôles des taxes qui se levoient auparavant au sel la livre à proportion de ce que chacun en payoit ou devoit pour les quatre mois. »

Mais ces règlements paraissent avoir rencontré des difficultés, qui rendirent leur application impossible. Aussi, pendant le siècle suivant, les Parisiens accueillirent-ils comme une innovation des plus heureuses, la création d’un service public composé d’un certain nombre d’individus, que l’on nommait porte-flambeaux, ou porte-lanternes, et qui se chargeaient, moyennant rétribution, de conduire et d’éclairer par la ville, les personnes obligées de parcourir les rues pendant la nuit.

C’est un certain abbé Laudati, de la noble maison italienne de Caraffa, qui créa cette entreprise, après avoir obtenu du jeune roi Louis XIV, au mois de mars 1662, des lettres patentes qui lui en accordaient le privilège. Le 26 août 1665, le parlement enregistra ces lettres, en réduisant à vingt ans le privilège qui était perpétuel, « aux charges et conditions que tous les flambeaux dont se serviraient les commis seraient de bonne cire jaune, achetés chez les épiciers de la ville, ou par eux fabriqués et marqués des armes de la ville. »

Ces cierges étaient divisés en dix portions, et l’on payait cinq sous chaque portion, pour se faire escorter dans les rues. Les porte-lanternes étaient distribués par stations, éloignées chacune de cent toises ; on payait un sou pour la distance d’un poste à l’autre. Pour se faire éclairer en carrosse, on payait aux porte-lanternes cinq sous par quart d’heure. A pied, on payait seulement trois sous pour se faire escorter le même espace de temps.

A une époque où l’éclairage public était si imparfait encore, l’entreprise de l’abbé Laudati de Caraffa rendit d’incontestables services, en assurant au passant attardé quelque sécurité dans sa marche nocturne. On ne peut, d’ailleurs, tenir le fait en doute, d’après le témoignage d’une personne digne d’être écoutée en pareille matière, le sieur DesternodClaude d’Esternod (ca. 1590 – ca. 1640)., poète gentilhomme, qui avoue avec franchise qu’il avait le projet de voler les passants. « J’aurais, nous dit-il, exécuté ce projet,

« Si l’on ne m’eût cogneu au brillant des lanternes. »

C’est le succès de l’entreprise de Laudati de Caraffa qui amena l’établissement de l’éclairage public de la capitale. Louis XIV, après avoir arrêté l’organisation de la police de Paris, avait créé une charge de lieutenant de police, et appelé La Reynie à ce poste. L’organisation générale de l’éclairage fut un des premiers actes de ce lieutenant de police. Le 2 septembre 1667, date importante à enregistrer, puisqu’il s’agit d’une institution fondamentale dans l’histoire de Paris, on vit paraître l’ordonnance qui prescrivait d’établir des lanternes dans toutes les rues, places et carrefours de la ville. En même temps qu’il inventait l’espionnage, La Reynie instituait l’illumination publique : l’œuvre de civilisation et de progrès peut faire pardonner l’œuvre de délation et de ténèbres.

L’établissement général de l’éclairage fut accueilli, à Paris, comme un bienfait public. La reconnaissance des citoyens fut telle, que l’on fit frapper une médaille pour la consacrer. Cette médaille porte pour légende : Urbis securitas et nitor.

Les poètes ne manquèrent pas de célébrer cette institution nouvelle. Dans ses Rimes redoublées, le sieur d’Assoucy vante les résultats de la mesure établie par le lieutenant de police. Le poète La Monnaie, mort en 1728, a célébré l’établissement des lanternes, par le sonnet suivant, qui ne vaut pas un long poème, mais qui, étant en bouts rimés, a le droit de ne pas être sans défauts :

Des rives de Garonne aux rives du Lignon,
France, par ordre exprès que l’édit articule,
Tu construis des falots d’un ouvrage mignon
Où l’avide fermier peut bien ferrer la mule.

Partout dans les cités, j’en excepte Avignon,
Où ne domine point la royale ferule,
Des verres lumineux, perchés en rang d’oignon,
Te remplacent le jour quand la clarté recule.

Tout s’est exécuté sans bruit, sans lanturlu :
O le charmant spectacle ! En a-t-on jamais lu
Un plus beau dans Cyrus, Pharamond ou Cassandre ?

On dirait que, rangés en tilleuls, en cyprès,
Les astres ont chez toi, France, voulu descendre,
Pour venir contempler tes beautés de plus près.

On plaçait les lanternes aux extrémités et au milieu de chaque rue ; dans les rues d’une certaine longueur, le nombre de ces luminaires était augmenté. On les garnissait de chandelles de suif de quatre à la livre, poids de marc.

Le service et l’entretien de l’éclairage public furent confiés aux bourgeois de chaque quartier, qui étaient tenus d’allumer eux-mêmes les chandelles, aux époques et aux heures fixées par les règlements. On nommait ceux qui étaient chargés de ce soin commis allumeurs ; ils étaient élus chaque année dans une réunion des bourgeois du quartier.

Ces fonctions de commis allumeurs, disons-le en passant, déplaisaient aux bourgeois, dont elles dérangeaient les habitudes ; aussi chacun cherchait-il à se soustraire à cette corvée. Les élections de ces préposés volontaires devenaient, dans beaucoup de quartiers, une occasion de désordres. Les bourgeois anciennement établis se liguaient entre eux, pour faire élire les bourgeois nouveaux venus, et la malheureuse victime de leurs cabales était encore de leur part l’objet d’insultes et de marques de dérision.

Une sentence de police, du 3 septembre 1734, rendue contre quelques bourgeois récalcitrants, fait connaître les abus auxquels donnaient lieu ces élections :

« Plusieurs bourgeois, est-il dit dans cet arrêt, font travestir leurs compagnons et ouvriers en bourgeois, pour augmenter le nombre de voix en faveur de leur parti, et nommer les personnes .nouvellement établies, s’exemptant annuellement, par cette surprise, de faire ce service public. Non contents d’échapper ainsi frauduleusement à ce devoir si essentiel, ils insultent témérairement à ceux qu’ils ont nommés, soit par des chansons injurieuses, soit par un cliquetis de poêles et de chaudrons, soit enfin en leur envoyant par dérision des tambours et des trompettes. »

C’est pour obvier à ces abus que la sentence précédente ordonna qu’à l’avenir, les électeurs désigneraient pour remplir les fonctions d’allumeur public, un des six plus anciens bourgeois demeurant dans chaque circonscription, et qui n’aurait pas encore exercé ; que si lesdits bourgeois ne nommaient pas quelqu’un qui se trouvât dans les conditions prescrites, on y pourvoirait d’office. On choisit, en outre, quelques habitants notables, qui, sous le titre de directeurs, s’assemblaient, avec un commissaire, pour surveiller tout ce qui concernait l’éclairage et le nettoiement des rues. Ces assemblées portaient le nom de directions des quartiers.

L’importance de cette partie de l’administration publique fut promptement comprise : aussi vit-on les principaux magistrats, le chancelier d’Aligre, dans la rue Saint-Victor ; le premier président de Bellièvre, dans le quartier de la Cité ; Nicolaï, premier président en la chambre des comptes, dans le quartier Saint-Antoine, ainsi que les présidents, maîtres des requêtes, conseillers ou avocats généraux du Parlement, de la Chambre des comptes et de la Cour des aides, accepter le titre de chef de ces directions.

Cependant ces sortes d’inspecteurs privés n’exerçaient pas leur surveillance avec une telle rigueur, qu’ils réussissent toujours à empêcher les fraudes de s’introduire dans ce service public. Les bourgeois préposés à l’entretien des lanternes des rues et carrefours, avaient recours à toutes sortes de subterfuges pour s’approprier une partie des chandelles destinées à l’éclairage. De nombreuses sentences de police ont été rendues à ce propos. Desessarts cite, entre autres pièces du même genre, un arrêt porté contre Laurent Feimingre, marchand de vins, demeurant rue Saint-Thomas du Louvre, bourgeois préposé pour allumer toute l’année les quatre lanternes qui étaient placées sous les deux premiers guichets du Louvre. Ce commis allumeur, peu scrupuleux, plaçait dans ses lanternes des chandelles coupées par la moitié, pour s’en approprier le reste :

« De quoi le sieur Pasquier, inspecteur de police, et le sieur Laurent, sergent du guet, faisant ronde avec son escouade audit quartier, s’étant aperçus, ils auraient informé sur-le-champ maître Daminois, commissaire au Châtelet, préposé pour la police du quartier du Palais-Royal, et fait comparoître devant lui la femme dudit sieur Feimingre. »

Et sur l’aveu de la dame du délit dont son époux s’était rendu coupable, ledit époux est condamné à 40 livres d’amende.

Cette économie de bouts de chandelle s’opérait quelquefois par un moyen assez curieux, qui avait quelque chose de scientifique et qui mérite d’être signalée à ce titre. Quand les bourgeois allumeurs, préférant leur profit particulier à l’utilité publique, voulaient faire provision de bouts de chandelle, tout en s’évitant la peine de se lever la nuit, pour aller souffler les lanternes, voici le moyen dont ils faisaient usage. Avec un poinçon chaud, ils perçaient de part en part la chandelle, à l’endroit où ils voulaient la faire éteindre ; ils bouchaient un côté du trou avec du suif, introduisaient quelques gouttes d’eau dans la cavité, qu’ils fermaient ensuite pareillement ; de telle sorte que la goutte d’eau se trouvait, sans qu’il y parût, contenue dans la chandelle. Lorsque la lumière était parvenue au point où la goutte d’eau se trouvait placée, elle ne manquait pas de s’éteindre. Le lendemain, à son lever, le bourgeois faisait sa récolte de bouts de chandelle.

Nous devons la révélation de cette fraude ingénieuse à la sagacité du sieur Moitrel d’Élément, qui nous la dénonce dans sa brochure publiée en 1725, sous ce titre : Nouvelle manière d’éteindre les incendies, avec plusieurs autres inventions utiles à la ville de Paris. Poussant plus loin encore les services qu’il veut rendre à l’édilité parisienne, Moitrel d’Élément, dans son chapitre intitulé : Moyen pour que les chandelles des lanternes restent toujours allumées malgré la pluie, la neige et les grands vents, nous apprend qu’il a découvert le moyen de prévenir ces fraudes coupables ; mais, réflexion faite, il préfère en réserver le secret, de peur que le public n’en abuse.

C’était d’ailleurs un homme fertile en expédients utiles que ce Moitrel d’Élément, et son imagination n’était jamais à bout quand il s’agissait de rendre service à la ville de Paris, dont il avait « l’honneur d’être natif. » Voici la liste abrégée de ses inventions, rapportées à la fin de sa brochure :

1° Nouvelle construction de bornes qui ne rompront point les essieux de carrosses, ni ne pourront les accrocher ;

2° La manière de faire parler les cloches, c’est-à-dire qu’au lieu de les user à incommoder le public, on ne les sonneroit que très-peu, ce qui suffirait pour faire entendre tout ce qu’on voudrait, même le nom de la fête, la qualité de la personne morte, et tous autres sujets pour lesquels on sonne ordinairement ;

3° Moyen sûr pour qu’il n’y ait point de pauvres mendiants dans le royaume, principalement à Paris, et avoir une parfaite connaissance des mauvais pauvres et libertins qui viennent s’y réfugier pour s’abandonner à plusieurs mauvaises choses ;

4° Cadran d’horloge, fort commode et très curieux, pour connaître les heures d’une lieue de loin aux grosses horloges des églises ; d’un bout à l’autre d’une longue galerie aux pendules ordinaires ; et d’un côté à l’autre d’une grande chambre aux montres de poche ; c’est-à-dire qu’on connaîtroît les heures de quatre fois plus loin qu’à l’ordinaire ;

5° Moyen facile et extraordinaire pour raser la montagne qui borne la vue des Tuileries2. »

Jusqu’à la fin du xviie siècle, Paris fut la seule ville de France où il existât un éclairage public ; il fut établi après cette époque, dans les autres villes du royaume. Au mois de juin 1697, un édit royal, « considérant que de tous les embellissements de Paris il n’y en avait aucun dont l’utilité fût plus sensible et mieux reconnue que l’éclairage des rues, ordonne que, dans les principales villes du royaume, pays, terres et seigneuries, dont le choix serait fait par le roi, il serait procédé à l’établissement des lanternes conformément à Paris. » Ces lanternes, comme celles dont la forme venait d’être adoptée à Paris, avaient vingt pouces de haut sur douze de large. Elles renfermaient une chandelle de suif, et étaient posées au milieu des rues, sur un poteau, à une distance de cinq à six toises l’une de l’autre.

L’éclairage public de la capitale demeura à peu près tel que l’avait institué La Reynie, jusqu’à l’année 1758, époque à laquelle le roi ordonna qu’il fût posé des lanternes dans toutes les rues de la ville et faubourgs de Paris où l’on n’en avait pas encore établi. L’arrêt du 9 juillet 1758, qui prescrivit cette mesure, délivra en même temps les bourgeois de l’obligation à laquelle ils étaient assujettis pour l’entretien de l’éclairage : les dépenses de ce service furent portées à la charge de l’État.

Les réverbères à chandelle que La Reynie avait fait établir dans presque toutes les rues de la capitale, firent fortune. Les bons bourgeois s’amusaient beaucoup à les voir, dès que la sonnette du veilleur en avait donné le signal, s’élever, éclairés d’une grosse chandelle, faisant briller sur leurs parois l’image d’un coq, symbole de la vigilance.

Pourtant l’éclairage des rues n’était pas jugé suffisant par tout le monde, car les éclaireurs publics établis par Laudati de Caraffa fonctionnaient toujours. On trouvait le soir, dans les principales rues, des hommes munis de falots, numérotés comme nos fiacres, et que l’on prenait à l’heure ou à la course, quand on avait à sortir.

L’éclairage de Paris faisait l’admiration des étrangers. Voici ce qu’en disait, en 1700, l’auteur de la Lettre italienne sur Paris, insérée dans le Saint-Evremoniana :

« L’invention d’éclairer Paris, pendant la nuit, par une infinité de lumières, mérite que les peuples les plus éloignés viennent voir ce que les Grecs et les Romains n’ont jamais pensé pour la police de leurs républiques. Les lumières enfermées dans des fanaux de verre suspendus en l’air et à une égale distance sont dans un ordre admirable, et éclairent toute la nuit. Ce spectacle est si beau et si bien entendu qu’Archimède même, s’il vivait encore, ne pourrait rien ajouter de plus agréable et de plus utile. »

Lister, dans la relation de son voyage en France, écrite en 1698, ne le cède pas pour l’admiration à l’enthousiaste Italien ; seulement il la raisonne mieux ; il la justifie par des détails très-précis et très-curieux sur les lanternes :

« Les rues, dit Lister, sont éclairées tout l’hiver et même en pleine lune ; tandis qu’à Londres on a la stupide habitude de supprimer l’éclairage quinze jours par mois, comme si la lune était condamnée à éclairer notre capitale à travers les nuages qui la voilent.

Les lanternes sont suspendues au milieu de la rue à une hauteur de vingt pieds et à vingt pas de distance l’une de l’autre. Le luminaire est enfermé dans une cage de verre de deux pieds de haut, couverte d’une plaque de fer ; et la corde qui les soutient, attachée à une barre de fer, glisse dans sa poulie, comme dans une coulisse scellée dans le mur. Ces lanternes ont des chandelles de quatre à la livre qui durent encore après minuit. Ce mode d’éclairage coûte, dit-on, pour six mois seulement, 50,000 livres sterling (1,500,000 francs). Le bris des lanternes publiques entraîne la peine des galères. J’ai su que trois jeunes gentilshommes, appartenant à de grandes familles, avaient été arrêtés pour ce délit et n’avaient pu être relâchés qu’après une détention de plusieurs mois, grâce aux protecteurs qu’ils avaient à la cour. »

C’étaient donc des chandelles qui garnissaient les quatre splendides fanaux que le duc de La Feuillade avait fait placer autour de la statue de Louis XIV, sur la place des Victoires, et qui lui valurent cette plaisanterie gasconne :

La Feuillade, sandis ! jé crois qué tu mé bernes
D’éclairer le soleil avec quatré lanternes !

Louis XIV, on le sait, avait pris le soleil pour emblème.

Il y avait néanmoins une catégorie d’individus qui ne trouvaient pas leur compte à cette innovation : c’étaient les filous, voleurs et tireurs de laine.

Une pièce de vers, qui courut tout Paris, avait pour titre : Plaintes des filous et écumeurs de bourse à nosseigneurs les réverbères. On nous permettra de citer les premiers vers de ce poème burlesque :

A vos genoux, puissant Mercure,
Tombent vos clients les filous.
Vous, leur patron, souffrirez-vous
Qu’à leur trafic on fasse injure ;
Qu’on éclaire leur moindre allure ;
Enfin qu’un mécanicien,
Au détriment de notre bien,
Ait fait hisser ces réverbères,
Qui n’illuminent que trop bien
L’étranger et le citoyen ;
De la police les cerbères,
Qui ne nous permettent plus rien ?
Grâce à ces limpides lumières,
Qui rendent les âmes si fières,
D’écumer il n’est plus moyen,
Ni la bourse du mauvais riche
A pied qui revient de souper
Où de bons mots il fut plus chiche
Que de manger bien et lamper ;
Ni les poches d’une marchande
Allant le soir, à petit bruit,
Trouver dans un simple réduit
Son grand cousin qui la demande ;
Le gousset garni d’un plaideur,
Descendu nuitamment du coche,
Courant porter au procureur
Ce qu’un écumeur lui décoche ;
La valise d’un bon fermier,
Non celui qui dans un jour gagne
Dix mille écus sur son palier
Et qu’un grand cortège accompagne
(Ne serait-il que financier),
Mais un fermier, loyal rentier,
D’un bon seigneur qui l’indemnise,
S’il a souffert du vent de bise,
A son maître qu’il vient payer
De sa ferme quelque quartier
Qu’un de tes sujets dévalise.
Seigneur Mercure, le métier
Se faisait si bien sans lanternes
Pour notre profit toujours ternes !
D’entre nous, le moindre écolier
Presto savoit s’approprier
Bourse, montre, autres balivernes,
Du cou détacher le collier
Plus… Ah ! maudit réverbérier !
Aujourd’hui c’est toi qui nous bernes.
Il faut que tu sois grand sorcier
Marchand qui perdra ne rira ;
Et qui plus qu’un filou perdra
Dans cet océan de lumière ?
Qui jouera de la gibecière ?
Autant vaudrait à l’Opéra,
Quand du jour le père suprême
Et de Phaéthon le papa,
Son fou de fils émancipa
Sous son lumineux diadème,
Aller sur le théâtre même,
Tout rayonnant de sa splendeur
Filouter Phœbus sur son trône….
Et détacher en écumeur.
Les diamants de sa couronne.
— Mes enfants, quel affreux malheur !
— Mon général, qu’allons-nous faire,
Dit le capitaine Écureuil,
Les réverbères sont l’écueil
De toute affaire solitaire.

Les lanternes pourvues d’une chandelle, qui constituaient l’éclairage des rues, avaient pourtant de graves inconvénients. Le principal était la nécessité de couper, d’heure en heure, la mèche charbonnée et fumeuse, qui ne tardait pas à leur ôter toute clarté.

Les inconvénients attachés à l’usage des chandelles des rues, étaient si nombreux, que l’on ne tarda pas à sentir la nécessité de trouver un autre système. M. de Sartine, lieutenant de police, proposa donc une récompense à celui qui trouverait un moyen nouveau pour éclairer Paris, en réunissant les trois conditions de la facilité dans le service, de l’intensité et de la durée de la lumière. On confia à l’Académie des sciences l’examen des appareils proposés.

Le problème fut résolu par l’invention des réverbères, ou lanternes à huile munies d’un réflecteur métallique. C’est à Bourgeois de Châteaublanc que cette découverte est due. Il la présenta, en 1765, au jugement de l’Académie des sciences, dont elle réunit les suffrages.

Le célèbre et infortuné chimiste Lavoisier avait pris part à ce concours. Il avait adressé à l’Académie des sciences un mémoire très-remarquable, dans lequel étaient discutées, surtout au point de vue de la physique et de la géométrie, les meilleures dispositions à donner aux réverbères publics, pour produire un éclairage efficace. Le mémoire de Lavoisier Sur les différents moyens qu’on peut employer pour éclairer une grande ville, fut présenté à l’Académie des sciences en 1765, concurremment avec beaucoup d’autres. Les commissaires de l’Académie des sciences, chargés de décerner le prix, jugèrent que la question avait été traitée dans le mémoire de Lavoisier, à un point de vue trop scientifique, trop éloigné des données de la pratique.

En conséquence, la récompense proposée fut partagée entre trois concurrents, Bourgeois de Châteaublanc, Bailly et Leroy, qui obtinrent chacun une gratification de 2,000 livres.

Le mémoire de Lavoisier a été imprimé dans le tome III du recueil des Œuvres de Lavoisier, publié en 1855, par le ministère de l’instruction publique, c’est-à-dire aux frais de l’État, sous la direction de M. Dumas. Ce mémoire est accompagné de beaucoup de planches gravées représentant les dispositions que Lavoisier propose de donner aux réverbères. On admire, en parcourant ce travail, le soin avec lequel ce sujet avait été traité par le célèbre chimiste.

Un extrait des registres de l’Académie des sciences, qui fait suite à ce mémoire, dans le recueil des Œuvres de Lavoisier, publié par l’État, nous explique l’origine et le but de ce travail. Voici cet extrait :

« L’Académie avait proposé, en 1764, un prix extraordinaire, dont le sujet était : Le meilleur moyen d’éclairer pendant la nuit les rues d’une grande ville, en combinant ensemble la clarté, la facilité du service et l’économie.

Elle annonça, l’année dernière, que ce prix, proposé par M. de Sartine, conseiller d’État et lieutenant général de police, serait remis à cette année avec un prix double, c’est-à-dire de 2,000 francs.

Aucune des pièces qui avaient été envoyées pour concourir a ce prix n’ayant offert des moyens généralement applicables et qui ne fussent sujets à quelques inconvénients, l’Académie a cru devoir les distinguer en deux classes : les unes remplies de discussions physiques et mathématiques, qui conduisent à différents moyens utiles, dont elles exposent les avantages et les inconvénients ; les autres contenant des tentatives variées et des épreuves assez longtemps continuées pour mettre le public en état de comparer les différents moyens d’éclairer Paris dont on pourra faire usage.

Dans ces circonstances, et de concert avec M. le lieutenant général de police, l’Académie a cru devoir convertir, en faveur de cette dernière classe, le prix de 2,000 francs en trois gratifications, qui ont été accordées aux sieurs Bailly, Bourgeois et Leroy, et distinguer, dans les mémoires de la première classe, la pièce n° 36, qui a pour devise : Signabitque viam flammis dont l’auteur est M. Lavoisier. L’Académie a résolu de publier cette pièce, et M. de Sartine a engagé le roi à gratifier M. Lavoisier d’une médaille d’or, qui lui a été remise par M. le président dans l’assemblée publique du 9 avril de cette année 17663. »

Cependant le lieutenant de police se prononça en faveur du système de Bourgeois de Châteaublanc, et le modèle de réverbère qu’il avait proposé fut adopté pour l’éclairage de la capitale.

Un simple ouvrier vitrier, nommé Goujon, reçut du lieutenant de police 200 livres de récompense. Bourgeois de Châteaublanc, qui avait, comme nous l’avons dit, reçu par décision de l’Académie des sciences, la somme de 2,000 livres, la partagea avec l’abbé Matherot de Preigney, qui l’avait aidé de ses conseils.

Là se bornèrent, d’ailleurs, les récompenses accordées à l’homme utile, à qui la capitale a dû d’être éclairée depuis l’année 1769 jusqu’à l’adoption du gaz. L’entreprise de l’éclairage de Paris fut accordée, en 1769, non à l’inventeur du réverbère, mais à un financier, nommé Tourtille-Segrain. Quant à Bourgeois de Châteaublanc, bien que son nom figure sur le privilège accordé à Tourtille-Segrain, il n’eut aucune part dans les bénéfices. On eut beaucoup de peine à lui faire accorder une modique rente par les entrepreneurs, qui lui contestaient sa découverte. Sa pension ne fut même pas servie avec exactitude, car il avait eu le tort de vivre longtemps.

Le 1er août 1769, Tourtille-Segrain commença l’exploitation de l’éclairage de Paris, qui lui fut concédé par M. de Sartine pour un espace de vingt ans. Les clauses suivantes de la convention proposée par Tourtille-Segrain, et acceptée par le lieutenant de police, font connaître les dispositions des réverbères qui ont été si longtemps en usage pour l’éclairage de Paris et de toutes les autres villes de France :

« La forme des lanternes sera hexagone, la cage sera en fer brasé sans soudures, et montée à vis et écrous.

Celles destinées pour cinq becs de lumière auront deux pieds trois pouces de hauteur, y compris leur chapiteau ; vingt pouces de diamètre par le haut, et dix pouces par le bas.

Celles pour trois et quatre becs de lumière auront deux pieds de hauteur, y compris le chapiteau, dix-huit pouces de diamètre par le haut, et neuf pouces par le bas.

Celles pour deux becs de lumière auront vingt-deux pouces de hauteur, toujours compris le chapiteau, seize pouces de diamètre par le haut et huit pouces par le bas.

Toutes ces lanternes auront chacune trois lampes de différentes grandeurs, à proportion du temps qu’elles devront éclairer.

Chaque bec de lampe aura un réverbère de cuivre argenté mat, de six feuilles d’argent, et chaque lanterne avec un grand réverbère placé horizontalement au-dessus des lumières, lequel entreprendra toute la grandeur de la lanterne, pour dissiper les ombres ; ce réverbère sera également de cuivre argenté mat, de six feuilles d’argent ; tous les réverbères auront un tiers de ligne d’épaisseur. »

La figure ci-contre représente la lanterne, munie de sa lampe et de son réflecteur, qui fut adoptée à la fin du siècle dernier, pour l’éclairage des rues en France, et qui a été conservée sans aucune modification jusqu’à nos jours.

L’entreprise de l’illumination de Paris n’était pas la seule dont fût chargé Tourtille-Segrain. Il fournissait à l’éclairage de plusieurs villes du royaume, et ses marchés lui procuraient des bénéfices assez considérables. Le bail de vingt ans, qui lui avait été concédé à Paris par M. de Sartine, fut, quelques années après, prolongé du double.

Après l’innovation provoquée par M. de Sartine, c’est-à-dire les réverbères, ou lampes munies de réflecteurs métalliques, les successeurs de ce lieutenant de police ne parurent rien trouver à y ajouter. On ne peut citer, en effet, comme extension de l’éclairage public à cette époque, que la futilité administrative consistant à placer une lanterne à la fenêtre des commissaires de police de chaque quartier. C’est ce qui amena cette épigramme :

Le commissaire Baliverne,
Aux dépens de qui chacun rit,
N’a de brillant que sa lanterne,
Et de terne que son esprit.

____________________

1. Gilles Corrozet, Antiquités de Paris, p. 224.

2. C’est le même physicien que M. Hœfer, dans son Histoire de la chimie (tome II, page 340), cite comme ayant le premier trouvé le moyen et enseigné la manière de manier les gaz. La petite brochure, aujourd’hui très-rare, dans laquelle Moitrel d’Élément décrit les expériences à faire sur les gaz, ou plutôt sur l’air, a pour titre : La manière de rendre l’air visible et assez sensible pour le mesurer par pintes, ou par telle autre mesure que l’on voudra ; pour faire des jets d’air qui sont aussi visibles que des jets d’eau. »Cette brochure fut réimprimée en 1777, dans la seconde édition, publiée par Gobet dans les Anciens Minéralogistes, de l’ouvrage de Jean Rey sur la pesanteur de l’air.

3. Histoire de l’Académie royale des sciences, 1766, page 165.

Louis Figuier, Les merveilles de la science, ou, Description populaire des inventions humaines. Extrait du premier chapitre. Paris, 1870.

«Le 29 mars 1667, Louis XIV nomma le premier Lieutenant général de police en la ville de Paris, Messire Gabriel-Nicolas, seigneur de La Reynie, Maistre des Requestes. Dès son entrée en fonctions, de La Reynie, d’accord avec Colbert, pensa d’appliquer la seconde partie des projets et travaux exécutés par le Conseil de Police, c’est-à-dire un système d’éclairage vaste et magnifique. Mais il ne put donner une entière exécution à son plan, en raison de la résistance que lui opposèrent les membres du Parlement. Néanmoins, cinq mois environ après sa nomination, le 2 septembre 1667, de La Reynie publiait l’ordonnance qui devait lui attirer l’estime de tout le peuple parisien :

Sur qui a esté remonstré par le Procureur du Roy, que le grand nombre de va- gabonds et voleurs de nuit qui se sont trouvez dans Paris et la quantité de vols et meurtres qui s’y sont faits le soir et la nuit pendant les hyvers des années précédentes, ayant fait rechercher avec soin les moyens de prévenir de tels désordres et ce qui pourrait à l’advenir contribuer à la seureté publique. Il aurait esté remarqué que la plupart desdits vols estoient faits à la faveur de l’obscurité et des ténèbres dans quelques quartiers et rues où il n’y a aucunes lanternes establies, d’autant qu’il importe de remédier à un si grand mal et qu’il est d’une extrême conséquence d’establir dans tous les quartiers et dans toutes les rues de Paris des lanternes pour les éclairer et ce faisant qu’il fut ordonné que dans toutes les rues, places et aultres endroits de la Ville où il n’y a eut jusques à présent de lanternes pendant l’hyver, il en sera mis es endroits les plus commodes et les Propriétaires des maisons tenus chacun de contribuer à la dépense à cet effet nécessaire suivant les roolles qui en seront faits ainsi qu’il se pratique dans les aultres quartiers de la Ville, où il y a des lanternes establies. Et que ceux qui seront tenus d’y mettre des chandelles de « quatre à la livre », de la qualité et aux heures requises par les ordonnances, « mesme pendant le clair de lune », et d’entretenir lesdites lanternes en telle sorte que les chandelles ne soient point éteintes, ains entièrement consumées dans icelles. Le tout à peine d’amende, nous faisant droit sur la remontrance et réquisition du Procureur du Roy. Ordonnons qu’il sera mis à l’advenir des lanternes pendant l’hyver à commencer du dernier jour d’octobre prochain, dans toutes les rues, places et endroits de la Ville et Fauxbourgs où il n’y en a point eu jusques à présent, pour y mettre des chandelles allumées chaque soir, ainsi qu’il est accoutumé dans les aultres quartiers ou il y a des lanternes establies. Qu’à cet effet à la diligence des anciens Commissaires des quartiers tant pour adviser à l’augmentation des lanternes dans les lieux « où il n’y en a pas suffisamment », que pour en mettre dans ceux où il n’y en a point eu jusques à présent d’establies. Comme aussi pour désigner les endroits les plus commodes pour les poser et pour faire les roolles de la cotisation de chacun des contribuables à l’entretenement desdites lanternes. Et en conséquence, ordonnons qu’il sera incessamment procédé en la manière accoustumée à la nomination et élection des personnes capables de prendre le soin de mettre lesdites lanternes et chandelles ; auxquelles enjoignons et à tous autres qui seront ci-après élus pour telle fonction, d’y faire leur devoir et fournir des chandelles de quatre à la livre de la qualité et aux heures portées par les Ordonnances même pendant le clair de Lune, à peine de quarante huit livres parisis d’amende pour la première fois. Et faute par les propriétaires habitans desdits quartiers et rues d’avoir fait les diligences nécessaires pour parvenir dans ledit jour dernier d’Octobre prochain à l’establissement desdites lanternes, seront tenus et contraints jusqu’à ce qu’ils ayent satisfait, de mettre une Lanterne chacun sur sa fenêtre, avec une chandelle allumée pendant le temps que les lanternes seront aussi allumées dans les aultres quartiers de la Ville. Ordonnons aux Commissaires du Chastelet de tenir la main à l’exécution de la présente ordonnance qui sera lue et publiée et affichée partout ou besoin sera afin que nul n’en ignore. Ce fut fait et ordonné par Messire Gabriel Nicolas de la Reynie, Conseiller du Roy en ses Conseils d’Estat et Privé, Maistre des Requêtes ordinaires de son Hostel et Lieutenant de la Police en la Ville, Prévosté et Vicomté de Paris le 2 Septembre 1667.

Signé : De la Reynie, de Riantz et Coudray, Greffier.

Publié à son de trompe et cri public et affiché par tous les carrefours de cette Ville et fauxbourgs de Paris, par moy Charles Canto, Juré Crieur du Roy en la dite Ville, Prévosté et Vicomté de Paris, accompagné de Hiérosme Tronsson, Juréz Trompettes du Roy, de Pierre du Bos, »Commis de Jean du Bos et de Jean Beauvais, Commis d’Estienne Chappé aussi Juréz Trompettes, le Mercredy 7 Septembre 1667.

Signé : Canto.

Cité par Eugène Defrance, in Histoire de l’éclairage des rues de Paris, Paris, 1904.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos