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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 avril 2013

À l’heure du mariage pour tous

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Politique, Société — Miklos @ 13:55


Interracial Marriages In The South”, Ebony, June 1978.
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“‘We have problems raising our kids like any other couple but it’s never a Black and White thing,’ Mrs. Greene says.”

“‘We have nothing to hide. We’re two people who met each other, fell in love and got married,’ Ford declares.”


Black/White Dating”, Life Magazine, May 28, 1971.
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21 avril 2013

Administration, bureaucratie, centralisation, décadence, État, fonctionnaires…

Classé dans : Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Société — Miklos @ 19:25


Administration du Centre Wallonie-Bruxelles.

«BUREAUCRATIE. Dans son sens littéral, ce mot d’une composition hybride signifie domination des bureaux. Il est né en Allemagne, où il y a peu de bureaux, et a été reçu et naturalisé en France, où ils ne dominent pas. Son acception première en Allemagne s’appliquait à une forme administrative que nous examinons au mot Bureau (voy. ce mot) ; ce n’est que par la suite qu’un sens défavorable y fut attaché1. Ce sens est à peu près le même, mais exprimé plus énergiquement, que celui qu’on rend en France par l’expression « les bureaux ». Un petit nombre de Français seulement emploient bureaucratie comme synonyme de bureaux : les autres, auxquels un romancier (Balzac) a rendu le mot familier, considèrent le bureaucrate simplement comme un homme de bureau, un employé inférieur ou supérieur. Dans cette acception, la bureaucratie serait donc l’ensemble des employés de tous grades, ou le personnel de l’administration, mais avec une certaine nuance défavorable, vague, indéfinie.

Toute institution, sans aucune exception, court le danger d’altérer avec le temps son principe, de voir se développer dans son sein les abus dont elle porte le germe en naissant. C’est une conséquence de l’imperfection humaine que chaque qualité ait pour pendant un défaut spécial dont il est difficile de se préserver. Heureux l’homme qui n’a que les défauts de ses qualités.

L’administration ne saurait échapper à la commune destinée. Aussi bien qu’aucune société, qu’aucun corps politique ne peut se passer de gouvernement, aucun gouvernement ne peut exister sans administration. Ce serait la tête d’un corps qui n’aurait pas de membres pour exécuter ses desseins. Et plus l’État sera grand et civilisé, plus son administration sera nécessairement, inévitablement compliquée.

Nous ne prenons pas ici, bien entendu, le mot compliqué en mauvaise part. il ne signifie pour nous que : multitude d’organes, ce qui est un mérite évident en présence d’une multitude d’attributions. L’art de l’organisation consiste précisément à proportionner exactement les rouages à l’effet à produire, les organes administratifs aux attributions dont on les a chargés. Mais cette juste proportion existe-t-elle toujours – et on peut pécher en moins comme en plus – et le jeu du mécanisme n’éprouve-t-il aucun frottement abusif ?

Ce serait, nous l’avons dit, échapper au sort commun.

La médaille administrative a donc son revers, et c’est ce revers qu’on désigne par le mot bureaucratie, ou par l’expression les bureaux.

Que reproche-t-on à la bureaucratie, et dans quelle mesure les reproches sont-ils fondés ? C’est là une question difficile à résoudre. On comprend que les plaintes varieront d’abord d’après le degré d’instruction des citoyens ; il en est qui en veulent au garde champêtre de les empêcher de commettre des déprédations dans le champ d’autrui. Les plaintes différeront en outre selon la classe sociale à laquelle on appartient, selon la profession qu’on exerce, selon le drapeau politique sous lequel on se range, selon le culte qu’on professe, enfin selon l’idée qu’on se fait des droits et des devoirs de l’administration.,

Ce dernier point est même d’une influence toute particulière sur le jugement du citoyen. Si l’on n’est pas d’accord sur les attributions naturelles de l’administration et sur celles qu’elle aurait usurpées ou qui lui auraient été conférées à tort, comment s’entendre sur ce qui est exercice légitime de l’autorité et sur ce qui est abus ?

On répondra peut-être qu’il ne s’agit pas ici des limites de l’autorité administrative, mais de la manière de l’exercer ; c’est l’organisation et le personnel qui sont en cause et non les lois. Il est des points sur lesquels les partisans de la centralisation ne contredisent pas les partisans du self-government, et ce sont ces points que nous allons relever pour rechercher dans quelle mesure ils sont fondés.

En tête des reproches qu’on articule contre la bureaucratie, est celui-ci : Elle abonde trop dans son propre sens, en d’autres termes, elle administre trop.

Pour démêler ce qu’il y a de vrai dans cette accusation, nous sommes obligé de rappeler brièvement quelques faits historiques. Lorsque les hordes, ou si l’on veut les peuples armés, envahirent l’Allemagne, la France (les Gaules), les îles Britanniques, et formèrent des États par voie de conquête, les souverains n’eurent, pendant longtemps, d’autre souci que de défendre, et quelquefois d’étendre leurs possessions. Le seul but du gouvernement – ou de ce qui en tenait la place – la seule mission de l’État, c’était donc de constituer une forte armée. L’organisation qu’on lui donna pour ce but aboutit au système féodal. (Voy. Féodalité.)

La féodalité n’était au fond qu’un campement en pays ennemi, campement qui avait pour tentes des châteaux forts.

Mais dans la société, comme dans la nature, rien n’est immuable. Aussi, dès que la conquête était consolidée et la féodalité établie, la transformation commença. Elle marcha d’abord lentement, puis plus ou moins rapidement, mais sans jamais s’arrêter. Nous n’avons pas à retracer l’histoire de cette marche de la barbarie vers la civilisation ; mais il importe de faire remarquer que le premier pas fut fait lorsqu’on reconnut que la société avait encore d’autres besoins qu’une force armée. Telles étaient d’abord la justice, la sécurité intérieure, et bientôt aussi la nécessité de pourvoir aux dépenses communes, dépenses qui progressèrent plus rapidement même que la civilisation dont elles payaient les frais. Car il faut tenir compte des dilapidations.

Or, pour chaque nouveau besoin, matériel ou moral, que l’État était appelé à satisfaire, il fallait créer un organe spécial, un nouveau rouage administratif. Et qu’on ne s’y méprenne pas, les juges aussi étaient d’abord des administrateurs – ils administraient la justice et souvent d’ailleurs le même fonctionnaire rédigeait des règlements et prononçait des jugements.

Cette augmentation croissante des besoins sociaux2, était-elle un mal ou un bien ? Nous pourrions nous borner à répondre : Qu’importe ? C’était un fait irrésistible, il fallait bien s’y soumettre. Mais nous n’esquiverons pas la difficulté par cette fin de non-recevoir ; nous aimons mieux dire carrément : C’était un bien. Abstraction faite de quelques aberrations, ces besoins étaient directement ou indirectement de l’ordre moral. Les exemples ne nous manquent pas pour prouver cette proposition ; ils se présentent en foule à notre esprit : mais choisissons pour notre démonstration un des faits dont les effets moraux sont peut-être les moins apparents, la création des armées permanentes.

Vers la fin du moyen âge, nous insistons sur l’époque, la création des armées permanentes était un immense bienfait. Auparavant tout homme libre en état de porter les armes était soldat ; les serfs qu’on ne jugeait pas à propos d’armer, travaillaient pour nourrir les guerriers. L’usage continuel des armes et l’absence de tout frein divisaient alors la nation en oppresseurs et opprimés. L’anarchie régnait en maîtresse absolue. Le gouvernement n’était qu’une ombre, qu’un mot. Les armées permanentes firent cesser le chaos, et en spécialisant les occupations elles purent permettre à la société de consacrer une partie bien plus grande de ses membres aux travaux de la paix. La sécurité se rétablissant, ces travaux purent devenir fructueux et préparer la diffusion des lumières.

Ainsi donc, les besoins de la société se multiplièrent à mesure que la civilisation avança, et c’est l’administration qui fut chargée, sous les ordres du gouvernement, de veiller à leur satisfaction.

Tout d’abord les affaires administratives durent être très simples : un homme décidait, d’après les inspirations de son jugement, les difficultés qui se présentaient. À mesure que les relations sociales se multiplièrent et se compliquèrent, l’administrateur reçut souvent des instructions du gouvernement. Des règlements furent rédigés, et des clercs, secrétaires, employés furent appelés à porter les décisions sur des registres, à écrire les correspondances adressées soit à l’autorité supérieure, soit aux subordonnés, soit encore aux particuliers : voilà l’origine des bureaux.

Ils ne purent manquer d’acquérir une certaine influence officieuse, tranchons le mot, occulte ; car la loi ne leur en a jamais conféré en France…3 à tort selon nous. L’influence leur vint tantôt de la paresse, de la négligence de l’administrateur titulaire, tantôt de son ignorance, surtout dans les siècles antérieurs. À ces époques reculées on donnait les emplois par trop souvent à de grands seigneurs, à des favoris : on a nommé plus d’une fois un danseur là ou il fallait un mathématicien. Les affaires n’en attendaient pas moins une solution ; on en chargea donc les bureaux, et le titulaire se borna à signer. Les bureaux eurent en conséquence d’autant plus d’influence que l’administrateur était plus étranger à sa fonction.

Le mal aurait été moindre si les bureaux avaient eu une mission officielle, une responsabilité. N’en n’ayant pas, il se trouva plus d’un commis ambitieux qui s’arrogea une autorité extralégale, que le public n’avait que trop intérêt à reconnaître. Pour fortifier son influence, il dut songer à multiplier les affaires, c’est-à-dire, les points de contact entre l’administration et les citoyens, et il y arriva, en rédigeant des règlements minutieux, des formalités plus ou moins nombreuses.

Au fond, c’était donc le gouvernement qui était la cause première des abus qui pouvaient résulter de cet excès de réglementation, pourquoi n’avait-il pas fait de meilleurs choix ? Pourquoi nommait-il un administrateur qui ne savait pas administrer ? On a toujours vu que là où le chef est à la hauteur de sa tâche, les employés restent dans leur rôle de subalternes, d’auxiliaires, s’inspirant de sa pensée et l’exécutant fidèlement. Cette règle est sans exception.

Mais s’il n’y avait en que les règlements provenant de cette source, on n’aurait eu à se plaindre que de maux locaux. Le mal a des causes à la fois plus profondes et plus générales. Nous croyons, en effet, pouvoir attribuer aux trois causes principales suivantes l’origine de l’excès de réglementation dont on se plaint, et que l’administration elle-même tend maintenant à restreindre.

Premièrement, le servage a duré en France tellement longtemps, bien plus longtemps par exemple qu’en Angleterre, que les populations se sont habituées à tout attendre, à tout voir venir de l’autorité, de leur seigneur ou de l’État. Elles ont donc provoqué bien des mesures et appelé bien des interventions auxquelles on n’aurait pas pensé. La manie de demander le concours du gouvernement est tellement entrée dans le sang français, qu’on la retrouve chez des personnes où on est loin de la chercher.

Secondement, en France, on est profondément logique et en même temps grand admirateur de la symétrie. Ayant réglementé une chose, ou ne voyait pas pourquoi on ne réglementerait pas une autre. Nous ne parlons pas ironiquement. Cette tendance était d’ailleurs secondée par l’esprit d’empiétement qui est dans la nature humaine, et plus encore dans la nature de toute institution, de tout corps, de toute assemblée.

Troisièmement, enfin, et ici nous arrivons à la cause la plus puissante, et en même temps la plus légitime de la réglementation, la nécessité de contrôler l’action des fonctionnaires a dû porter le gouvernement d’une part, et la législature de l’autre, à établir une foule de prescriptions, dont les inconvénients sont souvent vivement sentis par les citoyens. Il arrive alors qu’on met sur le compte de l’administration les actes mêmes qui ont été faits contre elle.

Nous admettons donc la réalité d’un excès de réglementation, et sur ce point nous pouvons nous appuyer sur plusieurs décrets impériaux et sur plusieurs circulaires ministérielles ; mais nous ne saurions admettre en même temps que les plaintes des citoyens ont toujours pour fondement les règlements superflus. Une telle supposition serait contraire à la nature humaine. Comment, les hommes seraient toujours justes, équitables, raisonnables ? Ils ne seraient jamais égoïstes ou passionnés ? L’expérience nous apprend qu’on se plaint de ce qui gène momentanément, sans se préoccuper de savoir si cette gène n’est pas dans l’intérêt général, peut-être dans notre propre intérêt de demain. Les personnes que nous avons vues se soumettre avec le plus de mauvaise grâce à la visite douanière aux frontières, étaient des protectionnistes ardents !

Eh bien, toute la gêne nécessaire, comme les entraves inutiles, que l’administration est chargée d’imposer au public, sont imputées à la bureaucratie, et l’on a vu qu’il ne lui revient en réalité qu’une très-petite partie de ces reproches. Mais ce sont les bureaux qu’on voit plutot que leurs chefs supérieurs, et de plus, il y a moins de danger à frapper sur le sac que sur le meunier.

On reproche encore à la bureaucratie d’être, les uns disent formaliste, les autres, bornée. Ces deux mots sont synonymes aux yeux du public. En d’autres termes, les bureaux s’attachent un peu trop à la lettre de la loi et en négligent l’esprit. C’est un reproche qui a reçu une fausse direction. Le factionnaire ne doit-il pas exécuter fidèlement sa consigne ? Où irions-nous, si les bureaux modifiaient arbitrairement les lois ? Il est de leur essence de les exécuter à la lettre, et d’autant plus, qu’ils n’ont pas la responsabilité de leur violation.

C’est à l’administrateur à choisir entre l’esprit et la lettre, lorsque les circonstances ne permettent pas de les mettre d’accord, ce qui d’ailleurs devrait être la règle.

Que l’administrateur lui-même soit parfois borné ou formaliste, qu’il préfère proposer pour une récompense plutôt un homme qui a vingt ans de service qu’un homme qui se distingue, qu’il aime mieux laisser une affaire en souffrance que de la régler d’après un principe nouveau, cela n’est pas impossible. Ce n’est pas là encore du reste le pire de tous, s’il est bien sincèrement épris du règlement. Il nuit en retardant le progrès, mais il causerait bien plus de dommage, s’il se servait du règlement seulement comme d’une fin de non-recevoir, sans s’en préoccuper là ou il le gênerait.

En résumé, si les bureaux suivent fidèlement les formes prescrites, c’est à celui qui a fait le règlement qu’on adressera les reproches qu’il peut mériter.

La routine est un autre défaut qu’on impute à la bureaucratie.

Qu’est-ce que la routine ? C’est le rail dans lequel glisse la locomotive, ou pour parler sans métaphore, c’est la pratique des affaires. À force de faire une même chose, d’examiner une question sous toutes ses faces, on a des solutions toutes prêtes pour tous les cas qui peuvent se présenter. C’est là un très grand avantage. Seulement cette médaille aussi a son revers, et c’est à ce revers qu’on attache le sens défavorable du mot routine. Obligé de répéter toujours le même travail, on arrive à le faire mécaniquement ; n’ayant plus l’habitude de chercher des solutions, on vent faire entrer dans un des moules du laboratoire bureaucratique jusqu’à des affaires qui ne peuvent qu’y être déformées.

Ce reproche est-il vrai ? Il serait difficile de nier que des hommes chargés d’une fonction pour laquelle ils ne se sont pas préparés ne soient heureux de se débarrasser de cette façon de toute difficulté ; mais dans ce cas, ce n’est pas à eux, mais à ceux qui les ont choisis qu’incombe la responsabilité. Il n’y aura toujours que les ignorants ou les intelligences bornées qui suivront aveuglément et servilement les précédents. Les esprits cultivés ne se considéreront comme liés par les décisions antérieures que dans la mesure d’une justice égale pour tous, et ne fermeront nullement la voie aux perfectionnements.

Du reste, ce n’est pas aux bureaux qu’est donnée la mission d’innover ; leur tâche consiste plutôt à conserver, à maintenir afin de servir de frein à l’arbitraire.

Autre plainte. Les affaires engagées dans les rouages administratifs n’en sortent qu’après une perte considérable de temps. On en accuse non seulement les formalités nombreuses à remplir – formalités aussi souvent protectrices que gênantes – mais encore la paresse, la négligence des employés. Là où ce reproche peut être mérité, c’est aux chefs et à ceux qui les ont nommés que la responsabilité incombe. Tant vaut le chef, tant valent les employés.

À ceux qui parlent de l’impolitesse, de la grossièreté de certains employés, nous répondrons simplement : Rien ne vous oblige à supporter la grossièreté. Si tous les citoyens réclamaient avec l’énergie nécessaire, l’abus cesserait. Combien ne se plaignait-on pas il y a quinze, vingt ou vingt-cinq ans de l’impolitesse des sergents de ville ? Qu’en est-il résulté ? Actuellement ces modestes et utiles agents sont renommés pour leur complaisance. Si un fonctionnaire est impoli, c’est donc la faute du public.

Cependant, cette plainte va en diminuant. D’abord elle ne s’applique pas aux employés de tous grades qui ne reçoivent qu’accidentellement une personne étrangère au service ; quant aux agents qui sont obligés de recevoir un nombreux public, ou leur accordera volontiers un peu d’indulgence, lorsqu’on se sera mis pour quelques jours à leur place. Les commis des établissements particuliers, soumis aux mêmes influences, se laissent souvent entraîner aux mêmes mouvements d’impatience. Mais, répétons-le, il y a sur ce point des progrès évidents, et si le public y tient la main – car cela le regarde – ce qui reste de cet abus disparaîtra.

Heureux si d’autres améliorations, bien autrement importantes, pouvaient être réalisées aussi rapidement et aussi certainement que celle-là. Ce serait d’abord, d’établir des conditions d’admission qui assurent aux futurs employés ou fonctionnaires un savoir au niveau des exigences de l’époque actuelle. Les examens sont, il est vrai, maintenant plus fréquents qu’autrefois, mais ils sont loin d’être généralement établis ; ils sont aussi beaucoup trop élémentaires. Ensuite, il faudrait une loi qui posât les règles de l’avancement ; les arrêtés ministériels ne lient pas les ministres, ni même les chefs de service ; ils n’opposent aucune barrière aux sollicitations du dehors. La loi la plus rigoureuse et la plus minutieuse ne pourrait sans doute pas empêcher toutes les injustices, car les chefs de l’administration doivent naturellement conserver une certaine latitude, dans l’intérêt même du service ; mais elle empêcherait bien des iniquités, préviendrait bien des découragements préjudiciables à l’intérêt général. Une des dispositions essentielles de cette loi serait, qu’un fonctionnaire ou employé ne peut perdre sa place sans avoir été appelé à se justifier.

Ces améliorations et d’autres, qui sont développées au mot Organisation administrative, auraient plus d’influence qu’on ne pense pour faire disparaître ou diminuer certaines imperfections dont les bureaux, comme toute institution humaine, peuvent être entachés. Mais ces imperfections n’empêchent pas l’administration de rendre des services inappréciables, et il est certain que sa lourde, mais forte organisation a plus d’une fois préservé la France de l’anarchie. »

Maurice Block (1816-1901) : « Bureau­cra­tie », in Dictionnaire général de la politique. Paris, 1863.

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1. On trouvera, sur la bureaucratie en Allemagne, d’excellentes notices dans le 1er vol. de la Politique (en allemand) de M. Rob. de Mohl, p. 99 à 130 ; dans le Staatslexicon de MM. Rotteck et Welker, t. III, p. 178 à 220, article de M. Henride Gagern, dans le Staatswörterbuch de MM. Bluntschli et Brater (article de ce dernier), t. II, p. 298 à 300. On peut citer aussi Rohmer, Deutschlands alte and neue Bureaucratie et quelques autres écrits de moindre importance. La matière ne semble presque pas avoir été traitée en France, et les travaux souvent profonds que nous venons de citer s’appliquent trop particulièrement à l’Allemagne, pour que nous ayons pu les utiliser. En Angleterre, où « les bureaux » existent pourtant aussi, on ne paraît pas avoir écrit sur la matière.

2. Ne pas confondre avec les besoins, même légitimes, de l’État.

3. Il y a eu quelques exceptions dans l’administration des finances.


Georges Courteline: Messieurs les ronds-de-cuir. Tableau-roman de la vie de bureau.
Préface de Marcel Schwob. 1893.

«Lequel des deux, de l’employé ou du bureau, était le fruit naturel de l’autre, sa sécrétion obligée? c’est ce qu’on n’eût su préciser. Le fait est qu’ils se complétaient mutuellement, qu’ils se faisaient valoir par réciprocité, étant au même titre sordides et misérables. Les taches huileuses qu’ils se repassaient depuis des années semblaient les caractéristiques de leur étroite parenté, et si l’un fleurait l’âcreté des paperasses empoussiérées, l’autre exhalait l’odeur atroce des vieux chastes, doucereuse, écœurante, qui est comme le relent de leurs virginités rancies. »

George Courteline, Messieurs les ronds-de-cuir. 1893.


Albert Dubout (1905-1976). Source : Daumier et Dubout – deux caricaturistes marseillais. Exposition de la Fondation Regards de Provence, 2007-2008.

11 avril 2013

« L’eau du noir Léthé » (Théophile Gautier)


Pieter Bruegel I  (1562) : Margot la folle (Dulle Griet)
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La mort de Margaret Thatcher ravive, pour un temps du moins, le souvenir quelque peu rouillé de la Dame de fer. Pour certains, cette Margot la folle, droite dans son armure et l’épée à la main à l’instar du personnage central du célèbre tableau de Pieter Breughel l’Ancien, a semé la destruction (des services publics, des syndicats), la guerre (des Malouines) et la mort (de Bobby Sands et des autres neuf grévistes de la faim irlandais, de plus de 900 soldats argentins et britanniques). Pour d’autres, c’était une grande personnalité politique à l’égal d’un Winston Churchill : elle a sauvé le pays (dixit David Cameron) et surtout les marchés financiers, et permis le développement de la classe moyenne et son accès à la propriété.

Quant à Augusto Pinochet, autre leader charismatique et absolu dont on ne compte plus les victimes (« génocide, tortures, terrorisme international et enlèvements » selon les chefs d’accusation du mandat international à son égard), son souvenir – pour ceux qui le portent encore dans leur cœur ou la marque dans leur chair – alterne entre vénération pour sa lutte contre le communisme (ce pourquoi Ronald Reagan, que Thatcher qualifiait de « second homme le plus important de sa vie », l’admirait) et répugnance pour ses innombrables crimes, sans compter ses fraudes fiscales. Mort sans repentir (« Je ne compte pas demander pardon à qui que ce soit. Au contraire, ce sont aux autres de me demander pardon ») et sans autre punition qu’une assignation à résidence quelques jours avant son décès, son héritage très partagé est curieusement comparable à celui de Margaret Thatcher : bénéfique économiquement et atroce humainement.

Ces deux chantres d’un capitalisme dur se rencontrent dans Aliados (Alliés), l’opéra multimédia de Sebastian Rivas – fils d’exilé argentin – sur un livret d’Esteban Buch – né en Argentine –, qui sera créé en juin 2013 au Théâtre de Gennevilliers dans le cadre du festival ManiFeste-2013 de l’Ircam.

Les faits : on est en mars 1999. Thatcher rend visite à Pinochet qui est en résidence surveillée à Londres où il était venu se soigner, en attente d’une décision sur son extradition vers l’Espagne (il sera libéré en 2000 et pourra rentrer librement au Chili, où il avait quitté le pouvoir en 1990). Il est alors âgé de 83 ans. Thatcher, sa cadette de dix ans, avait démissionné quelques mois après lui. Cette visite, diffusée en direct à la télévision, a un sens éminemment politique et un sujet précis : l’ex premier ministre britannique vient remercier l’ex dictateur chilien d’avoir été son allié lors de la guerre des Malouines en 1982 et d’avoir « amené la démocratie au Chili ». Ils ne sont pas qu’alliés, voire complices, mais aussi de vieux amis : depuis que l’un et l’autre étaient redevenus de « simples citoyens », le général lui rendait visite chaque année à son domicile londonien et lui envoyait fleurs et chocolats à son arrivée en Angleterre.

Aliados questionne le souvenir de la guerre des Malouines, qui aura fait plus de 900 victimes : au premier chef, celui qu’en ont les deux protagonistes principaux de l’opéra face à face dans ce huis clos. Ils sont particulièrement diminués : tous deux ont subi des attaques cérébrales, Pinochet est en fauteuil roulant (ce qui ne l’empêchera pas de se lever et d’aller saluer ses partisans une fois libéré et reparti au Chili), tandis que Thatcher commence à exhiber des signes de démence sénile.

Ils sont en conséquence chacun accompagné d’un assistant – une infirmière pour l’un, un officier pour l’autre – personnages inventés chargés de surveiller leurs moindres gestes, de pallier leurs défaillances mentales et physiques (tel Spalanzani pour Olympia) face aux épreuves qui les attendent : le général doit passer une visite médicale qui devra déterminer s’il doit être extradé, et la dame de fer doit inaugurer sa statue en bronze. Mais au-delà de ce rôle d’assistant médical, ils symbolisent les conseillers occultes dont s’entourent des chefs d’État, et qui sont souvent la cheville ouvrière, voire les instigateurs, de leur politique.

Outre ces deux personnages et leurs ombres, il y a un cinquième acteur, si présent par son absence même tel un choreute dans les coulisses d’une tragédie grecque : c’est le conscrit, dont le corps transi de froid de chair à canon – corporalité invoquée dans la première et dernière réplique du livret – parle des tréfonds de la cale du Général Belgrano. C’est le navire de guerre argentin qu’un sous-marin nucléaire de la Royal Navy coule pendant la guerre des Malouines : 323 marins perdent ainsi la vie. Ironie de l’histoire : dans une vie précédente, ce croiseur faisait partie de la flotte de guerre américaine et avait pu échapper à l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en 1941. Ce conscrit qui disparaît ainsi avec ses camarades de la classe de 63 – année de naissance du librettiste – peut aussi représenter par sa mort « inutile » les dizaines de milliers de ses compatriotes éliminés par la junte argentine et par sa révolte la jeunesse de ces années-là, « tant en Amérique latine qu’en Angleterre, qui commence à subir les affres de cette révolution conservatrice » (Sebastian Rivas).

Dans leurs moments de lucidité respectifs, le « vieillard impotent » et la dame au « regard perdu dans le vide » ne cherchent qu’à justifier leurs actions, l’un pour « la liberté des Chiliens et l’unité nationale » tout en faisant preuve d’un « évitement mémoriel » destiné à convaincre les médecins de son incapacité à répondre de ses actes, et l’autre le torpillage de ce bateau « qui était un danger pour nos navires », formule qu’elle avait répétée inlassablement lors d’une interview télévisée. Leurs répliques sonnent creux : ils ne sont plus ce qu’ils étaient, ce sont eux les vraies ombres de l’opéra et les pantins dont leurs assistants tirent les ficelles : la perte de leur mémoire personnelle les a progressivement vidé de leur identité.

C’est aussi la mémoire ou la connaissance que les spectateurs ont de cette guerre que l’opéra ne manquera pas d’interroger, et, au-delà, de poser la question de la nature même d’un événement historique et du sens qu’on lui accorde selon sa propre sensibilité, et donc celle de la construction de l’histoire, de son identité, en quelque sorte.

Je serais curieux de savoir quel souvenir en ont les plus jeunes : lors d’une visite que j’avais effectuée dans un grand musée américain dans les années 1980, je me trouvais dans une salle à l’entrée de laquelle il était indiqué « Post-war paintings ». Deux jeunes gens s’en approchent. L’un d’eux demande à l’autre en anglais : « De quelle guerre s’agit-il à ton avis ? ». L’autre hésite un moment et répond : « C’est sans doute la guerre du Vietnam ». Et c’était avant l’invention du Web puis celle de Google et enfin des objets techniques qui encouragent le réflexe plus que la réflexion, qui ont curieusement raccourci la mémoire collective et individuelle, et, par conséquent, affecté la conscience historique (et donc la culture qui s’y inscrit).

Mais c’est aussi une autre mémoire, associative, que suscite cette œuvre, et donc principalement personnelle, celle d’autres œuvres avec lesquelles elle résonne dans l’esprit du spectateur.

En lisant le livret, je n’ai pu m’empêcher de penser au roman (fort critiquable à bien des égards, autant sur la forme que sur le fond) de George Steiner Le Transport de A.H., dans lequel il décrit un autre face-à-face, fictif celui-ci, d’un personnage bien réel, un vieillard, avec ses actes et avec l’Histoire : il s’agit de Hitler qui s’était réfugié après la guerre dans la forêt amazonienne. Rattrapé par un petit groupe d’agents secrets quasiment aussi âgés que lui, il « se souvient à peine de ce qu’il était », il faut le rappeler à lui-même (comme pour Thatcher dans Aliados) ; dans son discours, il renverse le sens de ses actes et inverse le rôle de coupable et de victime (à l’instar de Pinochet dans l’opéra), se prenant quasiment pour un Juif. Là où ces deux textes diffèrent essentiellement, c’est sur leur positionnement politique, voire moral : comme le remarquait l’historien Jacques Le Goff lors de l’émission Apostrophes en 1981 où Steiner présentait son roman, on ne peut qu’être « très gêné par la fascination face à Hitler que George Steiner vient d’exprimer », fascination qu’il n’a d’ailleurs eu de cesse d’éprouver pour la force et le mal absolus et leur manifestation dans de tels plumes que le maurrassien et royaliste Pierre Boutang ou les antisémites et collaborationnistes Louis-Ferdinand Céline et Lucien Rebatet. Aliados est sans aucune ambiguïté du côté des victimes.

Lors de la présentation de l’opéra en devenir à l’Ircam, le compositeur a évoqué quelques références musicales qui lui sont personnelles, notamment en ce qui concerne le rôle du conscrit, qui se manifestent dans sa partition : L’Histoire du Soldat de Stravinski, autant pour son propre argument – le conscrit fait écho au soldat – que pour son instrumentation particulière – violon, contrebasse, basson, cornet à pistons, trombone, clarinette et percussions pour la version de 1917, et piano, clarinette et violon pour celle de 1919 (dans Aliados, chaque personnage est associé à un instrument : le conscrit à la guitare électrique, Pinochet au trombone, Thatcher à la clarinette, le piano et le violon à l’aide de camp et à l’infirmière) ; Pagliacci de Leoncavallo, la conclusion du conscrit évoquant le « La comédie est finie » (pour ma part, son « Théâtre du rien » rappelle plutôt Fin de partie de Beckett : « Moments for nothing, now as always, time was never and time is over, reckoning closed and story ended. ») ; le Punk Rock et aussi l’album London Calling du groupe The Clash (plus tardif et utilisant largement la fusion de genres), qui expriment la révolte de la jeunesse de l’époque Thatcher à l’encontre du conservatisme ambiant.

On n’a pu entendre que quelques exemples sonores de la partition elle-même, assortis d’explications sur certains des principes technologiques et des outils informatiques qui ont été utilisés pour la réalisation sonore dans des processus de dégradation – fragmentation – reconstitution – création : par exemple, comment l’analyse de l’intonation des voix (réelles) de Pinochet et de Thatcher a permis de composer les parties vocales, mais aussi l’instrumentation évoquant de façon saisissante ces voix. On ne peut s’empêcher de se rappeler d’un procédé similaire utilisé par Steve Reich dans l’opéra multimédia The Cave (1990-1993), où l’instrumentation suit de très près des enregistrements de textes parlés, qui sont d’abord diffusés tels quels, puis fragmentés et reproduits en boucle de telle façon que quand bien même le texte ne fait plus sens, la « musique de la voix » est toujours là. Ici, cette démarche va plus loin – la technique aidant – puisqu’elle permet de générer des discours qui n’ont jamais été prononcés en réalité.

Enfin, cette intéressante présentation a eu lieu le même jour que la première française d’un autre opéra, Quartett de Luca Francesconi sur le texte de Heiner Müller, issu lui aussi des studios de l’Ircam. Autre coïncidence : il s’agit là aussi d’un face-à-face en huis clos de deux monstres vieillissants, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, en prise avec leur propre histoire, avec leur corporalité, avec leur identité. Cette problématique est-elle dans l’air du temps, celui de l’emprise croissante de la technique sur l’homme, de l’externalisation de sa mémoire dans des dispositifs nébuleux (le « cloud ») et du développement des robots humanoïdes qui, s’ils ne nous inquiètent pas encore, ne peuvent que nous questionner sur notre propre identité et sur nos rapports à notre histoire personnelle, à l’Histoire et aux autres ? Si on a eu quelques réserves sur l’interprétation – notamment vocale – la partition nous a ravi.

Entendre parler d’une œuvre musicale ne permet pas plus de se l’imaginer que la lecture du menu d’un repas d’en prévoir le goût réel. Mais la mise en bouche d’Aliados nous a donné l’envie de voir et d’entendre le résultat final.


De gauche à droite : Antoine Gindt (mise en scène), Sebastian Rivas (musique),
Robin Meier (réalisation informatique musicale), Frank Madlener (directeur de l’Ircam).

24 mars 2013

Le Roy, c’est moy, au cas où vous ne le sauriez pas

Classé dans : Architecture, Histoire, Photographie, Sculpture — Miklos @ 12:13


Le Roy, c’est moy. Place des victoires, 23 mars 2013.
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7 mars 2013

Un roman d’actualités

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Photographie, Politique, Société — Miklos @ 1:41

« Les romans de Gaston Leroux n’ont rien perdu de leur charme désuet ni ses nouvelles de leur éclat mystérieux. » — Miklos, La musique qui tue, 2005.

La mort – la Mort – est omniprésente chez Gaston Leroux : c’est une grande dame en noir au parfum envoûtant dont on n’aperçoit que l’ombre, accompagnée d’une musique lancinante, celle du violon du Fantôme de l’Opéra au cimetière de Perros-Guirec éclairé à minuit par la lune d’une « lumière qui ne pèse rien », celle de la vielle qui joue « la chanson qui tue », ou encore du crapaud qui sort de la bouche de la Carlotta, bouche « créée pour l’harmonie, cet instrument agile qui n’avait jamais failli, organe magnifique, générateur des plus belles sonorités, des plus difficiles accords, des plus molles modulations, des rythmes les plus ardents, sublime mécanique humaine à laquelle il ne manquait, pour être divine, que le feu du ciel qui, seul, donne la véritable émotion et soulève les âmes ».

Le principal protagoniste de ces fascinants romans est l’attachant reporter – on dirait journaliste investigateur, de nos jours – Rouletabille, qui enquête sur les morts qui frappent notamment les femmes qu’il aime – sa mère, sa femme… – et d’autres affaires mêlant souvant le sordide au politique voire au diplomatique. Son ami Sinclair est le Dr Watson d’un bien plus sympathique Sherlock Holmès que celui de Conan Doyle – après tout, il tient aussi un peu d’un Arsène Lupin – mais tout aussi « raisonnable ».

Dans Le Crime de Rouletabille – dont on sait bien, avant même d’avoir ouvert le livre, qu’il ne peut en être l’auteur, ce qui n’empêche pas de dévorer avidement ce roman à rembondissements qui ne manque pas d’humour (la scène de pickpocket dans le train de nuit est hilarante tout en ne ménageant pas le suspense) –, le voici accusé de l’assassinat de sa femme : « Ivana Vilitchkov, d’une étrange beauté, appartenait à l’une des plus illustres familles de Sofia, qui avait été mêlée de façon atroce aux malheurs tragiques de Stamboulof et de ses amis. Tous ces incidents sont connus. Tous les journaux ont reproduit le récit des scènes sanglantes qui, en marge du conflit des Balkans, avaient été comme le sinistre prologue d’une radieuse union consacrée à la Madeleine au milieu du Tout-Paris. »

L’actualité de l’époque – on est en 1921 –, y est à peine voilée. C’est en 1895 que Stepan Stamboulof, ex-premier ministre de Bulgarie, est assassiné à Sofia. Le nom du personnage de la courtisane-espionne Théodora Luigi résonne comme celui de Mata Hari, exécutée quatre ans auparavant, tandis que celui du comte de Mornac évoque sans peine celui du duc de Morny, l’intrigue du roman se déroulant à Deauville.

Mais en lisant aujourd’hui ce roman, on peut aussi être frappé par certaines descriptions qui ne sont pas sans ressembler à des événements contemporains. En voici quelques passages.

L’affaire DSK

En réalité, Roland Boulenger a-t-il eu du génie ? Nous le saurons peut-être prochainement. Je l’ai toujours cru un peu faiseur. Assurément il ne savait point être simple. Il était trop bel homme et avait la parole trop fleurie. Son charme était certain. Les femmes en raffolaient et ses conférences auxquelles elles ne comprenaient rien étaient le rendez-vous des élégantes, comme au temps de Caro. Avec cela, il était très mondain, ce qui ne l’empêchait pas de travailler douze heures par jour. Son esprit d’invention se répandait dans tous les domaines. C’était là son crime.

[…]

Roland Boulenger qui n’était guère plus âgé que sa femme, avait eu et continuait d’avoir les plus belles aventures du monde. Il ne perdait son temps en rien : chacun savait cela et Thérèse (c’était le nom de Mme Boulenger) n’ignorait point que son époux menait de pair le travail et le plaisir. Il n’y mettait point toujours de la discrétion. Elle était la première à en sourire, et si elle souffrait, cela ne se voyait guère. À une allusion un peu trop précise de ses amis qui tentaient de la plaindre, elle répondait : « Oh ! moi, il y a longtemps que je ne suis plus qu’un pur esprit ! J’aime Roland pour son intelligence et pour son grand coeur d’honnête homme. Le reste n’a pas d’importance, c’est des bêtises ! »

[…]

Roland Boulenger survint. Il paraissait plein d’entrain et ses yeux brillaient d’un éclat nouveau. Il était vraiment beau, d’une beauté mâle, intelligente et pleine d’une forte séduction. Je l’enviai. Celui-là faisait souffrir les femmes.

L’affaire Pistorius

« Thérèse avait le moyen, par la femme de ménage, de pénétrer dans la villa. Les autres ont peut-être entendu ouvrir la porte et se sont peut-être trouvés tout à coup devant Thérèse. Il faut admettre que ces trois personnages étaient dans un état à ne mesurer ni leurs gestes ni leurs paroles. Dans son cauchemar d’opium, Roland s’est-il cru menacé ou a-t-il cru que Théodora l’était, ce qui me paraît plus normal ? Le bruit fait à la porte par Thérèse l’avait certainement fait venir avec son revolver… et il ne fait plus de doute, hélas, que le revolver a servi… Il est même à présumer que s’il n’a servi que deux fois c’est que Thérèse le lui a arraché des mains peut-être… Quand l’agent est arrivé, Roland venait de refermer la porte peut-être… quand il a entendu l’agent, il l’a rouverte !… sûrement… »

[…]

– Le drame, quoi que tu en dises, continua Ivana, paraissait tellement simple que l’enquête la plus sommaire pourrait dès lors le résumer. Elle fut encore plus rapide qu’on ne pouvait l’espérer et c’est tout juste si le commissaire central posa, dans le particulier, si l’on peut dire, deux ou trois questions à Thérèse qui avait retrouvé sa pleine connaissance et qui confirma qu’elle s’était trouvée en présence d’Henri II. « Il était fou ! a-t-elle dit, je ne lui en veux pas ! » À la suite de quoi le commissaire eut une longue conversation avec Roland et je crois bien que l’on est en train de s’entendre pour bâtir de toutes pièces un accident… Ces messieurs de la police et du parquet qui sont enfermés en ce moment dans une pièce du premier étage y travaillent…

Deauville alors comme maintenant

« Mon cher Sainclair, j’allais chez toi. Nous t’emmenons à Deauville.

– À Deauville ! m’écriai-je, Ivana qui aime tant la vraie campagne… Je ne vois pas Ivana à Deauville. Elle déteste les snobs ! »

[…]

Le soir, après dîner, nous allâmes au Casino. On était en pleine saison. C’était une folie. Où donc tous ces gens trouvent-ils tant d’argent ? Mais vous pensez bien que je ne vais pas faire le censeur ni découvrir une salle de baccara. Dans le privé, j’ai vu en quelques coups de cartes passer des centaines et des centaines de mille francs. Mais ce qui me stupéfiait le plus, c’était la richesse des toilettes des femmes et leur tranquille indécence. Je sais bien que je suis vieux jeu, vieux Palais, tout ce que l’on voudra, mais il y a des limites à tout.

La nature humaine

Ce n’était pas pourtant un méchant homme, ce M. HébertLe juge d’instruction dans l’affaire., et comme on dit, il n’aurait pas fait de mal à une mouche, bien qu’il eût envoyé pas mal d’assassins à la guillotine, mais il trouvait tout naturel qu’un mari trompé tuât autour de lui comme un sauvage ! C’est extraordinaire, comme, par certains côtés, nous tenons encore à l’âge des cavernes.

[…]

Ainsi le joli monsieur qui accompagnait La Candeur n’était autre que l’illustre Vladimir !… dont j’avais entendu tant parler… qui avait partagé avec les deux reporters de si curieuses aventures au cours de la guerre des Balkans… Un très joli garçon, d’une moralité au-dessous de tout, mais brave et capable d’un dévouement à toute épreuve, lui aussi, pour Rouletabille. Enfin je n’ignorais pas que dans le moment, veuf d’une vieille dame millionnaire qui avait trahi ses espérances lors de l’ouverture du testament, il courtisait, pour le bon motif, une jeune artiste endiamantée du théâtre des Capucines, éblouie par le chic d’un fiancé qui prétendait descendre d’une des plus nobles et des plus riches familles de Kiev à laquelle la paix du monde et la ruine du bolchevisme allaient incessamment rendre son antique prospérité. En attendant, Mlle Michelette des Capucines lui payait ses cigarettes.

La presse

Les journaux tirèrent encore, ce jour-là, des éditions spéciales, à profusion. Les petits canards du soir s’en donnèrent à cœur-joie, inventant les incidents les plus plaisants et les plus grotesques, donnant des détails aussi extraordinaires que précis sur la façon dont Rouletabille s’était débarrassé de ses gardiens. Le Courrier de cinq heures affirma qu’on avait vu Rouletabille se promenant en plein boulevard sans être inquiété. Le Paris laissa entendre que rien de tout cela ne serait arrivé sans la complaisance du gouvernement qui avait tout intérêt à ménager, non point le reporter de L’Époque, mais L’Époque même, journal à très gros tirage ? Quand à L’Époque, ce journal relatait les faits sans aucun commentaire.


La presse en action.
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