Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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6 novembre 2012

Khor Virap

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 1:05


Environs de Khor Virap (autres photos ici).
Cliquer sur la photo pour l’agrandir.

«Khor Virap

La ville d’Artachal est entrée dans l’histoire grâce au fondateur de la dynastie royale Artaxiades, mais Khor Virap est connu comme foyer du christianisme où Grigor Loussavoritch (Grégoire l’Illuminateur, en grec Gregorios Phoster ou Phostistes : 257-334) fut emprisonné pendant treize années, avant d’établir la religion chrétienne, en assurant la survie physique et culturelle de l’Arménie.

Les Perses sassanides renversèrent les Arsacides parthes au IIIe siècle. Ensuite, ils envahirent l’Arménie, où régnait encore la branche cadette de la dynastie arsacide. Le roi araméen Khosrov résista furieusement contre l’invasion sassanide. Les défaites successives suite à plusieurs batailles obligèrent les Sassanides d’imaginer un complot. Anak, corrompu par les Sassanides, qui était d’origine arsacide et un membre éloigné de la famille de Khosrov, assassina le roi araméen. Anak et son frère furent capturés et noyés, mais deux de ses fils (dont l’un était Grigor) s’enfuirent à Césarée.

Tiridate, le seul fils de Khosrov, avait étudié à Rome et était élevé à la Cour romaine. Il parlait plusieurs langues étrangères et connaissait bien les maîtrises de l’art militaire. Élevé à Rome, dans une ambiance hostile, contre les menaces chrétiennes, Tiridate devint un païen ardent. Hébergé à Césarée, Grigor fut élevé et éduque dans une doctrine chrétienne. Il parlait plusieurs langues étrangères.

À l’âge mûr, Tiridate, à la tête d’une légion romaine, nommé par l’Empereur Dioclétien (284-305), chassa les Sassanides de l’Arménie en 287. Sur la route, Tiridate rencontra Grigor (qui cachait son identité chrétienne) et l’invita à sa Cour. Les chroniqueurs arméniens disent que pendant une cérémonie païenne, Tiridate ordonna à Grigor de mettre une guirlande de fleurs au pied de l’idole d’Anahite à Eriza. Grigor refusa, en proclamant sa foi chrétienne. Sachant qu’il était le fils de l’assassin de son père, la fureur du roi devint plus forte et il ordonna de jeter Grigor dans Khor Virap, la fosse profonde qui servait de prison royale dans la ville d’Artachate. Après le massacre d’une religieuse romaine, nommée Hripsimé et l’abbesse Gaïané, le roi Tiridate fut puni de son impiété par une maladie démoniaque*. Khosrovadoukht, la sœur du roi fut alors avertie en songe que le saint missionnaire Grigor, précipité treize ans plus tôt au fond de la fosse de Khor Virap, pourrait guérir le roi.

Tiridate libéra le saint, et pendant leur rencontre près de la ville de Vagharchapate (Zvarnots), le roi, repenti de ses péchés, fut guéri et se convertit au christianisme. C’était le début de conversion au christianisme du royaume arménien en 301.

La conversion au christianisme, forgeant une identité unique à la base d’une nouvelle foi, marqua une rupture définitive entre les dynasties arménienne et perse. Cent années plus tard, la rupture culturelle devint irréversible grâce à l’invention de l’alphabet arménien qui protégea les Arméniens contre l’assimilation durant des siècles.

Khor Virap et la guerre Vardanants

L’histoire de Khor Virap est liée également à la guerre de Vardanants en 449-451, quand les Arméniens se rebellèrent contre la Perse sassanide. À la tête de l’armée arménienne était Sparapète (le général) Vardan Mamikonian.

Plus tard, lorsque Vardan devint Sparapète (entre les années 410-420), la Perse sassanide forçait les Arméniens à se convertir de nouveau au paganisme. En 449, le Catholicos, les évêques et les princes arméniens, après avoir tenu un conseil ecclésiastique dans la ville d’Artachat, écrivirent la fameuse réponse de refus au roi des Sassa­nides. Les Sassanides, furieux, appelèrent les seigneurs arméniens à Ctésiphon et les forcèrent à se convertir au Zoroas­trianisme.

Vardan, regagnant son pays en 450, nia la religion perse et se souleva contre les souverains sassanides. Vardan Mamikonian tomba sur le champ d’honneur pendant la guerre Vardanants, près d’Arvaraïr en 451. La lutte de longue durée contre les Sassanides, conduite aussi par Vahan Mamikonian, le neveu de Vardan, s’acheva par le Traité de Nvarsak en 484. La guerre Vardanants assura la survie de la culture arménienne, l’attachement du peuple à sa foi et à sa langue. La statue équestre de Vardan est installée à Erevan.

La guerre Vardanants est considérée comme la première lutte pour la liberté de conscience et Vardan Mamikonian est canonisé comme l’un des saints les plus importants de l’église arménienne. »

Panneau à l’entrée du site de Khor Virap


* Selon une légende, le roi Tiridate fut transformé en sanglier, ce qu’illustre le manuscrit ci-dessous que l’on peut admirer au Materadaran à Yerevan.


Conversion du roi Tiridate par Grégoire l’Illuminateur.
Matenadaran (
autres photos ici), Yerevan.
Cliquer sur la photo pour l’agrandir.

28 septembre 2012

מרתה אברון

Classé dans : Actualité, Histoire — Miklos @ 17:45

אינני זוכר איך הכירו אבי ודב אברון זה את זה, כנראה במקוה ישראל שם היו שניהם מדריכים לפני קום המדינה.

אבל זוכר אני כ”כ טוב את ביתם החם שלו ושל אשתו מרתה שזה עתה הלכה לעולמה, בשד’ בני ציון בצל העצים. היה זה רובע שהכרתי עוד לנפי שבקרתי אצלם בפעם הראשונה לכשהתידדתי עם בנם יוסי, בהיותו במרחק מספר צעדים מרחוב בוגרשוב בו גרה אחותו של אבי מימים ימימה, אליה הגעתי כבר בשנות החמישים כאשר אפשר יהיה עוד לראות ברחוב עגלת קרח רתומה לסוס.

אני זוכר את אותו זוג הקורן שמחה ואינטליגנציה, דרך ארץ ואנרגיה, תרבות יהודית פתוחה מלווה וויץ אפיני, ואף את אחיה של מרתה. היו בני דור שהיתה זאת זכות גדולה להכירם, אנשים שגדלו בקשיים ושחיו לא רק למען עצמם, כאלה שנתו לאלה שהיו במחיצתם ללא ספור כאילו הם מלאי אין-סוף של משהו גנוז שהוא היום עוד יותר חיוני כי יותר נדיר מתמיד.

תנצב”ה.

23 septembre 2012

Cré nom de nom !

Dans notre société, les noms de famille marquent publiquement et identifient officiellement un lien de parenté « tribale » (et donc économique…) par filiation ou par mariage, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs : dans nombre de pays, on s’appelle encore X fils (ou fille) de Y, ce qui n’indique en général qu’une filiation immédiate : c’est le cas en Islande – à l’instar de leur premier ministre Jóhanna Sigurðardóttir et de leur président Ólafur Ragnar Grímsson – sauf dérogation (que Vladimir Ashkenazy a obtenue en prenant la nationalité de ce pays) ; en Russie et chez les émigrés russes (Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, Nina Nikolaevna Berberova) ; en Arménie (Souren Melikian – ce qui signifie « fils de roi ») ; en arabe (Abdallah ben Abdelaziz ben Abderrahman ben Fayçal ben Turki ben Abdallah ben Mohammed ben Saoud, qui n’est pas que fils de roi, puisqu’il l’est lui-même aussi)…

Jean Dupont demande au Conseil d’État à changer son nom de famille en Durand. Lorsque le fonctionnaire lui en demande la raison, il explique : « Maintenant, quand on me demande comment je m’appelais avant, je dois répondre “Finkelszteyn”. Quand je m’appellerai Durand, je pourrai répondre à cette question en disant “Dupont” ». (Histoire juive)L’obligation de changer de nom – que ce soit pour se protéger, tel un Raymond Samuel devenu Aubrac, pour faciliter l’intégration d’un nouvel immigrant par choix personnel (pour que leur enfant ne soit pas la risée des « petits Français » de sa classe, pour faciliter l’embauche ou la location…) ou par nécessité sociale ou légale (comme en Islande) – est loin d’être anodine (j’en sais quelque chose). En France, où l’« unité de la langue » a longtemps été un principe rigoureux au point d’interdire l’usage de langues régionales, la francisation des noms était aussi une affaire politique : il suffit de lire un article édifiant datant de 1947 consacré à ce « problème » national, « La francisation des noms de personnes », d’Étienne-Abel Juret, publié dans Population, 2e année, n° 3.

S’il n’était pas obligatoire, ce changement était – en France – irré­ver­sible, jusqu’à très récemment. Fruit d’une décision souvent circons­tan­cielle, il pesait sur toutes les générations suivantes, nées en France, et qui ne portant plus le poids de la nécessité d’origine, souhaitaient récupérer, à juste titre, ce qu’elles considéraient comme une partie de leur identité familiale. On lira à ce propos avec profit le très intéressant ouvrage de Nicole Lapierre, Changer de nom, publié en 1995 (extrait disponible ici), et, plus récemment, l’article « Avec cette francisation, je me suis senti étranger » (quel beau titre !) de Libération du 20 janvier 2010. Nicole Lapierre est aussi interviewée dans une récente émission de la Fabrique de l’histoire (que l’on peut écouter ci-dessous), aux côtés de Raymond Aubrac, Émilie Berrebi (psychanalyste), Alain Didier-Weill (psychanalyste), Jérémie et Claude Fazel, Lucien Finel, Julien Grassen-Barbe et de Céline Masson, psychanalyste et fondatrice du collectif La Force du nom, qui a milité avec succès pour que le Conseil d’État, seul habilité à autoriser les changements de noms dans un sens, les autorise dorénavant dans l’autre : il a obtenu un revi­rement de la juris­prudence, et c’est dorénavant le ministère de la justice qui s’en occupe.

Les prénoms, eux, servent à distinguer, à particulariser un individu dans la famille ou dans la lignée, sans forcément le singulariser tout à fait (existe-t-il des prénoms qui seraient des hapax ?) : on nomme un nouveau-né parfois d’après un saint, d’après un ancêtre, d’après la mode et surtout d’après les héros d’un jour de la téléréalité omniprésente. Dans le cas où un même prénom est utilisé de génération en génération, on rajoute un numéro d’ordre, et pas uniquement chez les rois ou chez les papes : c’est assez courant chez les Américains, où les dynasties de l’argent et du pouvoir sont des pâles substituts à celles de la noblesse : John Davison Rockefeller IV est le fils de John Davison Rockefeller III, lui-même fils du n° II et petit-fils du premier (qui, lui, ne portait pas de numéro d’ordre mais les trois mêmes noms), fondateur de la Standard Oil Company et de la fortune de ses descendants. Biz CXX ! comme on dirait en yiddish.

Les prénoms servent aussi à indiquer un rapport de familiarité (mais pas forcément de famille) – on n’appelle pas n’importe qui par son prénom – mais surtout dans leurs déclinaisons amicales ou intimes sous forme de diminutifs. Contrairement à ce que l’appellation de ce procédé pourrait le laisser entendre, il ne raccourcit pas toujours le vocable surtout quand il est déjà court – c’est la distance entre les locuteurs qui diminue (cas particulier de l’hypocoristiqueTerme qui exprime une intention caressante, affectueuse,
notamment dans le langage des enfants ou ses imitations.
) : ainsi, Anne et Jean donnent Annette ou Nanou et Jeannot ou Yannick (il en va de même en d’autre langues : Anna se transforme en Anniouchka en russe, Carmen en Carmencita en espagnol, etc.).

La combinaison des deux (ou trois, ou quatre… selon le nombre de prénoms et/ou la juxtaposition de plusieurs noms de famille lors de mariages, par exemple) n’étant pas unique non plus, les autorités et les organismes qui souhaitent pouvoir contrôler chaque personne individuellement leur attribue un numéro unique (et parfois plusieurs, ce qui est contradictoire, mais passons) : numéro d’identité, numéro de sécurité sociale, numéro fiscal… (j’en possède actuellement 28, sauf erreur ou omission de ma part comme dirait ma banque). Ce numéro doit servir à distinguer un Jean Dupont de tous les autres Jean Dupont.

« Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir – de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. » — Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.Avec l’omniprésence croissante du numé­rique et la nécessité qu’elle implique d’une précision accrue dans l’information (1984 de George Orwell et Brazil de Terry Gilliam y décrivent un ministère qui lui est consacrée), la tendance à nous définir par des nombres ne fait que se développer – l’émergence du Web sémantique, nécessitant des « identifiants uniques » pour tout objet informationnel, l’encourage – et en arrive jusqu’au tatouage numérique (par implantation de puce RFID), non seulement d’animaux mais d’êtres humains. Cette pratique n’est pas récente, on en a rappelé les sinistres antécédents et les dangers inhérents (localiser, organiser, surveiller, contrôler, dominer). Et dire qu’on s’y laisse souvent entraîner par ignorance ou par facilité : les nouveaux objets techniques qui nous entourent dorénavant sont de plus en plus désirables, comment résister à l’envie d’acheter un nouveau téléphone qui nous localisera encore plus précisément que le précédent, de fournir toutes ses informations les plus personnelles à son réseau social favori, de se lier de façon croissante dans cette toile d’araignée portée par le Web (c’est le sens de ce mot anglais). Comme le constatait déjà Étienne de La Boétie en 1549…

21 septembre 2012

Google, dites-moi où, n’en quels pays, se décide la légalité de la corrida en France

Classé dans : Actualité, Histoire, Médias, Religion, Société — Miklos @ 21:54


À la une de Google News ce jour

Selon Google, la question de la conformité de la corrida avec la constitution française se décide non seulement au conseil constitutionnel (français) – qui, horresco referens, l’a confirmée – mais également aux États-Unis qui vont dans le même sens (ce qui ne manque de surprendre), tandis que le Comité anti-corrida en Haïti s’est (naturellement) prononcé contre. L’Europe n’arrivait pas jusqu’ici à s’unir, le monde vient-il de le faire autour de ce sanglant divertissement ?

La tentative d’éradication de ce type de sport – en France du moins – n’est pas récente. Jean-Louis de Fromentières (1632-1684), nommé évêque d’Aire en 1673, était arrivé à faire abolir la course (équivalent littéral de l’espagnol corrida) de taureaux à Mont-de-Marsan, comme on peut le voir ci-dessous mentionné dans un passage de l’introduction à l’édition posthume de ses sermons datant de la même époque. Des textes du XIXe siècle portent à son crédit d’être venu à bout « de faire abolir les combats de taureaux, restes impurs des spectacles sanglants de l’ancienne Rome ».


Extrait de la préface des Sermons de Messire Jean-Louis de Fromentières,
Évêque d’Aire et Prédicateur ordinaire de Sa Majesté
. Paris, 1692.

Fromentières n’était pas le seul à s’être attaqué à cette pratique barbare. Jean-Baptiste Dubos écrit, en 1732, dans ses Réflexion critiques sur la poésie et sur la peinture :

Malgré les efforts des Papes pour abolir les combats de taureaux, ils subsistent encore ; et la nation espagnole, qui se pique de paraître du moins leur obéir avec soumission, n’a point eu dans ce cas-là de déférence pour leurs remontrances et pour leurs ordres. L’attrait de l’émotion fait oublier les premiers principes de l’humanité aux nations les plus débonnaires, et il cache aux plus chrétiennes les maximes les plus évidentes de leur religion.

Il s’agissait alors de mettre fin à la mort d’hommes plutôt qu’au carnage de ces bêtes, cette dernière considération est le fait de la modernité. Quant à la conclusion de Dubos, elle est aussi valable aujourd’hui qu’en ces temps révolus.

Enfin, pour ceux que le curieux titre dont Google affuble cette nouvelle, « Sages d’une question prioritaire… », interpelle, on leur signalera qu’il résulte d’une décision purement arbitraire du moteur, qui a sélectionné pour ce faire la dernière ligne du troisième paragraphe de l’article de 20minutes.fr (qu’on peut voir ci-dessous) en lieu et place du titre de l’article, « Corrida : La pratique jugée conforme à la constitution », bien plus compréhensible pour le commun des mortels.

Le tailleur juif


Machine à coudre Singer, 1912. Source :
Jewish Museum, Londres.

Archétype ou stéréotype ? Non : brave type, peinant à nourrir sa pauvre famille en reprisant des guenilles pour leur redonner une nouvelle vie et dont la sienne se termine souvent tragiquement. En Galicie, d’où provient ma famille paternelle, on dit que 80 % des tailleurs étaient juifs. Ils s’appelaient en conséquence Schneider (« tailleur » en allemand – après tout, c’était encore l’empire austro-hongrois), Portnoy (idem mais en russe), Nudel (de l’all. Nadel, « aiguille »), Fingerhut (« dé à coudre »), Hefter (celui qui agrafe des broderies ou autres objets à des habits), Talisman (celui qui tisse des châles de prière), Damsky (tailleur pour dames)…

Mon grand-père portait l’un de ces patronymes. Pendant un temps, il vendait des machines à coudre. Mon père, encore enfant, l’aidait. C’est pourquoi quand, bien des années plus tard, ma mère se mettait à notre belle machine noire toute brillante avec son logo doré « Singer », c’est lui qui passait le fil, enfilait l’aiguille, fixait le fil de la canette, et lançait à la main la roue de la machine puis passait le relais à ma mère qui activait alors le grand pédalier plutôt que la pédale électrique – très moderne alors – qu’elle ne pouvait aussi bien contrôler. Quand c’était elle qui s’y prenait seule, le fil s’embrouillait et la machine partait à l’envers, et mon père devait de toute façon intervenir pour démêler l’affaire. Je regrette maintenant d’avoir donné cette machine à une amie de famille, il ne m’en reste qu’un meuble attenant.

Ce n’était pas souvent que ma grand-mère emmenait ses enfants chez le tailleur de leur shtetl : pauvres, il fallait que les habits durent. On les faisait en conséquence plus longs et larges que strictement nécessaire. Mon oncle m’avait raconté qu’à l’essayage des manteaux il s’accroupissait subrepticement pour faire en sorte d’en avoir un qui ne traîne pas au sol et pour ne pas être la risée du village. Des années plus tard, il deviendra un Rudolf Valentino espagnol d’une rare élégance. Mes grands-parents, eux, sont partis en fumée.

Une cousine par alliance de ma mère habitait avec son mari au 37 rue Monge. Leur appartement n’était pas une chambre de bonne mais il n’y avait pas de salle de bain, on n’y trouvait qu’un évier avec l’eau courante (froide) et les toilettes étaient sur le palier. Il y avait sans doute du gaz à tous les étages, pourtant. Elle aussi était couturière juive et pauvre, bien que ne venant pas de ce kishke de l’Europe juive qu’était la Mitteleuropa, mais de Lettonie. Sa sœur (ou sa cousine ?), je l’appris bien plus tard et l’y vis d’ailleurs, habitait sur la Cinquième Avenue, à des années-lumière du Lower East Side. La cousine de maman confectionnait de forts élégants costumes pour femmes – peut-être pour hommes aussi, mais ce n’était que ma mère qui lui commandait des vêtements, pas mon père –, parfaitement coupés et cousus. Après son veuvage, elle partit s’installer sur la côte d’azur et brûla toutes ses économies dans les casinos de la région.

Non loin de l’endroit où je m’étais installé en rentrant en France dans la seconde moitié des années 1980, il y a un petit passage qui datait du XVIIIe siècle. Il était alors très pittoresque (il ne l’est plus, il est devenu branché). S’y trouvait entre autres une étroite et sombre échoppe de tailleur aux fenêtres poussiéreuses : tout à fait comme dans les contes d’antan et les vieilles gravures, il était rempli de piles de shmatess partout, du sol jusqu’au plafond, de morceaux de tissus, de costumes fatigués, de chemises froissées. Comme encerclé par cette jungle, un vieil homme au visage raviné et mal rasé surmonté d’une crinière blanche, était assis derrière une antique machine à coudre à pédalier – une Singer, peut-être, comme celle que j’avais connue enfant –, posée sur une petite table en bois et dont le bruit caractéristique (à ne pas confondre avec celui d’un train à vapeur) m’était encore si familier, tant d’années plus tard : zzzzzzt, brrrrrrrrr, silence pendant qu’on replaçait la pièce à coudre dans un autre angle ; zzzzzzzzzzzzt, brrrrrrrrrrrrr, silence… Il n’est pas étonnant que ce modèle ait fait l’objet d’une installation musicale.

Je ne me souviens plus ce qui m’y avait fait entrer la première fois. Une quelconque reprise ? Pourtant je sais y faire, il s’agissait peut-être d’une retouche plus importante. Ce dont je me rappelle, c’est que son travail avait été, comment dire, assez approximatif. Mais nous avions bavardé. Plus précisément, c’est lui qui avait parlé sans discontinuer, dans un français encore plus approximatif que sa couture et plus que mâtiné par du polonais et du yiddish, avec l’accent d’un Popeck mais en plus profond (et en authentique : Popeck parle français comme vous et moi sauf quand il fait le Juif) que j’avais bien du mal à comprendre, mais qu’importe, il parlait. Et j’étais revenu périodiquement pour l’écouter, comme on écoute une musique familière dont on ne connaît pas les paroles mais dont on comprend le sens profond.

J’avais pu tout de même en saisir des bribes de sa vie dont il me reste des bribes de bribes. En me les racontant, il m’avait même montré des grands cahiers cartonnés qu’il avait noircis de son écriture – en quelle langue, je ne sais plus – et où il avait relaté ses tribulations. Son fils, me dit-il, en avait fait traduire, les ferait publier. Il était parti après la guerre de Pologne en Israël, puis en France où il se trouvait depuis une cinquantaine d’années – quand on a connu certaines immigrations, il n’y a pas lieu de s’étonner qu’il n’ait pu apprendre à parler le français comme un Gavroche – et s’il travaillait encore à cet âge, c’est parce qu’à la maison sa femme l’ennuyait à mort… Un tempérament, ce tailleur.

Quelque temps plus tard, l’échoppe disparut. L’emplacement a été repeint de couleurs rutilantes, et l’on y vend des moulages de mains et de fesses de votre nouveau né.

La Triangle Shirtwaist Factory était un immense atelier de confection de blouses pour femmes qui occupait les trois derniers étages d’un bâtiment qui en comptait dix, situé près de Washington Place à New York. On y comptait quelque 500 ouvriers – surtout ouvrières – pour la plupart juifs. Le 25 mai 1911, un incendie s’y est déclaré et propagé extrêmement rapidement, empêchant l’usage des cages d’escalier, qui, d’ailleurs, avaient été verrouillés par les patrons pour éviter les vols… Cent quarante six travailleurs y trouvèrent la mort, ce qui en fait l’accident industriel le plus meurtrier de l’histoire des États Unis à ce jour.

Une magnifique et bouleversante élégie en yiddish que l’on peut écouter ci-dessous commémore ce tragique événement ; les informations divergent quant à sa date de composition, selon l’une des sources elle la précéderait mais aurait été utilisé après à cette fin (il en a d’ailleurs été de même pour le célèbre Temps des cerises, composé cinq ans avant la Semaine sanglante lors de la Commune de Paris, et qui en rappelle le souvenir). C’est une chanson d’amour, mais celle qu’un mort chante, tel une inversion du thème d’Orphée et d’Eurydice, à la femme qu’il aime : il lui dit qu’il est mort près des machines dont les hommes sont les esclaves, à l’instar de celles des Cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne, de Metropolis de Fritz Lang ou des Temps modernes de Charlie Chaplin, travaillant sans cesse dans le tintamarre des chaînes en métal qui s’y entrechoquent tandis que coulent les larmes et que les dents grincent. Il l’implore de venir là où repose son corps, c’est ainsi qu’il trouvera la paix.

Les paroles en sont du poète W. Morris Rosenfeld (né en Pologne russe en 1862, décédé en 1923 à New York où il avait émigré en 1886), lui-même tailleur avant de devenir journaliste et éditeur d’un magazine littéraire yiddish. Animé d’une profonde conviction socialiste, ses poèmes plutôt sombres et désespérés, et reflètent les dures conditions de vie des ouvriers juifs de l’époque.

Ne me cherche pas
Là où verdoient les myrtes
Tu ne m’y trouveras pas, mon trésor.
Là où flétrissent les vies près des machines
C’est là qu’est mon lieu de repos (bis).
 
Ne me cherche pas
Là où chantent les oiseaux
Tu ne m’y trouveras pas, mon trésor.
Esclave je suis là où les chaînes résonnent
C’est là qu’est mon lieu de repos (bis).
 
Ne me cherche pas
Là où jaillissent les fontaines
Tu ne m’y trouveras pas, mon trésor.
Là où les larmes coulent, où les dents grincent
C’est là qu’est mon lieu de repos (bis).
 
Et si tu m’aimes d’un élan sincère
Alors viens à moi, mon trésor.
Et soulage mon cœur
Lourd de chagrin
Et rends-moi doux mon lieu de repos (bis).

Merci à Jacinta de m’avoir fait découvrir cette chanson, mélodie et texte (la traduction ci-dessus est une légère adaptation de la sienne).

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