Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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25 août 2009

Life in Hell: Une exposition qu’on aurait aimé réellement pouvoir voir


Donjon du château de Vincennes. Autres photos ici

Par une belle matinée d’août, Jeff et Akbar se rendent au château de Vincennes pour visiter l’exposition Les Trésors des icônes bulgares. Ils se souviennent avec nostalgie de celles qu’ils avaient vues au monastère de Sainte Catherine au pied du mont Sinaï, et ont hâte d’en voir d’autres.

Ils franchissent l’enceinte du château qui s’étend le long de l’avenue et qui étincelle sous les impitoyables rayons du soleil, et se dirigent tout d’abord vers le donjon de Charles V, aussi bien restauré que la tour Saint-Jacques à Paris : il a l’air comme neuf, sans pour autant donner l’impression qu’on se trouve à Disney. Ils franchissent la muraille, et empruntent l’escalier à vis qui mène aux deux des quatre niveaux ouverts au public. Sur les murs, ici et là, des graffiti, qui témoignent des séjours qu’y ont fait les prisonniers plus ou moins illustres condamnés à la réclusion dans ce qui fut auparavant une demeure royale.

Au deuxième étage, la grande salle où vit le roi. Carrée, aux murs épais percés de quatre fenêtres, elle fait dans les 95m2, possède une cheminée, des latrines attenantes (ce qui évite de courir dans l’étroit escalier en colimaçon, en cas de besoin, même si le monarque fera rajouter un autre escalier, plus large) et une étude exiguë où le roi travaillait et d’où il pouvait admirer les toits de Paris (à l’exception de la Tour Eiffel). Elle est précédée d’une petite pièce où était entreposé le trésor du royaume. On ne peut qu’être frappé par la modestie des lieux, quand on pense au Versailles de Louis XIV ou même à l’Élysée de nos monarques présidents actuels.

En redescendant, Jeff et Akbar contemplent, au rez-de-chaussée, la vitrine où sont exposés quelques-unes des traces de certains des locataires involontaires du donjon : une lettre manuscrite du marquis de Sade à sa femme, quelques livres de Diderot…

Après avoir quitté les lieux, Jeff et Akbar se dirigent vers la Sainte Chapelle, récemment rouverte au public après une splendide restauration. C’est là que se trouvent les fameuses icônes. La mise en scène – « geste » de plus en plus important dans les expositions actuelles (et, comme on le verra tout de suite, parfois plus important que l’objet de l’exposition lui-même) – est spectaculaire : une bonne moitié des quatre-vingt icônes, les plus anciennes, sont accrochées sur les parois intérieures d’une sorte de long tunnel construit tout en bois, rustique et plongé dans la pénombre. Bulgare et moyenâgeux, sans doute. L’éclairage y est si réduit qu’on ne peut en voir les détails du dessin et les couleurs rutilantes, pour la plupart. On ne fait que deviner les contours. Jeff et Akbar ne sont pas les seuls surpris, puis mécontents : c’est ce que reflètent de nombreux commentaires du livre d’or (qui n’est pas en or).

Nos compères se demandent alors si c’est pour les préserver de l’atteinte des rayons du soleil, ou d’un éclairage trop vif. Mais ils sont vite détrompés : le reste de l’exposition est disposé hors du tunnel, dans l’espace restant de la chapelle, toute lumineuse. La seule hypothèse qui leur reste – après avoir exclu l’incompétence du « scénariste » – est que c’est pour encourager l’acquisition du catalogue de l’exposition (20 €), que l’on peut trouver dans la boutique du château. Ils ne l’achètent pas, mais regrettent qu’on n’y vende pas de lampes de poche (même les célèbres Maglite coûtent moins cher et peuvent servir ailleurs aussi) : chère lectrice, cher lecteur, apportez la vôtre quand vous irez voir l’exposition, conseillent-ils pour finir.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

6 août 2009

C(r)ash, ou, le fantôme de la rue Quincampoix

Classé dans : Actualité, Histoire, Photographie, Société, Économie — Miklos @ 13:09

À l’instar du Phénix qui renaît de ses cendres, le système bancaire se relève toujours de ses échecs, aussi catastrophiques soient-ils. Après tout, ceux qui y ont le plus à perdre en sont les clients, et ceux qui ont le plus à gagner en sont les opérateurs…

2008-2009

4.8.2009. BNP Paribas provisionne un milliard d’euros pour les bonus de ses traders. (Le Monde)

24.6.2009. Les employés de Goldman Sachs à Londres ont reçu une bonne nouvelle la semaine dernière : ils peuvent s’attendre à la plus importante distribution de bonus de l’histoire de la banque ! (Tendances)

29.4.2009. La banque américaine Citigroup, renflouée par l’Etat, a demandé au Trésor l’autorisation de verser des bonus à certains salariés importants afin de les retenir, indique le Wall Street Journal. (Le Figaro)

17.3.2009. D’après le Wall Street Journal, des études sont menées afin de contourner les règles à venir sur la limitation de primes versées aux employés. Certaines banques envisageraient d’augmenter le salaire fixe de leurs dirigeants, ignorant ainsi le tolet (sic) général qu’a provoqué le versement des 450 millions de dollars de primes aux employés d’AIG. (Le Journal des finances)

1.3.2009. Et de seize ! Depuis le début de l’année, pas moins de seize banques américaines ont fait faillite. Ce vendredi, la Federal Deposit Insurance Corporation (FIDC), l’agence américaine chargée de garantir les dépôts bancaires, a annoncé la fermeture de deux banques régionales dans le Nevada (ouest) et l’Illinois (nord). Le coût de ces faillites atteint 1,6 milliard de dollars pour la FDIC. (La Tribune)

11.2.2009. La première banque suisse UBS a enregistré en 2008 une perte nette de 19,7 milliards de francs suisses (13 milliards d’euros), qui succède à celle de 5,2 milliards constatée en 2007. C’est le plus lourd déficit jamais connu par une société helvétique. «Le quatrième trimestre (8,1 milliards de pertes, NDLR) a été le pire dans l’histoire de notre banque», a admis le directeur général, Marcel Rohner. La déconfiture d’UBS est avant tout celle de son activité de banque d’investissement qui, en 2008, a perdu la somme énorme de 33,7 milliards de francs suisses (22,2 milliards d’euros). (Le Figaro)

4.10.2008. Au moment même où Angela Merkel tentait, à Paris, de faire front commun avec ses partenaires européens pour faire face à la crise financière, l’Allemagne s’apprêtait à faire face à une catastrophe bancaire: la potentielle faillite de la banque immobilière Hypo Real Estate (HRE). Samedi soir, l’établissement financier a annoncé l’échec du plan de sauvetage de 35 milliards d’euros – le plus important de l’histoire allemande – qui devait lui permettre de se sortir d’affaires. (Le Parisien)

27.9.2008. La faillite suivante, aux Etats-Unis est, bien entendu, déjà programmée. Il s’agit de la banque Wachovia, qui doit faire face à un montant de 167 milliards de dollars de crédits à risque… Les temples new-yorkais de la finance multiplient en effet les rumeurs, recoupant les vraies informations des supputations. Et – grande première – ces dernières viennent de franchir l’Atlantique. Hier, ainsi, c’est l’un des vingt plus grands groupes de banque et d’assurance du monde, le Belgo-Néerlandais Fortis, qui en a fait dramatiquement les frais; son action a d’ailleurs plongé de 22%. (24 heures)

26.9.2008. Depuis le 15 septembre, après le week-end de la faillite de Lehman Brothers et du sauvetage d’AIG, les clients de WaMu [Washington Mutual], une caisse d’épargne, ont retiré leurs dépôts et précipité la chute de la banque, qui suscitait déjà de profondes inquiétudes depuis plusieurs mois. La presse américaine parle de la plus grosse faillite d’une banque jamais déclarée. (Les Échos)

17.9.2008. La banque d’affaires américaine Lehman Brothers s’est placée, lundi 15 septembre, sous la protection du chapitre 11 de la loi sur les faillites (…) « afin de protéger ses actifs et de maximiser sa valeur ». (Le Nouvel Obs)

28.1.2008. La Société Générale annonce avoir été victime de la part d’un de ses traders, Jérôme Kerviel, 31 ans, d’une fraude portant sur des produits dérivés, qui lui a valu une perte de 4,9 milliards d’euros. Une perte à laquelle s’ajoutent des dépréciations de 2 milliards d’euros, liées à la crise des « subprimes ». (Challenges)

1994-1995

4.10.1995. L’enjeu des discussions qui débutent aujourd’hui à l’Assemblée nationale sur le projet de loi présenté par le gouvernement concernant les plans de sauvetage du Crédit Lyonnais et du Comptoir des Entrepreneurs (CDE) est de taille. Pas moins de 150 milliards de francs de créances et d’actifs douteux, appartenant à l’origine au Crédit Lyonnais et au CDE, vont, en effet, bénéficier d’une garantie de l’Etat aux termes de ces deux plans. (Les Échos)

31.8.1995. Les autorités nipponnes ont annoncé mercredi 30 août la fermeture de la première banque mutualiste du Japon, la banque Kizu Credit Union. Elles ont été dans l’incapacité d’élaborer un plan de sauvetage efficace. Kizu Credit Union est victime des créances douteuses accumulées au cours des dernières années. Sa faillite intervient après celle de trois autres établissements financiers de type mutualiste. Cette nouvelle défaillance fait craindre une réaction en chaîne pour l’ensemble du système bancaire japonais. (Le Monde)

10.5.1995. Hier, la cour d’appel de Francfort a en effet donné son feu vert à l’extradition vers Singapour de Nick Leeson, 28 ans, à l’origine d’une perte supérieure à 6 milliards de francs (autour de 800 millions de livres) sur les marchés d’option et auteur présumé de la chute retentissante de la banque d’affaires britannique [Barings]. (Libération)

23.4.1995. Pris par un vent de panique à la suite de la crise mexicaine de décembre 1994, les résidents [argentins] se sont rués dans les banques et ont brutalement vidé leurs comptes, pour placer leur argent dans des banques étrangères, le convertir en dollars ou tout simplement le faire sortir du pays. En trois mois, les dépôts bancaires ont plongé de 8 milliards de dollars (environ 40 milliards de francs), la fuite des capitaux étant évaluée à 4 milliards de dollars. Hypertrophié, sous-capitalisé, miné par des créances douteuses, le système bancaire argentin, structurellement fragile, n’a pas résisté au choc. La plupart des 160 banques du pays et des quelque 200 institutions financières locales (pour un marché qui représente 45 milliards dollars en dépôts) sont en faillite. (Le Monde)

1719-1721

La spéculation financière – basée sur la cupidité, la manipulation, la crédulité humaines – n’est pas une invention des temps modernes et de ses technologies. Du temps du Régent, l’affaire Law en comprenait déjà toutes les caractéristiques de l’inflation puis des bulles actuelles, y compris sa brièveté (trois mois) et sa dimension internationale ; mais surtout, la nécessité suprême, celle de « se hâter de sauver un établissement vaste, utile, et devenu sacré, celui de la banque ».

«Law concevait de grandes espérances de ce beau royaume de France, le plus étendu, le plus fertile, le mieux peuplé du continent, et déjà l’un des plus industrieux de l’Europe. Quoique dans une situation momentanément malheureuse, il avait encore un revenu trois fois supérieur à celui de l’Angleterre. 1l ne fallait pour y réveiller l’industrie, et alléger les charges dont il était accablé, que rétablir la confiance et la circulation au moyen d’un bon système de crédit. (…)

Law ne fit pas de demi-proposition, il offrit son projet tout entier : une banque générale administrant tous les revenus, exploitant tous les monopoles, présentant à la fois une monnaie et des placemens. Le conseil des finances, composé d’esprits sages mais peu intelligens, ne saisit pas le projet de Law ou s’en effraya, et en décida le rejet. Law se réduisit alors. Il proposa une banque privée, et offrit même de l’établir à ses frais. Il présenta plusieurs mémoires qui nous apprendraient peu de chose aujourd’hui, mais qui sont des modèles de discussion. Il soutenait qu’une banque multiplierait le numéraire par l’émission des billets, rendrait les remises plus faciles de province à province, rétablirait la confiance par la création d’une monnaie fixe, l’argent de banque; permettrait aux étrangers de stipuler en France d’après des valeurs certaines, et contribuerait par toutes ces raisons au rétablissement du crédit public et privé. Law proposait d’en faire l’essai à ses frais, et offrait ses biens en garantie, si des dommages étaient possibles. (…)

Le succès de la banque fut extraordinaire. Avec un fonds qui n’était que de 6 millions, elle put émettre jusqu’à 50 et 60 millions de billets, sans que la confiance fût le moins du monde ébranlée. La demande des billets s’élevait au contraire chaque jour, et les dépôts d’or et d’argent s’augmentaient à vue d’oeil. Si Law s’en était tenu à cet établissement, il serait considéré comme un des bienfaiteurs de notre pays, et le créateur du plus beau système de crédit ; mais son impatience, jointe à celle de la nation chez laquelle il opérait, amena un établissement gigantesque et désastreux. (…)

Il y avait, entre les deux rues Saint-Denis et Saint-Martin, une rue nommée Quincampoix, qui avait toujours été habitée par les banquiers et les marchands de papier. (…) On venait dans les bureaux s’informer des cours, négocier des valeurs, et trafiquer sur les différens effets émis par l’État. Depuis que les guerres ruineuses de Louis XIV avaient obligé de recourir au crédit, il s’était formé à Paris des commerçans de papier, dignes du débiteur sur les engagemens duquel ils spéculaient. Les mauvais débiteurs font naître les usuriers, de même les gouvernemens infidèles ou inexacts font naître les agioteurs. (…)

Le 13 septembre, Law se décida à commencer la nouvelle émission des actions. (…) L’empressement à souscrire fut extraordinaire : tout ce qu’il y avait de capitaux disponibles, soit dans les mains des agioteurs, soit dans celles des créanciers de l’Etat, fut employé en souscriptions. (…)

Ce n’étaient plus quelques pelotons épars que l’on remarquait dans la rue Quincampoix : c’était une foule immense, occupée à spéculer du matin jusqu’au soir. (…)

Ce n’étaient pas seulement les spéculateurs ordinaires et les créanciers de l’État qu’on voyait dans la rue Quincampoix ; c’étaient toutes les classes de la société confondues ensemble et se repaissant des mêmes illusions. On y voyait des nobles illustrés sur les champs de bataille ou honorés dans la magistrature, des gens d’église, des commercans, des bourgeois paisibles, des domestiques enfin que des fortunes- rapides avaient remplis de l’espérance d’égaler leurs maîtres. Toutes les maisons de la rue Quincampoix avaient été changées en bureaux par les marchands de papier ; les locataires avaient cédé leurs appartemens, les marchands leurs boutiques ; des maisons de 7 ou 8 cents livres de loyer avaient été divisées en une trentaine de bureaux, et pouvaient rapporter 50 ou 60 mille livres. L’agiotage s’exerçait sur les loyers comme sur les papiers. Un savetier qui avait changé son échoppe en bureau, en y plaçant des tabourets, une table et une écritoire, gagnait 200 livres par jour. Les boutiques avaient été changées en cafés et en restaurans ; une partie des habitans de Paris avaient transporté leur vie dans ce quartier : ils y venaient le matin, ils y déjeunaient, ils y dînaient, et lorsque l’ardeur des négociations était calmée, ils passaient l’après-midi à jouer aux quadrilles. De nombreux équipages attendaient à la file, et obstruaient les deux rues Saint-Denis et Saint-Martin, aboutissant à la rue Quincampoix. (…)

Aux habitans de Paris s’étaient joints beaucoup de provinciaux et d’étrangers : on comptait surtout des Gascons, des Provençaux, des Dauphinois, des Génois, des Vénitiens, des Génevois, des juifs allemands, des Hollandais, des Flamands et des Anglais. Beaucoup de gens n’osant pas jouer, par timidité ou par ignorance, faisaient jouer, pour leur compte, les intrépides agioteurs formés sous le dernier règne. Ces fripons s’étaient organisés : ils spéculaient sur la hausse constante, mais plus souvent sur les variations qu’ils avaient l’art de produire. Ils se rangeaient à la file dans la rue Quincampoix, prêts à agir au premier signal. A peine une sonnette, placée dans le bureau d’un nommé Papillon, s’était-elle fait entendre, qu’ils offraient tous à la fois des actions, vendaient et amenaient la baisse : à un signal contraire, ils rachetaient au prix le plus bas ce qu’ils avaient vendu au prix le plus haut, de manière qu’ils déterminaient un retour : de cette manière ils vendaient toujours cher et rachetaient toujours à bon marché. Les variations étaient si rapides que des agioteurs recevant des actions pour aller les vendre, en les gardant un jour seulement, avaient le temps de faire des profits énormes. On en cite un qui, chargé d’aller vendre des actions resta deux jours sans paraître. On crut les actions volées ; point du tout : il en rendit fidèlement la valeur, mais il s’était donné le temps de gagner un million pour lui. Cette faculté qu’avaient les capitaux de produire si rapidement avait amené un trafic. On prêtait des fonds à l’heure, et on exigeait un intérêt dont il n’y a pas d’exemple. Les agioteurs trouvaient encore à payer l’intérêt exigé, et à recueillir un profit pour eux-mêmes. On pouvait gagner jusqu’à un million par jour. Il n’est donc pas étonnant que des valets devinssent tout à coup aussi riches que des seigneurs : on en cite un qui, rencontrant son maître par un mauvais temps, fit arrêter son carrosse et lui offrit d’y monter.

On appelait la rue Quincampoix le Mississipi. Tous les jours des artisans laborieux, de paisibles rentiers, se laissaient arracher au travail et à la médiocrité pour se précipiter sur cette mer orageuse. On n’avait encore aucune crainte. A la fin de novembre les actions étaient à 15 mille livres, c’est-à-dire à trente capitaux pour un. Personne ne se demandait quel était le fondement d’une richesse aussi énorme ; personne ne se disait que le papier n’est réel qu’autant qu’il représente des réalités. (…)

Cette exagération de prix devait finir au moment où la fiction entrerait en comparaison avec la réalité ; ce moment était celui où les riches actionnaires songeraient à réaliser leur fortune, soit pour l’assurer, soit pour en jouir. La fin de décembre 1719 fut le terme de cette funeste illusion, qui avait duré trois mois. Un certain nombre d’agioteurs plus avisés, commençant à douter, ou pressés de jouir, s’entendirent pour vendre leurs actions. Ils profitèrent de l’aveuglement qui portait une foule de gens à vendre leurs propriétés; ils les achetèrent, et ils donnèrent l’imaginaire pour le réel. (…) Le premier résultat de cet empressement à réaliser fut un rencherissement général de toutes choses. Une masse énorme de capitaux de papier entrant en balance avec la même quantité de marchandises ou de propriétés, plus de papier s’offrit contre la même quantité d’objets achetables, et le renchérissement dut devenir rapide. (…)

Dans cette situation, il fallait prendre un parti. Il était évident que la chute des actions allait s’effectuer sans relâche ; que dans le moment, la terreur s’emparant de toutes les têtes, le discrédit serait exagéré comme le crédit, et que les actions tomberaient momentanément au dessous de leur valeur réelle. Il fallait s’y résoudre, et subir les conséquences de la faute qu’on avait commise dans la conversion de la dette. Il fallait laisser tomber les actions, dont on n’avait pas su empêcher la hausse factice, mais se hâter de sauver un établissement vaste, utile, et devenu sacré, celui de la banque. Les billets avaient, à être sauvés, un bien autre titre que les actions. Les spéculateurs sur les actions avaient sans doute été abusés; parmi eux beaucoup de créanciers de l’Etat étaient victimes de fausses illusions; mais enfin ils avaient voulu spéculer, et avaient couru des chances de fortune. Les porteurs de billets, au contraire, les avaient reçus forcément, en vertu des édits qui ordonnaient le remboursement de la dette, qui rendaient les billets obligatoires dans les paiemens au dessus de 300 livres, qui donnaient enfin aux billets cours forcé de monnaie. Ces billets étaient une valeur que les porteurs avaient prise sans choix, sans chance de fortune, par force, pour obéir à la loi. Sous peine de les voler, la loi devait leur garantir cette valeur. (…)

Dans cette situation déplorable, il ne restait qu’une mesure à prendre. Puisqu’on n’avait pas voulu faire un sacrifice nécessaire, et abandonner les actions pour sauver les billets, il fallait maintenant tout sacrifier, actions et billets, afin de détruire une fiction criminelle. 1l ne fallait pas prolonger le mensonge de cette valeur nominale, qui forçait tous les individus liés par des obligations antérieures, à recevoir pour un entier ce qui ne valait qu’une moitié ou un tiers. Réduire sur-le-champ la valeur nominale de l’action et du billet, était la seule ressource. On ne saurait trop hâter les sacrifices, quand ils sont devenus indispensables. (…)

Le 21 mai 1721, un édit, qui est resté célèbre dans l’histoire du système, annonça la réduction progressive des actions et des billets ; elle devait commencer le jour même de la publication de l’édit, et continuer de mois en mois jusqu’au premier décembre. A ce dernier terme l’action ne devait plus valoir que 5 mille livres; le billet de 10 mille livres n’en devait plus valoir que 5, celui de mille 500, etc. Les billets devaient donc être réduits de moitié, et l’action seulement de quatre neuvièmes. Law, quoique opposé à l’édit, consentit par faiblesse à en être le rapporteur.

A peine fut-il publié, »qu’une effrayante clameur s’éleva de toutes parts. On appela cette réduction une banqueroute ; on reprocha au gouver­nement d’être le premier à discréditer les valeurs qu’il avait créées, de voler les créanciers qu’il venait de rembourser la veille en billets; en un mot, d’attenter à la fortune de tous les citoyens.

Adolphe Thiers : « Law », in Encyclopédie progressive, 1826


Rue Quincampoix

14 juillet 2009

Life in Hell: la galanterie française n’est plus ce qu’elle était

Classé dans : Histoire, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 12:05

Surcouf alors

«Nous suivons aussitôt notre capi­taine, et nous arrivons en quelques minutes devant les cabines occu­pées par les Anglaises : ces dames, effrayées du tumulte qui s’est rapproché d’elles, demandent grâce et merci.

Surcouf les rassure, leur présente ses respectueux hommages avec tout le savoir-vivre d’un marquis de l’ancien régime, s’excuse auprès d’elles du débraillé de sa toilette, s’inquiète de leurs besoins, et ne les quitte qu’en les voyant redevenues calmes et tranquilles. Toutefois, quoique pas un homme de notre équipage n’ait certes songé à abuser de la position de ces passagères, Surcouf place, pour surcroît de précaution, des sentinelles aux portes des cabinets qu’elles occupent, en leur donnant pour consigne de tirer sur le premier qui voudrait pénétrer chez les Anglaises. (…)

Ces arrangements conclus et terminés, Surcouf, mû par un sentiment» de grandeur et de désintéressement partagé par son équipage, laissa emporter aux Anglais, sans vouloir les visiter, toutes les caisses qu’ils déclarèrent être leur propriété et ne point appartenir à la cargaison.

Lous Garneray, Voyages, aventures et combats. Souvenirs de ma vie maritime. Bruxelles, 1851.

Surcouf aujourd’hui

Les magasins Surcouf sont « exceptionnellement ouverts » le mardi 14 juillet, exception plus économique que culturelle. Akbar et Jeff se rendent avenue Daumesnil pour y acheter un disque dur. Le magasin est sans dessus dessous : beaucoup de vide entouré de clôtures, là où il y avait une profusion de rayonnages surchargés de biens de consommation ; le rayon soldes fait partie de cette désertification, il n’a que quelques bacs en périphérie garnies de clés USB et autres gadgets qu’on trouve aussi bien ailleurs. Il est vrai que Surcouf accuse des pertes depuis quatre ans (dont 10 millions d’euros en perte d’exploitation en 2008), et vient d’être racheté par Hugues Mulliez.

Les compères se dirigent vers le rayon disques durs, situé à l’étage. Ils y montent. Ils aperçoivent de loin des étagères qui semblent garnies, mais l’accès est barré, deux employés s’y affairant. Quand Akbar leur demande comment y accéder pour choisir un disque, l’un d’eux lui demande quel modèle l’intéresse. Akbar répond qu’il n’en sait rien, il voudrait justement regarder l’offre et choisir. L’employé lui répond que c’est impossible. Akbar rétorque qu’ils sont venus spécialement aujourd’hui, mais si c’est pour trouver un magasin vide et inaccessible, à quoi bon annoncer cette ouverture « exceptionnelle » ?

En désespoir de cause, Jeff achète une clé USB. La caissière, toute mignonne, bavarde avec son collègue, tout mignon. Pas un mot – bonjour, s’il vous plaît, merci ou au revoir – pour nos compères ; elle se saisit de la clé, encaisse, tend les tickets de caisse comme un robot, bien pire qu’au BHV (qui, depuis un certain temps, a civilisé ses employés, lui).

Jeff propose de se rendre au magasin situé boulevard Haussmann. Même chamboulement, mais le personnel est poli et efficace, et le disque dur – un bon Seagate – a séduit Jeff. Du coup, Akbar y achète quelques bricoles.

Si Hugues Mulliez « veut lancer un nouveau concept à bas prix », ce serait peut-être celui de la politesse à tous les étages : ça ne coûte pas cher, et ça rapporte beaucoup.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

15 juin 2009

Timeline de compositeurs contemporains

Classé dans : Histoire, Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 11:21

Si la fenêtre est vide, essayer de cliquer sur List (une liste de noms devrait s’afficher), puis sur Timeline. Si cela ne marche pas, essayer View in Dipity (le service Dipity est très instable, surtout dans son affichage dans IE8)
• Cliquer sur un compositeur pour voir les détails d’étal civil ; cliquer sur son nom, dans la fenêtre qui s’affiche, pour accéder à sa biographie en ligne.
• Pour se déplacer, utiliser la souris ou les flèches du clavier.
• Pour zoomer, cliquer sur un « + » pour voir plus en détails, ou utiliser la réglette de gauche pour changer l’échelle – du jour au siècle.
• Pour voir un carroussel, cliquer sur « flipbook ».
• Pour voir la répartition géographique des lieux de naissance et de décès, cliquer sur « map ».
• La visualisation plein-écran est possible, ainsi que l’import de cette visualisation dans votre navigateur ; cliquer sur « view in Dipity ».

22 mai 2009

A brief history of the glove

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 23:45


Glove store, Fiumicino airport (Rome)

«The old proverb goes, that for a glove to be well made, three nations must have a hand in it: Spain must dress the leather, France cut the shape, and England sew the seams. At the present time, France has the monopoly, at least in reputation; for not even the best Spanish kid would be preferred to the rat-skins of Paris, nor can the stoutest English sewing compete for favour—we will not speak of excellence— with those slender, easily loosened stitches of French needles, so sure to give way at the ball of the thumb, and in the three-cornered joinings of the fingers. Though, indeed, the French glove sewers use a machine invented by an Englishman, which should secure the wearer against all such mishaps as flying ends and ripped seams; only it does not. But for all their shortcomings, French gloves are unapproachable, even in these days of general commerce and awakened wits, when everybody imitates everybody, and there is no special art left to any one; and neither Cordova nor Dent can give us such well-cut, well-fitting, well-looking, and desirable “hand shoes,” as those delicately tinted marvels to be found on the Boulevards of the Circe of modern cities. . . .

Gloves are very different now to what they used to be, say in Queen Elizabeth’s time, when they were perfumed—then called Frangipanni gloves, from the Italian marquis of the same name, who first invented that delicate art, as well as the special perfume employed; but later the scent was called here the Earl of Oxford’s perfume, from its English chaperon and introducer. . . .

Those  » sweete gloves » were dangerous sometimes. At a time when poisons were so subtle that they could be conveyed in any medium whatsoever—food or clothing indiscriminately— and when gifts of gloves, perfumed delicately, were common among friends—and enemies— sweet-scented hand shoes were as fit instruments of death as anything else; and, unless history belies her, Catherine de Mediéis knew the value of them on more than one occasion. . . .

Gloves were greatly favoured as special presents on New Year’s-day and other solemn occasions of gift-making. By degrees the fashion died out, having first passed through the phases of a glove full of money; then of “glove money” without the glove; until glove- money was a tax long after the meaning of the name had died out, and people had forgotten why it was given or expected. It. was not thought indecorous to present New Year’s-day gloves even to judges, though they might not be worn; at least not in court, where it was de rigueur that a judge appeared bare handed. Was there suspicion of the itching palm beneath salved over with a silver plaister? . . .

Long before our time gloves were worn, and held to be symbolic too. Xenophon speaks of the Persians as effeminate for clothing their head, their feet, and their hands with thick gloves against the cold. Homer speaks of Laertes in his garden, with gardener’s gloves to keep him from the thorns; and another poet, Varro the Roman, says that olives gathered by the naked hand are better than those plucked with gloves. The Chinese think differently about their tea. Athenseus, in his Deipnosophists, sneaks of a glutton who went to table with his gloves on, that he might eat his meat hotter than the rest, and so get a greater share; and Musonius, a philosopher, who lived at the close of the first Christian century, among other invectives against the corruption of the age—that poor age which is always so much more corrupt than its predecessors!—says: “It is shameful that persons in perfect health should clothe their hands and feet with soft hairy coverings.” All of which collection of erudite lore may be found iu Disraeli’s Curiosities of Literature—itself the greatest curiosity. . . .

The Jews knew the value of these hand coverings. That expression in the Psalms, “Over Edom will I cast out my shoe,” is said, in the version known to scholars as the Chaldee Paraphrase, to mean: “Over Edom will I cast out my glove”—I will take possession, I will assert my right, and challenge its denial: throwing the glove being an Eastern manner of taking possession. Also in Ruth, when it says, “Now this was the manner in former time in Israel concerning redeeming and concerning changing, for to confirm in all things; a man plucked off his shoe, and gave it to his neighbour: and this was a testimony in Israel”—it was his glove that he plucked off: his glove which Boaz withdrew when he bought the land of Naomi’s kinsman, and which he gave up as the symbol of taking possession. So, Saul, after his victory over the Amalekites, set up a hand as the token of his victory; and many Phœnician monuments have an arm and a hand held up as a sign of supremacy and power. The custom of blessing gloves at the coronation of the kings of France is a remnant of this old Eastern habit — a glove, indeed, meaning to them investiture. . . .

But gloves are also used as symbols of quarrel as well as of possession, and to throw down the gauntlet has always meant to challenge, to assume the right to defend, both in chivalrous times, and before and after. . . .

The perfection of a modern glove is its smoothness and elasticity, its unexceptionable fit, the delicacy and uniformity of its lint, and a sewing that shall be at once fine and strong: while anything like embroidery or adventitious ornament, or mixture of colours, or incongruous materials, does not count as the best taste in these modern days of luxury and utility combined. But in olden times gloves were often exceedingly costly. That story of Cœur de Lion being discovered on his fateful journey by the jewelled gloves which hung at his page’s girdle, shows how magnificently they were sometimes adorned; while even Holy Mother Church did not disdain the use of these mundane vanities for her reverend hands, the gloves of all the prelates of England being bedecked with precious stones as parts of ordinary prelatical pomp and useful glory. . . .

But the history of gloves and glove-making,» is, like all things whatever in human life and society— a very interesting matter when looked into and thoroughly traced from source to outfall; a thoroughness to which this mere surface sketch has no pretension.

“Gloves”, in All the year round, A Weekly Journal conducted by Charles Dickens, n° 218 (Saturday, June 27, 1863). London.

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