Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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16 novembre 2008

Life in Hell : miracles en Terre sainte

Classé dans : Histoire, Lieux — Miklos @ 16:36

« Ne t’approche point d’ici, déchausse tes souliers, car le lieu où tu es est une terre sainte. » — Exode, III:2.

« …et voici l’étoile qu’ils avaient vu en Orient qui alla devant eux (…) et quand ils virent l’étoile, ils en furent très joyeux. » — L’Évangile selon Saint Matthieu, III:9-10.

L’avion amorce sa descente. De loin, Akbar aperçoit la courbe gracieuse de la côte sur laquelle les Peuples de la mer avaient abordés pour envahir la Phénicie et dont le sable blanc s’enfonce doucement dans une Méditerranée d’un bleu aussi profond que celui des yeux d’Elsa. Mais rapidement des dents de la mer se dressent, tours de Babel et gratte-ciel impérieux de la métropole orgueilleuse. Qu’elle était belle, autrefois, celle qu’on appelait alors la petite Tel Aviv, née comme par miracle dans les sables il y a bientôt un siècle, parsemée de petits immeubles Bauhaus blancs, épurés et harmonieux, et maintenant délabrés ! Quant aux points de lumières qu’Akbar voyait scintiller au loin, il réalise que ce ne sont pas les étoiles de Bethlehem mais les feux éblouissants du terminal de l’aéroport. Fin connaisseur des Écritures, il se déchausse respectueusement au moment de descendre de l’avion. Il est surpris quand ses pieds touchent le sol : ce n’est qu’un banal tarmac et non pas la terre friable et riche du Croissant fertile qu’Abraham avait foulée en long et en large. Il renfile ses chaussures. Bienvenue en Israël.

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« Et Jesus prit les pains, puis remercia Dieu, et les bailla aux disciples, et les disciples aux assis, et aussi des poissons, tant qu’ils en voulurent. » — L’Évangile selon Saint Jehan, VI:11-12.

En conduisant sa voiture de location, Akbar constate que le miracle de la multiplication des poissons à Tibériade se renouvelle chaque jour dans tout le pays : les chauffeurs israéliens n’ont de cesse de lui faire des queues de poisson, de déboîter soudain sans clignoter et de se glisser, à une vitesse deux fois plus grande que la limite autorisée, dans l’espace de sécurité qu’il veille à laisser derrière la voiture qui le précède, de doubler à droite sur la bande d’urgence même s’ils pourraient le faire à gauche – est-ce du fait de leur orientation politique, se demande Akbar, surpris. Si Einstein avait accepté la proposition de devenir le président du jeune État, il aurait été interloqué par le défi que ses conducteurs lancent aux lois de la physique : la vitesse du son y est plus rapide que celle de la lumière. Pour preuve : Akbar entend les klaxons des voitures qui l’enjoignent de démarrer avant même qu’il ne voie le feu de circulation passer au vert. Un miracle de plus dans ce pays qui défie les lois.

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« [Abraham] vit trois hommes qui étaient vis-à-vis contre lui. Et quand il les vit, il leur courut au-devant, de l’entrée de sa tente, et fit la révérence, et dit : Monsieur, il te plaira de me faire ce plaisir, de ne passer point sans venir chez moi ton serviteur. On prendra un peu d’eau et vous laverez les pieds, puis reposerez sous un arbre. Et je prendrai un morceau de pain, duquel vous prendrez votre réfection, puis tirerez avant. » — Genèse, XVIII:2-5.

« Demandez la paix de toi, Jerusalem, que bien soit à qui t’aime. Paix soit en ton bolevard, bonheur en tes palais ! » — Le Sautier, CXXII:6-7.

Akbar s’attend à retrouver l’hospitalité légendaire d’Abraham chez ses descendants. L’hôtel Dan Gardens est magnifiquement situé au sommet du mont Carmel, dans une rue bien nommée, Bellevue : de sa fenêtre, il contemple la baie de Haïfa dont la courbe presque parfaite commence au port et s’éloigne à l’horizon jusqu’à Saint Jean d’Acre. Dommage qu’il ne puisse aussi apercevoir le temple Ba’hai et ses magnifiques jardins. D’ici, on ne voit que les toits du quartier Hadar situé à mi-hauteur de la montagne, autrefois bien achalandé ; depuis l’ouverture de grands centres commerciaux en périphérie de la ville, il a bien déchu et ressemble à ce qu’étaient les abords du port il y a cinquante ans (qui, eux, se rénovent et entrent de plein pied dans la branchitude) : petites échoppes grouillantes d’épices, de fringues et de vaisselle clinquante, façades autrefois belles et maintenant noircies et défigurées par des constructions de plastique et d’aluminium, elles mêmes en lambeaux. C’est le départ de l’hôtel qui sera quelque peu difficile, l’informatique de la réception ayant des difficultés à se mettre en marche le matin.

Sa chambre, à l’hôtellerie de l’Église écossaise de Jérusalem, donne sur les murailles de la vieille ville. Au soleil couchant, elle s’irradie d’une lumière dorée d’une grande douceur, qui fait oublier un moment la violence irrépressible que suscite le désir de s’accaparer ces lieux, matérialisation du divin pour les croyants des religions et de leurs multiples subdivisions incapables d’accepter l’autre : les Juifs veulent reconstruire leur Temple sur l’emplacement occupé par le Dôme du Rocher qu’Akbar aperçoit de sa chambre, lieu éminemment sacré pour l’islam qui en revendique la propriété absolue, tandis que les chrétiens de tous ordres se battent entre eux – à coups de poing s’il le faut – pour l’accès exclusif au Saint-Sépulcre. La porte vitrée qui donne sur la terrasse commune aux chambres voisines ne ferme pas – Akbar retrouvera-t-il ses effets après s’en être absenté ? –, et laisse passer les bruits de la circulation permanente sur la route qui longe l’hôtel. Le rideau qui la recouvre est diaphane : de la terrasse on voit tous les recoins de la chambre, et, au petit matin, Akbar est réveillé par les rayons du soleil levant.

Lorsqu’Akbar pénètre dans la chambre de l’hôtel Adiv à Tel-Aviv, il est saisi par l’odeur âcre de cigarette qui imprègne tissus et meubles. Il avait pourtant demandé par écrit une chambre non fumeur. Le réceptionniste s’excuse poliment en lui disant que c’est pourtant bien le cas – « mais pourquoi y a-t-il donc un cendrier tout propre sur la table », demande alors Akbar ? Le réceptionniste : « il ne doit pas appartenir à l’hôtel. » Mon œil, pense Akbar : la chambre vient d’être faite, s’il y avait des objets étrangers ils auraient été enlevés. « D’ailleurs, tout l’hôtel est non-fumeur », rajoute le réceptionniste. « Ahahaha ! », ricane Akbar silencieusement mais non moins amèrement : il avait remarqué à chaque étage un cendrier sur le palier devant l’ascenseur. Puis il s’aperçoit que la ventilation de la chambre est fort bruyante même lorsque le climatiseur est à l’arrêt (encore un miracle). Le technicien confirme : « Il y a un problème ; mais je ne peux le régler ce soir, je dois tout démonter ». Le réceptionniste, consulté une nouvelle fois, indique en s’excusant qu’il n’a aucune chambre de libre, et pourtant, Akbar constate qu’il continue à attribuer des chambres à de nouveaux arrivants (encore un miracle). Il traîne dans les rues de la ville pour éviter d’avoir à rester dans cette atmosphère puante et bruyante. La prochaine fois, il prendra un palace, fantasme-t-il.

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« Le scribe voyage dans les pays étrangers. Il a fait l’expérience du bien et du mal parmi les hommes. » — Ben Sira.

Akbar constate que les terminaux des aéroports deviennent de plus en plus grands, à l’instar des avions (le sien n’avait pas été annulé en dépit de la grève d’Air France, dernier miracle avant de quitter la Terre sainte). Si celui de Tel Aviv est bien plus grand que ses prédécesseurs, il garde toutefois une taille praticable. Mais le terminal 2E de Roissy est cauchemardesque : couloirs infinis qui lui rappellent Brazil, escaliers qu’il faut monter puis descendre, train qui en relie deux ailes, des kilomètres à parcourir dans un bâtiment gigantesque et froid à l’architecture quelque peu néo-stalinienne… « Heureusement que je vais tous les jours à la salle de sport », se dit Akbar, « sinon je n’aurais pu en sortir avant le dernier RER. Vivement un tunnel sous la Méditerranée. »

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

29 octobre 2008

Life in Hell : Made in Italy

« Quand on arrive de France, et que l’on vient de traverser les Alpes de la Savoie, Turin semble une ville italienne ; quand on revient de Naples ou de Rome, on se croirait dans une ville française. Turin, la plus petite des capitales, est peut-être la plus propre et la plus régulière des villes. La plupart de ses rues sont tracées au cordeau et décorées de chaque côté d’édifices semblables. Quelques-unes sont même bordées d’une double rangée de portiques à arcades. » Frédéric Bourgeois de Mercey, « La Galerie royale de Turin », in La Revue des deux mondes, t. 28, 1841.

Le chef d’orchestre s’ennuyait. Il ne dirigeait que d’une main distraite et sans grandes nuances l’orchestre qui n’avait d’ensemble que le nom : les musiciens – peu nombreux, l’œuvre requérant une formation de chambre – devaient s’ennuyer aussi et, ne prêtant pas une attention particulière à leurs collègues, ne brillaient pas par la synchronie de leur jeu. Quant au public, il était tout aussi peu nombreux, la salle aux trois-quarts vide, programme sans doute trop contemporain pour les habitués : c’était pourtant des Danses concertantes que l’orchestre de la RAI était en train d’exécuter (littéralement), mais le nom du compositeur – Stravinsky – fait fuir encore bien des auditeurs près de quarante ans après sa mort.

L’œuvre suivante, le Concerto pour violon de Korngold avait pourtant tout pour les charmer : le néo-romantisme débordant, qui faisait se pâmer la jeune soliste qui possédait une bonne technique et une belle sonorité, mais qu’on s’attendait à se voir liquéfier d’émoi sur la scène quand elle ne se lançait pas dans des trémolos vigoureux (un regain de l’école russe de violon, que Chloë Hanslip avait suivie ?), les leitmotifs insistants limite harcèlement, le réveil de Jeffrey Tate qui se mit à diriger avec entrain, et le bref rappel hypervirtuose et néo-paganinien de John Corigliano… À l’entracte, Anna, Luca et Akbar décidèrent comme un seul homme de ne pas se soumettre aux 45 minutes de la première symphonie de Walton qui s’ensuivait et sortirent de l’auditorium de la RAI. Dommage, l’acoustique y était vraiment excellente, se dit Akbar.

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Avant le concert, Anna les avait emmené manger léger – une nécessité après les délicieux repas qui avaient ponctué la conférence – dans un petit restaurant de quartier, Alla Mole, situé via Giuseppe Verdi, comme il se doit pour une soirée musicale. Sa pizza à la roquette méritait non seulement une mention particulière – dont acte – mais de revenir le lendemain soir, ce qu’Akbar n’hésita pas à faire, nonobstant son régime : la pâte fine, élastique, savoureuse et légèrement dorée et croustillante sur les bords, le sel discret à souhait ; une fine couche de mozzarella, des tomates fraîches, des feuilles de roquette et un soupçon d’origan ; chaude et généreuse tout en étant parfaitement digeste, quel plaisir !

Ce restaurant tient son nom du bâtiment qui héberge actuellement le musée national du cinéma à l’architecture aussi singulière que son histoire, et devenu le symbole de Turin : destinée à être une synagogue, la Mole Antonelliana est le fruit du délire de son architecte auquel elle doit son nom (Alessandro Antonelli) dépassant, en budget et en hauteur (113 m, et ultérieurement, 167 m), la commande initiale de la communauté juive (67 m) qui se retira du projet. L’intérieur, vide, est aménagé de façon spectaculaire en cinq niveaux sur le pourtour de l’édifice et propose une très riche histoire du cinéma, les merveilleuses inventions qui l’ont émaillée – les ombres chinoises, les lanternes magiques, la photographie, les chambres obscures, la stroboscopie… – ses metteurs en scène, ses acteurs et ses stars mythiques… Le rez-de-chaussée du musée est une immense salle de cinéma avec deux écrans géants et où trône un immense Moloch, et dont le pourtour consiste en des décors reconstituant des lieux magiques.

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Turin n’a pas que la Mole de spectaculaire. On est, après tout, en Italie, et tout y est spectacle : les galeries couvertes, même celles d’immeubles plus récents, sont monumentales (sept à huit mètres de haut), les façades sont monumentales, les places sont monumentales. Les palais sont légions. Les étalages et les devantures – de pâtisseries, de glaces (Akbar préféra celle au parfum de cassate à la ricotta) –, les magasins d’habits, sont des combinaisons chatoyantes et d’une grande élégance. On est dans la mise en scène permanente.

La visite de la La Venaria Reale, à l’origine pavillon de chasse de la famille de Savoie, transformé en un complexe et labyrinthique palais royal, puis abandonné, voire partiellement détruit ou brûlé à diverses époques, et enfin récemment restauré de façon remarquable et agrémenté d’une mise en scène intéressante de Peter Greenaway, a constitué un splendide point d’orgue à ce bref séjour. Guidés par l’historien et le conservateur Andrea Merlotti, un homme passionné et particulièrement bien informé, Akbar et Anna ont traversé avec étonnement et plaisir, en parcourant ce très riche complexe, les quelque mille ans de l’histoire de la Maison de Savoie, celle de ses principaux personnages et de ses États aux frontières fluctuantes au fil des siècles.

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Revenu à Paris, Akbar regretta le caffè, la polenta et les autres petits plaisirs quotidiens qu’il avait appréciés durant son séjour.

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Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

23 mai 2008

Anniversaire

Classé dans : Actualité, Histoire, Politique — Miklos @ 22:22

Selon l’Encyclopædia Britannica, c’est aujourd’hui l’anniversaire de l’annexion officielle du Tibet par la Chine en 1951 (ou ce que l’ambassade de Chine en France appelait sa « libération pacifique »).

À lire :
• l’article de fond (en anglais) que consacre cette encyclopédie au Tibet : géographie physique et humaine, histoire, références.
• une chronologie (en français) de la longue et complexe histoire de ce pays.

8 avril 2008

Le facteur sonne toujours deux fois

Classé dans : Histoire, Sciences, techniques — Miklos @ 1:14

« La société est composée d’hommes qui apostrophent grossièrement les auteurs, d’autres qui critiquent les ouvrages, et enfin d’autres qui se contentent de faire des réflexions ; c’est dans cette dernière classe que je me range. (…) Le fondement est mal fait ; l’édifice est donc mal assuré ; c’est donc par cette raison qu’on est obligé d’y retoucher souvent, et même de le refaire continuellement ; si les architectes qui s’en sont occupés ont péché par ignorance, je ferai la prière qui est bien connue : Grand Dieu, pardonnez-leur ! etc. S’ils ont péché par négligence, ne devroient-ils pas, pour dédommager le public, donner leur nouvelle réparation gratis. » – G. A. Delorthe, Paris, le 22 décembre 1781.

C’est ainsi que commence une « lettre qui a été insérée dans le Courrier de l’Europe », où l’auteur fait quelques réflexions au sujet d’un article de l’Encyclopédie Méthodique. Le titre de la gazette dans laquelle Delorthe a publié ses remarques incite a poursuivre la réflexion au sujet de l’article « Courrier » d’une autre encyclopédie, la Wikipedia (sans s’attarder, comme le fait Delorthe, sur la qualité de ses fondements ni sur les péchés de ses architectes). Cette dernière comporte une entrée, « Courier de l’Europe » consacré à un bihebdomadaire à propos duquel la Bibliographie historique et critique de la presse périodique française d’Eugène Hatin (1866) écrit :

Courrier de l’Europe, gazette anglo-française, par Serre de Latour, Morande, Brissot1, le comte de Montlosier. Londres et Boulogne, 1776-1792, 32 vol. in-4°.

Un des recueils les plus importants à consulter, non-seulement pour l’histoire politique, mais encore pour l’histoire morale et littéraire du siècle dernier. Intéressant surtout pour l’histoire des colonies anglaises. « Le Courrier de l’Europe, dit Brissot dans ses Mémoires, est peut-être le seul monument qu’on devra un jour consulter pour connaître l’histoire de la révolution d’Amérique. » « L’abondance des matières qu’on y traite, lit-on dans les Mémoires secrets, lui procure nécessairement beaucoup plus de lecteurs qu’aux autres gazettes, d’autant que l’on s’y permet de fréquents écarts et une liberté infiniment plus grande qu’ailleurs ; mais aussi il en résulte une frayeur continuelle de la voir supprimer. » C’est ce qui arriva en effet. Ce n’était pas sans difficulté que l’introduction en France en avait été permise. Le ministre n’avait cédé qu’en considération de l’utilité dont ce journal pourrait être pendant le cours de la guerre qui allait s’engager : il vaudrait, lui disait-on, cent espions au gouvernement, et il lui rapporterait au lieu de lui coûter. Mais il était difficile qu’un journal écrit à Londres n’oubliât pas la mesure qui convenait de l’autre côté du détroit. Dès le second numéro il était proscrit en France ; mais ses entrepreneurs obtinrent, à force de protestations, la levée de l’interdit. Les premiers numéros avaient paru au mois de juillet 1776 ; la distribution en fut de nouveau permise à Paris à partir du 1er novembre. Le titre porte alors : « Courrier de l’Europe, ou Gazette des gazettes, continuée sur un nouveau plan, le 1er novembre 1776. Il se publiait à Londres, et était réimprimé pour la France, avec l’assentiment et sous la censure du gouvernement à Boulogne, où son éditeur, le fameux Swinton, dépensait annuellement deux mille louis qu’il aurait voulu aller dépenser — plus librement — à Ostende, ainsi que cela résulte d’une requête par lui adressée le 5 oct. 1780 au gouvernement des Pays-Bas, requête qui fut rejetée. (…)

Dans un autre de ses ouvrages, Les Gazettes de Hollande et la presse clandestine aux xviie et xviiie siècles (1865), Hatin fournit une description plus détaillée et fort intéressante des démêlés, des accords, des compromissions de ce magazine avec le pouvoir politique et de son instrumentalisation par ce dernier. Enlevez « politique » et on retrouve la problématique oh combien actuelle des rapports souvent ambigus de la presse à l’égard des pouvoirs.

Comme on peut le constater, le titre même du magazine, « Courier… », est orthographié le plus souvent « Courrier… » dans les textes qui en discutent, même à l’époque où il paraissait (d’ailleurs, une des références citées dans l’article de la WP utilise cette variante, ce qui aurait mérité la création d’un renvoi). Or (ce que ne mentionne pas la WP), il a existé d’autres Courrier de l’Europe – il suffit de consulter le catalogue de la Bibliothèque nationale de France pour le constater –, plus ou moins éphémères, à la fin du xviie et durant le xviiie s. Hatin (vid. sup.) parle ainsi du Postillon de la guerre, publié à partir du 26 avril 1792, qui devient en août Gazette générale de l’Europe, puis Messager du soir, pour reprendre, après une suspension, sous le nom de Courrier de l’Europe, revenir à son ancien titre, puis derechef à ce dernier selon les interdictions dont il faisait l’objet. Il est réuni (avec le Journal des curés et d’autres périodiques) au Journal de Paris qui agrandit son format et rallonge son titre en 1811. Plus tard, on trouvera Le Courrier de l’Europe. Écho du continent (qui devient Courrier de l’Europe auquel est réuni l’Observateur français, « fondé par l’ancien rédacteur du Figaro », toujours selon Hatin, vers 1841 (en fait, juin 1840) et qu’on retrouve encore en 1886 ; le Courrier de l’Europe et des spectacles dans la première moitié des années 1800 ; le Courrier de l’Europe. Journal politique et littéraire en 1868, etc.


1 Que la WP anglaise appelle « Brissotte » à une reprise dans l’article qu’elle lui consacre – fruit d’un vandalisme récurrent qui frappe cet article, en place depuis quatre mois sans être corrigé, et qui met à mal la thèse selon laquelle la WP s’autocorrige instantanément (comme on l’avait déjà remarqué ailleurs).

23 mars 2008

Les faits et les méfaits du mail

Classé dans : Histoire, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 16:31

« Courrier Le courrier désigne la cor­res­pon­dance écrite entre personnes, gé­né­ra­le­ment deux : un ex­pé­di­teur qui l’envoie et un des­ti­na­taire qui le reçoit. Ce sont des lettres ma­nus­crites mais aussi des cartes postales. On les envoie dans une en­ve­loppe, ou tel quel quand c’est une carte postale. » (Wikipedia)

La définition que donne la WP du mot « courrier » s’en tient à son accep­tion originale qui date du xive et qui est loin de refléter son sens actuel : « Ensemble des lettres, imprimés, paquets qui sont acheminés et distribués par les services de la poste » (TLF) ou par des services privés.

Elle ignore aussi les autres significations du terme : messager ou émissaire (et sa variante avant-courrier), rubrique d’un journal regroupant des communications (« courrier des lecteurs »), et par extension appellation de périodiques (Le Courrier picard, Le Courrier de l’Ouest, Le Courrier international…), etc. Ce dernier usage s’apparente à celui du mot « lettre » dans l’expression générique « lettre d’information » ou dans des titres de publications papier ou en ligne dont la diffusion est loin d’être limitée à une personne, telles que Les Lettres nouvelles de Maurice Nadeau, qui y aura publié pendant 25 ans des textes d’Antonin Artaud, Henri Michaux, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Brassaï, Roland Barthes, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Kateb Yacine, Arrabal, Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Michel Leiris, Boris Pasternak, Evtouchenko, Soljenitsine, Le Clézio, Alberto Moravia, John Cage ou Samuel Beckett (source : Le Magazine littéraire) – et pourtant, la WP française n’y consacre qu’une phrase.

La WP française n’établit pas non plus de lien entre la courte page qu’elle consacre à « Courrier » et ses contreparties en anglais ; le choix existe pourtant entre « Mail », qui désigne le transport d’objets de tous ordres, et « Courier » (un seul r) qui désigne la personne ou l’organisme chargé d’effectuer ce transport.

Signe des temps, l’entrée consacrée au courrier électronique est bien plus prolixe. Elle omet toutefois de mentionner le projet Uucp, développé au début des années 1980 dans le but de faciliter l’échange de courrier électroniques entre ordinateurs utilisant le système d’exploitation Unix et ce protocole de transport. C’est ainsi que nombre d’organismes français ont pu échanger des messages entre eux et à l’international avant l’arrivée de l’internet en France. Dans cet environnement, l’arobase n’était pas utilisée dans l’adresse ; Uucp utilisait le point d’exclamation (exemple : seismo!okstate!uokmax!uokucs!rcl – où « rcl » est l’identifiant du des­ti­na­taire, précédé de la liste des relais nécessaires pour le joindre à partir de l’ordi­nateur de l’expéditeur). Cette page ne rappelle pas non plus l’existence du réseau Bitnet (né aussi à la même période, mais pour des ordinateurs IBM, et plus tard pour d’autres environnements) qui permettait non seulement l’échange de courriers électroniques et la gestion de listes de diffusion (« Listserv »), mais aussi ce qui fut les premiers échanges directs en ligne (connus aujourd’hui sous le nom anglais de chat) et les tous premiers jeux de rôle (précurseurs des mondes virtuels apparus il y a quelque dix ans avec Active Worlds, donc bien avant Second Life) et notamment des Mud (« multi-user dungeon »), inventés en 1984 par deux étudiants de l’École des Mines de Paris, Bruno Chabrier et Vincent Lextrait.

Enfin, autre signe des temps, la WP française redirige « mail » vers « courrier électronique », ignorant tout de ses significations alternatives (et bien françaises, celles-là) de gros marteau en fer ou de maillet en bois et du jeu éponyme, ancêtre du croquet et du golf dont il possédait toutes les vertus qu’on attribue à son descendant british :

« Mais le jeu de lancer favori des élites dans la seconde modernité est sans nulle doute le pallemail ou mail, mêlant exercice et adresse, qui poursuit la carrière entamée au xvie siècle. Le jeu a envahi tout le royaume au milieu du xviie siècle, qui voit la création d’un corps de « palemardiers » ou maîtres de mail en 1668 à Montpellier. Les villes se dotent en périphérie de longues allées sablées, bordées de rangées d’arbres, dont l’appellation survit dans la toponymie contemporaine. On y emploie des boules de buis ou de néflier de cinq à six onces de diamètre et des mails de chêne vert – les plus réputés viennent d’Avignon –, dont le manche, proportionné à la taille du joueur, doit aller des pieds jusqu’à la ceinture. Le mail exige un parfait contrôle de l’attitude corporelle ; il faut jouer des reins, dit L’Encyclopédie, et pas seulement des bras, se mettre aisément sur la boule ni trop près ni trop loin, ne pas avancer un pied plus que l’autre, les genoux souples, les brase de même, “afin que le coup soit libre et aisé”. On joue au rouet – chacun pour soi –, ou en partie, c’est-à-dire par équipe. On peut aussi y jouer à la chicane, en pleine campagne, par les chemins. (…) Mais la version la mieux aimée aux xviie et xviiie siècles consiste à parcourir les allées uniformes des parcs aristocratiques, car “on peut en même temps jouer, causer et se promener en bonne compagnie”. Louis XIV s’y adonne depuis son enfance (…). Et la maison du roi compte parmi ses officiers plusieurs “porte-mail et billiard”, jusque sous le règne de Louis XV. C’est le meilleur des jeux pour la santé, affirme L’Encyclopédie (…), “il est propre à tous les âges, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse”. Il est également accessible aux femmes, ce qui contribue à son succès. » — Élisabeth Belmas : Jouer autrefois. Esssai sur le jeu dans la France moderne (xvie-xviiie siècle). Éd. Champ Vallon, 2006.

De là à ce que les nouvelles générations supposent que la rue du Mail à Paris, à Angers, à Nîmes, en Avignon et ailleurs doit son nom à quelque cybercafé plutôt qu’à un lieu où se réunissait les joueurs de mail, il n’y a plus qu’un pas à faire. Voici ce que dit Albin Michel de l’origine du nom de cette voie dans son Nîmes et ses rues en 1876 :

Le jeu de mail ou de pallemalhe était autrefois en grande faveur à Nimes, et l’on avait pris l’habitude d’y jouer sur tous les chemins qui aboutissaient à la ville, ce qui occasionnait souvent des accidents et des plaintes des propriétaires dont on détruisait les clôtures et dont on violait les propriétés, pour aller chercher les boules égarées. Aussi, en 1636, le sieur Jean Guirauden, lieutenant du prévôt des maréchaux au diocèse de Nimes, adressa-t-il aux consuls et au gouverneur de la ville une pétition pour être autorisé à établir un jeu de mail sur une terre par lui acquise du sieur Escudier, au quartier appelé Saint-Vincens. »

Le terme alternatif employé dans la pétition a donné en anglais « Pall Mall », qui, à l’instar du terme en français, a donné son nom à diverses rues et à une célèbre artère londonienne et pour des raisons similaires. Dans l’extrait de la pétition dont parle Albin Michel, on peut lire ce savoureux passage :

…en considération de ce que l’exercisse est honneste et permis, néansmoyns en la présente ville de Nismes (…) il n’y a aulcung lieu destiné pour led. exercisse, en telle sorte, que les plus grans et fréquans chemins abordans lad.ville comme celluy d’Abvignon, de Montpellier, Beaucaire, Arles et autres infinis chemins sont occupés par lesd. Joueurs aud. Pallemalhe ou pour mieux dire à la chicquane, dont le public et particuliers reçoivent une notable injeure et prejudice ; car, en premier lieu, pandan qu’on s’exerce en ses grands chemins, les passans, qu’elle hoste et affaires importans qu’ils aient, sont contrainctz s’arrester, voire mesme, qui pui est, s’ils s’opiniatrent à continuer leur chemin, courent fourtune d’estre offancés, ce quy es. Grandement préjudiciable au négosse et commerce de la dite ville ; d’alheurs ont fait pleuzieurs desgats et dommages aux maisons, bleds, vignes et jardins qui confrontent et abottissent lesd. Chemins, dont ordinairement les particuliers en font plaintes, pour les quelles faire cesser et autre incommoditez quy en arrivent et malheurs qui peuvent ensuivre, vouldrait ledit suppliant qu’il feust votre bon plaizir lui permettre faire faire ung jeu de pallemalhe en une etter qu’il a acquise jougnant les vieilles mazures de l’ancienne muralhe, cartier appelé Saint-Vincens, et icelluy approuver, sous les modifications, pactes et conditions cy apprès escriptes et les ordonnances et les réglemans au folhet cy attaché, et moyennant ce led. suppliant priera Dieu pour vos santés et prospérités.

À ces méfaits du mail d’alors, qui empêchaient les braves citoyens de vaquer à leurs occupations, succèdent ceux du mail d’aujourd’hui, où la vague croissante des spams (pourriels), des hoax (canulars) et des tentatives de phishing (hameçonnages frauduleux), qui atteint quelque 98% de tous les échanges électroniques, menacent de noyer les braves cybercitoyens qui prieraient bien quelque dieu pour qu’on les en débarrasse d’une façon ou d’une autre. À ceux qui se trouveraient du temps libre du fait d’avoir renoncé à utiliser le courrier électronique et qui souhaiteraient se perfectionner à ce jeu (ce qui ne manquera pas de calmer leur ire, aussi justifiée soit-elle), on ne saurait trop conseiller la lecture préliminaire de l’Académie Universelle des Jeux, Contenant les Règles des Jeux de Cartes permis ; celle du Billard, du Mail, du Trictrac, du Revertier, etc. etc. Avec des Instructions faciles pour apprendre à les bien jouer dans sa nouvelle édition de 1806, Augmentée du Jeu des Echecs, par Philidor ; du Jeu de Whist, par Edmond Hoyle, traduit de l’Anglais ; du Jeu de Tre-sette, du Jeu de Domino, de l’Homme de Brou, etc. etc.. Les règles concernant le jeu du mail se trouvent dans le second des trois tomes, p. 254-284 (cf. ci-contre). Son style ne manque pas de saveur pour le lecteur contemporain, jugez-en : « Il ne sera pas inutile de remarquer combien il est avantageux à ce jeu d’avoir de bonnes boules ; c’est le pur hasard de la nature qui les forme, et, s’il faut ainsi dire, qui les pétrit ; mais c’est l’adresse du Joueur habile, qui achève de les faire en les bien jouant, de les connaître pour s’en servir à propos. » L’ouvrage était disponible chez Amable Costes à Paris et Amable Leroy à Lyon, et dorénavant chez Gallica (quand ça marche et ne répond pas, poliment bien qu’en anglais, « Server temporary unavailable. The server is temporarily unable to service your request due to maintenance downtime or capacity problems. Please try again later. »).

Encycl. Antiq. On appelait un courrier public ou privé, chez les Romains, angarius ou angarus. Ce nom leur venait des Grecs, mais il était d’origine barbare. Bochart le dit arabe ; d’autres le croient persan. Les relations qui s’établirent par la guerre et le commerce entre les Grecs et les Perses firent adopter aux premiers les meilleurs usages des seconds, entre autres ce que nous appelons la poste. Les Grecs, en instituant des courriers publics à l’imitation des Perses, transportèrent dans leur langue un terme dont ils avaient besoin et reçurent ainsi de la Perse le nom et la chose. Ce fut de la Grèce que ce nom passa aux Latins, quand ils adoptèrent l’usage des courriers à l’imitation des Grecs. La politique des rois de Perse leur avait fait imaginer ces sortes d’officiers à cheval, messagers de leurs ordres, par lesquels ils étaient promptement informés de ce qui se passait dans les provinces les plus éloignées de leur vaste empire. Le besoin de communiquer entre eux a naturellement suggéré aux hommes des moyens de transmission très-divers. Cyrus, ou Xerxès, selon Hérodote, établit des courriers et des chevaux de distance en distance, et fut le premier instituteur de ce mode de communication. Ce serait donc au plus tôt vers l’an 536, et au plus tard vers l’an 485 avant notre ère, qu’on aurait commencé à avoir des courriers régulièrement établis, seulement toutefois pour le service particulier des rois. L’usage était de faire courir ces messagers à cheval durant toute une journée ; le premier courrier remettait ses dépêches à un autre, qui courait le jour suivant, et ainsi de suite jusqu’à destination. C’est ce qui leur fit aussi donner par les Grecs le nom d’hémérodromes, coureurs d’un jour. Suidas dit qu’ils parcouraient d’un trait 1,500 stades. On voit là, à l’état rudimentaire, l’origine et la première idée des postes.

La difficulté de charger un homme et un cheval de tablettes quelquefois assez lourdes suggéra au Romains l’idée d’atteler le cheval à un léger véhicule. Les courriers du temps de l’empire avaient le droit de forcer 1es particuliers ou les villes à leur fournir des chevaux ou des bêtes de somme, quelquefois des voitures, comme on l’apprend par le jurisconsulte Paulus, au mot Angaria. Cette obligation excita des plaintes réitérées de la part des provinces, et l’on dut à l’empereur Adrien l’abolition de cette servitude. La poste, si l’on peut ainsi parler, fut dès lors entretenue aux frais de l’Etat. Louis XI est le premier, dans les temps modernes, qui ait établi, par un édit de 1464, l’usage des postes, jusqu’alors inconnu en France. Il y ordonna le changement des chevaux de deux en deux lieues, à la différence des anciens qui n’en plaçaient qu’au bout de l’espace de chemin qu’un cheval pouvait faire par jour, et il fut ainsi le véritable inventeur des relais à court intervalle.

Pierre Larousse, extrait de l’article « courrier »
in Grand dictionnaire universel du XIXe siècle,
tome cinquième. Paris, 1869.

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