Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 septembre 2006

Nous sommes tous des serial killers

Classé dans : Environnement, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 23:30

Un récent reportage rediffusé à la télévision tentait de cerner le profil des serial killers, ces individus qui, souvent sous l’emprise d’un besoin irrépressible et d’une froide détermination, torturent et tuent avec un plaisir total et une jouissance absolue ; ils ne vivent vraiment qu’à ces moments-là et pour ces moments-là. Interviewés dans leurs prisons, ils ont l’air de Monsieurs Tout-le-monde, semblent reconnaître l’horreur de leurs actes – mais en sont-ils vraiment convaincus, dans leur for intérieur, et récidiveront-ils, s’ils étaient libérés ? on en doute, eux aussi.

En regardant cette émission, je ne pouvais m’empêcher de penser aux récents avertissements des dangers du réchauffement climatique dont le caractère de plus en plus alarmiste ne peut laisser indifférent : James Lovelock est loin d’être le seul à en parler ; James Hansen, directeur de l’institut Goddard des études de l’espace de la Nasa affirme qu’il ne reste que dix ans pour réagir avant que les cataclysmes ne se déchaînent sur la terre :

« Les glaces y fondront rapidement, faisant monter le niveau de la mer au point que la plus grande partie de Manhattan sera sous l’eau. Les sécheresses prolongées et les périodes de canicule se multiplieront, de violents ouragans se formeront dans des régions où ils étaient jusque là inconnus et il est à prévoir que 50% des espèces disparaîtront. ».

Ses thèses – qui ne sont pas récentes et qui ne font que se préciser dans le temps – ne font pas plaisir aux industriels et donc aux politiciens qui en dépendent : dès 1981, l’administration Reagan avait réagi à ses avertissements sur le réchauffement en lui coupant équipe et fonds, tandis que les fonctionnaires politiques de la Nasa le censurent et lui limitent l’accès aux médias.

Demain est presqu’aujourd’hui. Même si le futur est ce qu’il est le plus difficile de prédire avec certitude, il semble acquis – du moins pour le commun des mortels qui n’a pas d’intérêts politiques ou industriels particuliers – qu’il faut agir ici, partout et maintenant.

Mais est-ce vraiment le cas ? Le monde occidental est pris dans une logique d’hyperconsommation et de course en avant qui ne pas prêtes de s’arrêter par la seule volonté du consommateur de mettre fin à sa fringale, et par celle de ceux qui la nourrissent d’en tirer les bénéfices à court terme, financiers ou politiques : « ce que la science donne d’un côté en espérance de vie, l’hyperconsommation enlève de l’autre en dévorant les ressources de la planète » (Miklos), phénomène connu depuis plus de cinquante ans.

Mais il ne suffit pas de savoir pour vouloir ni pouvoir : qui est disposé à réduire ici et maintenant son train de vie et son confort – qui dépassent de loin le minimum vital, pour une bonne partie de la population du monde occidental ? Et comme il ne suffit pas de l’action de personnes isolées pour que cela ait un quelconque effet – d’abord sur l’industrie et donc sur l’économie – et sur le système global, il y en a qui se demandent, avec fatalisme ou cynisme, à quoi bon. Les autres, mañana.

Où sont les médias, qui relèguent souvent ce genre d’informations dans leurs pages intérieures, et mettent à la une ce qui attirera les regards et augmentera les ventes ? Ils pourraient mobiliser l’opinion, s’ils s’y mettaient. Où est le politicien qui fera fi des promesses mensongères d’un avenir toujours plus confortable nécessaires à assurer son élection, et qui saura entraîner tout un peuple, toute une planète, vers la sobriété et l’abstinence nécessaires à sa survie ? S’il est si difficile pour l’individu de renoncer à des comportements compulsifs nocifs (tabac, alcool, drogue…), comment ne le serait-il pas pour tout le monde ? Eh bien, l’émulation mutuelle pourrait jouer, une fois l’étincelle allumée.

La satisfaction du plaisir et le besoin de pouvoir de l’individu sont des moteurs éminemment humains. C’est, finalement, ce qui nous différentie des animaux, qui ont un comportement souvent bien plus social. Et nous continuons tous à consommer avidement, serials killers des générations qui grandissent sous nos yeux désabusés ou aveuglés.

5 septembre 2006

La fin du paradis, par Michael Powell

Classé dans : Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:10

Ce texte est la traduction intégrale d’un article paru dans le Washington Post, avec l’autorisation de son auteur.

ST. GILES-ON-THE-HEATH, Angleterre. Au cœur d’une forêt dense et profonde se trouve une clairière si charmante et exubérante qu’on dirait le refuge d’un hobbit. Une statue couverte de lichen se dresse dans un jardin d’herbes, tandis qu’une légère bruine tombe, goutte à goutte, des ardoises du toit. Aux confins de l’enclos, un rat musqué grassouillet se dirige en se dandinant vers le sous-bois.

« Bonjour ! »

L’homme, un gentleman élancé aux cheveux blancs, habillé d’un pull de laine bleue et d’un pantalon de toile, m’invite à entrer dans sa maison blanchie à la chaux. Nous nous asseyons à côté de la cheminée de pierre, tandis que sa femme, Sandy, une élégante blonde, nous sert des scones et du thé. James Lovelock dirige son attention vers ce qui est en train de se passer.

« Cela va trop vite », dit-il. Nous allons griller.

Pourquoi donc ?

« Notre fourneau global est déréglé, hors tout contrôle. En 2020-2025, on pourra voguer en voilier jusqu’au Pôle Nord. L’Amazonie sera devenu un désert, les forêts de Sibérie brûleront et dégageront encore plus de méthane, et les épidémies réapparaîtront ».

Lovelock n’a pas une imagination sulfureuse et n’est pas un adepte du style apocalyptique. À 88 ans, il reste l’un des scientifiques les plus novateurs de la planète, un Britannique plein d’humour et d’érudition, doté par surcroît d’un goût raffiné pour la controverse délicieuse. Il y a déjà quarante ans qu’il a découvert que les produits chimiques attaquant l’ozone se concentraient dans l’atmosphère, entraînant le monde sur un chemin irréversible. Peu après, il avait proposé Gaïa, une théorie selon laquelle la Terre fonctionne à l’instar d’un organisme vivant, un système auto-régulateur équilibré destiné à permettre à la vie de se développer.

Les biologistes avaient rejeté cette thèse qu’ils jugeaient alors hérétique et contraire à la théorie de l’évolution de Darwin. On peut affirmer aujourd’hui que Gaïa a transformé la façon dont la science comprend la Terre.

Lovelock s’intéresse maintenant au réchauffement global. Son nouvel ouvrage, La vengeance de Gaïa : la crise climatique de la Terre et le destin de l’humanité1, s’est très bien vendu au Royaume Uni dès sa sortie, et vient de paraître aux USA. La conclusion de Lovelock est claire.

Nous sommes cuits.

Il a mesuré les gaz de l’atmosphère et la température des océans, il a étudié les forêts tropicales et arborées (l’année dernière, une forêt de la superficie de l’Italie a brûlé en Sibérie, région dont la température augmente particulièrement rapidement, en dégageant du permafrost une grande quantité de méthane, ce qui contribue d’autant plus au réchauffement global). Il en conclut que Gaïa se trouve prise dans un cercle vicieux de boucles de rétroaction positives : de l’air à l’eau, tout se réchauffe simultanément. La biosphère a pour particularité que, sous la pression de l’industrialisation, elle résiste à ce réchauffement, puis résiste encore plus.

Puis elle s’adapte.

Dans dix ou vingt ans, selon Lovelock, le thermostat de Gaïa aura grimpé d’au moins 10°F (5,5°C). La Terre sera plus chaude qu’à toute période depuis l’Éocène, il y a 55 milliards d’années, quand les crocodiles nageaient dans l’océan arctique.

« On ne se rend pas compte à quel point la planète change rapidement et que c’est irréversible », dit Lovelock. « Quelque 200 millions de personnes migreront vers les zones arctiques pour survivre. Même si nous prenions des mesures extraordinaires, il faudra à la Terre 1000 ans pour s’en remettre ».

Un tel discours soulève l’ironie dans certains cercles, et notamment dans celui des scientifiques américains, dernier bastion des sceptiques du réchauffement global. Lovelock n’y va pas par quatre chemins, et une partie de ses collègues n’apprécie pas sa façon aussi élégante que directe de s’exprimer. Ses sombres prédictions sont en général présentées par les médias avec celles des sceptiques, considérées comme trop radicales les unes comme les autres et éloignées du juste milieu.

La vision radicale de Lovelock ne s’accorde pas avec celle de David Archer, chercheur à l’Université de Chicago et contributeur régulier du site RealClimate, qui admet la réalité du réchauffement global.

« Personne, même pas Lovelock, n’a proposé un scénario quantitatif spécifique d’une catastrophe climatique qui signifierait la fin de l’homme », écrit Archer.

Dans son article, il n’hésite pas à qualifier Lovelock de « renégat des sciences de la Terre », tout en respectant sa qualité de scientifique. C’est une description plutôt curieuse.

Lovelock travaille indépendamment sur plusieurs projets de biochimie. Son laboratoire est situé dans une vieille étable derrière sa ferme du Devon. Il s’oppose souvent à l’establishment scientifique, qu’il considère handicapé par son orthodoxie de clan. (Il n’hésite pas à critiquer les verts – Lovelock défend passionnément l’utilisation de l’énergie nucléaire comme remplacement du charbon pour réduire le réchauffement global). Mais il serait difficile de traiter de renégat de la science un homme qui compte 50 brevets à son actif, et qui est membre de la Royal Society (la société savante britannique).

Ce qui est finalement tout aussi étonnant c’est le nombre des scientifiques de la plus haute renommée qui se refusent à rejeter les avertissements de Lovelock. Ainsi, Sir David King, conseiller pour la science du premier ministre britannique Tony Blair, a salué la publication de cet ouvrage de Lovelock, en déclarant que le réchauffement global était une menace autrement plus grave que le terrorisme. Sir Brian Heap, biologique à l’Université de Cambridge et ex secrétaire des affaires internationales de la Royal Society, confirme la solidité de l’argumentation de Lovelock (même si elle est trop sombre).

Quant à Paul Ehrlich, le célèbre biologiste de l’Université Stanford, il avait publié, il y a quelque trente ans, La bombe p, 7 milliards d’hommes en l’an 2000, ouvrage dans lequel il se lamentait de l’accroissement trop rapide de la population mondiale.

Les désastres ne se sont pas passés exactement comme il l’avait prédit, et on l’avait traité alors de faux prophète de malheur. Mais il se peut qu’Ehrlich ait été en avance sur son temps.

Actuellement, Ehrlich considère le réchauffement global et la croissance de la population comme une menace combinée sur les ressources naturelles de pétrole et de gaz. « Techniquement parlant, la plupart des scientifiques sont des [injure] apeurés », dit Ehrlich. « Lovelock et moi sommes les prophètes du malheur, parce que nous le voyons arriver. »

« Tels les Nornes dans L’Anneau du Niebelung de Wagner, nous sommes au bout du rouleau, et la corde qui dévide notre sort est sur le point de craquer. »

On peut lire des phrases de ce genre dans La vengeance de Gaïa et l’on demande alors à ce prophète de malheur : pourquoi tant de noirceur ? Lovelock sourit. Non, on ne le comprend pas. Il a fondé une famille au cœur des ténèbres du blitz à Londres, il a neuf petits-enfants qu’il aime et un pays dont il est fier.

« Je suis un optimiste », dit-il. « Je pense que lorsque le réchauffement se sera installés, les survivants, établis dans la zone arctique, trouveront une façon de s’adapter. Ce sera une vie difficile pleine d’excitation et de peur ».

Ce n’est pas très encourageant.

Lovelock et Sandy, qu’il a épousée après le décès de sa première femme, se promènent l’après-midi dans le Devonshire, tandis qu’il cite du Shakespeare, sur la joie qu’il éprouve à la découverte d’une primevère au bord d’une source2. Lovelock ne se dit pas athée, les mystères de l’univers n’ont de cesse de l’enchanter. Mais c’est avant tout un biochimiste, un scientifique rigoureux qui ne veut pas ignorer la réalité, aussi dure soit elle.

Lovelock a grandi dans le Londres des ouvriers. Il ne pouvait se permettre d’étudier à Oxford ou à Cambridge, et l’a donc fait de nuit : durant la Deuxième guerre mondiale, il patrouillait sur les toits du laboratoire en compagnie de professeurs. Ils épiaient les lumières clignotantes des fusées V-1 allemandes se rapprochant de l’Angleterre.

« Il arrivait qu’un missile change de cours et explose, et les professeurs étaient alors saisis par l’urgence de dispenser leur savoir, » dit-il en souriant. « C’était une sorte de cours universitaire de haut niveau. C’est terrible, mais la guerre nous rend plus vivants. »

Lovelock était un étudiant prodige, et a décroché des diplômes en chimie et en médecine. Dans les années 50, il conçoit une machine à détecter les électrons, qui fournit à Rachel Carson les données nécessaires à la démonstration de sa théorie que les pesticides infestent tout, depuis les pingouins jusqu’au lait maternel. Ultérieurement, il s’embarque vers l’Antartique avec un détecteur et prouve que les produits chimiques humains – les CFC – percent un trou dans la couche d’ozone.

« Gaïa, pffffff ! », s’exclame Ehrlich, ce biologiste de Stanford qui critique la théorie de Lovelock. « Si Lovelock n’avait découvert l’érosion de l’ozone, nous serions en train de vivre dans l’océan un masque au nez et avec des palmes pour échapper à ce maudit soleil ».

En 1961, Lovelock coopère avec la Nasa, qui souhaitait concevoir un module pour partir à la recherche de traces de vie à la surface de la planète Mars. Selon Lovelock, c’était une idée farfelue : que se passerait-il si ce module atterrissait au mauvais endroit ? et si la vie sur Mars n’était pas bactérienne ?

Lovelock fit un saut conceptuel. S’il y avait de la vie sur Mars, les bactéries devraient utiliser de l’oxygène pour respirer, et dégageraient des déchets sous forme de méthane. Lovelock découvrit alors que l’atmosphère de la Terre contenait des quantités importantes d’oxygène et de méthane, gaz indicatifs typiques de la présence de vie. Celle de Mars, en revanche, est saturée de dioxyde de carbone, signe d’une planète morte.

Cette découverte changea le cours de sa vie. Il commença à concevoir la Terre comme une biosphère auto-régulatrice. Le soleil l’ayant réchauffé de 25% depuis l’apparition de la vie, la Terre produisit en conséquence plus d’algues et de forêts pour absorber le dioxyde de carbone, ce qui permit de maintenir une température plus ou moins constante. En 1969, il ne lui manquait plus qu’un nom pour sa théorie.

Lors d’une rencontre avec l’écrivain William Golding, celui-ci lui dit qu’un concept important avec besoin d’un nom important, et lui suggéra de l’appeler Gaïa.

Gaïa fut controversée, et non pas uniquement parce que son nom faisait trembler d’émotion les prêtresses new age (« Gaïa n’est pas “vivante” et je crains de ne pas être le parfait gourou », remarque Lovelock ironiquement). Les biologistes manquèrent de s’étouffer – ils affirmèrent que des organismes ne peuvent agir de concert, ce qui supposerait qu’ils aient la faculté de prévoir.

Lovelock se souvient d’avoir été attaqué lors d’une conférence à Berlin.

Cette intolérance lui fut pénible. Lovelock affirmait que la biomasse mondiale pouvait agir sans pour autant être « consciente ». « Les néodarwinistes ressemblent aux fondamentalistes religieux », dit-il. « Ils passent leur temps à défendre des doctrines stupides ».

Quarante ans plus tard, le discours sur la planète en tant que système interconnecté est monnaie courante des sciences de la Terre. La Reine a décerné un prix à Lovelock, Oxford l’a invité à venir y enseigner, et son petit laboratoire perdu dans la forêt a récolté plus de contrats gouvernementaux qu’il ne peut traiter. (L’octogénaire n’y suit que le strict minimum de mesures de sécurité nécessaires à sa survie : « Je ne peux y tuer que moi, c’est une merveilleuse liberté », dit-il).

Mais ses amis disent de lui qu’il est impatient.

« Peut-être que Jim pense que tout le monde considère sa théorie avec complaisance », pense Lee Kump, un éminent géologue à l’Université Penn State. « Il considère que Gaïa nous traite comme un corps qui réagit à une infection – il essaie de nous brûler ».

« La fonte des glaces au Groenland s’accélère, selon des mesures prises par des satellites ». (BBC, 2006)

« L’une des plus célèbres écologistes du monde, Dr Deborah Clark de l’Université du Missouri, affirme que les recherches démontrent que l’écosystème en Amazonie est en train d’exploser hors de tout contrôle. Elle ajouter que l’évolution de Amazonie est dramatique. » (CNN, 2006)

Comment la Terre, notre splendide vaisseau spatial, est devenue si rapidement un four qui nous détruit ? Lovelock s’explique.

Cela commence par la fonte des glaces et des neiges. Avec la désertification de la zone arctique – la couverture glaciaire du Groenland diminuant bien plus rapidement que prévu – un sol de couleur sombre se dégage et absorbe de la chaleur. Ceci a pour conséquence de faire fondre encore plus de neige et de ramollir les tourbières, qui dégagent alors du méthane. Avec le réchauffement des océans, les algues meurent et absorbent en conséquence moins de dioxide de carbone, cause du réchauffement.

Au sud, la sécheresse tue les grandes forêts tropicales de l’Amazonie. « Les forêts disparaîtront comme la neige », ajoute Lovelock.

Même les forêts nordiques, ces merveilles de pins et de sapins austères, souffrent. Elles absorbent la chaleur et protègent ours, lynx et loups durant les rudes hivers. Mais de récentes études ont montré que les forêts boréales sont entrain de se dessécher et de dépérir, ce qui accroît le réchauffement.

À l’horizon de 30 ou 40 ans, Lovelock prévoit que les zones subsahariennes seront invivables. L’Inde commence à manquer d’eau, le Bengladesh est noyé, la Chine jette son dévolu sur la Sibérie, et les seigneurs de guerre régionaux se battent à mort pour les ressources d’eau et d’énergie.

Lovelock remarque notre expression et s’arrête.

« C’est la raison pour laquelle mon livre est si sombre », dit-il.« Encore un peu de thé ? »

Notre esprit foisonne d’objections. Finalement, ce ne sont que des hypothèses. Le Jour d’après, Sur la plage, Helen Caldicott, Nostradamus, tant de prédictions de fin du monde ont émaillé l’histoire humaine. Nous sommes intelligents. N’enverrons-nous pas un parasol dans l’espace pour détourner les rayons solaires (comme l’ont proposé un couple de professions californiens) ?

Lovelock soupire avec lassitude.

« Nous pensons que l’ouragan Katrina ou la canicule européenne étaient des événements exceptionnels », dit-il. « Ou nous sommes persuadés que nous trouverons une solution technologique ».

Lovelock nous rappelle que les prophètes Mayas, pour citer d’autres annonceurs de malheur, ne s’y étaient pas trompés. Leur grande civilisation s’est éteinte suite à une apocalypse écologique. Et ce n’est pas une vision romantique. Les recherches actuelles suggèrent que les indigènes de par le monde, des Indiens d’Amérique aux Aborigènes d’Australie et aux chasseurs européens, ont joué un rôle clé dans le brûlement des forêts et l’extinction de milliers d’espèces animales. De nos jours, ceux qui possèdent une conscience écologique cherchent le salut dans les cellules solaires, le recyclage et des dizaines de milliers d’éoliennes. « Ça ne changera rien à rien », dit Lovelock. « Ils se trompent en pensant que nous avons quelques dizaines d’années devant nous. Ce n’est pas le cas ».

Lovelock est favorable aux OGM qui consomment moins d’eau, et à l’énergie nucléaire. Il n’y a que l’atome qui soit capable de fournir suffisamment d’électricité pour convaincre les pays industrialisés d’abandonner l’utilisation des énergies fossiles. La France tire 70% de ses besoins énergétiques des réacteurs nucléaires.

Mais qu’en est-il de Three Mile Island, de Tchernobyl ? Lovelock réagit avant que l’on ait le temps de poursuivre la liste. « Combien de personnes sont mortes ? » demande-t-il. Quelques centaines ? La zone d’exclusion autour de Tchernobyl pour cause de radiation possède une flore et une flore d’une diversité exceptionnelle, la plus élevée en Eurasie.

Sir Brian Heap est d’accord avec ces thèses. Mais il s’inquiète du prix terrifiant que l’Asie du sud et l’Afrique auront à payer pour les conséquences terribles des abus de l’occident. Quelle responsabilité avons-nous à leur égard ? « Les pauvres ne sont pas notre problème », dit-il. « Ce sont nous qui sommes leur problème ».

Lovelock reconnaît ce paradoxe moral. Mais il ne voit pas de solution qui transcendera les différences régionales ou nationales. Les vagues de chaleur qui tueront des millions de gens, les tornades dévastatrices, la sècheresse qui étouffera les villes causeront une recrudescence des nationalismes.

Après ce long moment passé en sa compagnie, on a du mal à comprendre sa bonne humeur. Sa machine intérieure semble en état de marche presque parfait : il se lève à 5h30, lit, écrit et parcourt la campagne. Dans son excessive politesse, il paraît à peine ennuyé à la suggestion que ses prédictions seraient quelque peu frivoles.

« Les gens me disent : “Vous avez 87 ans, vous ne le verrez pas arriver” », dit-il. « J’ai des enfants, j’ai des petits-enfants, je ne souhaite rien de tout cela. Mais c’est notre destin ; nous devons reconnaître le fait que c’est une nouvelle guerre. Nous avons un besoin désespéré de trouver le Moïse qui nous mènera vers les zones arctiques et préservera la civilisation. »

« Il est trop tard pour reculer ».

© 2006 The Washington Post Company

Notes (du traducteur) :
1À ma connaissance, non encore publié en français.
2 « I know a bank where the wild thyme blows, / Where oxlip and the nodding violet grows. » (« Je sais un banc où s’épanouit le thym sauvage, où poussent l’oreille-d’ours et la violette branlante », dit Obéron à Puck, dans Le Songe d’une nuit d’été, trad. de F. V. Hugo).

8 juillet 2006

La bibliothèque et le bruit

Classé dans : Environnement, Livre, Progrès, Société — Miklos @ 19:09

Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce qu’on entend lorsque rien ne se fait entendre (Valéry).

La variété des bruits est infinie. Il est certain que nous pos­sé­dons aujour­d’hui plus d’un millier de ma­chi­nes dif­fé­rentes, dont nous pour­rions dis­tin­guer les mille bruits dif­fé­rents. Avec l’inces­sante mul­ti­pli­cation des nou­velles ma­chi­nes, nous pour­rons dis­tin­guer un jour, dix, vingt ou trente mille bruits dif­fé­rents. Ce seront là des bruits qu’il nous faudra non pas sim­ple­ment imi­ter, mais com­biner au gré de notre fan­tai­sie ar­tis­tique.
    Luigi Russolo,
    L’art des bruits (1913)
La deuxième partie du dicton « Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien » (Saint François de Sales) semble doré­navant mise en cause après que la première se soit diluée dans la sur­mé­dia­ti­sation de la charité. Si le cosmos est baigné d’un bruit de fond, si la musique a intégré le bruit dans son univers sonore, si les moteurs de recherche ont imposé la vertu du bruit1 dans la recherche documentaire – voire l’ont romantisée, en le qualifiant en anglais de « seren­dip­ity »2 (« heu­reux hasard ») – il sem­blerait que les concepteurs des nouvelles bibliothèques imposent main­te­nant la vertu du brouhaha dans leurs espaces tandis le livre continue à y perdre sa primauté.3

Mark Schatz, un architecte qui a participé à la conception d’une bibliothèque à Belmont en Californie, affirme que celle-ci « est un espace ouvert, énergisé, et l’on ne devrait pas s’attendre à ce qu’il soit silen­cieux ». Ce que confirme Leslie Burger4, présidente de l’ALA (association des bibliothèques américaines) de Chicago : pour elle, c’est une « évolution naturelle » du rôle des bibliothèques qui doivent dorénavant offrir des environnements plus parti­ci­patifs : groupes de discussion, confé­rences, espaces de jeux pour enfants, cafés… qui rajoutent au niveau sonore des conversations (qui devra augmenter pour couvrir ce bruit additionnel), aux cliquetis de claviers, aux sons de musique issue des casques individuels, ou aux sonneries de téléphones portables. Ainsi, 95% de l’espace d’une bibliothèque qui vient de rouvrir à Princeton est « actif » (ce qui sous-entendrait que la lecture est passive ?) ; un lieu calme est réservé pour ceux qui ont désespéremment besoin de silence. Selon Burger, ces nouveaux lieux sont une vraie réussite, le nombre des visiteurs à Princeton est passé de 1.000 à 2.500 par jour avec sa réouverture, reléguant aux oubliettes la notion « romantique et nostalgique » de la bibliothèque comme refuge.

Cette tendance ne fait pas le bonheur de tous. Gina Pera, spécialiste du trouble déficitaire de l’attention, remarque que le niveau de bruit augmente en général dans la société, ce qui nécessite un niveau de stimulation de plus en plus élevé pour capter l’attention. Cette évolution ne manquera pas d’accroître les difficultés d’apprentissage, et de par là, celles de développement de capacités mentales solides. C’est aussi le cas dans les classes d’école et d’université : l’utilisation d’ordinateurs portables pour la prise de notes génère des bruits divers (clics des touches, mais aussi bips et musiques de messageries ou de jeux) qui se rajoutent au traditionnel brouhaha des élèves tendant à chahuter, à tel point que certains enseignants américains en interdisent l’utilisation dans leur classe et que des organismes se sont mis en place pour promouvoir un environnement moins bruyant dans les écoles.

« Le regard de Maigret rencontra celui du gamin. Ce fut l’affaire de quelques secondes. N’empêche qu’ils comprirent l’un et l’autre qu’ils étaient amis. » (L’Affaire Saint-Fiacre). Tandis que l’enfant de chœur se faisait traiter par sa mère de gibier de potence pour avoir dérobé le livre de messe de la comtesse de Saint-Fiacre, Maigret se souvenait qu’à cet âge il aurait aimé, lui aussi, posséder un beau missel doré, avec des lettrines rouges au début de chaque verset. Et ce souvenir a mis dans le regard du com­mis­saire une expres­sion de douceur et de complicité qui n’a pas échappé à l’enfant : derrière le policier, il a trouvé un ami. Situation révé­latrice de toute la person­nalité de Maigret : son aptitude à com­prendre l’autre jusqu’à assumer son compor­tement et commu­niquer en silence avec lui, au-delà du langage, des gestes et des mots. Francis Lacassin : « Maigret ou la clé des cœurs », Magazine littéraire n° 107, décembre 1975.Si le silence est nécessaire à l’intro­spection et est l’un des vecteurs de la commu­ni­cation intime avec l’autre (ce qui est impossible à distance), le bruit cherche à l’annihiler : l’écoute de musique à des volumes élevés et à des rythmes obses­sionnels, que ce soit sur casque ou dans des rave parties, noie les voix parvenant du for intérieur et de l’extérieur, et induit un état de transe, probable contrecoup à l’indi­vi­dualisme de masse exacerbé par les complexités et la rapidité croissante du monde contem­porain : on n’est plus face à soi ni face à l’autre, on est tous les autres dans l’expression la plus simple de cette communion gommant l’inquiétude de la « dissolution des repères iden­titaires, d’une perte des pôles du Même et de l’Autre » (A. Parrau). Cette tribalisation ne peut amener l’individu à un niveau plus élevé de connaissance et de liberté, ni à celui de recon­nais­sance de l’autre ; bien au contraire, pour mieux fonctionner en tant qu’élément hyper­con­necté dans ce réseau (social, technique), il devra s’adapter, se simplifier. Certains y voient une évolution positive vers la symbiose collective, selon laquelle nous devenons les neurones d’un cerveau global. Mais il n’aura pas fallu attendre l’émergence des réseaux informatiques pour que d’autres (Aldous Huxley ou George Orwell, par exemple, mais aussi Primo Levi ou Robert Antelme) aient perçu une dystopie dans les tendances au collectivisme idéalisé, antithétique au visage de l’autre et à l’humanisme de l’autre homme lévinassiens.

Mais il n’y a pas que le bruit acoustique qui nécessite une attention accrue : l’homme moderne est exposé – qu’il le veuille ou non – à une quantité incalculable et toujours croissante de messages qui ne peut que saturer ses filtres perceptifs ; du fait même de cette abondance, les émetteurs tentent d’attirer l’attention des destinataires en en accroissant le volume (sonore, visuel, temporel…) ; publicité toujours plus flashy, courriels de spam répétés à l’infini, développement de méthodes sophistiquées pour bien se positionner dans les moteurs de recherche5 (pour eux, ce n’est pas le silence qui est d’or !), traitement des messages publicitaires à la télévision qui, sans pourtant dépasser un niveau autorisé, semblent être émis à un volume sonore bien plus élevé que les émissions dans lesquelles ils s’insèrent. Ce degré d’incertitude croissant dans lequel on est plongé ainsi est dénoté, dans les sciences de l’information par l’entropie du système, par analogie avec le deuxième principe de la thermodynamique. Si ce principe n’est pas réfuté et si l’analogie tient, nous somme condamné à la mort par noyade sous le trop-plein de messages et dans la croissance inéluctable des organisations6 jusqu’à l’hypertrophie voire à l’implosion, peut-être avant même que l’univers n’atteigne son état d’entropie maximale.

Organiser signifie standar­diser, planifier, pro­gram­mer, coor­donner. Orga­niser consiste, de manière synthé­tique, à réduire l’incer­ti­tude. Innover signifie exac­te­ment le contraire (…). À l’évi­dence, ces deux actions sont donc tout à fait anta­go­niques, mais tout autant elles sont complé­men­taires : une même entre­prise ne peut pas se défi­nir par ses seules capa­cités d’orga­nisation ou ses seules capa­cités d’inno­vation. (Norbert Alter : L’innovation ordinaire. 2e édition mise à jour. Quadrige / PUF, 2005)Toutefois, le bruit n’est pas que pollution, même s’il indique un désordre, un état d’incertitude : il peut signaler la transition d’un ordre à un autre, voire servir à l’annoncer et à le mettre en valeur, comme la dissonance en musique. Il accom­pagne l’innovation, qui transgresse l’ordre établi et qui repré­sente « le passage, le processus, la durée qui permet à une nouveauté de devenir une pratique sociale courante » (Norbert Alter, cf. encadré). L’état d’incer­titude qu’elle instaure produit du bruit dans le système qui visera à se réor­ganiser (ce que l’univers ne peut pas faire d’où sa mort programmée) en se l’appropriant. C’est le cycle de « destruction créatrice », moteur de l’économie capi­taliste, tel que l’a identifié l’économiste Joseph Schumpeter.

Ainsi, c’est le bruit en tant que désordre établi qui dérange. La bibliothèque est-elle destinée à subir sa présence définitive et croissante, signe avant-coureur de sa désagrégation en un lieu aussi banal qu’un centre commercial, refuge d’individus en errance ? Ou, au contraire, saura-t-elle canaliser cette transformation pour mieux articuler son identité entre conservation sérieuse, médiation efficace et appropriation joyeuse des biens communs que sont le savoir et l’information, et participer ainsi au renforcement du tissu social ?


Notes :

1 Dans la recherche documentaire, le bruit dénote les réponses fournies qui ne correspondent pas à la question posée, tandis que le silence dénote l’absence de certaines réponses qui auraient été pertinentes. Un « bon » moteur est celui qui minimise bruit (en réduisant le nombre de réponses inutiles) et silence (en augmentant celui des réponses utiles).

2 Le mot « serendipity » a été inventé en 1754 par Horace Walpole pour qualifier la bonne chance des héros d’un conte persan qu’il avait récemment lu, Les Trois princes de Serendip (Serendip désignait alors le Sri Lanka).

3 Une partie des informations de ce texte provient d’un article du Inside Bay Area. Lire aussi à ce propos un article de la Oakland Tribune.

4 Et non pas Linda Berger, comme l’écrivait la journaliste.

5 En février de cette année, Google a exclu de ses réponses les pages Web de la firme BMW en Allemagne, qui auraient utilisé des méthodes informatiques (dites de pages satellites, ou doorway pages, invisibles aux usagers) pour améliorer leur positionnement dans ce moteur. Bien qu’elles n’aient rien d’illégal (sauf si c’est Google qui fait la loi), elles contournent le modèle utilisé dans les algorithmes de Google pour déterminer la « popularité » des sites (le fameux page ranking). Ce que Google qualifie d’« immoral » en annonçant son intention de « purifier » ses index.

6 De l’épicerie au supermarché, du supermarché au centre commercial, du centre commercial à la multinationale…

16 février 2006

Ne plus entendre, ne plus écouter

Classé dans : Environnement, Sciences, techniques — Miklos @ 8:10

De nouvelles études indiquent que l’écoute de musique sur des lecteurs portables nuit de plus en plus à l’ouïe : les écouteurs sont placés directement dans l’oreille, ce qui a pour effet de l’exposer à un niveau sonore plus élevé ; mais comme ils isolent moins bien du bruit ambiant, les usagers en augmentent encore plus le volume. D’autre part, leurs piles ont une durée de vie plus importante, ce qui favorise de plus longues écoutes ininter­rompues.

Mais il s’avère que le genre de musique joue aussi un rôle : le rap et le rock sont en général écoutés à un niveau sonore beaucoup plus élevé que la musique classique ou country. C’est ce que confirme Pete Townshend, le guitariste légendaire des Who, qui annonce sur son site web qu’il souffre de troubles auditifs causés par l’utilisation d’écouteurs en studio. Il ajoute : « j’ai malheureusement participé à inventer et à développer un genre de musique qui rend ses principaux acteurs sourds. La perte de l’ouïe est une chose terrible, car elle est irréversible. Si vous utilisez un iPod ou quelque chose de ce genre, il se pourrait que ce soit OK, mais mon intuition me dit que cela entraînera des troubles terribles ».

L’exposition continue à la musique n’affecte pas que l’ouïe, mais l’écoute elle-même. Une étude menée par une équipe de recherche à l’université de Leicester sur la direction d’Adrian North indique que les auditeurs deviennent de plus en plus passifs dans leur façon de consommer de la musique. La facilité d’accès implique une indifférence accrue et une dévalorisation de l’expérience musicale. Celle-ci devient un objet de consommation et une activité secondaire, musique de fond en somme. Si notre attitude envers la musique au quotidien est complexe, voire sophistiquée, elle ne serait plus caractérisée par un investissement émotionnel comme par le passé.

Schoenberg, Adorno ou Walter Benjamin avaient déjà analysé cette perte de l’« aura de l’œuvre » et sa transformation en un objet de consommation comme un autre dues à l’apparition des modes de diffusion de masse tel que la radio et celles de reproduction mécanique – qui ne font que se développer à l’ère du numérique.

18 novembre 2005

Google recrée la planète

Classé dans : Environnement, Musique, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 8:59

L’extrait de La Machine à remonter le temps est présent dans la splendide exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France consacrée aux Utopies : la quête de la société idéale en Occident, qui analyse bien le tournant déci­sif qu’a pris cette litté­rature au xxe s., où l’antici­pation d’un futur idéal se transforme en un regard inquiet, voire paniqué, avec le constat de la course souvent folle induite par le progrès. Voir aussi Livre et liberté.La manne des petites annonces de recrutement de Google continue : dans l’envoi d’aujourd’hui, on remarquera qu’ils recher­chent un expert en ingénierie logicielle spécialisé en cryptographie et en sécurité informatique (s’orien­te­raient-ils vers le commerce en ligne ?) et surtout un spécialiste d’infographie, pour travailler sur « la stéréoscopie, la détection d’objets dans une image, la création de la plus grande image numérique jamais faite d’une taille de l’ordre de peta-pixels1, une mosaïque en 3D de la Terre en résolution multiple, voire la modélisation en 3D de tous les bâtiments sur la planète ».

La réalité virtuelle à cette échelle – avec la téléphonie IP en sus – avance à grands pas pour nous lier tous derrière nos claviers : on pourra atteindre chaque recoin de la planète – sauf évidemment forêts, lacs ou rivières (qui auront probablement bientôt disparus) – sans avoir besoin de sortir de chez soi, pour devenir des « futilités simplement jolies », tels les Éloïs dans La Machine à remonter le temps de H. G. Wells. Sommes-nous destinés à devenir les Gilbert Gosseyn du Joueur Google ?


1 Le peta est égal à un milliard de mégas.

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