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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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20 juillet 2011

Le faux ami du bibliophile

Classé dans : Langue, Littérature, Livre, Progrès, Économie — Miklos @ 8:34

Non, il ne s’agit pas du livre numérique, mais de l’un de ceux qu’ont débusqués Koessler et Derocquigny :

Ils sont à la mode, ils sont justement à la mode. La défiance à l’égard du mot étranger qui a le faux air de vouloir dire la même chose que le mot de la langue maternelle auquel il ressemble, ou dont il n’est qu’une transformation, ou même qu’il se contente de reproduire littéralement, a toujours été une des attitudes particulières de l’expert véritable en ces matières ; tomber dans les « traquenards » innombrables qui s’ouvrent sous les pas de ceux qui se promènent sur les terrains linguistiques de l’Europe occidentale, en particulier, a toujours été la marque nette de l’insuffisance, chez quiconque se mêle de ces choses ; les éviter avec sûreté fut toujours un des signes de la maîtrise, un des signes sans lesquels il n’est point de maîtrise. Or dans le cas — car ce n’est qu’un cas — du français et de l’anglais, ce danger si redoutable par son omniprésence vient d’être dénoncé, et donc, pourrait-on croire, conjuré avec un éclat et une précision durables, par l’œuvre capitale de MM. Koessler et Derocquigny1.

Revue anglo-américaine vol. 6:6, 1929.

Bibliophile affligé de bilinguisme, il nous arrive de trébucher sous l’emprise de la fatigue en confondant library et librairie, ce qui est (avouons-le) particulièrement frustrant, surtout lorsque ce lapsus concerne l’objet de notre désir. « L’une des fonctions, l’un des attributs de l’homme, a été de nommer. Une de ses misères, ou l’un des caractères de sa misère, est de mal nommer. »2

On comprendra alors notre ravissement à la lecture du passage suivant :

Nos Anciens disaient toujours Librairie et jamais Bibliothèque. Villon en son Grand Testament :

Je lui donne ma Librairie,
Et le Roman du Pet au Diable, &c.

Budé en son Testament : Guillaume Budé, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, & maître de sa librairie. Rabelais, livre 2, chap. 7, Comment Pantagruel vint à Paris, & des beaux livres de sa librairie de S. Victor. Sous le règne de Charles IX, on commença à dire bibliothèque, comme il paraît par le livre de la Croix du Maine, imprimé en 1584, & intitulé Bibliothèque. Et c’est comme on parle aujourd’hui. Librairie pour bibliothèque n’est plus en usage que parmi quelques religieux. Mais on dit toujours librairie pour le trafic des livres. La librairie va bien ; la librairie est bonne cette année.

Gilles Ménage, Observations de Monsieur Ménage sur la langue française. Paris, 1572.

La dernière observation de Monsieur Ménage est malheureusement fausse : la librairie va mal, la librairie est mauvaise cette année. Et pourquoi ? À cause de cet autre mauvais ami du bibliophile que nous écartions plus haut.


1 Maxime Koessler et Jules Derocquigny : Les faux amis, ou, Les trahisons du vocabulaire anglais (conseils aux traducteurs), 1928.

2 A. Vinet, Littérature de l’adolescence. Bâle, 1836.

19 juillet 2011

La deuxième chute

Classé dans : Environnement, Littérature, Peinture, dessin, Progrès — Miklos @ 3:40

Pieter Bruegel : Dulle Griet (Margot la folle). ca. 1562.

Ce début d’été pourri n’est pas, nous dit-on, si exceptionnel que cela : 2007, 2008, 2000 et surtout 1980 se seraient distinguées comme particulièrement fraîches. Toutefois, la tendance générale est clairement à la hausse, et notamment depuis 19801. Et un prévisionniste de Météo France nous rassure : « Nous avions effectivement annoncé un été chaud. Et cet épisode pluvieux d’une dizaine de jours ne remet pas en cause cette prévision. La probabilité de connaître un été plus chaud que la normale reste importante. »

Si donc la sécheresse que notre pays a connu ce printemps est – temporairement du moins – atténuée de ce fait, ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, où quatorze États sont dans la fournaise ardente – températures extrêmement élevées (plus de 40° pendant plusieurs jours d’affilée), mais aussi incendies. Ainsi, l’Arizona tente de combattre le pire incendie de son histoire, et quelque 40.000 feux ont dévoré plus de 2,3 millions d’hectares de terres dans l’ensemble du pays. Et on n’est pas encore en août, où la situation va s’aggraver. Pire, la sécheresse semble y devenir endémique et les climatologues y président une désertification, dont l’effet se combinera avec la demande accrue d’eau potable du fait de l’accroissement et de la concentration de la population. En Russie et notamment dans son Extrême Orient, qui avait subi l’année dernière une canicule record, les incendies naturels se propagent. Quant à la sécheresse exceptionnelle en Somalie, on en a vu les ravages tragiques lorsqu’elle se combine à la malnutrition et à la famine – et, souvent, aux conflits internes – qui concernent plus généralement la Corne de l’Afrique. Est-ce ce qui attend, à terme, les pays actuellement plus riches ? On est en droit de le croire : c’est ce que disait James Lovelock en 2006.

Dans l’une de ses célèbres dystopies, l’écrivain J.G. Ballard décrivait il y a une cinquantaine d’années la sécheresse recouvrant graduellement la planète, monde aride et violent où l’eau est devenue la monnaie d’échange :

The world-wide drought now in its fifth month was the culmination of a series of extended droughts that had taken place with increasing frequency all over the globe during the previous decade. Ten years earlier a critical shortage of world food-stuffs had occurred when the seasonal rainfall expected in a number of important agricultural areas had failed to materialize. One by one, areas as far apart as Saskatchewan and the Loire valley, Kazakhstan and the Madras tea country were turned into arid dust-basins. The following months brought little more than a few inches of rain, and after two years these farmlands were totally devastated. Once their populations had resettled themselves elsewhere, these new deserts were abandoned for good.

J. G. Ballard, The Drought. 1965.

On le sait, c’est l’homme qui est l’artisan de son propre malheur, mais surtout de celui de toutes les générations à venir, bien au-delà des trois ou quatre générations suivantes sur lesquels le Dieu de la Bible fait porter les fautes des pères (Nombres XX:5) : déforestation sauvage de splendides forêts qu’on appelait autrefois vierges, utilisation accrue d’hydrocarbures, gabegie de ressources non renouvelables, production inutile de déchets difficilement recyclables, et, plus généralement, hyperconsommation inscrite dans l’économie libérale et dans la course aux toujours plus nouvelles technologies2. L’homme sera-t-il chassé par lui-même de ce paradis terrestre comme il l’a été autrefois de cet autre paradis ? Et si oui, vers où ?

Ô esclandre effroyable ! ô catastrophe déplorable ! ô changement infortuné ! ô sortie fatale ! ô bannissement misérable ! aussi était-ce une pitié mais plus grande qu’aucune autre fût jamais, de voir la désolation de ces pauvres infortunés Adam & Ève, d’entendre leurs soupirs, ouïr leurs sanglots, leurs regrets, leurs plaintes, leurs pleurs, leurs cris, l’air retentissant de tous côtes, les forêts où ils passaient ne résonnaient que les échos de leurs désolées plaintes ; les bêtes qui se rencontraient par là, s’enfuyaient au bruit de leurs voix lamentables, ils ne faisaient que pleurer, ils ne faisaient que crier ; mais avec telle douleur de cœur, qu’ils n’eussent pu former une seule parole. Ah ! cela leur était impossible, la fâcherie en était trop véhémente, la perte trop grande, la douleur trop cuisante, la plaie trop fraîche ; de sorte que s’en allant à travers des campagnes coup à coup leur cœur leur manquait, pas à pas il fallait que l’un relevât l’autre, ils se pâmaient de rien à rien, le cœur leur manquait à tout coup. Et pour surcroît de leur malheur, ils n’eussent fait demie lieue pour chercher où ils se pourraient retirer, que voila le soleil, ce bel œil de la nature s’aller cacher du côté des antipodes, qui leur augmenta infiniment leur douleur, croyant qu’ils ne le verraient plus, & qu’il s’était allé caché à l’occasion de leur péché : car aussi ils n’avaient ni l’un ni l’autre vu encore aucune nuit, ayant tous deux été créés ce même jour.

François Arnoulx, La Poste royale du Paradis, p. 251-3. Lyon, 1635.


1 Comme l’indiquent les nombreux graphiques de l’étude Le changement climatique récent et futur sur l’arc péri-méditerranéen.
2 Que J. G. Ballard, encore lui, avait décrit dans L’Homme subliminal (on en avait déjà parlé ici).

Albrecht Dürer : L’expulsion du Paradis. 1510.

16 avril 2011

Du progrès aux U.S.A. et en France

En France : La Chaise, Père La Chaise, chaise d’affaires, chaise à bascule, La Chaise-Beaudouin, chaise berçante, chaise à bras, basse chaise, chaise de chanoine, chaise de chœur, chaise de commodité, chaise à crémaillère, chaise curule, Deux-Chaises, La Chaise-Dieu, chaise à dos, chaise de fer, la chaise Gild-Holm-’Ur , haute chaise, chaise longue, chaise marine, chaise de moulin à vent, chaises musicales, chaise de particulier, chaise percée, chaise de place, chaise pontificale, chaise à porteurs , chaise de poste, chaise de roue, chaise roulante, chaise de salon, chaise à vertugadin, Chaize-le-Vicomte.

16 octobre 2010

La crise, ou, quand le baryton va…

Classé dans : Actualité, Histoire, Littérature, Progrès, Société, Économie — Miklos @ 20:54

Prendre quelque chose à quelqu’un et le garder pour soi, ça c’est du vol… Prendre quelque chose à quelqu’un et le repasser à un autre, en échange d’autant d’argent que l’on peut, ça c’est du commerce… Le vol est d’autant plus bête qu’il se contente d’un seul bénéfice, souvent dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans aléa… — Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices, 1899.

La crise. La crise. Est-ce d’abord une crise, ou plutôt un nouvel (dés)équilibre ou (dés)ordre dans lequel nous sommes entrés depuis quelque temps, d’abord subrepticement, puis de plus en plus violement, pour s’installer enfin (mais c’est loin d’être la fin) dans une sorte d’état flottant entre résignation (les banques se sont-elles réformées ? non ; les a-t-on réformées ? non plus ; rien de nouveau sous le soleil) et promesses politiciennes d’un avenir meilleur (les élections se rapprochent). Est-ce nouveau ? Non. Un exemple frappant : ce texte qu’Octave Mirbeau, dont Zola disait qu’il était « le justicier qui a donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde », publiait en 1884, en plein milieu de la longue crise économique qui a frappé l’Europe à la sortie de la guerre de 1870. Sans vouloir faire des parallèles forcés entre la misère d’alors et les souffrances d’aujourd’hui, crève-la-faim et sans-abri, on ne peut qu’être frappé de l’incapacité que la société a, malgré la croissance des connaissances dans tous les domaines – de la médecine et l’agriculture à l’économie – à éviter ces « crises » endémiques ou à les résorber.

Quant le baryton va…

J’ai eu hier un moment de joie profonde. Je lisais, dans Le Figaro, ainsi que tout bon Français doit faire, quelques menues histoires de M. Jules Prével, l’écrivain de ce temps le plus curieux à consulter, le plus fécond en surprises de tout genre, celui qui tâte le plus exactement les pulsations de son siècle – le siècle de Jules Prével – et j’ai vu ceci : M. Lassalle , le baryton de l’Opéra, engagé pour l’Amérique, à raison de dix mille francs par soirée, de cinq cent mille francs par six mois, d’un million par an, le tout garanti devant notaire, par M. Maurice Strakosch lui-même. Voilà, j’espère, un baryton qui ne doit pas dodeliner de la tête quand il s’agit de barytonner dans ces prix-là. J’en demeurai tout ébloui et j’eus un accès de fierté patriotique, rien qu’à penser que j’étais d’un pays où les barytons coûtaient si gros. Voilà de la gloire, ou je ne m’y connais pas.

Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que le commerce souffre, que l’usine chôme et s’éteint, que les affaires languissent, que la misère s’étend, de plus en plus sinistre et noire, de l’atelier, où le travail manque, au petit intérieur bourgeois obligé de rogner sur toutes choses, sur la nourriture, la toilette et le plaisir ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que la faillite entre dans les maisons jadis prospères, vide les caisses qui autrefois tintaient le joli carillon de l’or joyeusement gagné et débordaient de billets de banque ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que les riches eux-mêmes et les heureux, en face des préoccupations du présent et des menaces de l’avenir, diminuent chaque jour leurs dépenses, décommandent leurs fêtes, vendent leurs chevaux, renvoient leurs domestiques, économisent sur le bijoutier et le fleuriste ? Qu’est-ce qu’on disait donc ? Que la banqueroute allonge sur notre pays son ombre affolante ? Erreurs que tout cela, mensonges d’économistes, calomnies d’industriels sans ouvrage, vengeances d’artisans sans pain !

Quel est aujourd’hui, avec nos transformations sociales, nos besoins nouveaux, le développement de nos progrès scientifiques, quel est le criterium de la richesse d’un peuple ? Le prix du baryton, n’est-ce pas ? Or, quand le baryton va, tout va. Et puisque le baryton va comme il n’a jamais été ; puisque, malgré le choléra et la peur qu’il engendre, le baryton atteint des prix qu’il n’a jamais atteints, c’est donc que la France est heureuse, plus heureuse que ne le fut jamais la Bourgogne qui n’avait point de barytons, à ce que nous dit l’histoire, et par conséquent ne pouvait déposer des millions à leurs pieds. Il faut donc nous réjouir que les millions pleuvent sur les barytons et que les barytons pleuvent dans les millions, car la crise économique me semble absolument conjurée de cette façon, et même j’imagine que toute la question sociale peut être résolue par l’élévation du tarif des barytons.

Quand le baryton va, tout va…

J’en appelle à tous les pauvres êtres grelottants, que la faim, le soir, agenouille, l’œil suppliant et la main gourde, sous les portes cochères ; j’en appelle à tous les ouvriers que l’atelier fermé chasse dans le brouillard des rues glacées et qui pleurent de rage, les poings crispés, au fond de leurs mansardes sans charbon et sans pain ; j’en appelle aux petits employés qui travaillent toute la journée, courbés sur la besogne éternellement pareille, et qui les nourrit à peine, eux et leurs petits ; j’en appelle aux déshérités, aux va-nu-pieds, aux crève-la-faim, aux porte-besace, aux traîne-misère, et même aux ténors, qui ne gagnent que cent mille francs par an.

Quand le baryton va, tout va…

Il a erré, pendant tout le jour, sa balle sur le dos, le long des routes effondrées par la pluie et gluantes de boue. Dans les villages où il s’est arrêté, aucun ne lui a acheté ni une image, ni un bout de ruban, ni une pelote de fil. Sa bourse est vide, et devant les auberges où il a passé, humant de bonnes odeurs de ragoût et de cidre fraîchement tiré, il a serré d’un cran la boucle de sa ceinture pour étouffer les lamentations de son pauvre ventre qui crie la faim.

Et la nuit est venue, une nuit humide et froide qui le glace et qui l’effare. Il frappe à la porte d’une ferme, pour demander un asile dans le fanis ou dans la grange ; mais on l’a chassé comme un voleur, comme un vagabond dangereux, comme ceux-là qui font aboyer les chiens et mettent le feu aux meules de blé. Et le voilà qui repart, les jambes raidies par la fatigue, le dos meurtri par son fardeau. Où trouver un abri ? À droite et à gauche, de grandes plaines s’étendent, toutes sombres ; aucune lumière n’apparaît, et d’ailleurs les lumières ne veulent pas de lui, ni le coin de table où l’on apaise sa faim, ni le coin du feu où l’on se réchauffe et se sèche. Il s’affaisse sur un tas de pierres, dispose sa balle en oreiller, et, claquant des dents, pelotonné comme un chien frileux, maudit des hommes et abandonné de Dieu, il s’endort, tandis que la bise enfle sa blouse de petites rafales, et que la pluie s’égoutte doucement au long de son corps.

Quand le baryton va, tout va…

Voilà huit jours que le père est mort. Des hommes l’ont rapporté sur un brancard, le corps broyé par la machine, le corps qui n’était plus qu’une plaie hideusement saignante. Et la mère est malade, toute pâle et maigre, dans son lit que des loques recouvrent à peine… Quatre petits enfants, en tas, le derrière nu et crottés, geignent, demandent à manger et grelottent devant la cheminée toute noire. Pas un sou à la maison, et pas un morceau de pain, et le dernier meuble et la dernière nippe s’en sont allés là-bas, au mont de piété. Les voisins sont pauvres aussi et personne ne vient. On entend dans le couloir des claquements de sabots qui passent et ne s’arrêtent jamais devant la porte ; de la rue, monte le chantonnement de la marchande des quatre saisons. Alors, essuyant ses yeux, qui se remplissent de larmes, éperdue et sans espoir, la mère se demande s’il ne vaudrait pas mieux en finir tout de suite, elle et les enfants, et elle regarde avidement un bout de corde qui pend du plafond, toute droite, immobile et sinistre.

Quand le baryton va, tout va…

On s’est battu toute la journée, pourquoi ? Il n’en savait rien, le petit soldat, mais il a marché tout de même, en avant, dans la fumée rouge et parmi les balles sifflantes. Et il est tombé tout à coup sur la terre, la poitrine trouée, avec une mousse d’écume rose aux lèvres. Il entend, comme dans un rêve, des cris, des galops de chevaux, des grondements sourds de canon, il ne sait pas quelles sont ces grandes ombres qui passent près de lui et le frôlent, comme des ailes immenses de chauve-souris. Et, la face tournée vers le ciel, où commencent de briller les étoiles, le cœur remué par les ressouvenirs des années tranquilles et des bonheurs promis, il meurt .

Quand le baryton va, tout va…

Et le poète, qui a passé sa nuit à étreindre les beaux rêves et les nobles chimères, pour les fixer vivants dans ses vers, et qui ne sait pas s’il dînera le lendemain ; et l’artiste, qui meurt de faim devant un tableau où il a mis toute son âme ; et le savant, qui vient d’arracher un des secrets à la vie ; et tous ceux-là qui créent, qui produisent et qui travaillent, qui tirent, non point une note de leur gosier, mais une forme, mais un progrès, mais une idée, n’importe quoi de beau et d’utile, de leur cerveau et de leur génie, et qui s’en vont, le ventre creux, à peine vêtus, méprisés et honnis comme des pauvres, comme ils doivent être heureux de savoir qu’un baryton peut gagner, avec une chanson qu’il n’a pas faite, un million par an ; et comme cela doit apaiser leurs souffrances et les consoler de l’injustice de la vie !

Quand le baryton va, tout va…

Octave Mirbeau. La France, 4 décembre 1884.

26 septembre 2010

L’ange de l’histoire contemple de curieux retournements

Nihil novi sub sole. — Ecclésiaste 1:9.

« J’ai vu deux révolutions politiques à l’âge de quarante ans que j’ai aujour­d’hui. J’en verrai au moins encore une, et il est probable que je dirai après la troisième ce que j’ai dû dire après les deux autres : “On n’attaque pas les abus pour les renverser, mais pour les conquérir. Plus ça change, plus c’est la même chose.” » — Alphonse Karr, « Lettre LV », Voyage autour de mon jardin, 1861.

Le progrès est un concept qui implique un processus linéaire d’une part – aujourd’hui est mieux qu’hier, demain on vivra mieux qu’aujourd’hui et le bonheur individuel est à portée de la main –, et une cassure d’autre part – le passé est un handicap qui empêche d’avancer, il faut se débarrasser de ce qui nous encombre. Comme l’avait constaté Schumpeter (et d’autres avant lui), l’économie libérale est fondée sur la « destruction créatrice », terme curieux s’il en est : cette création s’imagine donc, d’une certaine façon, comme émergeant de ruines voire du rien, à l’instar du big bang divin : le neuf est forcément mieux, et l’obsolescence forcée de ce qui le précède force ainsi à l’acquérir. Ainsi va – ou court – le monde, ou du moins un certain monde.

Il est indéniable que l’homme fait certaines avancées dans la connaissance. Prenons les mathématiques par exemple : la récente démonstration du théorème de Fermat quelque 350 ans après sa formulation ou celle de la conjecture de Poincaré, mais aussi les contributions de ce domaine vraiment théorique à la physique moderne, elle-même en recherche d’une théorie unificatrice qui permettrait d’expliquer en un forma­lisme – mathé­matique – unique les quatre forces fonda­mentales (électro­ma­gnétique, gravi­ta­tionnelle, nucléaire forte et nucléaire faible). L’homme explore l’infi­niment grand et l’infi­niment petit ; il carto­graphie l’univers toujours plus lointain et étudie son histoire depuis la nuit des temps, il cartographie la Terre bien mieux – mais moins poétiquement – que nos ancêtres, et en photographie tous les recoins (y compris l’intérieur de nos maisons) au sol ou d’en-haut, sans pourtant pouvoir éviter son réchauffement qu’il continue de causer, il cartographie le corps humain, … La médecine ? on ne compte plus les découvertes qui ont indubitablement révolutionné la santé, du moins pour ceux qui y ont accès : de la pénicilline aux rayons X, de l’aspirine aux prothèses les plus ingénieuses, de l’hygiène et de la prévention à la chirurgie non invasive… Mais qualité de vie rime-t-elle toujours avec durée de vie ?

Justement, question qualité : la couleur et la forme parfaites d’un fruit ayant subi plus d’une vingtaine de « traitements », pallient-elles la perte indéniable des saveurs si distinctives et affirmées – l’oignon et la tomate en sont de tristes témoins – causée par l’imposition par l’industrie agro-alimentaire d’un goût normalisé à même de ne pas déplaire au client où qu’il soit dans le monde, et créant par ailleurs un « produit » qui se conserve indéfiniment tel un objet plastifié ou momifié ? Un chocolat où le beurre de cacao est remplacé par des anonymes MGV (matières grasses végétales) auxquelles on rajoute de l’E322 (lécithine de soja), de l’E420 (sorbitol) et du E422 (glycérol), de vanilline et d’autres arômes souvent inqualifiés est-il meilleur que les tablettes grand cru de chococat Bonnat à 75% (notre préféré : Puerto cabello), qui ne comprend, lui, que cacao, beurre de cacao et sucre ?

Notre œil voit plus loin grâce au télescope et au microscope et notre parole va plus loin encore avec le téléphone et les communications électroniques, notre corps va plus vite par TGV ou par avions : le temps et l’espace se réduisent comme une peau de chagrin, en mais sommes-nous vraiment plus heureux, trouvons-nous ailleurs ce que nous ne savons plus voir autour de nous ?

Progrès ? Pas toujours. Alors, évolution, mutation ? Cela suppose une certaine irréversibilité (quoique : l’usage accru du pouce avec les téléphones portables nous rapproche de nos ancêtres simiens). Changement, donc. Innovation, parfois.

Le passage de l’analogique au numérique est l’une des caractéristiques actuelles de nombre de ces phénomènes. Les messages ainsi codés du téléphone ou de la télé­vision peuvent traverser inaltérés et inaltérables l’espace, mais d’étranges échos apparaissant parfois au cours d’une conver­sation avec un être cher, un curieux flou se dessinant à l’écran tandis que le son se désynchronise de l’image en sont le prix à payer. Là, il n’y aura pas de retour : toute l’infrastracture des télécommunications bascule lentement mais sûrement vers ces technologies.

Et le numérique remplace aussi le numérique, encore plus rapidement qu’il ne l’a fait pour l’analogique : le disque optonumérique et le DAT (bande d’enregistrement sonore numériques) ont fait long feu, le disque compact est mis à mal (et encore plus ses avatars, CD-ROM et bientôt le DVD) par la diffusion musicale en ligne légale ou non, au grand dam des majors.

Mais rien n’est tout à fait cuit, là : la baisse, voire la chute, des vente des CD, numériques, s’accompagne d’une part de la croissance continue des ventes de musique en ligne, mais aussi, d’autre part, d’une augmentation constante que l’on pourrait qualifier de surprenante voire de miraculeuse de… ventes de disques vinyles, analogiques.

Il y aurait déjà une bonne raison à cela : la qualité, justement. Le son numérique provient de l’échantillonnage, du découpage, d’un son analogique continu. Regardez une photo dans un journal à la loupe : vous constaterez qu’elle est constituée de petits points (noirs ou colorés) très rapprochés ; de loin, on dirait une image lisse, mais plus on s’en rapproche, plus on distingue ces discontinuités. Il n’avait d’ailleurs pas fallu attendre le développement de l’informatique pour « découvrir » ce procédé, les pointillistes l’avaient fait auparavant (inspirés par les études de Chevreul concernant la couleur, et notamment dans les tapisseries et les mosaïques, composées d’infimes éléments colorés), mais pour des raisons artistiques et non pas industrielles. Pour une oreille avertie, un son ainsi produit, même sur disque compact où ce découpage est assez fin, est de moins bonne qualité que l’original : ceux qui le perçoivent voudront revenir aux vinyles.

Maintenant, rajoutez à cela tous les procédés visant à réduire le volume des fichiers de musique numérique, afin qu’ils prennent moins de place de stockage en ligne et passent plus rapidement sur les réseaux informatiques chargés de les diffuser (bien que le coût du stockage dégringole et le débit des réseaux s’accroît) : ils en modifient les caractéristiques en l’appauvrissant de diverses façons qui non seulement nuisent à sa qualité musicale mais aussi à l’oreille de l’auditeur, qui, devenant de plus en plus sourd, n’est plus à même de distinguer les nuances qu’il est donc encore plus facile de faire disparaître. Ce n’est pas l’audiophile qui migrera du CD au MP3, mais plutôt le collecteur de musique de consommation.

Mais un autre facteur semble attirer une nouvelle et jeune clientèle – il ne s’agit pas que de vieux réfractaires aux nouvelles technologies ou d’amateurs de rétro pour le rétro –: la conception artistique des pochettes, la documentation qui les accompagne. On serait tenté de rajouter : leur corporalité : ils ont une taille, on s’en saisit dans les mains, on les tourne et les retourne, on en extrait le disque ou les feuillets qui l’accompagnent et dont les textes et les illustrations dépassent de loin les dimensions d’un écran d’iPhone. Même la pochette peut avoir une forme originale : on se souvent de celle, dépliante, qui nous avait émerveillé, enfant, de La Vie parisienne d’Offenbach, avec la compagnie Madeleine Renaud, Jean-Louis Barrault (spectacle qu’on avait aussi eu la grande chance de voir au Palais-Royal avec cette fabuleuse distribution : Suzy Delair, Simone Valère, Madeleine Renaud, Pierre Bertin, Jean Desailly, Jean Parédès, Jean-Pierre Granval, Jean-Louis Barrault…).

Nul doute que les disques vinyles que l’on pensait définitement cassés et passés à la trappe de l’histoire des techniques plus ou moins éphémères pèseront plus dans l’économie de la musique : ils ont un poids, eux.

She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.”
 

Laurie Anderson, The Dream Before (for Walter Benjamin)

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