Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 septembre 2008

Life in Hell : le dernier homme

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 3:00

« Il vaut mieux passer à la Poste hériter qu’à la postérité. » — Alphonse Allais1

« En 1576 les messagers royaux furent autorisés à se charger du port des correspondances privées, et ainsi naquit ce grand service public de la poste, qui désormais se développa régulièrement. » — Marcel Marion, Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIe et XVIIe siècles, 1923.

Akbar n’est pas content. Sa tentative d’effectuer un don en ligne à une association à laquelle il contribue depuis longtemps avait échoué malgré ses tentatives répétées, et il craignait d’avoir été débité autant de fois. Il avait écrit à l’organisme qui ne lui avait jamais répondu tout en continuant à lui envoyer des appels à sa générosité. Il va leur écrire une lettre recommandée, cette fois.

Akbar n’est pas content : il doit aller à la poste. Autrefois, il y avait un bureau dans son quartier. Puis celui-ci a fermé, et il a fallu se rendre dans un local vieillot et poussiéreux situé dans l’arrondissement voisin, aux queues interminable. Il y avait quatre ou cinq guichets (mais un ou deux agents) ; répartis comme ils l’étaient dans deux ailes de l’agence, il était impossible de savoir si l’on avait choisi la bonne file d’attente ou non. Puis cette poste avait fermé « pour travaux » et Akbar devait se trimbaler jusqu’à celle du Louvre, immense hall où l’on se sent aussi petit qu’un personnage de Sempé (pas le claveciniste mais le dessinateur).

Jusqu’à la récente réouverture de ce bureau. Akbar le découvre les yeux émerveillés : flambant neuf, couleurs claires, guichets accueillants, présentoirs garnis, on se croit aux Amériques. Il cherche le formulaire pour lettre recommandée parmi ceux en libre service : il n’y en a pas. Au moment où il s’approche du seul guichet occupé par un préposé, celui-ci s’éclipse. Akbar se souvient de la fameuse phrase de Ponson du Terrail : « La Marquise allait enfin s’expliquer, quand la porte en s’ouvrant lui ferma la bouche », mais il n’est plus aussi content qu’en entrant.

Voyant le désarroi qu’il ne se prive pas d’afficher, une employée accorte au sourire flambant neuf (une nouveauté, dans l’agence ; cela avait aussi dû faire partie des ravalements de façade) s’approche. Elle lui explique que ce formulaire n’est pas mis à disposition du public (contrairement au passé), il faut le demander – elle se fera un plaisir de le lui remettre – et, voyant qu’il tient à la main plusieurs autres lettres à cacheter, précise qu’elle ne vend pas de timbres à l’unité (ce qui se faisait auparavant) : c’est soit le carnet soit La Machine À Côté, qui, elle, est disposée à le servir (sauf pour le formulaire dont il a besoin). Akbar est encore moins content.

Se disant qu’un carnet lui éviterait de revenir au moins neuf autres fois à cette agence – et ne craignant pas le sort de la pauvre Clara, les timbres dorénavant autocollants –, il en demande deux à la femme souriante. « Vous en voulez de beaux ? », demande-t-elle sans se départir de son sourire. Il opine (il ne lui serait jamais venu à l’idée d’en demander des laids), en colle sur les enveloppes non recommandées et les tend à la postière. Les beaux timbres ont si peu l’air de timbres que la dame croit d’abord qu’il n’a pas collé les timbres qu’elle vient de lui vendre, mais se reprend rapidement et les lui rend, en expliquant à Akbar qu’elle ne peut les prendre : il faut qu’il les dépose dans la boîte qui se trouve hors de l’agence, « à droite en sortant vous marchez jusqu’à ce que vous les voyez ».

Il s’y retrouve en même temps qu’un autre malheureux qu’il avait remarqué du coin de l’œil dans l’agence : la préposée souriante avait passé un long moment à lui expliquer le fonctionnement de La Machine au lieu de lui fournir le timbre dont il avait besoin – ce qui lui aurait pris dix fois moins de temps : mais ce n’était pas le but du jeu, il faut apprendre aux clients à se passer du personnel coûte que coûte (pour baisser ce qu’ils coûtent). Le pauvre hère dit à Akbar que pour lui c’était bien plus compliqué que pour les jeunes générations si familières de « ces » machines.

Akbar, étonné – l’homme semble pourtant jeune, et d’ailleurs les jeunes générations, n’envoyant plus de lettres, n’ont nul besoin de ces machines –, compatit, et se met à rêver au brave new world dans lequel on entre de plein pied, celui habité par des robots bien plus efficaces et aimables que les employés, ronds de cuirs, vendeurs, ouvreuses, marchands, machinistes de bus ou de métro, musiciens et chefs d’orchestre2 ; celui où l’écran est le passage obligé pour tout contact humain sans d’ailleurs que l’on puisse vraiment savoir si, à l’autre bout, il y a encore un homme ou déjà un humanoïde.

Akbar n’est plus content du tout. Il n’est pas encore un golem, lui. « Moi non plus ! », déclare Jeff.

1 On trouve aussi « J’aime mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité. » (attribué à Louis Auguste Commerson – que la Wikipedia française confond Allais-grement avec l’explorateur Philibert Commerson – dans un ouvrage publié un an avant la naissance d’Alphonse Allais), et, selon Évène, à Alexandre Breffort.
2 Sur le remplacement progressif des musiciens (et bientôt de leur public) par des robots, cf. l’article de la Lettre d’information de IAML (p. 10-11). Depuis, d’autres inventions ont conforté cette tendance.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

19 juin 2008

Tirer la langue ou la raccourcir ?

Classé dans : Langue, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 4:38

Notes tironiennes Système de sténographie en usage chez les Romains et dans le haut Moyen Âge, inventé par Tiron, l’affranchi de Cicéron. — Trésor de la langue française.

Sténographie Écriture abrégée utilisant des signes conventionnels, destinée à transcrire la parole à mesure qu’elle est prononcée. — Trésor de la langue française.

« 2b or nt 2b, dat is da q » — Shkspr.

En novembre 2006, l’Autorité de qualification néo-zélandaise (NZQA1) avait annoncé que les élèves du secondaire pour­raient utiliser des SMS lors des exa­mens nationaux, tant que leurs réponses seraient intelligibles et démon­treraient une compré­hension du sujet ; une exception à cette auto­risation concer­nerait les épreuves destinées à vérifier leur connais­sance de la langue et de la litté­rature. Cette décision révo­lu­tionnaire est pourtant bien plus conservatrice que celle de l’organisme correspondant en Écosse (SQA) qui, une semaine auparavant, avait déclaré que ceux de ses élèves qui répondraient à des questions concernant William Shakespeare, Wilfrid Owen ou John Steinbeck en utilisant ce langage seraient notés pour autant que les réponses fussent correctes.

Il serait injuste de réduire le SMS à un épiphénomène des nouvelles technologies : la nécessité d’écrire toujours plus rapidement (pour transcrire une parole au fur et à mesure d’un discours ou par raison des matériaux et des encres utilisés dans l’écriture) et/ou sur une surface contrainte ou réduite (dans les manuscrits sur parchemin dont il fallait respecter les marges, par exemple) a toujours existé et conduit à utiliser des abréviations de tous ordres : omissions de lettres (souvent voyelles, mais aussi consonnes), confusion de lettres ou de groupes de lettres ayant des sonorités proches, fusion de groupes de lettres en un signe simplifié (à l’instar du tilde au Moyen Âge) : « Comme dans l’Antiquité, les scribes du xvie siècle disposent, outre les sigles, de trois moyens habituels pour abréger les mots : les abréviations par suspension, par contraction ou par usage des signes particuliers, les notes tironiennes. »2 Les manuscrits de cette époque-là sont autrement plus difficiles à déchiffrer qu’un SMS contemporain, ainsi que le montrent les exemples ci-dessous tirés d’une correspondance épiscopale datant de 14962 :

D’ailleurs, on retrouve certains de ces types d’abréviations aussi dans des textes imprimés, tel celui-ci qui date de 1612 :

(où ingeniiq; abrège ingeniique, etc.).

Si le terme de sténographie remonte, en français, à 17923 – et en anglais à 16024 –, sa définition ne convient-elle pas parfaitement à ce phénomène finalement banal des temps modernes ? Ici aussi, rien de neuf sous le soleil : les réactions qui ont suivi les déclarations des ministères en question rappelaient, par leur virulence, les débats récurrents autour de la réforme de l’orthographe. Les langues ne cessent d’évoluer d’une époque à la suivante, d’un milieu social à l’autre : doit-on résister à, prendre acte de, ou devancer ces changements ? Notre ministère va-t-il rajouter au programme des écoles les célèbres fables que nous avions appris dans notre enfance dans une novlang du xxie siècle : le corbô É le renar, le ch’N É le rozô, la grenou’ye ki v’E se f’R Ø’6 gro ke le b’Ef, la 6’gal É la foumi, le lou É l’aÑô, lê 2 kok’, le labour’Er É sê enfan5… ?

S’il le fait, ce ne sera pas une innovation : la Ville de Montréal propose sur son site, depuis plusieurs années, un « akey ki s’adrês o pêrsone ki on dê z’inkapasité intélêktuêl ». Je me demande si cette « ortograf altêrnativ », encore plus pleine d’accents et d’apostrophes que l’ortographe « normale » (cf. le rajout d’un circonflexe dans personne sans aucun rapport phonétique avec la perte du ne final), en rend la lecture plus aisée à ceux qui ont des difficultés à lire. Voici leur explication, qui est loin de me convaincre :

En plus de simplifier le texte, l’ortograf altêrnativ réduit la complexité de l’écriture. Cette façon différente d’accéder à la communication écrite mise sur une correspondance orthographique stable entre les lettres (graphèmes) et les sons (phonèmes). L’ortograf altêrnativ utilise seulement 35 correspondances graphèmes/phonèmes alors que l’orthographe conventionnelle en compte plus de 4000.

Imaginez la difficulté de saisir des messages SMS en cette ortograf altêrnativ qui prétend « réduire la complexité de l’écriture »… On peut douter que les prescripteurs de cette orthographe arriveront à leurs fins : la langue ne se laisse pas faire et ne va pas forcément dans le sens qu’on veut lui imposer, comme on l’a vu par exemple pour l’espéranto. En tout cas, le phénomène SMS intéresse évidemment les linguistes : le CENTAL (centre de traitement automatique du langage de l’université catholique de Louvain) a lancé un projet de recherche, Faites don de vos SMS à la science ! ;-) (souriard y inclus, bien évidemment), concernant « la linguistique, la sociolinguistique et les aspects liés à l’ingénierie linguistique et à l’enseignement ». Deux ouvrages ont déjà été publiés dans ce cadre.

Quoi qu’il en soit, rien n’est perdu. En déambulant ce soir dans la rue, je me trouvais à quelques pas d’un jeune homme qui avançait tout en envoyant un SMS. M’apercevant du coin de l’œil, il se tourne vers moi et me demande :

— « “Chère inconnue”, ça s’écrit c, h, e, r, e avec un e ? »

Ne sachant s’il voulait écrire chère inconnue ou cher inconnu, je lui réponds :

— « Si c’est pour un homme, non. Si c’est pour une femme, oui. »

Si l’on pouvait être surpris ou amusé par l’incertitude grammaticale qu’il éprouvait (il n’avait pas de doute sur le genre de la personne), il était finalement fort encourageant de constater l’effort qu’il faisait pour écrire correctement. Même en SMS.


1 Agence nationale chargée de l’évaluation et de la qualification des écoles en Nouvelle-Zélande et d’assurer la qualité des programmes éducatifs offerts par les écoles publiques et privées et des examens qui y sont administrés.
2 Gabriel Audisio et Isabelle Bonnot-Rambaud : Lire le français d’hier. Manuel de paléographie moderne xve-xviiie siècle, Armand Colin, 1991. Cf. la définition de notes tironiennes en exergue.
3 Selon le Trésor de la langue française.
4 Selon le Oxford English Dictionnary. C’est la date à laquelle John Willis publiera la première édition de son manuel de sténographie, The Art of Stenographie. Whereunto is annexed a direction for steganographie. Cet étonnant personnage consacrera aussi un ouvrage à la mnémotechnique, The Art of Memory : So Far Forth as it Dependeth Upon Places and Ideas. Écrire rapidement et mémoriser sont deux compétences fort utiles dans le développement intellectuel, or rien n’est moins sûr que les nouvelles technologies contribuent à la seconde.
5 In Phil Marso : la font’N j’M ! Les fables de La Fontaine en PMS (la Phonétique Muse Service), Megacom-IK, Paris.

17 juin 2008

Retour en arrière vers le futur

Classé dans : Progrès, Publicité, Sciences, techniques — Miklos @ 19:21

« (…) il [le philosophe en son Ecclésiaste] dit que, bien qu’arrive parfois quelque chose qui semble nouveau, cela pourtant n’est pas quelque chose de vraiment nouveau, mais est arrivé dans des siècles fort antérieurs bien qu’il n’en demeure aucune mémoire ; car, comme il le dit lui-même, il n’est aucune mémoire des choses anciennes chez ceux qui vivent aujourd’hui, et de même aussi la mémoire des choses d’aujourd’hui n’existera plus pour ceux qui viendront plus tard. » — Spinoza, Traité Théologico-politique (cité par Pierre Macherey, « Spinoza, la fin de l’histoire et la ruse de la raison », in Spinoza: Issues and directions. The Proceedings of the Chicago Spinoza Conference, 1990).

« Quant à la toile d’araignée, c’est aussi un fil qui lie, d’autant plus efficace qu’il enferme sa proie pour ne plus jamais la relâcher. » — Francine Saillant et Françoise Loux : « “Saigner comme un bœuf” : le sang dans les recettes de médecine populaire québécoises et françaises », in Culture vol. XI n° 1-2, 1991.

Dans sa dernière lettre d’information FYI France consacrée à la globalisation de Wikipedia, Jack Kessler évoque « plusieurs commentaires fort intéressants [sur les listes de diffusion Biblio-FR et COLLIB-L], pour et contre mais de façon croissante situés vaguement entre ces deux extrêmes, émergent dans les discussions actuelles, tandis que c’était la passion qui y régnait au début ».

Il est utile de rappeler que les discussions à propos de la Wikipedia ont débuté dans le forum des bibliothécaires francophones en 2004, et qu’alors comme aujourd’hui elles concernaient en général (i) ses aspects participatifs, (ii) le volume de ses contenus et (iii) la qualité de ses contenus (couverture – exhaustivité – et exactitude – véracité). Ce n’est pas en France que le débat sur la WP avait commencé : pour le mettre en contexte lors de son émergence ici, j’avais cité l’article de Hiawatha Bray qui soulevait déjà la question de la nécessité d’un « processus éditorial formel », voire d’un « comité éditorial composé d’experts dans des domaines divers » pour obtenir une meilleure qualité.

Il me semble que, contrairement à ce que soutient Jack Kessler, les discussions n’ont pas vraiment évolué, puisque la Wikipedia n’a pas réellement évolué dans ses modes de fonctionnement, quelle qu’en soit l’opinion que l’on en a. Il est plus intéressant de constater son effet : des encyclopédies « établies » s’installent de façon croissante sur l’internet, baissent les prix de l’accès, voire le fournissent gratuitement (à l’instar de l’Encylopaedia Britannica – pendant un an, pour ceux qui écrivent en ligne – et, plus récemment, Larousse). Ceci ne « tuera » pas la WP – il serait futile de le souhaiter1 – mais fournit déjà une alternative bien nécessaire ; mais seront-elles aussi bien indexées que la WP dans Google, porte d’entrée unique à tous les contenus du réseau pour la grande majorité des internautes ?

Il est aussi intéressant d’établir des parallèles avec Google dans ses intentions totalisantes (pour ne pas dire hégémoniques : « toute l’information du monde pour un accès universel », que Jack Kessler avait détaillées après avoir participé à la réunion de ses actionnaires) et dans ses rapports avec la publicité. Concernant cette dernière, Nick Carr (dont je cite régulièrement le blog extrêmement intelligent et perceptif) nous avait rappelé en décembre 2005 que les fondateurs de Google avaient « mis en question la compatibilité de la publicité avec la mise en service d’un moteur de recherche efficace et non biaisé », allant jusqu’à les citer : « Nous prévoyons que les moteurs de recherche financés par la publicité seront biaisés de façon inhérente vers les publicistes et non pas vers les besoins du consommateur ». On sait ce qu’il en est advenu.

Wikipedia a aussi une relation chaotique à la publicité. Suite à l’article que j’avais consacré au séminaire public de Sciences Po autour du livre Révolution Wikipedia. Les encyclopédies vont-elle disparaître ?, la présidente de la Fondation Wikimedia, Florence Nibart-Devouart, avait réagi en affirmant que « Wikipédia n’a jamais utilisé la publicité, contrairement à la quasi totalité du contenu que l’on trouve sur internet. Depuis 7 ans, nos millions de pages sont dépourvues de la moindre publicité. » Mais qu’en est-il de l’accord de partenariat signé en 2005 entre WP et Answers.com qui concerne la syndication de contenus WP et le partage de revenus de publicité entre ces deux partenaires ? Qu’en est-il des réactions très virulentes des Wikipediens à l’apparition en 2006 du logo de la fondation Virgin Unite sur les pages de la Wikipedia (suite à un don). Il est vrai qu’en 2005, elle écrivait déjà « I generally do not support use of advertisment » (« En général, je ne soutiens pas l’utilisation de la publicité », formulation qui laisse plus de perspectives que son affirmation de l’année précédente, selon laquelle « The products are to be provided to the public free of charge and with no advertising » (« Les produits [Wikimedia] doivent être fournis gratuitement et sans publicité »). C’est oublier ce que son prédécesseur, Jim Wales, avait déclaré en 2001 : « Il y aura un jour de la publicité sur la Wikipedia. Soit ça, soit on devra trouver une autre façon de financer, mais je n’en connais pas. Ça ne sera pas pour bientôt : à cette date du 9 novembre 2001, je pense qu’il faudra encore attendre six mois ou un an. » Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Google et la Wikipedia sont des phénomènes sociaux et économiques qui soulèvent les questions du sens profond de la notion de liberté, des frontières mouvantes entre démocratie et médiocratie, de l’individualisme croissant dans la cité et de son effet sur le tissu social, et, à l’inverse, de la traçabilité et de l’inscription accrues de l’individu dans les réseaux numériques de tous ordres (internet2, téléphoniques, RFID, cartes de crédit et autres) – qui se densifient avec les innovations technologiques, et de la réduction de la constitution et de l’accès à la culture et aux savoirs à des clics et à des statistiques. Et le politique, dans tout ça ? Il est souvent utile, pour avoir une perspective qui dépasse le présent perpétuel et l’avenir radieux, de relire les classiques : Joseph Schumpeter3 (l’économiste) et Jacques Ellul4 (le sociologue), et, plus près de nous, Philippe Breton.


1 Certains observateurs ont noté des tendances intéressantes dans son évolution.
2 Il est finalement prémonitoire que le terme web dénote principalement, et soit illustré par, une toile d’araignée…
3 See e.g., Joseph Schumpeter: Capitalism, Socialism and Democracy, 1942, ou Lucien-Pierre Bouchard: Schumpeter – La Démocracie désenchantée, Michalon, 2000.
4 La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, 1954 (republished 1990). In English: The Technological Society, Knopf, 1964.

Looking backwards into the future

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 15:03

“She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.”
 
— Laurie Anderson, The Dream Before (for Walter Benjamin)

In his recent FYI France newsletter dedicated to “Wikipedia gone global”, Jack Kessler speaks of “Some very interesting comments [on two mailing lists, Biblio-FR and COLLIB-L], too, both pro and con plus an emerging majority of muddled-middle, are appearing in the current discussions, where there was only passion back when we all started out on this.” It is worth remembering that the discussion about Wikipedia had started, in the French-speaking librarians’ list (Biblio-FR), in 2004 with a few messages which were, then as now, about (i) its participatory nature, (ii) the volume of its contents, and (iii) the quality of its contents (accuracy and coverage). In that context, I had quoted Hiawatha Bray’s article which had already raised the issue of a “formal editorial process”, even of an “editorial board staffed with experts in various fields” needed to achieve better accuracy.

All things considered, the discussions haven’t changed much, as Wikipedia hasn’t really changed much in the way it operates, for better or for worse, depending on one’s opinions. More interesting to me is the fact that, as a result, an increasing number of “established” encyclopaedias went online, and provided one with more affordable, even free, access. This won’t “kill” the Wikipedia1 – it would be preposterous to call for this – but it will provide a much-needed alternative.

It is also interesting to make a parallel with Google, regarding its all-encompassing goals (we remember Jack Kessler’s report of its shareholders’ meeting in May 2005) and its relation to advertising. Regarding the latter: as Nick Carr – whose illuminating articles about both these phenomena are worth reading – had reminded us in December 2005, Google’s founders had “called into question whether ads were compatible with effective, unbiased search”, quoting them to have written:

“We expect that advertising funded search engines will be inherently biased towards the advertisers and away from the needs of the consumers”.

The rest is history.

Wikipedia had had an uneasy relation with advertising as well. Following a public seminar held last January at Sciences Po (the degree-granting French Institute for Political Sciences) with the authors of a book written about Wikipedia, Florence Nibart-Devouard, the current Chair of the Board of Trustees of the Wikimedia Foundation, commented on an article I had written about this seminar2 by saying (my translation) that “Wikipedia never used advertising (…)”. Yet she failed to mention the October 2005 partnership agreement between Anwers.com and the Wikimedia Foundation, according to which “Answers will create a software-based co-branded version of Answers.com to be called 1-Click Answers, Wikipedia Edition, from which advertising revenues will be split with The Wikimedia Foundation. Wikipedia will create a Tools page on its English-language site to promote useful tools that access Wikipedia, and 1-Click Answers, Wikipedia Edition, will receive charter placement on that page.” It is worth noting that in her 2004 candidacy she had written: “The products are to be provided to the public free of charge and with no advertising”, while in 2005 she seemed to have subtly shifted her position, when she wrote “I generally do not support use of advertisement”. A year later, the inclusion of the logo of Virgin Unite (the charity arm of Richard Branson, owner of the Virgin brand, which had donated money to the Wikimedia Foundation) on WP had raised opinionated and endless discussions.

Let us all remember what Ms. Nibart-Devouard’s predecessor, Jim Wales, had written as early as in 2001: “Someday, there will be advertising on Wikipedia. Either that, or we will have to find some other way to raise money, but I can’t think of any. This is not coming soon. As of today, November 9, 2001, I would say that this is at least 6 months to (more likely) 1 year away.” Never too late.

Both Google and WP are social and economic phenomena which also address the shifting meanings of democracy vs. mediocracy, of the (imagined?) increased freedom of the individual from constraints in the Polis and the resulting loosening of the social fabric, coupled with the (not imagined) increased traceability of the individual in the networked digital worlds (internet, cell phone, RFID, credit cards and others) which is becoming denser with every technological innovation, and the subjection of taste and knowledge to statistics and mass behavior. But this is not new: it is worth (re)reading Jacques Ellul3 (on technology and society) and Joseph Schumpeter4 (on economy and democracy), and, more recently, Philippe Breton (on the utopia of communication).


1 Some observers note interesting trends in its evolution.
2 Which no one from WP attended, despite the fact it had been publically announced and was open to the public (that’s how I attended).
3 La technique ou l’enjeu du siècle, Armand Colin, 1954 (republished 1990). In English: The Technological Society, Knopf, 1964.
4 See e.g., Joseph Schumpeter: Capitalism, Socialism and Democracy, 1942, or Lucien-Pierre Bouchard: Schumpeter – La Démocracie désenchantée, Michalon, 2000.

6 juin 2008

À l’eau, le téléphone portable !

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:15

« La facilité nous tue ». — Liliane Bourdin, in Agora Vox, 28 décembre 2007.

Le téléphone portable : une servitude tristement volontaire. © Miklos, 2008On s’en doutait : le téléphone portable permet de – et donc servira à – tracer les déplacements de son utilisateur (on l’a évoqué encore récemment) même lorsqu’il n’est pas utilisé. Voilà qui est fait : le journal Nature vient de rapporter les résultats d’une étude faite par l’université américaine Northwestern qui concerne les patterns1 de déplacements quotidiens de citadins. Pour ce faire, les chercheurs se sont procuré une liste de six millions de communications téléphoniques passées durant une période de six mois par des abonnés d’une compagnie de téléphonie cellulaire et des informations à propos des relais qui avaient transmis ces messages. Ils en ont tiré au hasard 100.000 numéros (anonymisés par le fournisseur), qu’ils ont alors étudiés. Il en ressort que près de 75% de la population étudiée était restée dans un rayon d’une trentaine de kilomètres autour de leur maison sur une période de six mois, et se déplaçait relativement peu, tandis qu’une minorité parcourait de grandes distances en peu de temps. Pour ces chercheurs, les conclusions détaillées de leurs travaux sont nécessaires pour une meilleure conception des transports publics ou pour l’étude épidémiologique des maladies contagieuses.

Ce que l’on trouve curieux n’est pas cette conclusion, qu’on laissera à l’analyse des sociologues, et à propos de laquelle on aurait aimé savoir à quelle période de l’année elle avait été menée et où : dans un pays tel que les États Unis, bénéficiant de peu de congés payés ou dans un pays à l’image conservatrice, tel que l’Allemagne ? Que nenni : elle a eu lieu dans « une nation industrielle non identifiée » (selon c|net) choisie pour n’être pas très à cheval sur la protection des informations personnelles ; tout ce qu’on sait, c’est qu’elle n’a pu été menée ni en Allemagne ni aux États-Unis, où les lois interdisent ce genre de collecte d’information personnelle à l’insu des individus concernés.

Ce qui est curieux, c’est qu’une université ait décidé de contourner ainsi les lois de son pays. On savait que l’industrie pharmaceutique n’avait pas hésité à délocaliser sa recherche « dans les pays d’Afrique et d’Inde, où ils trouvent des cobayes humains en grand nombre et à moindre coût : non-respect des conventions internationales, essais réalisés avec placebos, expérimentations menées sans le consentement des patients… la réalité dépasse la fiction évoquée dans La Constance du jardinier de John Le Carré. Les essais pharmaceutiques concernent des millions de personnes et sont indispensables pour la mise au point de nouveaux médicaments. Mais ils posent de nombreux problèmes éthiques, économiques et sociaux. »2

Mais l’université ? CNN confirme que les chercheurs en question n’avaient pas consulté un comité d’éthique. Pour eux, ce n’était qu’une affaire de statistiques. Qu’ils n’aient pas eu accès aux données nominatives ne change en rien le fait que ces listes existent, et qu’elles pourront passer, intentionnellement ou non, en d’autres mains – peut-être moins délicates – sans avoir été préalablement délestées des informations personnelles qui y sont attachées. À ces moyens de traçabilité se rajoutent la carte bancaire qui permet de savoir où l’on se trouve et quand (magasin ou distributeur), les puces RFID, à l’instar des passes Navigo… La facilité d’utilisation et l’économie (de temps, d’argent) qu’ils offrent est une tentation à laquelle l’homme moderne, inscrit dans une société qui encourage le désir de consommation immédiate, a bien du mal à résister. On pourrait reprendre le mot de Claude Lévi-Strauss, cité par Évène : « La fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’asservissement » et l’appliquer aux moyens de communications numériques écrits ou vocaux, qu’on avait déjà identifiés comme agents d’une servitude bien tristement volontaire.


1 « Sc.hum. Modèle simplifié d’une structure de comportement individuel ou col­lec­tif (d’ordre psychologique, sociologique, linguistique), établi à partir des ré­pon­ses à une série homogène d’épreuves et se présentant sous forme sché­ma­tique. » — Trésor de la langue française.
2 Présentation de l’éditeur de l’ouvrage Cobayes humains : le grand secret des essais pharmaceutiques de Sonia Shah, Demopolis, 2007. Cf. aussi l’article du Monde diplomatique à ce sujet par le même auteur.

Mary Howitt: The Spider and the Fly

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