Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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4 mars 2008

La deuxième mort annoncée du CD-R

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 0:31

France 2 vient enfin de découvrir – et de nous apprendre – que la Terre est ronde. Ou plutôt qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas si rond que ça dans le monde du numérique. En des tons apo­ca­lyp­tiques, David Pujadas rapportait ce soir aux oreilles de millions de Français suspendus à ses lèvres une décou­verte catas­tro­phique toute récente : les disques compacts où l’on grave soi-même ses photos, sa musique ou ses papiers, sur lesquels l’hôpital conserve vos données médi­cales et l’INA le patri­moine audio­visuel français (disques connus sous le nom de « CD-R ») n’auraient qu’une durée de vie non pas de cent ans, non pas de dix ans, mais de deux à cinq ans. C’est une enquête de Michel Momponté et de Jean-François Monnier qui nous révèle ce grand secret, appa­rem­ment mis à jour au laboratoire national d’essai, à la grande surprise de l’un de ses chercheurs, Jacques Perdereau. Qu’adviendra-t-il donc de toute l’infor­mation numé­rique dont l’on avait ainsi voulu pré­ser­ver des ans l’irré­parable ou­trage ? Gérard Poirier, spécialiste du grand indus­triel du média MPO, inter­viewé pour l’occasion, affirmait que le chan­gement de tech­nologie néces­saire pour passer à des supports plus pérennes prendrait plusieurs années – il ne faut pas seulement changer les matériaux constituant le disque, mais les graveurs et les lecteurs nécessaires à leur utilisation, répandus en nombre incalculable à la face de la Terre. Ne parlons pas de la tâche herculéenne de recopie de toutes les informations des anciens supports vers leur successeur : une hécatombe annoncée. Il y a de quoi être atterré.

« Stabilité incer­taine des CD-R. La sta­bi­lité tem­po­relle de l’en­semble des sup­ports d’infor­ma­tion, en par­ti­culier celle des CD-R, est variable. (…) Il est vrai que le CD-R a été pré­senté comme inal­té­rable et pérenne. Ses fabri­cants annon­cent parfois des durées de vie très longues. La réalité est tout autre : la gra­vure s’avère plus dé­li­cate que prévue, des échecs sont parfois constatés ; des CD-R, même appa­rem­ment bien gravés, peuvent se révéler illi­si­bles pré­ma­tu­rément. » – L’archi­vage sur CD-R. Acquérir, graver, contrôler, conserver. Eyrolles, Paris, 2006.Le problème de cette « news » n’est pas sa véracité – bien réelle – mais que ce n’est pas si new que ça. Il y a plus de deux ans, Kurt Gerecke, physicien expert du stockage informatique, affirmait que « la durée de la plupart des CD inscriptibles disponibles à bas prix dans les magasins discount a une durée de vie de deux ans environ ; certains des disques de meilleure qualité offrent une durée de vie plus longue, de cinq ans tout au plus. » Il conseillait de sauvegarder non pas sur disques durs – qui ont leurs problèmes – mais sur bandes magnétiques, dont la durée de vie est estimée de 30 à 100 ans. Il concluait que, de toute façon, aucun support de stockage ne dure éternellement – ce que l’on s’entêtait à répéter depuis bien plus longtemps.

Le laboratoire national d’essai devait s’en douter : en 2004, il avait œuvré pour la mise en place d’un groupement d’intérêt scientifique chargé d’étudier la conservation des données sur disques optiques numériques. On peut y lire (l’information n’est pas datée) : « de récentes études ont montré que certaines marques de supports magnétiques (disques durs et bandes) et de disques optiques (CD-R et DVD-R) étaient inutilisables après une période de stockage d’environ un an, alors que des supports d’autres marques, n’avaient montré aucune dégradation notable après 15 ans d’archivage ».

On se demande pourquoi les médias ont attendu si longtemps pour en informer le grand public. Car les profes­sionnels le savaient : certains orga­nismes, au fait de ce petit problème depuis un certain temps, avaient commencé à recopier labo­rieu­sement leur patri­moine infor­ma­tionnel sur des nouveaux systèmes de conser­vation (en général : une cascade de disques durs et de bandes magné­tiques servant à effec­tuer des sau­ve­gardes pério­diques de volumes parfois astro­no­mi­ques et qui ne feront que croître avec le temps). Le labeur du copiste n’est jamais fini, et la course technologique le rend souvent bien plus ardu, malgré les apparences.

12 octobre 2007

Le parcours d’une star : d’étoile à supernova ?

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 14:37

« La notoriété c’est lorsqu’on remarque votre présence, la célébrité c’est lorsqu’on note votre absence. » — George Wolinski

La notoriété est le fluide vital de la majorité des médias. Avec leur démultiplication sur l’internet, ils ne peuvent survivre qu’au prix d’une croissance permanente de leur visibilité – épiphénomène de la course en avant de l’innovation technique – qui se mesure à coups de clics et, quand elle inverse son cours, de claques.

Pour la première fois dans l’histoire de la Wikipedia, certains observateurs ont noté une baisse constante sur la plupart de ses indicateurs1 depuis le début de l’année en cours. C’est en tout cas ce que rapporte Robert Rohde dans un forum de discussions consacré à la Wikipedia de langue anglaise (WikiEN-l), statistiques à l’appui. Il est lui-même surpris par ce revirement.

La discussion qui s’est ensuivie sur cette liste est assez intéressante en soi en cela qu’elle a rarement touché à la question soulevée (si ce n’est pour attaquer la validité des statistiques : mais il est curieux que Wikipedia ne publie plus les siennes depuis un an) et va jusqu’à invoquer un nombre croissant de lecteurs – ce qui n’est évidemment pas la même chose, et mériterait en soi une analyse (sont-ce des nouveaux lecteurs, ou y a-t-il une fidélisation ? quels sont les genres d’information les plus lues ? etc.).

Slashdot2, qui signale ce message, se demande si c’est un signe que contenus et couverture sont arrivés à maturité voire à saturation (hypothèse soulevée par Geoffrey Burling ou par Andrew Lih il y a déjà quelques mois), en d’autres termes la finalité est-elle atteinte : existe-t-il un « point de convergence » du savoir ou de la connaissance commun à tous, fruit d’un consensus  universel, objectif et détaché de tout intérêt particulier ? Ou alors, serait-ce le modèle du fonctionnement de la Wikipedia, utopie d’une démocratie du savoir populaire à l’échelle mondiale, qui atteint ses limites du fait même de sa croissance, alors que le système est en train d’imploser sous le poids du vandalisme externe et des conflits internes ?

Pourraient s’y rajouter d’autres facteurs, inhérents à l’essence du « système technicien » qui nécessite innovation et obsolescence permanentes comme l’analysait Schumpeter il y a déjà plus d’un demi-siècle : la nouveauté du concept est passée, et la Wikipedia n’arriverait pas à se renouveler malgré le rajout de nouveaux services (portail d’événements, portail de textes intégraux, etc.) ; le niveau de compétence (surtout technique) nécessaire pour agir sur les contenus et les barrières procédurières, créées à l’origine pour contrôler le vandalisme, sont plus élevés qu’auparavant.

Quoi qu’il en soit, Small is beautiful.


1 Nombres de modification d’articles, de nouveaux comptes, de téléchargements, de rétraction d’articles, etc.
2 Collectif de brèves concernant l’actualité des nouvelles technologies. La possibilité de signalement est ouverte à tous, les contenus sont filtrés par des éditeurs.

25 mai 2007

De la servitude volontaire, ou : voulez-vous jouer avec moâ ?

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 18:19

« Chose vraiment étonnante — et pourtant si com­mune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir —, de voir un million d’hommes misé­ra­blement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensor­celés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter — puisqu’il est seul — ni aimer — puisqu’il est envers eux tous inhu­main et cruel. » — Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.

Les ordinateurs sont considérés comme une aide (ou une prothèse) de plus en plus indispensable à l’homme. Du fait de la démultiplication de leur puissance de calcul, de la baisse de leurs coûts et des capacités accrues des réseaux, ils sont attelés en multitude d’un bout du monde à l’autre, pour effectuer, tels une immense foule d’esclaves, des tâches d’une complexité inouïe, sur Terre comme au Ciel. Or il s’avère qu’il y a des problèmes qu’ils sont encore incapables de résoudre aussi bien que leur Créateur leurs créateurs, et donc de s’y substituer finalement.

C’est là qu’intervient un jeune chercheur génial1 de la grande université Carnegie Mellon, Luis von Ahn. À la base de ses travaux extraordinaires le constat suivant : l’humanité vivant en symbiose croissante avec l’ordinateur, pourquoi ne pas l’atteler elle pour contribuer à la résolution des problèmes qu’elle pose à ce qui est en passe de devenir son futur maître – l’avatar du aide-toi toi-même, mais par ordinateur interposé ? Et comme le jeu est une nécessité, voire une drogue, pour l’homme, si on rend cette activité ludique, il trouvera plaisir à cette servitude volontaire et en redemandera. Surtout si elle est informatique : le nombre de participants à des jeux informatiques en réseau, leur dépendance à cette activité et le temps qu’ils y passent, le démontrent bien.

L’un de ce genre de problèmes auquel von Ahn s’est attaché est celui de l’indexation d’images : les principaux moteurs de recherche identifient des images (pour permettre de les retrouver) en se basant non pas sur leur contenu2 mais sur le texte qui se trouve dans son voisinage (titre de la photo, mots de l’adresse, etc.), et donc avec une mesure de succès inégale ; or l’homme le fait rapidement et bien3. Von Ahn a inventé un jeu en ligne, appelé The ESP Game (« jeu de la perception extrasensorielle », qui ne voudrait pas y jouer ?) qui fonctionne de la façon suivante : les participants sont appairés par le système et ne peuvent communiquer directement ; une image identique, choisie aléatoirement sur le Web par le dispositif, s’affiche sur leurs écrans ; l’un et l’autre saisissent des mots ou des expressions qui décrivent, selon eux, l’image. S’ils trouvent le même mot, ils gagnent des points (ce défi – présenté comme celui de deviner ce que l’autre pense – participe de l’effet ludique, ) et le mot est retenu par le système – qui empêchera sa réutilisation par d’autres joueurs amenés à décrire éventuellement cette même image ; plus la liste de mots interdits (appelés « tabous », ce que l’on veut toujours dépasser…) est longue, plus le nombre d’images que le couple choisit au départ d’identifier est élevé, plus le score pour une identification simultanée est élevé. Ainsi, le vocabulaire servant à décrire chaque image s’enrichit, au fil des jeux. Selon von Ahn, il suffirait de deux mois à 5 000 joueurs pour identifier de façon satisfaisante4 toutes les images qu’indexe Google – ce qui ne devrait pas être trop difficile : certains joueurs y passent déjà plus de 40 heures par semaine. Un autre jeu qu’il a conçu est destiné à aider l’ordinateur à reconnaitre des composantes d’images et de les localiser dans l’image : ceci permettra aux moteurs de recherche d’images de fournir des réponses en détourant dans celles-ci la partie qui correspond à la requête, de même que la plupart le font déjà pour la recherche de texte.

Von Ahn n’en est pas à son premier coup de maître : il est l’inventeur des « captcha »5, dispositif qui affiche à l’écran de l’utilisateur potentiel d’un service un texte déformé de telle façon que les ordinateurs ne peuvent l’identifier, contrairement à un être humain ; l’utilisateur devra le saisir au clavier afin de passer à l’étape suivante. Ceci permet d’éliminer les abus croissants de ces services destinés à l’origine à des personnes, mais faisant l’objet d’utilisation par des « robots » à des fins diverses et variées ; par exemple, la possibilité de commenter des blogs est la cible de ce type d’attaques, qui rajoutent, automatiquement, des « commen­taires » n’ayant aucun rapport avec l’article d’origine, et promouvant des services commerciaux.

Un autre exemple, bien plus intéressant dans ses déve­lop­pements à rebonds, est celui du pourriel (« spam », en anglais) qui menace de nous engloutir tous, à l’instar de ce personnage du film Brazil qui disparait dans une tornade de papier : ceux-ci sont souvent envoyés, en un nombre astronomique, à partir de comptes gratuits que tout un chacun peut ouvrir chez des fournisseurs d’accès ; avec le temps, ceux-ci ont limité le nombre de courriers qu’un utilisateur peut envoyer (par jour ou par semaine), pour tenter de réduire ce genre d’abus. En réaction, les spammeurs ont développé des logiciels, qui, se faisant passer pour des humains, « remplissent » automatiquement les formulaires d’ouverture de comptes gratuits, et leur permettent ainsi de se créer des milliers de boîtes à lettre, chacune d’elle devenant une source de spams – le nombre de comptes palliant la limite d’émission de chacun d’eux. En retour, les fournisseurs d’accès ont mis en place ces captchas (proposé à l’origine pour Yahoo), qui nécessitent une intervention humaine pour passer à l’étape suivante.

S’ils ont ainsi gagné la bataille, les spammeurs n’ont pas perdu la guerre, car l’histoire ne s’arrête pas là ; ces derniers ont réagi de la façon suivante : lorsque leur logiciel de création automatique de boîte à lettres se trouve confronté à un captcha qu’il ne peut résoudre, il l’affiche – par exemple – dans un site porno­graphique gratuit comme condi­tion pour passer voir le contenu ; le « client » du site le saisira au clavier, ce qui aura pour double effet de lui permettre de passer à la partie juteuse du site, et de créer, chez le fournisseur de boîtes à lettre, un compte supplémentaire pour le spammeur. Certains d’entre eux, non contents d’avoir ainsi surmonté cet obstacle, ont aussi utilisé une sorte de captcha afin de contourner les filtres destinés à identifier les pourriels : ils codent le texte de leur publicité (concernant majo­ri­tai­rement l’achat d’un certain type d’actions en bourse) sous forme d’image qui serait illisible pour l’ordinateur chargé de les filtrer, et y rajoutent parfois un texte sans rapport avec la publicité dans le corps du courrier, hors de l’image. Ainsi, leur courrier (appelé « image spam », en anglais) n’est pas éliminé ni par l’identification du texte publicitaire (impossible pour l’ordinateur), ni au prétexte qu’il ne contiendrait qu’une image. Or les ordinateurs s’améliorant dans leur capacité à identifier ce genre de pourriel, les spammeurs les ont rendu de plus en plus complexes (pixélisation du fond, utilisation de couleurs différentes, ondulation des lettres…) à tel point que leurs victimes humaines n’arrivent plus à les lire : au moins, là, ils se sont tiré une balle dans le pied – c’est l’une des raisons de la décroissance actuelle de ce genre de pourriel.

De son côté, von Ahn vient de trouver une application extrê­mement utile des captchas : l’assistance à la numé­ri­sation et à la recon­nais­sance optique de caractères (Ocr). Les grands projets actuels de création de bibliothèques numériques se voient ainsi confrontés aux limites de ces logiciels, qui sont d’autant plus grandes que les documents numérisés sont plus anciens (« V>oitant ^ttgîtfaigc Ô0rrm«c » correspondant à « Portant ung visaige dhermite »). Son nouveau jeu, reCaptcha, présente deux mots déformés de façon semblable à l’écran : l’un connu de l’ordinateur, l’autre résultant d’une numérisation d’un texte dont l’ordinateur n’a pu déterminer le sens. Le lecteur doit saisir les deux mots au clavier. L’ordinateur vérifie que le mot qui lui est connu a été correctement identifié par le lecteur, et en conclut que ce dernier a sans doute bien identifié l’autre mot. Ce mot sera proposé à d’autres lecteurs dans un contexte similaire, et si les réponses concordent, on pourra supposer que l’identification est correcte. Non seulement ce service sert à éviter des abus, il contribue aux entreprises de numérisation du patrimoine culturel. Simple, génial5.

À moins que les spammeurs… Entre temps, ce sont les ordinateurs qui nous font trimer pour eux de façon accrue, satisfaisant ainsi aux récentes injonctions de « travaillez plus » adressées à nos frères humains qui après nous vivront.

À lire, à voir :
• Joseph O’Neill : Land Under England
• A. E. Van Vogt : Le monde des à (trad. Boris Vian)
• Stephen Shankland : New tool screens spam, digitizes books (article de CNET, 24 mai 2007)
• La fascinante vidéo de la présentation que von Ahn a fait de ses divers « jeux »(juillet 2006).


1Il a été l’un des lauréats, en 2006, du prix de la fondation MacArthur, destiné à récompenser les individus ayant fait preuve d’une créativité exceptionnelle et susceptibles de continuer sur cette voie.
2Ce que l’ordinateur ne fait que difficilement et pour certains types d’images uniquement. Certains secteurs d’activité bénéficient de budgets conséquents pour ce genre d’application (spatial, militaire, télésurveillance…).
3Le service de recherche d’images Live Search de Microsoft permet d’annoter des images, mais je doute que beaucoup se plient à cette démarche.
4Les résultats fournis ainsi sont parfois curieux, et vont certainement bien au-delà des capacités des ordinateurs : von Ahn rapporte qu’une photo du président G. W. Bush s’est vue indexée non seulement par des termes tels que homme, président, Bush…, mais aussi beurk…
5Acronyme de « Completely automated public Turing test to tell computers and humans apart », ou « test de Turing complètement automatisé destiné à distinguer l’homme de l’ordinateur ». Ce test, proposé à l’origine par le mathématicien Alan Turing, était destiné à répondre à la question « est-ce qu’une machine peut penser ? ». Il s’effectue de la façon suivante : une personne pose une série de questions à deux interlocuteurs invisibles, l’un humain, l’autre non, qui doivent lui répondre dans la mesure de leurs capacités respectives. Cette personne doit décider lequel de ses interlocuteurs est l’homme, et lequel la machine. L’échange s’effectue par l’entremise d’une machine à écrire – ainsi l’interrogateur n’a, pour se déterminer, que le texte des réponses qui lui sont fournies. S’il est incapable de le faire, on en conclut que la machine a passé l’examen.
6Il faut tout de même signaler que l’usage des captchas est exclus pour les personnes à visibilité réduite (ou daltoniennes), soit parce qu’elles ne peuvent distinguer le mot à identifier, soit parce que leur outil d’aide vocal à la navigation ne peut le faire (et pour cause : les captchas sont conçus pour ne pouvoir être lus par un ordinateur).

8 mai 2007

La longue traîne bruissante

Classé dans : Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 21:47

« …la longue traîne bruissante de sa robe de satin… » – André Theuriet (1833-1907) : La maison des deux barbeaux.

« C’était la voix de la duchesse de ***. – Je ne lèverai pas son masque d’astérisques; mais peut-être la recon­naîtrez-vous, quand je vous aurai dit que c’est la blonde la plus pâle de teint et de cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils d’ambre, de tout le faubourg Saint-Germain. – Elle était assise, comme un juste à la droite de Dieu, à la droite du comte de Ravila, le dieu de cette fête, qui ne réduisait pas alors ses ennemis à lui servir de marche-pied ; mince et idéale comme une arabesque et comme une fée, dans sa robe de velours vert aux reflets d’argent, dont la longue traîne se tordait autour de sa chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se terminait la croupe charmante de Mélusine. » – Jules Barbey d’Aurevilly : Les diaboliques.

« Au delà de l’air le plus pur qui eût jamais uni le ciel et la terre, une légère traîne rouge parsemée de veines sombres tremblait à fleur de mer sous la lune montante, comme le frisson d’une caresse à la pulpe d’un sein nocturne demeure après qu’elle a passé… » – Pierre Louÿs (1870-1925) : Aphrodite : mœurs antiques.

Il ne s’agit pas ici de celle d’Elisabeth II, dans laquelle le président américain s’est récemment pris les pieds – ou plutôt la langue – en la remerciant, lors du discours en l’honneur de sa visite, pour « avoir aidé notre peuple à célébrer son bicentenaire en 17- » (il allait dire « 1776 »…). Ce n’était pas son premier impair, d’ailleurs : en 1991, à la réception que son père, alors président, avait organisée pour la Reine (la même), il s’était présenté à elle comme la brebis galeuse de sa famille, lui demandant quelle était la leur. Pas amusée, Sa Majesté lui aurait alors répondu de se mêler de ses plantes potagères de la famille des Liliacées. Cette fois-ci, elle lui a lancé un regard silen­cieu­sement diplo­matique qui en disait long.

La longue traîne en question dénote un phénomène d’offre et de demande présent dans le cas d’un stock quasi infini – ce qui est possible avec le numérique, là où le stockage d’un objet dématérialisé (livre, disque…) prend infiniment moins de place que sur l’étagère d’un magasin ou d’une bibliothèque (on parlera plus loin des coûts de ces deux méthodes de conservation). On sait que l’intérêt du consommateur se concentre principalement sur un petit nombre de « produits » à la popularité limitée dans le temps, hit parade, best sellers, top 10 (ou 20, 50, 100…) qui s’essoufflent rapidement pour sortir de ce créneau fort étroit pour être remplacés par d’autres objets à la popularité tout aussi fugace (phénomène dû à l’obsolescence, intrinsèquement liée à l’innovation, que l’économiste Joseph Schumpeter avait analysé bien avant l’émergence du numérique et nommé « la destruction créatrice », moteur de l’économie capitaliste1). Roger T. Pédauque2 le résume ainsi : « En réalité, jusqu’à présent l’économie des médias et des industries culturelles dans leur ensemble a reposé sur l’exploitation du conformisme, tout simplement parce qu’elle est cohérente avec la structure du marché : si les demandes se concentrent sur quelques items, c’est eux qui pourront permettre la remontée des recettes, soit en assurant la quasi-totalité des ventes (édition), soit en captant l’attention d’un public, qui pourra elle-même être revendue à des annonceurs intéressés (radio-télévision). La curiosité, non seulement ne fait pas recette, mais pire induit des coûts importants de stockage, repérage et manipulation des objets qui n’intéresseront qu’épisodiquement quelques personnes. » (in « L’exploitation marchande du modèle bibliothéconomique »).

Or si ces objets, quand ils sont physiques, disparaissent des étagères puis des réserves des magasins, ils peuvent rester toujours disponibles, soit de façon numérique, soit par l’entremise d’un géant tel qu’Amazon ; il s’avère alors que le chiffre d’affaire qu’ils génèrent n’est pas négligeable, loin de là, en comparaison à celui des meilleures ventes, et souvent le dépasse même : la somme (presque) infinie de l’infiniment petit peut être grande. Ce constat a été analysé par Chris Anderson, qui revendique l’invention de l’expression « longue traine » pour dénoter ce phénomène, dans un article datant de 2004 (traduit en français ultérieurement), et qu’il a développé dans un récent ouvrage qui vient de paraître en français et sur son blog. Une recension – en français – du livre en a été faite par Didier Durand.

Kalevi Kilkki3 vient de publier un article (en anglais) dans lequel il propose une formule mathématique et une méthodologie destinées à modéliser et à analyser ce phénomène de longue traîne. Si, par certains aspects, il est assez technique, il l’illustre de façon très pédagogique et compréhensible à l’aide d’exemples pris dans des domaines variés : ceux auxquels on pense d’abord (livres, films, musique…), mais ce qui est particulièrement intéressant, d’autres tels que la syntaxe (les mots, les chaînes de caractères et les phrases les plus populaires), qu’il utilise pour tenter de comprendre les fameux algorithmes des principaux moteurs de recherche ; les prénoms et les noms de famille, etc.

Si Amazon peut, grâce à son immense fonds (augmenté par les accès qu’il fournit aux vendeurs de livres épuisés) et son bouche-à-oreille (le réseau social des commentaires, réels ou non, à propos des ouvrages présents dans son catalogue), constituer une longue traine rentable de livres « physiques », si les très grandes bibliothèques numériques peuvent (ou pourront) créer l’équivalent numéri­quement, le développement d’imprimantes de moins en moins chères, capables d’imprimer à la demande, à partir d’un fichier numérique et de métadonnées, un livre et sa couverture et de les relier, permettra à ces dernières de créer de nouveaux services à distance pour les lecteurs curieux d’ouvrages rares, épuisés et dont la demande est si basse qu’elle ne justifie pas une réédition commerciale. Mais à terme, si ce type d’imprimante sera abordable pour le particulier – comme le deviennent les « imprimantes 3D »4 – la bibliothèque devra continuer à se réinventer, tâche éternellement renouvelée qui n’est pas sans rappeler celle des Danaïdes. Quant à la rentabilité à long terme, il reste à déterminer le coût de l’entretien dans la durée des contenus numériques de cette longue traîne dont le volume ne fera que croître – l’obsolescence frappant bien évidemment les technologies servant à les maintenir en vie et en état d’exploitation5.


1 Signalé dans Michel Fingerhut : « Outils personnels et outils publics, la fin d’une frontière ? ».

2 Pseudonyme d’un réseau de scientifiques francophones issus des sciences humaines et sociales ainsi que des sciences et techniques de l’information et de la communication.

3 Chercheur principal chez Nokia Siemens en Finlande. Il se spécialise dans la modélisation de phénomènes dans divers domaines, et notamment dans ceux des réseaux de communication, des réseaux sociaux, et de l’économie des fournisseurs de service. Il est lui-même l’auteur d’un ouvrage consacré à l’architecture de services sur l’internet pouvant offrir une « qualité de service » (terme technique indiquant, grosso modo, leur fiabilité) différenciée – ce qui rend plus facile leur réalisation.

4 Il s’agit d’imprimantes capables de produire de petits objets usuels en plastique – couvercle du compartiment des piles d’un portable, poupée, etc. Ils existent depuis une dizaine d’années et servent à réaliser des modèles de pièces avant leur industrialisation ; leur prix est passé d’une centaine de milliers de dollars à 15.000, et on vient d’annoncer la sortie d’une imprimante de ce genre au prix de 4.995$ avant la fin de l’année. Pour ceux qui ont la fibre technique, ils peuvent déjà s’en construire une pour un coût total de 2.000$.

5 D’ailleurs, la rentabilité de cette longue traîne a été remise en question en 2006 dans une critique du très sérieux Wall Street Journal que confirment des spécialistes interrogés pour un article du Register. Ce dernier est signalé par un commentateur d’un entretien avec Chris Anderson que Le Monde vient de publier à l’occasion de la publication de la version française de son livre, et intitulée quelque peu ironiquement « Des consommateurs li-bé-rés ». (Note du 21/5/2007)

5 mai 2007

Le corps du texte

Classé dans : Littérature, Livre, Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 0:58

« Le mot corporalité (…), à la différence de corporéité (…), insiste sur le caractère propre de la constitution corporelle de l’homme; la notion de corporalité, à la différence de celle de corps, veut expressément nous faire dépasser la discussion classique de la notion, inséparable de la problématique, du rapport du corps et de l’âme, et mettre en valeur le caractère du corps comme le tout de l’homme et comme informant justement la subjectivité humaine ainsi que ses comportements » (Fries t. 1 1965).

Les mondes virtuels permettent à leurs utilisateurs, connectés entre eux en réseau, de déplacer, dans un paysage représentant un lieu existant ou non et s’affichant de façon tri-dimensionnelle à l’écran, une représentation d’eux-mêmes (un avatar), personnage animé leur ressemblant ou non. L’utilisateur peut communiquer avec d’autres utilisateurs par l’entremise de son avatar (si celui-ci est à une distance raisonnable des autres avatars), il peut lui faire manipuler des avatars d’objets. C’est ainsi que l’on (re)crée des univers réels ou imaginaires. Ce n’est pas récent : les jeux de guerre (fort anciens), les simulateurs de conduite ou de vol, servent à entraîner des personnes à des tâches ou à des rôles difficiles, d’analyser des situations hypothétiques complexes ; les représentations de musées permettent de prendre connaissance des lieux et des œuvres avant de le visiter, avec un degré de réalisme parfois saisissant. L’utilisation informatique grand public de la réalité virtuelle, puis des mondes virtuels, existe depuis le début des années 1990 – le plus ancien étant Active Worlds.Le simulacre est parfois bien plus puissant que la réalité, du fait de la liberté que l’on a de choisir de s’y investir ou non, ce que l’on ne peut faire pour le monde réel dans lequel l’homme est inscrit par le fait de sa nature. Il peut tenter de s’en échapper par l’esprit, mais le corps y restera, qu’il le veuille ou non ; si l’un s’éloigne trop de l’autre et ne le retrouve plus, la fin peut être tragique. C’est ce qu’on l’on a vu dans certains cas de jeux de rôle, et c’est ce qu’on l’on commence à constater dans les « mondes virtuels ». Ainsi, on vient d’apprendre qu’une parti­ci­pante à Second Life1 vient de déposer une plainte pour « viol virtuel » auprès du parquet (réel) de Bruxelles, qui a demandé à la police fédérale d’enquêter. Selon la RTBF, « Du côté de la police fédérale, les responsables de la section informatique confirment que le dossier est bien existant. Mais ils restent très discrets sur un phénomène qui repose la question de l’empathie parfois excessive d’un utilisateur pour son personnage virtuel. »2 On imagine le casse-tête qu’une plainte pour meurtre virtuel déposée par la personne assassinée causerait à ces Dupont-Dupond.

On se transforme ainsi en un être nouveau, atrophié des muscles (sauf ceux des doigts pour le clavier, et surtout du pouce pour le téléphone portable), hybride (câblé et branché en permanence, non seulement à un portable, mais au réseau), et bientôt atrophié du cerveau – nulle nécessité de penser quand on est immobile et coupé du monde réel et quand on « navigue » dans un monde de signes : on n’a plus que des réflexes et des besoins, de plus en plus instinctuels et immédiats – pour enfin se dissoudre, fantasme fusionnel ultime – dans cet hyperespace et son hyperculture que nous décrit le philosophe Pierre Lévy en des tons rhapsodiques. Ce processus de dévitalisation de l’homme se manifeste par son évolution de citoyen en consommateur, d’acteur en spectateur, d’actif en passif, vers la société « d’en haut » dont parle H. G. Wells dans La Machine à explorer le temps : « Les Eloïs, comme les rois carolingiens, en étaient venus à n’être que des futilités simplement jolies », ne vivant que dans l’oisiveté et la peur des autres, ceux d’en-bas, les Morlocks, serviteurs devenus prédateurs. – Miklos, Livre et liberté, 2003.Les techniques asso­ciées au numé­rique (infor­matique, réseaux) faci­litent, voire encou­ragent, cette fragmen­tation-recom­position des compo­santes de l’identité, d’une part, mais aussi du rapport à l’autre : dans la « vraie vie », la commu­ni­cation inter­per­son­nelle, compo­sante de la cons­truction de l’indi­vidu et de la société, n’est pas consti­tuée uni­quement d’un « message » textuel et linéaire : le ton, les silences, le regard, les gestes, les odeurs, les habits… ; les passants ou les spec­tateurs, les bruits ou la musique, le lieu, le paysage, le climat, le moment… tout ceci fait partie de l’échange et contribue à son sens, tandis qu’il est absent des commu­ni­cations élec­tro­niques, malgré les sub­sti­tuts (souriards, webcams et autres simu­lacres). Effi­caces3 et réduites à leur strict essentiel, elles favo­risent le déve­lop­pement de « l’indi­vidu de nulle part, sans mémoire ni ins­cription histo­rique, réduit à sa faculté d’adap­tation, et de plus en plus à son aptitude à la sur-consommation (…), ultra-mobile, hyper-malléable et indéfiniment adaptable »4. Divers objets subissent aussi les effets de ces techniques qui ne se résument pas uniquement à leur dématérialisation : les enregistrement sonores sont passés de l’analogique au numérique, de plus en plus compressé pour en faciliter la transmission au dépens de la qualité d’écoute, au point qu’on parle déjà de la mort de la hi-fi5. Quant aux livres, ils se réduisent, par leur numérisation, à leur contenu. Ceci affecte bibliothèques et librairies, lieux de socialisation par excellence, mais aussi notre rapport au livre en tant que « corps » du texte, rapport qui fait partie de l’appropriation, de l’inscription et de sa remémoration. On ne saurait mieux en parler que le grand écrivain Amos Oz dans le texte qui suit (dont on n’a cité qu’une partie ; il mérite d’être lu dans son intégralité) :

La bibliothèque paternelle obéissait à un ordre logique rigoureux : elle était divisée en sections et sous-sections classées par sujets, matières, langues et ordre alphabétique des auteurs. Généraux et maréchaux en constituaient la clé de voûte : d’extraordinaires volumes qui me donnaient un frisson d’admiration – c’étaient d’épais et précieux ouvrages à l’admirable reliure de cuir dont, du bout des doigts, j’effleurais la surface rêche pour sentir, avec un bonheur indicible, les lettres d’or gravées en relief ; on aurait dit les décorations étincelantes qui bardaient la poitrine d’un colonel, aux actualités de la Fox. Lorsque la lampe du bureau éclairait les fioritures dorées, il en jaillissait un éclair aveuglant, telle une invite à les rejoindre. Pour moi, ces livres étaient autant de princes, comtes, ducs et barons.

La cavalerie légère chargeait sur l’étagère juste au-dessous du plafond : revues à la couverture colorée, classées par matières, dates et pays d’origine. Les hussards étaient vêtus de fines tuniques qui contrastaient avec les lourdes armures de leurs chefs.

Le corps des officiers de brigade et de régiment se massait autour des maréchaux et des généraux : in-quartos compassés dont les larges épaules débordaient de leurs solides jaquettes de toile rêche, poussiéreuses et un peu fanées ; on aurait dit des tenues de camouflage crasseuses et poissées de sueur, ou le calicot de vieux drapeaux, endurci au combat et aux épreuves.

La couverture de certains tomes bâillait, pareille au décolleté de la serveuse de l’Orient Palace. À l’intérieur, on ne voyait qu’une pénombre qui sentait bon le papier : un soupçon de parfum, capiteux et défendu.

Le gros de la troupe s’alignait au-dessous des gradés : des centaines et des centaines de volumes à la reliure cartonnée, grise ou brune, qui sentait la colle. Plus bas, venait la racaille des milices semi-régulières dont les pages étaient maintenues entre deux feuilles de carton, attachées par un élastique fatigué ou un épais ruban adhésif. Certains cahiers, dont la jaquette en papier jauni se désagrégeait, allaient par bandes. Enfin, les plus déshérités, des livres qui n’en étaient pas vraiment, une masse hétéroclite d’opuscules, tirés à part, bulletins et autres prospectus, s’entassaient sur les étagères du bas : les laissés-pour-compte de la bibliothèque qui attendaient que papa les emmène dans un asile de publications inutiles ; entre-temps, ils campaient là, provisoirement, par faveur spéciale, empilés les uns sur les autres, en rangs serrés, jusqu’à ce que, aujourd’hui ou demain, un vent d’est disperse leurs cadavres avec les oiseaux du désert, ou que, d’ici à l’hiver prochain, papa trouve le temps de les trier et chasse impitoyablement de la maison la plupart de ces misérables gueux (brochures, gazettes, magazines, journaux, pamphlets, comme il les appelait), pour faire place à d’autres indigents qui feraient long feu, eux aussi. (Mais papa les prenait en pitié. Il avait beau dire qu’il allait faire le tri, sélectionner et en liquider une partie, j’avais la nette impression qu’aucune page imprimée n’était jamais sortie de notre maison, qui en était pleine à craquer.)

La bibliothèque sentait la poussière en permanence – un relent d’atmosphère étrangère, tourmentée, attirante et excitante tout à la fois. Aujourd’hui encore, je serais capable de deviner, les yeux bandés, la présence de livres dans la pièce où je me trouve. Les effluves d’une ancienne bibliothèque ne me parviennent pas par l’odorat mais par l’épiderme : un espace solennel, méditatif, empli d’une poussière livresque plus ténue qu’aucune autre, mêlée à l’odeur de vieux papier et de colle, ancienne ou plus récente, aux relents d’amandes amères, de sueur aigre, d’adhésif à base d’alcool enivrant, aux senteurs d’algues, d’iode, et du plomb qui, jadis, entrait dans la composition des encres d’imprimerie, du papier putrescent, rongé par l’humidité et la moisissure et du papier bon marché, tombant en poussière, contrastant avec les effluves riches, exotiques, grisants, flattant le palais, qui émanaient du luxueux vélin importé de l’étranger. Le tout baignant dans une sombre atmosphère stagnante, comprimée au fil des ans dans les interstices secrets, entre les rangées de livres et la cloison, derrière elles.

Amos Oz, Une panthère dans la cave

La nécessité de « rematérialiser le Web de la bibliothèque » se faisait déjà sentir il y a plusieurs années ; mais bientôt, il faudra préconiser la rematérialisation de la bibliothèque elle-même : ce n’est pas qu’un entrepôt d’objets matériels, c’est un organisme social6 et c’est cet aspect social primordial qu’il ne faut pas perdre. Comme l’écrivait Umberto Eco en 1981 : « Si la bibliothèque est comme le veut Borgès un modèle de l’Univers essayons de le transformer en un univers à la mesure de l’homme ce qui veut dire aussi, je le rappelle, un univers gai, avec la possibilité d’un café-crème, et pourquoi pas, pour nos deux étudiants, de s’asseoir un après-midi sur un canapé et je ne dis pas de s’abandonner à d’indécentes embrassades, mais de vivre un peu le flirt dans la bibliothèque pendant qu’ils prennent et remettent sur les rayons quelques livres d’intérêt scientifique ; autrement dit une bibliothèque où l’on ait envie d’aller et qui progressivement se transforme en une grande machine pour le temps libre (…). » Cette rematérialisation du texte et de son contexte, des objets et de leurs environnements, participera au sursaut nécessaire contre ce déni du corps (de l’objet, de l’homme) « au profil de la collectivisation des esprits, thème ancien et récurrent ». La recherche exacerbée du sens uniquement dans l’incorporel, déni de l’action au profit du verbe dans sa nudité, ne peut que s’accompagner d’une violence se manifestant dans le virtuel puis dans le réel7, frustration contre l’incapacité structurelle à se désincarner, et perte de la valeur accordée à la vie – celle de l’autre, la sienne : c’est le cas des intégrismes religieux qui occultent le corps. Il faut réancrer le numérique dans le monde des vivants.

À lire aussi :
• Alberto Manguel : La Bibliothèque, la nuit.
• Élie Barnavi : Les religions meurtrières
• Philippe Breton Le culte de l’Internet. Une menace pour le lien social ?


1 Monde virtuel qui a le vent en poupe au point que entreprises (commerciales ou non) et individus (notamment des créateurs) s’y installent. À ce jour, il compte plus de six millions d’inscrits (dont plus de cent mille français), et plusieurs dizaines de milliers de connectés simultanément. Les participants peuvent acheter (réellement) de l’argent virtuel (les Linden dollars) qui leur permet d’effectuer des transactions virtuelles.

2 Un sociologue américain, Nick Yee, a étudié l’« effet ascenseur » dans la vraie vie et dans les environnements virtuels immersifs – la fixation du regard sur l’autre et la distance intercorporelle de personnes se trouvant à proximité les unes des autres (ascenseur, métro…). Une vidéo proposée par la très sérieuse (et excellente) radio publique américaine, NPR, offre un entretien (en anglais) avec lui, illustré de nombreuses représentations d’interactions dans ce monde virtuel. À voir même si on ne comprend pas l’anglais.

3 Et donc particulièrement adaptées à une communication ciblée consistant surtout en échanges d’informations (professionnelles ou personnelles). Elles permettent aussi de maintenir un lien social ou personnel à distance, pour autant que celui-ci préexiste et est entretenu régulièrement ou épisodiquement dans la proximité.

4 Pierre-André Taguieff : Du progrès. Biographie d’une utopie moderne, cité par Michel Fingerhut : « Bibliothèque numérique : la quadrature du cercle ? ».

5 Pas de panique : en même temps, on apprend que le débit des communications de téléphones mobiles pourrait passer dans les années à venir de 3,6 à 100 Mégabit/seconde : ceci permettrait de transmettre des enregistrements sonores numériques stéréo de haute qualité, des films avec une bonne définition ; bref, de transformer le téléphone mobile en téléphone/ordinateur/télévision/chaîne hifi…. mobile, convergence que l’on signalait depuis longtemps mais qui devient une réalité. Il n’est pas fortuit que cet objet s’enrichit de fonctionnalités informatiques qui le rapprochent de façon croissante des PC. Plus généralement, cela conforte la capacité croissante des communications hertziennes à se substituer aux communications filaires.

6 Cf. Michel Fingerhut : « Bibliothèque numérique : la quadrature du cercle ? ».

7 De la violence des échanges dans les forums en ligne au happy slapping bien réel dans la « vraie » vie.

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