Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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24 août 2012

De quelques drôles de créatures et de l’histoire du baiser goulu à Sainte Ursule, ou, que faire avec du fer ?

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Sculpture — Miklos @ 13:57


Échassier. Worms (Allemagne).
 


Cheval. Heidelberg (Allemagne).
 


Tête. Rastatt (Allemagne).
 


Jürgen Goertz : Gnome. Schwabisch Hall (Allemagne).

Sainte Ursule,
ou
La Merveille naturelle

Le curé d’un petit village de Bohême s’était déclaré l’ennemi impitoyable de tous les baisers que le sacrement n’avait point sanctifiés. Son éloquence sacrée, s’échappant en torrents de flammes, poursuivait sans relâche la jouissance de cette marchandise prohibée ; et même, s’il avait fallu en croire ses interminables sermons, l’excommunication et l’enfer étaient des peines trop douces pour le criminel. Quoique de son temps, on pût, dans le pays comme partout ailleurs, se procurer de jolies femmes de ménage, il avait trouvé plus édifiant ou plus commode de faire choix d’une pieuse veuve déjà sur le retour.

Un soir, un pèlerin, chargé d’un grand fardeau, et arrivant d’un pays éloigné, demanda à se rafraîchir chez ce singulier personnage. Pour prix de l’hospitalité qui lui fut accordée, il supplia humblement le curé d’agréer, comme une marque de sa reconnaissance, un grand morceau de fer noirâtre, d’une espèce toute particulière.

Celui-ci se hâta d’envoyer à Prague ce cadeau inconnu, avec une lettre pour un artiste de cette ville, conçue en ces termes : « Faites-moi, je vous prie, avec cette matière rare, une image de sainte Ursule pour la petite chapelle de ma paroisse. »

Ces ordres furent exécutés, et, deux mois après, la sainte arriva saine et sauve au presbytère. Le lendemain, escortée de la petite troupe des fidèles, elle fut portée solennellement au maître-autel, où l’attendait une niche d’honneur.

Auprès d’elle se trouvait, dans une pareille cellule, un petit saint dont le nom ne m’est pas connu ; l’histoire rapporte seulement qu’il était de fer.

N’ayant pas eu l’honneur de le mesurer, je dois en croire la tradition, qui ne lui donne que sept pouces depuis la tête jusqu’aux talons.

Sa figure et sa barbe étaient rongées par la rouille ; et, hélas ! il paraissait oublié de Dieu et des hommes.

Bien des années s’étaient écoulées, et il n’avait encore songé à se venger de l’indifférence qu’on montrait à son égard, lorsque l’arrivée de sa bonne voisine lui donna l’idée d’attirer enfin sur lui les regards du public. A peine l’eut-on placée à ses côtés, qu’on le vit se mouvoir dans sa niche, et s’approcher d’elle avec empressement.

Miracle ! miracle ! s’écria-t-on de toutes parts, quand on vit ce nain sauter, comme une grenouille, dans la cellule de sainte Ursule, et s’attacher à elle avec familiarité et tendresse, comme s’il eût retrouvé sa fiancée après une longue séparation.

Le prêtre recula d’effroi : son sang s’arrêta dans ses veines ; et, frappé d’immobilité, il regardait cette scène étrange comme s’il avait été lui-même changé en fer.

Rien ne l’étonnait davantage que le calme de la sainte, qui ne se mettait nullement en peine de repousser son nouvel amant. Le visage enflammé de colère, il ordonne au téméraire de retourner promptement chez lui ; mais c’est en vain, le petit homme fait la sourde oreille.

Est-il possible, s’écria le moine, qu’un saint ose ainsi profaner le temple du Seigneur ? Et toi, Ursule, tu ne repousses pas cet insolent !.. que dis-je ? on croirait même que tu trouves plaisir à cette visite. — La sainte ne répondit mot. — Hélas ! reprit -il en soupirant, vous êtes tous les deux des gens de même aloi ; mais je serais indigne de remplir désormais les fonctions de mon ministère, si je souffrais plus longtemps un scandale pareil.

Et, au plus haut degré de sa colère, il tire un long couteau de sa gaine, et se précipite avec le tranchant aigu sur ce couple odieux.

Mais, nouveau miracle ! son glaive à rôti fut moins heureux qu’il ne l’avait espéré ; car sainte Ursule s’était aussitôt emparée de la lame, et ne lui avait laissé que le manche dans les mains.

Un tel événement est fait pour décourager le plus brave. Le prêtre, désarmé, et le bras paralysé, resta pendant trois minutes anéanti de surprise et de fureur. — Voilà vraiment des événements extraordinaires, dit-il ensuite en balbutiant ; ce temple est profané : fidèles, sortez ! je vais sur-le-champ faire mon rapport à monseigneur l’évêque.

Et lorsqu’il s’enfuit avec effroi, la jeunesse moqueuse criait après lui : « Quel bruit n’a pas souvent fait ce moine pour un misérable baiser ! et maintenant il voit que les saints eux-mêmes se permettent, sans remords, le même plaisir. »

Au moment où le curé sortait de l’église, un homme à cheval s’arrête devant lui, et il reconnaît le statuaire de Prague, qui venait chercher ses honoraires.

Hélas ! mon fils, s’écria le pasteur, soyez le bienvenu ! Je me crois obligé de vous payer ; cependant Ursule a occasionné ici un grand scandale. Une créature de fer, que jusqu’aujourd’hui, nous avions prise, dans notre simplicité, pour un saint (Dieu ne le connaît pas !), vient de quitter sa place, et d’un seul bond s’est attachée au visage d’Ursule avec un plaisir tout charnel.

L’artiste sourit : « Mon père, vous accusez avec trop de dureté le bon homme de fer. S’il fait la cour à cette sainte dame, il obéit à une impulsion plus forte que lui. Il en est de lui comme de tant d’autres fils de cette terre : le regard séduisant des belles nous enchaîne avec une puissance irrésistible ; en conséquence, pardonnez-lui un amour trop précipité dont les charmes seuls d’Ursule me paraissent la cause ; car, plaisanterie à part, elle est, croyez-en un connaisseur, un aimant qui attire le fer. »

Langbsein. In Album littéraire. Recueil de morceaux choisis de littérature contem­poraine. Paris, 1831.

(L’ouvrage dit de l’auteur : « Langbsein de Berlin fait partie du petit nombre d’auteurs qui ont acquis en Allemagne une grande popularité. » On n’a trouvé aucune autre trace de cet écrivain ou de ce texte.)
 


Évariste Huc : Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie,
le Thibet et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846.
Paris, 1850.

Mille millions d’anges

Classé dans : Lieux, Musique, Photographie, Religion, Sculpture — Miklos @ 1:45


Abbaye bénédictine de Sankt Peter de la Forêt-Noire (Allemagne)

« Les Juifs avaient dans leur temple deux chérubins ayant chacun deux têtes, l’une de bœuf et l’autre d’aigle, avec six ailes. Nous les peignons aujourd’hui sous l’image d’une tête volante, ayant deux petites ailes au-dessous des oreilles. Nous peignons les anges et les archanges sous la figure de jeunes gens, ayant deux ailes au dos. […]

Scot a compté mille millions d’anges. L’ancienne mythologie des bons et des mauvais génies ayant passé de l’Orient en Grèce et à Rome, nous consacrâmes cette opinion, en admettant pour chaque homme un bon et un mauvais ange, dont l’un l’assiste, et l’autre lui nuit depuis sa naissance ; mais on ne sait pas encore si ces bons et mauvais anges passent continuellement de leur poste à un autre, ou s’ils sont relevés par d’autres. […]

On ne sait pas précisément où les anges se tiennent, si c’est dans l’air, dans le vide, dans les planètes : Dieu n’a pas voulu que nous en fussions instruits. »

Voltaire, Dict. philosophique.

23 août 2012

D’un monde à l’autre

Classé dans : Lieux, Photographie, Sculpture — Miklos @ 21:42


Abbaye d’Eberbach (Allemagne)

« Bon ange. Mauvais ange, Ange de lumière. Ange de ténèbres. La chute des anges. Les anges rebelles. Les anges déchus. L’ange exter­mi­nateur. L’ange de la mort. L’ange tutélaire. Ange gardien. » (Dict. de l’Acad. fr.)

« Un squelette d’homme. Un squelette d’enfant. Le squelette d’un cheval, d’un oiseau, d’un poisson, d’un serpent. Les ossemens de ce squelette sont rattachés avec du fil d’archal. Squelette artificiel. Faire un squelette d’ivoire. » (Dict. de l’Acad. fr.)

3 juillet 2012

« Un soleil de plomb, un soleil à faire cuire tout vivants son père et sa mère. » (Michel Pilard, Lettre d’un soldat de Don Pedro, 1832)

Classé dans : Environnement, Photographie, Récits, Sculpture — Miklos @ 21:25

« Bravez ce sol de lave, et ce soleil d’enfer. » — Lamartine, Toussaint Louverture.

Le soleil de plomb n’a de cesse de chauffer la ville. La nuit, la température ne tombe pas, et le lendemain elle atteint de nouveaux sommets, inouïs de mémoire d’homme. Une fois dehors, on ne peut échapper à la fournaise, l’air, immobile, bout autant à l’ombre qu’à la lumière éblouissante, l’asphalte se liquéfie et transforme les chaussées gluantes en un simulacre de la surface de la Mer morte odeur y compris, et on peut cuire un œuf au plat en un instant sur les pavés irradiants. Comme on le voit ci-dessous, certains passants s’essayent à l’éviter en lévitant.

Même les statues des jardins publics n’en peuvent plus : elles se débarrassent qui de leurs uniformes, qui de leurs toges ou de leurs robes. Celles des hommes semblent souffrir bien plus de la canicule que celles des femmes. On peut voir en haut à gauche un homme boire goulûment à une lourde cruche en pierre qui préserve quelque peu la fraîcheur de son contenu. C’est une femme qui la lui présente à bouts de bras, elle n’a pas eu le temps de se dévêtir, tellement il la pressait de l’abreuver. À quelques pas de là, un compère épuisé se repose, négligemment accoudé sur la tête de sa compagne qui a bien du mal à supporter ce poids.

Non loin de là, ce sont les parois en verre du Centre Pompidou, dans lequel s’étaient réfugiés quelques touristes pour y trouver climatisation et obscurité plutôt qu’art et culture, qui fondent à vue d’œil. Bientôt il fera aussi chaud à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Bientôt d’ailleurs il n’y aura plus ni intérieur ni extérieur.

15 juin 2012

Juste Lipse à Louvain

Classé dans : Humanités, Littérature, Philosophie, Photographie, Politique, Sculpture, Société — Miklos @ 23:17

…Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d’un esprit tres-poly et judicieux… — Michel de Montaigne, Essais, II 12.

La ville de Louvain a érigé en 1909 une statue de l’humaniste Juste Lipse qui y enseigna à l’université et y décéda en 1606 (à gauche, photo 2012). À droite : page de garde de l’ouvrage de Lipse destiné – à l’instar du Prince de Machiavel – au prince et composé uniquement de citations choisies ; il fut publié en 1589 en latin à Louvain (et réédité ailleurs) puis traduit en français sous le titre Les politiques, ou doctrine civile de Juste Lipse, où est principalement discouru de ce qui appartient à la principauté. Il faisait suite à un autre ouvrage, De constantia in publicis malis (« de la constance dans les temps de calamités publiques », 1583-4), destiné, lui, au citoyen. On lira avec intérêt l’article que l’encyclopédie de philosophie de Stanford lui consacre et qui rend leur juste valeur à ces deux ouvrages de morale civique et politique : Papy, Jan, « Justus Lipsius », The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall 2011 Edition), Edward N. Zalta (ed.).

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