Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 août 2013

Truands de Paris

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 23:35


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«Truand. C’est le nom générique d’une grande famille qui a commencé dans le moyen âge, dont la puissance fut parfois colossale, et que la civilisation a tuée. Ce mot de truand a longtemps été jeté à la face comme une injure grossière ; mais il a vieilli singulièrement depuis Villon et les poésies burlesques des noëls, où l’on trouvait parfois des vers tels que ceux-ci :

Vous n’êtes que truandaille,
Vous ne logerez poinct céans.

Des travaux spéciaux sur cette caste singulière qui remplissait Paris de terreur il y a cinq siècles, nous ont mis à même d’entrer assez profondément dans leurs habitudes et dans leurs mœurs ; nous les esquisserons à grands traits. La première existence des truands est complètement ignorée. Quelles que soient les recherches que nous ayons faites, toutes ont été infructueuses ; seulement on croit que ce nom leur fut donné vers le xiiie siècle sous le règne de Louis VIII dit le Lion, et père de saint Louis. Cependant Robert Cénalis ne l’affirme pas, malgré ses profondes études sur les vieux âges. Les truands, si nous en croyons les anciens chroniqueurs, avaient entre eux une sorte de code disciplinaire très rigoureusement observé. Le chef qu’ils se choisissaient avait sur eux droit de vie et de mort ; leurs statuts variaient peu ; le fruit de leurs vols et de leurs brigandages était partagé sur-le-champ comme chez les Arabes errants, qui vivent du pillage des caravanes : tout était disséminé , aussi vivaient-ils au jour le jour. Et pourtant chaque soir, il leur était imposé par les statuts d’apporter au chef ou roi une certaine taxe pour subvenir aux dépenses légères qu’il faisait pour l’honorable corporation, puis aussi pour aider à nourrir les associés qui avaient eu le malheur de vieillir dans la profession, et que la potence des rois ou des seigneurs avait épargnés. Au milieu du crime, l’amour de l’humanité était observé.

Les truands ne sortaient guère de Paris ; là était leur vie tout entière : ils naissaient dans la cité et mouraient à Montfaucon, sans crainte comme sans remords. Ils se protégeaient mutuellement ; aucune basse jalousie ne les armait l’un contre l’autre, le partage du butin étant égal. C’était une association puissante, admirablement organisée, complète et pleine de mystère. Leur roi était une espèce de Vieux de la Montagne, de chef d’illuminés. À sa voix, au moindre signal, ils répondaient par le poignard. Souvent on les vit embrasser la cause du peuple contre les exactions de la royauté ; souvent aussi ils servirent les seigneurs contre le peuple. Celui qui payait le plus pouvait compter sur leur adresse, leur audace, leur bâton ou leur dague.

Une chose digne d’être remarquée, et qu’on ne peut guère résoudre qu’en accusant la police des gouvernements, c’est l’accointance que de tout temps les voleurs et les assassins eurent avec ces mêmes gouvernements. Sous Philippe-le-Bel, la plupart des truands faisaient partie des agents du roi des ribauds, et la charge de cet honorable édile avait beaucoup d’affinité avec celle du préfet de police de nos jours. Vivant presque tous dans la plus honteuse prostitution avec les ribaudes, tribades, filles amoureuses ou bourdelières des clapiersAu treizième siècle on appelait les filles publiques ribaudes, bourdelières,
et leurs demeures clapiers ou bourdeaux.
, il leur était facile de faire découvrir les conspirations ou sourdes menées des seigneurs ou du populaire, d’autant plus que, les uns et les autres, continuellement armés, audacieux, ils n’apportaient pas de grandes précautions à leurs desseins de rébellion. Plusieurs auteurs modernes ont écrit que cette espèce de parias habitait seule, depuis des siècles, les rues de la Grande et Petite Truanderie ; il n’en est rien pourtant. Les truands habitaient généralement les rues étroites et tortueuses de la Cité : ils aimaient à se tenir près du Palais-de-Justice, demeure habituelle des rois, afin d’être à portée de déposer promptement et en lieux sûrs les vols qu’ils commettaient, soit dans la somptueuse galerie du palais, rendez-vous habituel des flâneurs, soit à Notre-Dame.

« La rue de la Grande-Truanderie, dit Sauval, a été autrefois comme une Cour des Miracles ou une rue des Francs-Bourgeois, puisque ces mots de truand ou de truanderie ne signifiaient autre chose que cela. » Cénalis, dans sa Grande hiérarchie, les interprète de la sorte, appelant la rue de la Grande-Truanderie Via mendicatrix major, et celle de la Petite-Truanderie Via mendicatrix minor. Truand signifie aussi scélérat, soldat sans pitié et déterminé ; c’est pour ces causes, sans doute, que Jean de Bourgogne, ce même Jean-sans-Peur qui fut assassiné sur le pont de Montereau, logea les gens de guerre que lui et ses amis avaient levés contre le duc d’Orléans, dans cette rue de la Truanderie, et que depuis cette époque elle n’a pas eu d’autre nom. En cela l’abbé de Choisy se trompe ; car dans un cartulaire de Saint-Lazare passé longtemps avant cette époque, elle est appelée Vicus Trulenariae.

Si nous devons en croire le savant Sauval, voici la meilleure origine. Comme ce mot, tant en latin qu’en français , commence par tru, mot ancien pour dire tribut, levée, subside ; de plus que truage signifiait autrefois la même chose, et qu’enfin la rue de la Truanderie aboutit à celle de Saint-Denis, qui, pendant plusieurs siècles, conduisait à la seule porte de la ville qui existait de ce côté, quelques uns pensent que le nom de la Truanderie lui a été donné parce que les marchands , pour arriver aux halles, y payaient l’impôt de leurs denrées et marchandises. Galland dans son Franc-Alleu, et Jaillot, partagent au reste l’opinion de Sauval, et c’est beaucoup en sa faveur.

Les truands florissaient encore sous le règne de Louis XIII ; mais après la révolte des Pieds-nus, le cardinal de Richelieu les houspilla si fort qu’ils commencèrent à tomber en décadence. On se rappelle les magnifiques et spirituelles eaux fortes gravées par Callot d’après cette caste singulière ; pour eux c’était toujours le bon temps. La grande police créée par Louis XIV, le guet, les réverbères et M. de La Reynie, leur portèrent des atteintes considérables ; sous Louis XV, leurs statuts allèrent s’affaiblissant, et la révolution française vint leur donner le coup de grâce. Alors cessa bien réellement cette vaste et mystérieuse association ; la guerre engloba tout, et si quelques uns existent encore, grâce à la tradition, c’est au fond de nos provinces, dont ils exploitent les marchés, les fêtes et les foires. Mais chacun gueuse pour son compte ; ce sont des individus isolés, la corporation est morte, et il n’y a plus au fond de cela une pensée-mère pour les faire agir. Du reste, depuis dix années, le nombre en est bien restreint ; le système pénitentiaire, en se perfectionnant, finira par tout extirper de notre sol. Aujourd’hui, la classe qui rappelle le plus nos fameux truands, c’est celle des bateleurs, mais la plus redoutable est celle des vendeurs de contremarques, des marchands de bijoux contrôlés et vérifiés par la Monnaie : tous ces filous sont flanqués de compères ; et des ignobles escrocs qui pullulent chez les marchands de vin, dans les passages, sur les boulevards, et que la police correctionnelle dit ne pouvoir atteindre en leur demandant leurs moyens d’existence, parce que ces misérables vivent avec les courtisanes de la démoralisation publique : voilà ce qui reste des truands. »

Lottin de Laval, in Encyclopédie du dix-neuvième siècle, Paris, 1842.


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«Rue du Cygne. Elle va de la rue Saint Denis dans celle de Montédour, et doit ce nom à une enseigne. Dès la fin du xiiie siècle, on connaissait la Maison o Cingne ; Guillot indique la rue au Cingne, et le Rôle de 1313, la rue au Cigne. Ainsi Sauval et ses copistes se sont trompés en ne lui donnant ce nom que dans le xvie siècle ; ils sont également dans l’erreur, en disant qu’en 1445 elle avait le nom de la ruelle Jehan Vigne ; c’est sans doute la rime qui les a séduits. Sauval lui-même cite un Compte où ces deux rues sont nommées, en 1445, immédiatement l’une après l’autre ; et dans un autre endroit il dit que cette rue doit son nom à l’Hôtel du Cygne, qui en 1413 y était situé.

Jaillot, Recherches critiques, historiques et topographiques sur la Ville de Paris, depuis ses commencements connus jusqu’à présent. Paris, 1777.


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Les diables de Saint-Merri

Classé dans : Architecture, Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 18:09


Street art, 3 rue des Juges-Consuls.

«La rue du Cloître Saint-Merry n’a été prolongée jusqu’à la rue du Renard qu’après avoir perdu son propre débouché sur la rue de la Verrerie. À l’endroit où elle faisait coude, s’élevait la maison de la juridiction consulaire, dite les Juges-Consuls, et dont la porte fut décorée d’une statue de Louis XIV, en marbre, par Guillain. C’est en 1844 qu’on a donné au bout de rue, détaché de celle du Cloître-Saint-Merry, le nom de rue des Juges-Consuls. Celle-ci, par conséquent, a hérité d’une belle maison à l’angle des deux rues, qui tient par derrière à l’église, et dont l’architecture virile, due à Richer, était vantée au dernier siècle. Ricard, trésorier de France honoraire, jouissait de cette résidente vers 1750. »

Charles Lefeuve, Les anciennes maisons de Paris sous Napoléon III. Paris, 1863.

«Je retourne vers Saint-Merri. D’autres rires éclatants de jeunes filles. Je ne veux pas voir les gens, je contourne l’église par la rue du Cloître-Saint-Merri – une porte du transept, vieille, en bois brut. Sur la gauche s’ouvre une place, aux confins de Beaubourg, éclairée a giorno. Une esplanade où les machines de Tinguely et d’autres créations multicolores flottent sur l’eau d’un bassin ou petit lac artificiel, en une sournoise dislocation de roues dentées, et, en arrière-plan, je retrouve les échafaudages de tubes et les grandes bouches béantes de Beaubourg – comme un Titanic abandonné contre un mur mangé de lierre, échoué dans un cratère de la lune. Là où les cathédrales n’ont pas réussi, les grandes écoutilles transocéaniques chuchotent, en contact avec les Vierges Noires. Ne les découvrent que ceux qui savent faire la circumnavigation de Saint-Merri. Et donc il faut continuer, j’ai une piste, je suis en train de mettre à nu une de leurs trames à Eux, au centre même de la Ville Lumière, le complot des Obscurs.

Je me replie sur la rue des Juges-Consuls, me retrouve devant la façade de Saint-Merri. Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me pousse à allumer ma lampe de poche et à la diriger vers le portail. Gothique fleuri, arcs en accolade.

Et puis soudain, cherchant ce que je ne m’attendais pas à trouver, sur l’archivolte du portail, je le vois.

Baphomet. Juste où les demi-arcs se rejoignent, tandis qu’au faîte du premier se trouve une colombe du Saint-Esprit, dans la gloire de ses rayons de pierre, sur le second, assiégé par des anges orants, lui, le Baphomet, avec ses ailes terribles. À la façade d’une église. Sans pudeur.

Pourquoi là ? Parce que nous ne sommes pas très loin du Temple. »

Umberto Eco, Le Pendule de Foucault. Trad. Jean-Noël Schifano. Éd. Grasset & Fasquelle, 1990.

«La façade occidentale [de l’église Saint-Merri] est d’une riche ornementation, toute couverte de pinacles, de clochetons, de voussures et de corniches feuillagées. On entre de ce côté par trois portes ogivales, couronnées de crossettes et de fleurons, accompagnées de niches et d’arcatures trilobées. Des feuilles de vigne, refouillées avec adresse, serpentent dans les gorges des archivoltes. Des animaux et des marmousets servent de consoles, entre autres un petit joueur de cornemuse, coiffé d’un bonnet tout pareil à celui que nous voyons porter aux jeunes Auvergnats. Douze grandes statues et six petites, toutes en pierre, ont été installées en 1842, dans les niches demeurées vides depuis la révolution. Les dix-huit statuettes posées sous les jolis dais de la double voussure de la porte médiane, sont des moulages pris à Notre-Dame, sur la porte méridionale du transept ; ces figures du XIIIe siècle ne sont guère à leur place sur un portail du XVIe. On aurait bien dû se dispenser aussi de mettre, dans la compagnie des saints, un démon à la pointe de l’ogive, où le moyen âge sculptait ordinairement l’image de Dieu. Mais les restaurateurs de nos églises n’étaient pas tenus sans doute de connaître ces détails. »

F. de Guilhermy, Itinéraire archéologique de Paris. Paris, 1855.

« Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. »

Classé dans : Histoire, Lieux, Littérature, Photographie, Société — Miklos @ 0:45


Villa Léandre à Montmartre.
Autres photos de Montmartre.

«J’avoue en souriant que j’aime Montmartre, que je l’ai aimé de tout temps, et, puisque Montmartre va bientôt disparaître, ou, du moins, se transformer profondément, je veux consacrer à Montmartre quelques lignes de souvenir.

Comment expliquer cela ? Montmartre me fait l’effet d’un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue et les images d’Epinal. Une idée naïve s’y rattache invinciblement. Je me rappelle avec délices les plaisanteries sur l’Académie de Montmartre, sur les moulins « où les enfants d’Éole broient les dons de Cérès », selon l’expression d’un poète classique1, et surtout la fameuse inscription : C’est ici le chemin des ânes2.

Paris me semblerait incomplet sans Montmartre. J’aime, lorsque je passe sur le boulevard des Italiens, à m’arrêter en face de la rue Laffitte et à saluer du regard l’ancienne tour du télégraphe, qui apparaît, dans une verte échappée, au-dessus de Notre-Dame de Lorette.

Et cependant, le Montmartre d’aujourd’hui est bien différent du Montmartre d’autrefois. Il a été aplani, rogné, diminué par tous ses abords. Chaque jour, des maisons montent à l’escalade et l’envahissent. Puis, il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une quinzaine d’années, leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières ; les voûtes étaient soutenues par des piliers. On les traversait en tous sens.

Ces carrières avaient eu trois races très distinctes de locataires : d’abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier ; ensuite les carriers, qui y travaillaient à toute heure de jour et de nuit ; et enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds de toute espèce en quête d’un asile, c’est-à-dire d’une pierre pour reposer leur front.

Un autre coup porté à la physionomie pittoresque de Montmartre, ç’a été la suppression de sa fête annuelle, une des plus animées et des plus joyeuses, et, par suite, la disparition de son champ de foire, célèbre dans l’univers entier. Après la déchéance du carré Marigny, la place Saint-Pierre était devenue, en effet, le principal refuge des saltimbanques. J’y ai vu les dernières marionnettes convaincues jouer la Pie voleuse ; j’y ai entendu le dernier saint Antoine supplier, en sautant sur ses genoux :

Messieurs les démons,
Laissez-moi donc !

tandis qu’un paquet de petits diablotins se ruait en bonds désordonnés contre sa cabane ébranlée par l’orage.

Non ! tu danseras !
Tu chanteras !

Et c’étaient chaque soir, pendant deux ou trois semaines, sur cette place relativement étroite, un bacchanal, une foule, une démence, des cirques en toile, des dioramas dans des berlines, des tableaux de toute dimension représentant des géantes, des physiciens, le tremblement de terre de la Guadeloupe, le mont Blanc, des oiseaux savants, des albinos, un serpent faisant six fois le tour du corps d’un voyageur, des estrades garnies d’athlètes en brodequins fourrés et de danseuses de corde en jupons à paillettes, des parades à coups de pied, de grosses têtes en carton s’agitant sur des tréteaux, un ouragan de pistons et de clarinettes, des hurlements dans des porte-voix, des réveils de ménagerie et des illuminations soudaines !

Maintenant, sur cette place, c’est le silence et c’est la solitude. Une statue informe de saint Pierre se dresse au milieu de ces ruines sablonneuses.

On a fait à la butte elle-même une ceinture de planches qui en interdit l’ascension. Plus de promenades à la butte ! Comprenez-vous cela, ô Parisiens de la banlieue ?… C’était aussi une des gaietés de Montmartre, ces parties sur ce coteau escarpé, ces glissades, ces défis, ces envolées de robes claires, ces chutes suivies d’éclats de rire. Il y avait tel dimanche où rien n’était plus charmant à voir que cette fourmilière humaine. Des familles entières étaient assises, laissant pendre leurs jambes au bord des talus ; des bourgeois, armés de longues-vues, interrogeaient l’horizon, un horizon sans pareil, une vapeur d’or baignant des milliards de toits, de grands nuages empourprés du côté de l’arc de triomphe de l’Étoile !

Qu’on ne s’y trompe pas : la butte Saint-Pierre est, avec la rampe du Trocadéro, un des plus beaux points de vue du monde.

Tel qu’il est encore, Montmartre mérite une étude, une aquarelle si vous voulez, car Montmartre se compose de tons très différents. Ses aspects sont plus variés qu’on ne croirait. Il est impossible d’en saisir l’ensemble, même du faîte de la tour Solferino.

Et puis, en fin de compte, il reste quelque chose du vieux Montmartre ; il reste un village singulier, perché à une hauteur respectable, avec des rues étroites et tortueuses, des masures toutes noires, des cours qui exhalent des odeurs de laiterie, de vacherie, de crémerie. Les habitants vous regardent passer avec étonnement par la porte à claire-voie de leurs boutiques. On arrive à ce hameau escarpé par des escaliers assez nombreux, et dont quelques-uns sont d’un effet pittoresque, entre autres celui qui s’appelle passage du Calvaire. On y arrive aussi par une succession de rues tournantes, accessibles aux voitures. Pourtant je ne réponds pas que vous déterminiez une expression de satisfaction bien vive sur le visage d’un cocher, lorsque vous lui jetez négligemment cette indication :

« À Montmartre ! place de l’Église ! »

Elle n’a rien de remarquable, cette église ; on va voir, dans le jardin du presbytère, son Calvaire, qui est aussi célèbre que l’était celui du mont Valérien. Tout alentour, dans la rue des Rosiers, dans la rue de la Bonne, dans la rue Saint-Vincent, dans la rue des Réservoirs, le long de l’ancien cimetière, se cachent des maisons de campagne ravissantes et ignorées, remplies d’arbres de toute espèce et de tout pays ; des retraites silencieuses, touffues, enceintes de vieilles murailles brodées de fleurs. Le plateau compris entre l’église et les moulins est certainement le point le plus agréable de Montmartre ; le versant qui regarde la plaine Saint-Ouen, ourlé par la rue Marcadet, est tout à fait coquet et riant. Il y a là des ravins, des sentiers, des champs sérieux, des damiers de culture, des cabanes de bonne mine. L’œil embrasse une ligne onduleuse de coteaux bleuâtres, au bas desquels apparaît, entre vingt tuyaux d’usines, la basilique de Saint – Denis, veuve de son clocher.

Le côté vilain de Montmartre, le côté pelé, déchiré, tourmenté, est celui qui commence au Moulin de la Galette, un des derniers moulins dont la hauteur était jadis couronnée. Deux autres ne sont plus que des squelettes de bois pourri. C’est la région des guinguettes, des bals, le dimanche, dans les arrière-boutiques de marchands de vins. La semaine, on n’y rencontre que des terrassiers, occupés auprès des charrettes remplies de gravois. Ces hangars noirs sont des fabriques de bougies, m’a-t-on assuré. J’ai découvert, près de là, un café orné de cette enseigne passablement ambitieuse : Café des Connaisseurs.

Ce versant s’incline sur le nouveau cimetière et est bordé par la rue des Dames, puis par la rue des Grandes-Carrières.

Tels sont les principaux aspects, assurément particuliers, de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa campagne romaine. Les études de Michel n’étaient guère recherchées et guère payées, il y a trente ans, dans les ventes publiques, où elles se produisaient en assez grand nombre. Il est vrai qu’elles n’offraient rien de bien séduisant : c’étaient des toiles d’une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d’un ton juste. Aujourd’hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés ; on les paye, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent.

Dans les nouvelles dénominations de rues, j’aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre.

Les deux plus récents historiens de Montmartre sont Gérard de Nerval et M. Léon de Trétaigne.

Le premier, dans sa Bohême galante, au chapitre intitulé : « Promenades et souvenirs, » a écrit six de ses pages les plus exquises. Il raconte comment il faillit acheter autrefois, au prix de 3,000 francs, la dernière vigne de Montmartre.

« Ce qui me séduisait, dit-il, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards, c’était d’abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis. C’était ensuite le voisinage de l’abreuvoir, qui, le soir, s’anime du spectacle de chevaux et de chiens que l’on y baigne, — et d’une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent, comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l’ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures… »

À côté de cet abreuvoir s’élève aujourd’hui une maison élégante, dont le propriétaire est cet aimable Berthelier, le chanteur de chansonnettes et de vaudevilles.

« Il ne faut plus y penser ! — s’écrie Gérard avec ce doux sourire que je revois toujours ; — je ne serai jamais propriétaire ! » Et ses visions d’antiquité lui reviennent de plus belle. Il aurait fait faire dans cette vigne une construction si légère ! « Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis, m’en avait dessiné le plan. »

C’est ainsi qu’en peu de lignes ce délicat esprit a su dégager toute la poésie agreste de Montmartre.

Le second historien, dans le sens grave et imposant du mot, est, comme je l’ai dit, M. Léon de Trétaigne. Ses études sur Montmartre et Clignancourt, constituant un volume in-octavo, ont paru en 1862. Elles résument tous les travaux précédents et embrassent une période considérable de siècles. C’est le volume qu’il faut ouvrir si l’on veut connaître les révolutions de cette éminence de terrain depuis le supplice de saint Denis, date à laquelle elle entre violemment dans l’histoire.

Que d’événements importants se sont passés à Montmartre ! Que d’hommes fameux y ont paru, pour prier ou pour combattre !

L’empereur de Germanie, Othon II, y a fait chanter un formidable Alleluia qui s’entendit jusqu’à Notre-Dame épouvantée.

Le pape Eugène III y a officié solennellement, saint Bernard lui servant de diacre.

Charles VI, au lendemain du ballet des sauvages, où il faillit trouver la mort dans les flammes3, s’y est rendu en pèlerinage, accompagné de toute sa cour.

Ignace de Loyola et François Xavier y ont prononcé leurs vœux et jeté les premières bases de la Compagnie de Jésus.

Henri IV y a établi son quartier général lors de son troisième siège de Paris. On veut même qu’il y ait senti battre son cœur, — qui battait d’ailleurs assez facilement, — pour une abbesse d’un couvent de bénédictines.

À ce même couvent, transformé et purifié, le Régent et le jeune roi Louis XV sont venus maintes fois faire leurs dévotions.

Puis le vent de la Révolution a soufflé ; et, sous la Terreur, Montmartre, l’innocent et tranquille Montmartre, a vu son nom changé en celui de Mont-Marat.

Tranquille, viens-je de dire ! Ne vous y fiez pas. En 1814, quatre cents dragons y ont lutté héroïquement contre vingt mille hommes de l’armée de Silésie.

Vous voyez que les souvenirs abondent en cette localité.

Ce livre, très complet, mène le lecteur jusqu’à l’administration de M. le baron Michel de Trétaigne, père de l’auteur et maire de Montmartre pendant plusieurs années.

MM. de Trétaigne père et fils habitent eux-mêmes, au bas de Montmartre, dans la rue Marcadet, un ravissant domaine composé d’une maison, ou plutôt d’une petite maison, ornée de bas-reliefs érotiques, et d’un parc d’une étendue qu’on ne soupçonnerait jamais dans un faubourg parisien. De longues avenues de tilleuls et de marronniers, d’épaisses charmilles, des pelouses immenses, des peupliers gigantesques, des cèdres, des arbres de Judée contribuent à rendre invraisemblable cette propriété magnifique.

Aujourd’hui, le maire de Montmartre est M. Leblanc.

Ce n’est pas la faute à cet honorable fonctionnaire s’il est forcé de signer tous ses actes : Le maire, Leblanc. »

Charles Monselet, De Montmartre à Séville. Paris, 1865.

_________________

1. Ponce-Denis Écouchard-Lebrun (surnommé le pindarique, 1729-1807) qui dit de Montmartre dans son ode Le Triomphe de nos paysages :

La colline qui, vers le Pôle,
Borne nos fertiles marais,
Occupe les enfants d’Éole
À broyer les dons de Cérès.

2. Écrite sous la forme d’une prétendue inscription romaine trouvée sur une pierre à Montmartre et envoyée par Piron à l’Académie des inscriptions et belles lettres, lui demandant de bien vouloir la déchiffrer :

CES. TI. C.
ILEC. HE.
M. INDE. SANES.

La Diligence, Journal des voyageurs de 1849 qui rapporte cette anecdote relate ainsi celle d’une autre inscription du même acabit : « Sur un petit vase trouvé non loin des bords de la Saône, on lit l’inscription suivante, qui a donné bien des insomnies aux antiquaires de Mâcon :

MVL. T. AR.
D. ADI. V. I. O.
N. EN.
SIS.

Un des plus habiles membres de l’Académie de cette ville l’a développée ingénieusement de la façon suivante : MULieres. Tinurtii. ARaris. Dicaverunt. ADIpatam. Vrnam. Iovi. Optimo. Nautis. ENavigantibus. SospItibuS. Ce qui se traduit ainsi : — Les femmes de Tournus sur Saône ont dédié cette urne pleine de graisse à Jupiter très bon ; les matelots de la rivière ayant terminé leur traversée sains et saufs. — Ce sens est assez naturel et assez facile ; mais en voici un autre qui l’est pour le moins autant. En rapprochant les lettres et lisant couramment, on trouve MVLTARDA DIVIONENSIS, latin peu classique, mais se traduisant fort nettement : Moutarde de Dijon !

Ces calembours ne sont pas sans rappeler le non moins fameux :

Cesarem legato alacrem eorum.
Sumpti dum est hic apportavit legato.

qui se déchiffre sur un coin de sa table de cuisine sans même faire appel au Gaffiot.

3. Jean Juvenal des Ursins raconte cet épisode ainsi : « Audit temps le roy avoit aucunement recouvert sa santé, et luy donnoit-on le plus de plaisance, comme dit est, qu’on pouvoit ; et fut ordonné une feste au soir en l’hostel de la royne Blanche à Saint-Marcel près Paris, d’hommes sauvages enchaisnez, tous velus ; et estoient leurs habillemens proppices au corps, velus, faits de lin, ou d’étoupes attachées à poix resine, et engraissez aucunement pour mieux reluire ; et vinrent comme pour danser en la sale où il y avoit torches largement allumées : et commença-on à jetter parmy les torches, torchons de fouërre ; et pour abreger, le feu se bouta aux habillemens qui estoient bien lacez et cousus. Il estoit grande pitié de voir ainsi les personnes embrasées, et combien qu’il s’entretinssent, toutefois si delaissèrent-ils : et d’iceux hommes sauvages, est à noter que le roy en estait un ; et y eut une dame veuve qui avoit un manteau dont elle affubla le roy, et fut le feu tellement estouffé, qu’il n’eut aucun mal : il y en eut aucuns ars et brulez qui moururent piteusement : un y eut qui se jetta en un puits, l’autre se jetta dans la rivière. »

8 août 2013

Comme le Pont Neuf

Classé dans : Lieux, Littérature, Photographie, Théâtre — Miklos @ 0:24


Le Pont Neuf et la Conciergerie.
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Colombine

De bonne foi, m’aimes-tu ?

Arlequin

Oui assurément je t’aime. Je t’aime comme les filous aiment la bourse. Et toi m’aimes-tu ?

Colombine

Je t’aime comme les vieillards aiment l’argent.

Arlequin

Et moi, je t’aime comme le Pont Neuf aime la Samaritaine.

Colombine

Et moi, comme les Normands aiment les procès.

Arlequin

Et moi, comme les libraires aiment les auteurs qui ne demandent rien.

Colombine

Et moi, comme les femmes qui aiment à paraître belles.

Arlequin

Et moi, comme les médecins aiment la maladie.

Colombine

Et moi, comme les procureurs aiment les grosses lettres.

Arlequin

Et moi, comme les jeunes gens aiment la dépense.

Colombine

Et moi, comme les musiciens aiment à boire.

Arlequin

Et moi, comme le vent aime les girouettes.

Colombine

Et moi, comme les comédiens aiment les grosses assemblées.

Arlequin

Ahalte là. Je ne saurais rien ajouter de plus fort. Comme les comédiens aiment les grosses assemblées ! J’avoue qu’on ne peut pas aimer davantage. À propos d’amour, quand nous marierons-nous, Colombine, reine de tous les pays de mon cœur, douairière de tous les doigts de ma main, perle digne d’être pendue aux oreilles de Gargantua, de Pantagruel et autres grands seigneurs ; quand nous marierons-nous ?

Gherardi, Les intrigues d’Arlequin, comédie. 1721.

«En entrant dans la ville d’Amsterdam, un homme habillé de brun, portant une petite perruque ronde, accourut sauter au cou de père Jean, l’embrassa trois ou quatre fois, et lui dit : « Est-ce bien toi, mon cher père Jean ? Comment te portes-tu ? Et qu’as-tu fait de ma femme ? » À ce mot, père Jean s’écria : « Par la fressure de notre saint père le pape, c’est mon ami Vitulos ; ma foi, je me porte comme le Pont Neuf : pour ta femme, le diable sait où elle est. Le père prieur des grands carmes de Rome me l’a soufflée, comme je te l’avais escroquée. Que le ciel en soit béni ; j’ai éprouvé dans cette occasion la vérité du proverbe, qui dit que nous serons mesurés sur la même mesure dont nous mesures les autres. Mais j’en suis tout consolé. » — « Et moi, je n’en ai jamais été attristé, dit Vitulos : tu m’as défait d’un fardeau qui me pesait terriblement sur les bras. Si tu ne m’avais point enlevé cette sorcière à tous tous les diables, je l’aurais noyée un jour ou l’autre. Vive la communauté en toute chose ! Morbleu, le droit de propriété est un droit inventé par Belzébuth pour faire enrager les hommes. La possession d’un bien tourmente, fatigue, ennuie le possesseur, ou tente, ou fait sort à qui ne le possède pas. »

Henri-Joseph Dulaurens, Le compère Mathieu, ou, Les Bigarrures de l’esprit humain. 1766. »

«Le Parisien aime le Pont-Neuf. Il en parle, loin de son pays, avec une sorte d’orgueil et d’affection. C’est pour lui un point de comparaison avec les monuments du même genre qu’il a occasion de voir. On a construit à Paris, depuis un certain nombre d’années, des ponts d’une ordonnance plus remarquable sous le rapport de l’art ; mais le Pont-Neuf est le seul dont il se plaise à vanter les piles massives et la large voie. C’est, en vérité, un grand et noble ouvrage. Malgré la belle exécution de la corniche établie dans toute la longueur du pont, il a plus de solidité que d’élégance, plus de majesté que de grâce. On voit qu’il est l’œuvre d’une époque où l’homme, récemment initié aux mystères des arts, se séparait à regret des traditions architecturales du moyen âge, dont les ouvrages sont empreints d’un caractère prononcé de force et de durée. La conception du Pont Neuf a de la grandeur ; elle n’a pu être inspirée seulement par l’utilité économique de sa construction. Je suis surpris qu’elle appartienne à Henri III ; il n’y a rien dans la vie de ce prince qui la justifie ; mais il est certain que Henri IV pouvait seul l’accomplir. La pensée du vainqueur d’Ivry, du robuste montagnard béarnais, s’y reconnaît mieux. Sa statue équestre, posée au centre du pont, sur le terre plein, à l’extrémité de l’ancienne Île aux Juifs, semble le dire au peuple. Je ne sais pourquoi on a de tout temps, ainsi que l’indique une façon de parler proverbiale, critiqué comme une inconvenance le choix de cette place pour rendre cet hommage à la mémoire de Henri IV. Nulle part, au contraire, l’image de ce prince n’eût rappelé d’une manière plus éloquente les titres qu’il peut avoir à la reconnaissance du pays.

[…]

Et cependant, quelle que soit la beauté pittoresque de votre terre natale, enfants des montagnes, hommes des vastes et fertiles plaines, ou des côtes maritimes, arrêtez-vous à la première heure du soir sur le Pont Neuf, regardez autour de vous, et dites-moi si le majestueux spectacle qui se déroule sous vos yeux n’égale pas au moins toutes ces pompes de la nature qui ont rempli votre cœur d’enthousiasme et d’amour pour votre pays ?… La beauté de cette scène qui m’a bien souvent saisi d’admiration, est plus facile à sentir qu’à décrire. Je n’oserais pas l’essayer.

Du terre-plein dominé par la statue monumentale de Henri IV, on découvre à l’est et à l’ouest une grande partie du cours de la Seine, dont les eaux paisibles et bienfaisantes apportent la prospérité dans Paris. Elle semble saluer en passant ses rives resplendissantes des miracles des arts, et animées de toute la vie de la civilisation. A l’ouest l’horizon est borné par les collines verdoyantes de Saint-Cloud et de Meudon ; dans cette direction et sur la rive droite les Tuileries et le Louvre étalent leurs masses majestueuses, dont la vue a de la peine à atteindre le prolongement. Le pont des Arts, construction gracieuse et légère, coupe admirablement le premier plan de ce tableau, tandis que le fleuve, chargé d’embarcations de toutes les formes, lui donne l’activité et la vie.

Mais c’est surtout à l’est que la scène, si j’en juge d’après mes propres impressions, a un caractère merveilleux, un ensemble d’accidents qui remplissent l’âme d’une émotion suave et tendre comme un sentiment religieux. Derrière vous c’est Paris dans sa jeunesse et sa virilité, c’est la grande ville, la reine de l’Ile-de-France, parée de tous les ornements de sa royauté ; mais devant vous c’est le vieux Paris, le Paris de Hugues Capet et de Marcel, le prévôt des marchands ; là se déploient sur les monuments d’un autre âge, noircis par le temps, tous les souvenirs de l’histoire nationale. L’île Saint-Louis, qui, sur les plans reculés de la perspective, occupe à peu près le centre du fleuve, est peuplée de hautes constructions, dont l’effet est extraordinaire, à cette heure surtout où la lueur pâle et lointaine des réverbères jette sur elle un jour douteux. Toujours sur cette ligne, mais en inclinant davantage vers la rive gauche du fleuve, on découvre les tours gothiques de Notre-Dame, dont le sommet entouré des vapeurs gazeuses qui se lèvent de Paris semble ainsi se perdre au sein des nuages. De temps en temps une voix solennelle perce l’épaisseur de ce voile sombre et retentit au loin, c’est le son du bourdon, dont la masse énorme fait comme frissonner en s’ébranlant les antiques murailles de l’église. L’île où ce beau monument est situé, c’est la chère Lutèce de Julien ; on lui a laissé le nom de Cité qui rappelle son droit d’aînesse. Il n’y a pas une de ces voies maintenant sombres et tortueuses qui ne rappelle des évènements racontés dans nos vieilles chroniques. Enfin à une distance plus rapprochée, voyez ce qui reste de l’antique palais légué par les rois de France à la justice ; mais il est triste que le voisinage de cette enceinte respectée soit maintenant souillé par une institution odieuseLa prison de la Conciergerie., dont le nom seul outrage la liberté écrite dans nos lois, et fait la honte de la civilisation.

Si vous reportez autour de vous vos regards émerveillés, votre imagination, déjà séduite par le magique effet de ce vaste tableau, va être livrée en même temps à toute la puissance de l’actualité et à celle des vieux souvenirs. À toutes les heures de la journée une foule considérable circule avec peine sur le Pont Neuf, et tandis que les piétons envahissent ses trottoirs, des milliers d’équipages et de voitures industrielles en labourent la voie dans tous les sens. Ce pont, jeté pour ainsi dire au confluent des trois divisions principales de Paris, est comme la grande artère où passent tout le sang, tous les éléments de vie de la ville géante. Quelle immense variété de physionomies, de costumes et de langage ! Vous croiriez être à l’entrée d’un bazar où toutes les nations du monde sont représentées. Et quelle diversité morale ne doit-il pas exister dans ces foules inquiètes qui passent devant vous comme les eaux du fleuve ! Qui peut dire les joies, les misères, les vices, les vertus qui animent ces longues chaînes d’êtres humains, dont les anneaux se succèdent avec une étonnante promptitude !

Mais en conservant son nom, le pont du roi Henri a subi la loi générale des ouvrages de l’homme, et sa physionomie locale, s’il est possible de s’exprimer ainsi, s’est modifiée successivement, et s’est empreinte des couleurs mobiles du progrès social. Les hommes d’un autre temps ne reconnaîtraient plus ce monument ; ils chercheraient vainement la machine hydraulique dont la construction bizarre amusait le Parisien, ou si l’on veut, cette badauderie antique imputée à son caractère enthousiaste et communicatif ; le carillon aux tintements harmonieux, l’horloge sur laquelle se sont réglées tant de montres, la SamaritaineCélèbre fontaine abattue en 1813., tout cela a disparu. Cet attentat à la légitimité des habitudes populaires et à l’effet pittoresque du pont, est l’ouvrage du goût moderne, qui est coupable de profanations bien moins excusables. Que sont devenus ces petits théâtres en plein vent, où s’épanchaient librement la verve d’opposition et la gaîté satirique de nos pères ? Quoi qu’en ait pu dire l’austère Boileau, ce n’étaient pas seulement les laquais assemblés qui formaient le public des joyeuses parades du Pont-Neuf. Le peuple, que dans ce temps le beau monde confondait insolemment avec ses serviteurs, y venait oublier les misères que le grand roi, si bassement loué dans les vers du célèbre critique, versait sur lui à pleines mains. Il venait écouter ces chanteurs, reflet national des anciens ménestrels, qui, dans leurs libres couplets, lui offraient du moins la jouissance de la plainte, sous le gouvernement oppresseur de Mazarin, ou du P. Le Tellier.

Alexandre Barginet, « Le Pont Neuf et l’Île-aux-Juifs », in Paris, ou Le livre des Cent-et-Un, t. 9. Francfort, 1833. »

19 novembre 2012

Le Pont Neuf

Classé dans : Histoire, Lieux, Photographie — Miklos @ 9:49


Paris années 1980.

«Pourquoi Paris voit-il affluer dans son sein une foule immense accourue, non seulement des deux bouts de la France, mais nous dirons presque des deux bouts de l’univers ? À cela, il y a une réponse toute simple : c’est que les écoles y attirent les étudiants ; la cour et sa faveur, les ambitieux et les solliciteurs de places ; les jeux, les spectacles de toutes sortes, les hommes de joie et de plaisirs ; ses monuments, ses édifices, les curieux et les voyageurs ; ses académies, ses musées, les savants et les artistes ; c’est qu’enfin cet immense concours de gens de toute sorte fait espérer une facile fortune aux marchands de toute espèce, qui y abondent ; bien plus, aux intrigants de tout sexe et de toute condition, qui y fourmillent. Mais pourquoi Paris est-il si cher à ses enfants ? Pourquoi le Parisien ne peut-il jamais s’arracher de ses murs, et, au contraire de César qui préférait être le premier dans un village que le second dans Rome, préfère-t-il être, lui, le second, le centième dans Paris que le premier à… Brives-la-Gaillarde, par exemple. Est-ce parce que cette pensée consignée dans les vers de Boileau,

Paris est pour un riche un pays de Cocagne

et pour le pauvre prolétaire un véritable enfer, n’est plus vraie aujourd’hui ? Est-ce parce qu’aujourd’hui il y a à Paris des spectacles et des plaisirs à bon marché, des restaurants à bon marché, des bibliothèques à bon marché, des musées à bon marché, comme le Musée pour rire, par exemple ; toutes sortes de choses enfin à bon marché, excepté le pain et les tailleurs ? Est-ce parce que non seulement il y a, dans la ville et pour tout le monde, de belles places, de beaux jardins, de belles promenades où l’on peut respirer un air pur et se chauffer au soleil, ou s’abriter sous d’épais ombrages ? Est-ce enfin parce que, si tout cela ne suffit pas, il y a maintenant à Paris des voitures à vapeur et des chemins de fer qui, pour 75 centimes, conduisent dans d’autres palais, dans d’autres jardins, dans des forêts même, qui sont tous semés autour de Paris, comme un beau feuillage entourant une belle rose ? Est-ce tout cela, dites-moi, qui fait que Paris est si cher aux Parisiens ; que, loin de Paris, point de bonheur pour lui, point de joie, point de plaisir, point de vie. C’est peut-être parce que nulle part, comme à Paris, on ne trouve une si ample collection d’originaux de toute espèce et de toutes nations qui viennent s’y faire stéréotyper, daguerréotyper ! Non. Tout cela y est bien pour quelque chose, sans doute ; mais il est un autre sentiment, je crois, qui attache le Parisien à Paris, et c’est à ce sentiment que nous répondons en publiant le Paris Daguerréotypé ; c’est qu’avec tout cela, à chaque place, à chaque rue, à chaque maison, presque à chaque pavé, se rattache un souvenir de l’histoire de nos pères, de l’histoire de Paris, qui n’est, ni plus ni moins, que l’histoire de France. Donnez-moi une parcelle grande comme la main, une pierre de la plus petite maison, et je vous parie qu’à cette pierre est attaché un souvenir, une histoire qui vous intéressera ; parce que, depuis vos premiers ancêtres, cette histoire vous est arrivée de bouche en bouche, qu’on vous a bercé avec, et que le souvenir de votre enfance est mêlé avec son souvenir.

Prenons une bien petite place dans cet immense espace qu’on appelle Paris, une place qui en occupe bien peu, le terre-plein du Pont-Neuf, et voyons ce qui peut se rattacher de souvenirs à cet étroit emplacement.

Il n’y avait pas encore de Pont-Neuf, on n’y pensait même pas encore, que là se passait un événement qui ne s’est jamais oublié, et qui inspirait, il n’y a pas encore de cela bien longtemps, à un de nos auteurs modernes, une tragédie : la Mort des Templiers. Oui, c’est à cette place que fut élevé, en 1313, le bûcher où périt Jacques Morlay, grand maître de l’ordre des Templiers ; c’est du haut de ce bûcher qu’il jetait au roi de France, son bourreau, cette terrible assignation à laquelle il fut forcé de se rendre :

« Je t’attends dans un an au tribunal de Dieu, lui disait-il. » Et, un an après, Philippe-le-Bel y comparaissait pour répondre de cette terrible exécution.

Mais qu’ai-je besoin d’aller chercher des souvenirs avant que le Pont-Neuf existât. Prenons-le déjà loin de sa naissance ; ne nous occupons même que de cette statue de Henri IV qui se trouve juste devant vous au sortir de la place Dauphine, et ne racontons que son histoire ; elle est assez curieuse.

Ferdinand, grand duc de Toscane, fit couler en bronze un cheval colossal dans le dessein de le faire surmonter de son effigie. Jean de Boulogne, élève de Michel-Ange, fut chargé de ce travail. Ferdinand mourut sans que le cheval eût encore de cavalier. Côme II, son successeur, offrit à Marie de Médicis, alors régente de France, ou accorda à sa demande ce cheval de bronze, et le fit restaurer et embarquer sur un vaisseau à Livourne. Ce vaisseau traverse la Méditerranée, longe les côtes de France, et (un mauvais génie poursuivait sans doute le cheval) vient échouer sur les côtes de Normandie. C’était en 1613. Le pauvre cheval resta un an au fond de la mer. Enfin on l’en retira en 1614. Il fut transporté au Havre, et de là remonta les bords fleuris de la Seine jusqu’à Paris, où on le reçut en grande cérémonie. Pendant son voyage cependant, on s’était empressé de lui élever un beau piédestal, dont le roi avait posé la première pierre. On l’y plaça en grande pompe, en attendant que le cavalier qui devait le monter fût coulé ; mais cette attente fut si longue, qu’on s’habitua à le voir sans cavalier, et que, longtemps même après que la statue de Henri IV y fut placée, on appelait encore le monument le Cheval-de-Bronze.

Ce monument élevé à la place d’un bûcher, il fallait qu’il en vît encore un à ses pieds. Ce fut devant cette statue de Henri IV que furent livrés aux flammes les restes défigurés du maréchal d’Ancre, traîné dans les rues, déchiré par des forcenés.

Alors, aux quatre coins du piédestal, s’élevaient des trophées d’armes, aux pieds desquels gémissaient en effigie des guerriers vaincus et garrottés. Ces trophées servaient de cachette et de lieu d’affût aux nombreux voleurs qui désolaient Paris en général et le Pont-Neuf en particulier ; et comme dans ce temps il n’y avait pas que les voleurs qui volaient, que c’était un plaisir pour les gentilshommes de ce temps, Henri IV abrita quelquefois, sous son cheval tutélaire, sans doute en récompense des services passés, un descendant de sa bonne noblesse, en occupation tant soit peu flibustière. A la fin du règne de Louis XIII, Gaston, duc d’Orléans, prenait plaisir, après avoir fait la débauche, à s’embusquer sur le Pont-Neuf et à dépouiller les passants de leurs manteaux. On lit dans les Mémoires de Rochefort que ce prince et sa joyeuse compagnie ayant enlevé, pendant la nuit, cinq ou six manteaux aux passants, quelques personnes volées allèrent se plaindre. Les archers arrivèrent. A leur approche, les nobles voleurs prirent la fuite. Parmi les complices du prince, on distinguait le comte d’Harcourt, le chevalier de Rieux et le comte de Rochefort. Ces deux derniers, réfugiés vers la statue de Henri IV, grimpèrent sur son cheval. Le chevalier de Rieux, effrayé, voulut en descendre : il pose les pieds sur les rênes de bronze ; elles cèdent sous son poids, il tombe et pousse des cris qui attirent les archers. Ceux-ci le forcent à se relever, et obligent le comte de Rochefort, qui se tenait derrière le dos de Henri IV, à en descendre. Ils furent conduits dans les cachots du Châtelet, d’où ils ne purent sortir qu’avec de puissantes protections.

J’ai peine à croire que, même sans ces puissantes protections, le peuple eût laissé condamner des gens qui avaient voulu se mettre, même un seul instant, sous la sauvegarde d’Henri IV, son protégé à lui, d’Henri IV, qui devait faire mettre la poule au pot à tous ses sujets. Il m’a semblé, en lisant son histoire, qu’il prenait d’étranges moyens pour arriver à un tel but ; mais enfin n’importe. Henri IV est un roi tellement populaire que sa statue avait échappé à la révolution de 1789 ; bien mieux, en 1790, le piédestal de la statue fut rouvert d’une décoration représentant un rocher ; la statue semblait avoir ce rocher pour support ; pendant trois jours, il y eut des concerts, des hymnes nationaux, des danses ; on forçait les passants à s’agenouiller devant l’image révérée. Vinrent les guerres de 1792. Le peuple ne pouvait mieux faire, pour chasser l’étranger, que de s’adresser à Henri IV. Il fut métamorphosé en canon. Refondu et replacé en 1818, il n’a rien perdu de sa popularité. En 1830, un homme monta sur la statue pour mettre un drapeau tricolore dans la main de Henri IV, et lui dit, dans un langage énergique, et faisant allusion aux ordonnances de juillet : « C’est pas toi, mon brave homme, qu’aurait fait de ces boulettes-là. » Du reste, si vous voulez vous convaincre pleinement de l’amour du peuple pour Henri IV, approchez-vous, et vous lirez sur le piédestal, si toutefois vous savez le latin, que ce monument a été rétabli au moyen d’une souscription dont le montant a été fourni par des citoyens de toutes les classes. Ce que vous n’y verrez pas, c’est que cette souscription produisit des sommes immenses qui excédèrent les frais d’exécution, et qu’on ne sait ce qu’est devenu cet excédent ; et si tout cela ne vous intéresse pas non plus que les deux bas-reliefs du piédestal, représentant, l’un l’entrée de Henri IV à Paris, l’autre Henri IV faisant passer du pain aux Parisiens par-dessus les murailles, passez vous-même derrière la statue, tournez-vous vers le Pont-Royal, et vous aurez l’un des plus beaux points de vue qu’on ait à Paris.

De ce côté, vous pouvez embrasser la moitié de Paris qui s’étend le long de la Seine ; à droite, votre œil, arrêté par la galerie du Louvre, par la longue galerie des Tuileries, ira se perdre dans l’épais feuillage de la terrasse du bord de l’eau ; à gauche, quand vous aurez quitté le coin de la Monnaie et le palais de l’Institut, vous aurez, au lieu d’une ligne longue et presque régulière, comme celle de l’autre côté, une foule de maisons hautes, basses, saillantes, rentrantes, brillantes, obscures, sur lesquelles votre œil pourra ricocher à son aise, jusqu’à ce qu’il ait atteint le point extrême, le sommet de la Chambre-des-Députés. Entre ces deux bras de bâtiments, qui enferment le fleuve, vous pourrez à loisir suivre son tranquille courant et passer avec lui sous les mille arcades de ses ponts, ou, faisant exécuter à votre regard un exercice gymnastique, le faire sauter du pont des Arts au pont des Saints-Pères, du pont des Saints-Pères au Pont-Royal, et de là enfin, par un saut puissant, l’envoyer s’abattre sur les collines de Meudon, qui viennent enfermer ce tableau, où la lumière se joue de mille manières. Puis, ramenant votre regard sur le bassin qui s’étend à vos pieds, vous pourrez le reposer sur le petit jardin des bains Vigier, qui couronne si heureusement la pointe extrême de l’île Notre-Dame, formant à la statue d’Henri IV comme un piédestal de verdure.

Si maintenant, tournant le dos au spectacle qui vous occupait tout à l’heure, vous reportez vos yeux de l’autre côté, vous embrasserez, en suivant les deux bras de la Seine, l’autre moitié de Paris. »

Aug. Auvial, « Le Pont Neuf », in Paris et ses environs reproduits par le daguerréotype, sous la direction de M. Ch. Philipon. Paris, 1840.


Pont Neuf pris du quai Conti. In Paris Daguerréotypé, 1840.
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