Une Femme laissant tomber sa tasse à thé d’horreur en découvrant le contenu monstrueux d’une goutte d’eau grossie de la Tamise révélant l’impureté de l’eau potable à Londres.
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Le titre complet – et amusant – de cette eau-forte datant de 1828 et concernant une eau fortement polluée prouve, si besoin en est, que les préoccupations environnementales et sanitaires ne datent pas d’hier ni de l’émergence de l’intérêt pour le vert ou le bio. L’original fait partie du fonds de la Wellcome Library, dont les très importants fonds sont consacrés à l’histoire de la médecine. Ils ont pour cœur la collection que Henry Solomon Wellcome (1853-1936), magnat de l’industrie pharmaceutique, avait réunie durant des dizaines d’années. Son accès en ligne est le fruit d’un programme de numérisation de la bibliothèque qui permet d’accéder d’une façon bien trop limitée (des extraits, et de si petite taille que même avec la loupe fournie il est souvent impossible de lire les textes, mais uniquement d’en voir les remarquables illustrations mais là aussi sans pouvoir en examiner les détails) à d’anciens – parfois fort anciens – documents. Quel dommage.
Heureusement, ce document-ci est aussi accessible par l’entremise de la Bibliothèque numérique mondiale, qui, elle, fournit le moyen d’agrandir de façon quasi illimitée les documents qui s’y trouvent, et de les examiner jusqu’au plus infime détail (tel le grain du papier !), ce qui permet de distinguer dans l’eau-forte en question le petit personnage de forain en bas à gauche et de lire ce qu’il dit. Cette réalisation vraiment internationale de la Bibliothèque du Congrès aux États-Unis, avec la contribution d’institutions partenaires dans de nombreux pays et le soutien de l’Unesco et d’organismes privés, donne accès à un relativement petit nombre de documents (quelques milliers) choisis de par le monde, mais avec une qualité incomparablement meilleure aussi bien en qualité de numérisation qu’en documentation (les documents sont accompagnés de notices détaillées en sept langues) que les grandes bibliothèques numériques (Hathi Trust, Gallica ou Google Books, par exemple ou les portails tels qu’Europeana), qui ont privilégié la quantité à la qualité.
On peut y effectuer des recherches, y naviguer par lieu, période ou thème, et trouver ainsi de réels trésors, mais on peut tout de même se demander quels sont les critères qui ont présidé aux choix : la rubrique « musique » ne comprend à ce jour que 31 documents (contre 144 dans « Sports, jeux et loisirs », ce qui laisse rêveur), dont la majorité sont des photographies… On y trouve seulement 9 manuscrits d’intérêt variable : une lettre à Eisenhower signée par trois amoureuses d’Elvis aux côtés des manuscrits d’un des quatre exemplaires des Cantigas de Santa Mariadatant des 13e-14e s., de L’Oratorio de Noëlde Bach et de La Flûte enchantée de Mozart… Quant aux trois enregistrements sonores qui s’y trouvent, n’en parlons pas.
Un document de référence publié en 2009 par la très officielle Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) s’intitule : L’emploi de la langue française : le cadre légal.
En le parcourant, on s’aperçoit qu’il n’impose pas un emploi correct de la langue française, et donne l’exemple de ce qui peut se faire dans ce domaine.
Dès l’énoncé du principe constitutionnel à la base de ce document, il viole les règles de la typographie en séparant des guillemets fermants du mot qui les précède, et auquel ils doivent être joints par une espace insécable :
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ce qu’ils font ailleurs avec des guillemets ouvrants, au moins comme ça il n’y aura pas eu de jaloux.
Cet organisme qui œuvre à la défense de la langue a été incapable de saisir correctement le mot « œuvre », justement. On aurait préféré « oeuvre » au choix qu’ils ont systématiquement fait :
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C’est d’ailleurs le parti pris de Google Books :
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Mais est-ce un exemple à suivre ? En passant, on remarquera que les auteurs du document de la DGLFLF ne sont vraiment pas forts en mise en page comme on le constate par le débordement à droite du dernier paragraphe de la colonne de gauche du second exemple.
Pire, et c’est là le vrai problème, ils n’ont pas relu le document avant de le publier… Bilan de la casse (terme typographique s’il en est) : cinq œufs dans l’eau. D’autres pages du site de ce gardien de la langue ne sont pas exemptes de ce traitement cavalier ou hâtif, comme le montre l’extrait suivant de la liste de leurs publications, truffée qu’elle est de renvois à la ligne et d’espaces superflus ou manquants, de mots omis… Ironiquement, on en trouve trois occurrences dans une ligne mentionnant la « Qualité du français dans l’Administration »…
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Enfin, on précisera que cette amicale critique ne concerne pas la loi en question mais son explication. Sur le fond, on se demande comment l’« encouragement » à utiliser le français dans le titre des émissions audiovisuelles (dernier paragraphe du délicieux délictueux extrait affiché plus haut) affecterait Cold Case, Culturebox, Strip tease et tant d’autres s’il était vraiment pris en compte par la télévision publique.
Ce n’est pas une langue française, mais c’est une réaction appropriée à son cavalier traitement
Dans notre société, les noms de famille marquent publiquement et identifient officiellement un lien de parenté « tribale » (et donc économique…) par filiation ou par mariage, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs : dans nombre de pays, on s’appelle encore X fils (ou fille) de Y, ce qui n’indique en général qu’une filiation immédiate : c’est le cas en Islande – à l’instar de leur premier ministre Jóhanna Sigurðardóttir et de leur président Ólafur Ragnar Grímsson – sauf dérogation (que Vladimir Ashkenazy a obtenue en prenant la nationalité de ce pays) ; en Russie et chez les émigrés russes (Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev, Nina Nikolaevna Berberova) ; en Arménie (Souren Melikian – ce qui signifie « fils de roi ») ; en arabe (Abdallah ben Abdelaziz ben Abderrahman ben Fayçal ben Turki ben Abdallah ben Mohammed ben Saoud, qui n’est pas que fils de roi, puisqu’il l’est lui-même aussi)…
Jean Dupont demande au Conseil d’État à changer son nom de famille en Durand. Lorsque le fonctionnaire lui en demande la raison, il explique : « Maintenant, quand on me demande comment je m’appelais avant, je dois répondre “Finkelszteyn”. Quand je m’appellerai Durand, je pourrai répondre à cette question en disant “Dupont” ». (Histoire juive)L’obligation de changer de nom – que ce soit pour se protéger, tel un Raymond Samuel devenu Aubrac, pour faciliter l’intégration d’un nouvel immigrant par choix personnel (pour que leur enfant ne soit pas la risée des « petits Français » de sa classe, pour faciliter l’embauche ou la location…) ou par nécessité sociale ou légale (comme en Islande) – est loin d’être anodine (j’en sais quelque chose). En France, où l’« unité de la langue » a longtemps été un principe rigoureux au point d’interdire l’usage de langues régionales, la francisation des noms était aussi une affaire politique : il suffit de lire un article édifiant datant de 1947 consacré à ce « problème » national, « La francisation des noms de personnes », d’Étienne-Abel Juret, publié dans Population, 2e année, n° 3.
S’il n’était pas obligatoire, ce changement était – en France – irréversible, jusqu’à très récemment. Fruit d’une décision souvent circonstancielle, il pesait sur toutes les générations suivantes, nées en France, et qui ne portant plus le poids de la nécessité d’origine, souhaitaient récupérer, à juste titre, ce qu’elles considéraient comme une partie de leur identité familiale. On lira à ce propos avec profit le très intéressant ouvrage de Nicole Lapierre, Changer de nom, publié en 1995 (extrait disponible ici), et, plus récemment, l’article « Avec cette francisation, je me suis senti étranger » (quel beau titre !) de Libération du 20 janvier 2010. Nicole Lapierre est aussi interviewée dans une récente émission de la Fabrique de l’histoire (que l’on peut écouter ci-dessous), aux côtés de Raymond Aubrac, Émilie Berrebi (psychanalyste), Alain Didier-Weill (psychanalyste), Jérémie et Claude Fazel, Lucien Finel, Julien Grassen-Barbe et de Céline Masson, psychanalyste et fondatrice du collectif La Force du nom, qui a milité avec succès pour que le Conseil d’État, seul habilité à autoriser les changements de noms dans un sens, les autorise dorénavant dans l’autre : il a obtenu un revirement de la jurisprudence, et c’est dorénavant le ministère de la justice qui s’en occupe.
Les prénoms, eux, servent à distinguer, à particulariser un individu dans la famille ou dans la lignée, sans forcément le singulariser tout à fait (existe-t-il des prénoms qui seraient des hapax ?) : on nomme un nouveau-né parfois d’après un saint, d’après un ancêtre, d’après la mode et surtout d’après les héros d’un jour de la téléréalité omniprésente. Dans le cas où un même prénom est utilisé de génération en génération, on rajoute un numéro d’ordre, et pas uniquement chez les rois ou chez les papes : c’est assez courant chez les Américains, où les dynasties de l’argent et du pouvoir sont des pâles substituts à celles de la noblesse : John Davison Rockefeller IV est le fils de John Davison Rockefeller III, lui-même fils du n° II et petit-fils du premier (qui, lui, ne portait pas de numéro d’ordre mais les trois mêmes noms), fondateur de la Standard Oil Company et de la fortune de ses descendants. Biz CXX ! comme on dirait en yiddish.
Les prénoms servent aussi à indiquer un rapport de familiarité (mais pas forcément de famille) – on n’appelle pas n’importe qui par son prénom – mais surtout dans leurs déclinaisons amicales ou intimes sous forme de diminutifs. Contrairement à ce que l’appellation de ce procédé pourrait le laisser entendre, il ne raccourcit pas toujours le vocable surtout quand il est déjà court – c’est la distance entre les locuteurs qui diminue (cas particulier de l’hypocoristiqueTerme qui exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations.) : ainsi, Anne et Jean donnent Annette ou Nanou et Jeannot ou Yannick (il en va de même en d’autre langues : Anna se transforme en Anniouchka en russe, Carmen en Carmencita en espagnol, etc.).
La combinaison des deux (ou trois, ou quatre… selon le nombre de prénoms et/ou la juxtaposition de plusieurs noms de famille lors de mariages, par exemple) n’étant pas unique non plus, les autorités et les organismes qui souhaitent pouvoir contrôler chaque personne individuellement leur attribue un numéro unique (et parfois plusieurs, ce qui est contradictoire, mais passons) : numéro d’identité, numéro de sécurité sociale, numéro fiscal… (j’en possède actuellement 28, sauf erreur ou omission de ma part comme dirait ma banque). Ce numéro doit servir à distinguer un Jean Dupont de tous les autres Jean Dupont.
« Chose vraiment étonnante – et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir – de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter – puisqu’il est seul – ni aimer – puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel. » — Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire.Avec l’omniprésence croissante du numérique et la nécessité qu’elle implique d’une précision accrue dans l’information (1984 de George Orwell et Brazil de Terry Gilliam y décrivent un ministère qui lui est consacrée), la tendance à nous définir par des nombres ne fait que se développer – l’émergence du Web sémantique, nécessitant des « identifiants uniques » pour tout objet informationnel, l’encourage – et en arrive jusqu’au tatouage numérique (par implantation de puce RFID), non seulement d’animaux mais d’êtres humains. Cette pratique n’est pas récente, on en a rappelé les sinistres antécédents et les dangers inhérents (localiser, organiser, surveiller, contrôler, dominer). Et dire qu’on s’y laisse souvent entraîner par ignorance ou par facilité : les nouveaux objets techniques qui nous entourent dorénavant sont de plus en plus désirables, comment résister à l’envie d’acheter un nouveau téléphone qui nous localisera encore plus précisément que le précédent, de fournir toutes ses informations les plus personnelles à son réseau social favori, de se lier de façon croissante dans cette toile d’araignée portée par le Web (c’est le sens de ce mot anglais). Comme le constatait déjà Étienne de La Boétie en 1549…
Ce jus de raisin, importé d’Israël (détail qui a son importance), est vraiment bon, mais jusqu’à quand ?
On est en droit de se le demander : la mention en français indique « à consommer de préférence avant le 28 Février 2015 », tandis que la mention en hébreu en bas à droite, probablement imprimée lors de la mise en bouteille et donc plus réaliste qu’une série d’étiquettes destinées à l’exportation, indique une date de péremption (les lettres ת.א., à lire de droite à gauche, signifient en hébreu « date ultime ») bien plus rapprochée, le 5.2.14. Qu’on se rassure, on aura fini la bouteille avant, mais heureusement qu’on n’en pas fait de réserves.
À ce propos, on citera le Traité de chimie de Jöns Jakob Berzelius qui nous apprenait en 1838 que :
Gay-Lussac a fait voir que si l’on exprime du raisin dans une atmosphère qui ne contient pas la plus petite quantité d’oxygène, le jus ne commence à fermenter que lorsqu’on introduit de l’oxygène dans le gaz. Gay-Lussac broya et exprima du raisin sous une cloche remplie de gaz hydrogène ; le jus se conserva pendant un mois, tandis que le jus de la même espèce de raisin, exprimé à l’air et conservé dans une autre cloche placée à côté de la première, commença à fermenter comme à l’ordinaire. Lorsqu’il eut introduit sous la cloche remplie de gaz hydrogène une petite quantité d’air atmosphérique, le jus de raisin commença également à fermenter. La quantité d’oxygène nécessaire pour déterminer la fermentation est très petite, et dès que la fermentation est établie, elle continue sans le concours de l’oxygène. On conçoit, d’après cela, pourquoi du jus de raisin, exprimé à l’air, fermente dans des vases qui ne contiennent point d’oxygène.
D’aucuns préfèreraient sans doute attendre, comme on l’apprend dès 1756 dans La Cacomonade, Histoire politique et morale traduite de l’allemand du Doctor Pangloss, par le docteur lui-même, depuis son retour de Constantinople :
On en trouve qui s’enivrent avec du jus de raisin, ou de pomme, ou d’orge, aigri par la fermentation ; d’autres qui s’empoisonnent délicieusement avec ce même jus distillé par le feu ; d’autres qui se réjouissent avec de la salive de vieille femme infusée dans du suc de maïs ; d’autres qui mettent dans leur nez une poudre brune et malsaine ; d’autres qui mâchent de la chaux avec des feuilles d’arbres ; d’autres qui fouettent ou égorgent leurs voisins ; d’autres qui se laissent fouetter ou égorger, et tout cela est à moi.
À chacun son plaisir. Moi, ce jus, tel qu’il est, il me plait.
Cathédrale Notre-Dame de Fribourg (Allemagne). Détail.
Nos lecteurs auront sans nul doute reconnu le titre danois du célèbre conte de Hans Christian Andersen publié en français sous le nom de Les Habits neufs de l’empereur. En bref, c’est l’histoire d’un souverain qui se fait confectionner un habit dans un tissu extraordinairement rare.
Mais pas unique, du moins chez les familles régnantes : deux jeunes membres de la famille royale britannique – le troisième en ligne dans l’ordre de succession au trône et la femme du second en ligne – ont été récemment aperçus habillés de cette même étoffe.
Ce n’est finalement pas si étonnant, les familles royales du Danemark et de Grande Bretagne sont apparentées : la grand-mère maternelle de la reine Margrethe II était la petite-fille de la reine Victoria, tandis que le grand-père de la reine Elisabeth II en était le petit-fils. Ce tissu doit donc faire partie des… bijoux de cette famille, soit dit sans malice ni lèse majesté.
O tempora ! O mores ! est-on en droit de soupirer. Ce n’est pas tant à propos de cette façon qu’ont les uns ou les autres de se comporter en petit comité que du fait de l’invasion croissante de la vie privée que nous subissons tous, princes ou roturiers (la chance – toute relative – de ces derniers c’est que les journaux people s’intéressent plus aux premiers), avec, parfois, des circonstances particulièrement tragiques telles celles dont a été victime la mère de ces deux jeunes princes.
Mais ce n’est pas uniquement l’empereur (ou ses fils) qui est nu, c’est toute la société qui le devient graduellement sous l’emprise croissante de la toile d’araignée numérique qui aspire toutes les informations la concernant et nous lie dans un réseau inextricable de contraintes sous prétexte de nous libérer de celles du temps et de la distance.
Ce n’est pas récent : il suffit de lire, par exemple, un discours prononcé en 1998 par le directeur du commissariat canadien à la protection de la vie privée. Il y affirme d’abord que « la protection de la vie privée n’est ni plus ni moins que la notion que nous ne pouvons vivre dans une société libre en démocratie sans avoir à protéger notre intimité », et rajoute que « nous utilisons la technologie, que ce soit à bon ou à mauvais escient, sans vraiment penser aux implications et aux conséquences de nos choix pour notre vie privée ».
C’était vrai alors, ça l’est encore plus aujourd’hui. Ce n’est pas seulement du fait d’individus ou de sociétés qui font tout ce qui est en leur moyen pour capter à notre insu, corréler et utiliser le maximum d’informations personnelles nous concernant pour en tirer le plus de profit possible pour leur activité propre ou en les revendant à d’autres ; mais c’est aussi du fait de chacun d’entre nous qui, par facilité ou par ignorance, les leur fournit généreusement et gratuitement sans en imaginer les conséquences, que ce soit sur des sites de réseaux sociaux, de jeux ou d’achats en ligne, par exemple.
Ce sont finalement les mêmes mécanismes que ceux à l’œuvre dans la destruction annoncée de notre environnement : l’avidité des uns, l’inconscience ou le choix de la facilité et de l’instantanéité pour les autres.
L’enfer qui attend les générations suivantes, c’est chacun de nous qui le pave.