Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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29 octobre 2008

Life in Hell : Made in Italy

« Quand on arrive de France, et que l’on vient de traverser les Alpes de la Savoie, Turin semble une ville italienne ; quand on revient de Naples ou de Rome, on se croirait dans une ville française. Turin, la plus petite des capitales, est peut-être la plus propre et la plus régulière des villes. La plupart de ses rues sont tracées au cordeau et décorées de chaque côté d’édifices semblables. Quelques-unes sont même bordées d’une double rangée de portiques à arcades. » Frédéric Bourgeois de Mercey, « La Galerie royale de Turin », in La Revue des deux mondes, t. 28, 1841.

Le chef d’orchestre s’ennuyait. Il ne dirigeait que d’une main distraite et sans grandes nuances l’orchestre qui n’avait d’ensemble que le nom : les musiciens – peu nombreux, l’œuvre requérant une formation de chambre – devaient s’ennuyer aussi et, ne prêtant pas une attention particulière à leurs collègues, ne brillaient pas par la synchronie de leur jeu. Quant au public, il était tout aussi peu nombreux, la salle aux trois-quarts vide, programme sans doute trop contemporain pour les habitués : c’était pourtant des Danses concertantes que l’orchestre de la RAI était en train d’exécuter (littéralement), mais le nom du compositeur – Stravinsky – fait fuir encore bien des auditeurs près de quarante ans après sa mort.

L’œuvre suivante, le Concerto pour violon de Korngold avait pourtant tout pour les charmer : le néo-romantisme débordant, qui faisait se pâmer la jeune soliste qui possédait une bonne technique et une belle sonorité, mais qu’on s’attendait à se voir liquéfier d’émoi sur la scène quand elle ne se lançait pas dans des trémolos vigoureux (un regain de l’école russe de violon, que Chloë Hanslip avait suivie ?), les leitmotifs insistants limite harcèlement, le réveil de Jeffrey Tate qui se mit à diriger avec entrain, et le bref rappel hypervirtuose et néo-paganinien de John Corigliano… À l’entracte, Anna, Luca et Akbar décidèrent comme un seul homme de ne pas se soumettre aux 45 minutes de la première symphonie de Walton qui s’ensuivait et sortirent de l’auditorium de la RAI. Dommage, l’acoustique y était vraiment excellente, se dit Akbar.

Avant le concert, Anna les avait emmené manger léger – une nécessité après les délicieux repas qui avaient ponctué la conférence – dans un petit restaurant de quartier, Alla Mole, situé via Giuseppe Verdi, comme il se doit pour une soirée musicale. Sa pizza à la roquette méritait non seulement une mention particulière – dont acte – mais de revenir le lendemain soir, ce qu’Akbar n’hésita pas à faire, nonobstant son régime : la pâte fine, élastique, savoureuse et légèrement dorée et croustillante sur les bords, le sel discret à souhait ; une fine couche de mozzarella, des tomates fraîches, des feuilles de roquette et un soupçon d’origan ; chaude et généreuse tout en étant parfaitement digeste, quel plaisir !

Ce restaurant tient son nom du bâtiment qui héberge actuellement le musée national du cinéma à l’architecture aussi singulière que son histoire, et devenu le symbole de Turin : destinée à être une synagogue, la Mole Antonelliana est le fruit du délire de son architecte auquel elle doit son nom (Alessandro Antonelli) dépassant, en budget et en hauteur (113 m, et ultérieurement, 167 m), la commande initiale de la communauté juive (67 m) qui se retira du projet. L’intérieur, vide, est aménagé de façon spectaculaire en cinq niveaux sur le pourtour de l’édifice et propose une très riche histoire du cinéma, les merveilleuses inventions qui l’ont émaillée – les ombres chinoises, les lanternes magiques, la photographie, les chambres obscures, la stroboscopie… – ses metteurs en scène, ses acteurs et ses stars mythiques… Le rez-de-chaussée du musée est une immense salle de cinéma avec deux écrans géants et où trône un immense Moloch, et dont le pourtour consiste en des décors reconstituant des lieux magiques.

Turin n’a pas que la Mole de spectaculaire. On est, après tout, en Italie, et tout y est spectacle : les galeries couvertes, même celles d’immeubles plus récents, sont monumentales (sept à huit mètres de haut), les façades sont monumentales, les places sont monumentales. Les palais sont légions. Les étalages et les devantures – de pâtisseries, de glaces (Akbar préféra celle au parfum de cassate à la ricotta) –, les magasins d’habits, sont des combinaisons chatoyantes et d’une grande élégance. On est dans la mise en scène permanente.

La visite de la La Venaria Reale, à l’origine pavillon de chasse de la famille de Savoie, transformé en un complexe et labyrinthique palais royal, puis abandonné, voire partiellement détruit ou brûlé à diverses époques, et enfin récemment restauré de façon remarquable et agrémenté d’une mise en scène intéressante de Peter Greenaway, a constitué un splendide point d’orgue à ce bref séjour. Guidés par l’historien et le conservateur Andrea Merlotti, un homme passionné et particulièrement bien informé, Akbar et Anna ont traversé avec étonnement et plaisir, en parcourant ce très riche complexe, les quelque mille ans de l’histoire de la Maison de Savoie, celle de ses principaux personnages et de ses États aux frontières fluctuantes au fil des siècles.

Revenu à Paris, Akbar regretta le caffè, la polenta et les autres petits plaisirs quotidiens qu’il avait appréciés durant son séjour.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

15 septembre 2008

Life in Hell : le dernier homme

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 3:00

« Il vaut mieux passer à la Poste hériter qu’à la postérité. » — Alphonse Allais1

« En 1576 les messagers royaux furent autorisés à se charger du port des correspondances privées, et ainsi naquit ce grand service public de la poste, qui désormais se développa régulièrement. » — Marcel Marion, Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIe et XVIIe siècles, 1923.

Akbar n’est pas content. Sa tentative d’effectuer un don en ligne à une association à laquelle il contribue depuis longtemps avait échoué malgré ses tentatives répétées, et il craignait d’avoir été débité autant de fois. Il avait écrit à l’organisme qui ne lui avait jamais répondu tout en continuant à lui envoyer des appels à sa générosité. Il va leur écrire une lettre recommandée, cette fois.

Akbar n’est pas content : il doit aller à la poste. Autrefois, il y avait un bureau dans son quartier. Puis celui-ci a fermé, et il a fallu se rendre dans un local vieillot et poussiéreux situé dans l’arrondissement voisin, aux queues interminable. Il y avait quatre ou cinq guichets (mais un ou deux agents) ; répartis comme ils l’étaient dans deux ailes de l’agence, il était impossible de savoir si l’on avait choisi la bonne file d’attente ou non. Puis cette poste avait fermé « pour travaux » et Akbar devait se trimbaler jusqu’à celle du Louvre, immense hall où l’on se sent aussi petit qu’un personnage de Sempé (pas le claveciniste mais le dessinateur).

Jusqu’à la récente réouverture de ce bureau. Akbar le découvre les yeux émerveillés : flambant neuf, couleurs claires, guichets accueillants, présentoirs garnis, on se croit aux Amériques. Il cherche le formulaire pour lettre recommandée parmi ceux en libre service : il n’y en a pas. Au moment où il s’approche du seul guichet occupé par un préposé, celui-ci s’éclipse. Akbar se souvient de la fameuse phrase de Ponson du Terrail : « La Marquise allait enfin s’expliquer, quand la porte en s’ouvrant lui ferma la bouche », mais il n’est plus aussi content qu’en entrant.

Voyant le désarroi qu’il ne se prive pas d’afficher, une employée accorte au sourire flambant neuf (une nouveauté, dans l’agence ; cela avait aussi dû faire partie des ravalements de façade) s’approche. Elle lui explique que ce formulaire n’est pas mis à disposition du public (contrairement au passé), il faut le demander – elle se fera un plaisir de le lui remettre – et, voyant qu’il tient à la main plusieurs autres lettres à cacheter, précise qu’elle ne vend pas de timbres à l’unité (ce qui se faisait auparavant) : c’est soit le carnet soit La Machine À Côté, qui, elle, est disposée à le servir (sauf pour le formulaire dont il a besoin). Akbar est encore moins content.

Se disant qu’un carnet lui éviterait de revenir au moins neuf autres fois à cette agence – et ne craignant pas le sort de la pauvre Clara, les timbres dorénavant autocollants –, il en demande deux à la femme souriante. « Vous en voulez de beaux ? », demande-t-elle sans se départir de son sourire. Il opine (il ne lui serait jamais venu à l’idée d’en demander des laids), en colle sur les enveloppes non recommandées et les tend à la postière. Les beaux timbres ont si peu l’air de timbres que la dame croit d’abord qu’il n’a pas collé les timbres qu’elle vient de lui vendre, mais se reprend rapidement et les lui rend, en expliquant à Akbar qu’elle ne peut les prendre : il faut qu’il les dépose dans la boîte qui se trouve hors de l’agence, « à droite en sortant vous marchez jusqu’à ce que vous les voyez ».

Il s’y retrouve en même temps qu’un autre malheureux qu’il avait remarqué du coin de l’œil dans l’agence : la préposée souriante avait passé un long moment à lui expliquer le fonctionnement de La Machine au lieu de lui fournir le timbre dont il avait besoin – ce qui lui aurait pris dix fois moins de temps : mais ce n’était pas le but du jeu, il faut apprendre aux clients à se passer du personnel coûte que coûte (pour baisser ce qu’ils coûtent). Le pauvre hère dit à Akbar que pour lui c’était bien plus compliqué que pour les jeunes générations si familières de « ces » machines.

Akbar, étonné – l’homme semble pourtant jeune, et d’ailleurs les jeunes générations, n’envoyant plus de lettres, n’ont nul besoin de ces machines –, compatit, et se met à rêver au brave new world dans lequel on entre de plein pied, celui habité par des robots bien plus efficaces et aimables que les employés, ronds de cuirs, vendeurs, ouvreuses, marchands, machinistes de bus ou de métro, musiciens et chefs d’orchestre2 ; celui où l’écran est le passage obligé pour tout contact humain sans d’ailleurs que l’on puisse vraiment savoir si, à l’autre bout, il y a encore un homme ou déjà un humanoïde.

Akbar n’est plus content du tout. Il n’est pas encore un golem, lui. « Moi non plus ! », déclare Jeff.

1 On trouve aussi « J’aime mieux aller hériter à la poste que d’aller à la postérité. » (attribué à Louis Auguste Commerson – que la Wikipedia française confond Allais-grement avec l’explorateur Philibert Commerson – dans un ouvrage publié un an avant la naissance d’Alphonse Allais), et, selon Évène, à Alexandre Breffort.
2 Sur le remplacement progressif des musiciens (et bientôt de leur public) par des robots, cf. l’article de la Lettre d’information de IAML (p. 10-11). Depuis, d’autres inventions ont conforté cette tendance.

Jeff et Akbar sont les personnages d’une série de bandes dessinées de Matt Groening, qui est aussi le père de la fameuse – et infâme – famille Simpson.

11 septembre 2008

Ça presse

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 1:18

« Les pauvres yeux atterrés se firent violence pour retenir leurs grosses larmes. » — Eugène-Melchior de Vogüé, Les Morts qui parlent, 1899.

« Quotidianum da nobis hodie. »

« Si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’in­ven­ter. » — Honoré de Balzac, « Les Jour­na­listes. Mono­gra­phie de la presse pari­sienne », in La Grande ville, nouveau tableau de Paris, comique, critique et philo­so­phique, t. 4, p. 87-208, 1843.

Gaudeamus igitur, Google communique sur son entreprise de numérisation en masse de milliards de pages d’articles de presse publiés dans des journaux depuis plus de 200 ans à la surface du globe et de les mettre en ligne indexés. Ils se sont aussi associés aussi avec quelques grands éditeurs de presse (à l’instar du New York Times et du Washington Post) qui détiennent déjà des archives numériques. Ces documents historiques se rajouteront à leur service d’accès à la presse quotidienne actuelle. On rêve des recherches et des découvertes qu’on pourrait y faire…

Entreprise démesurée ? En tout cas, à la mesure de son intention affirmée d’« organiser toute l’information du monde », et ils y mettent les moyens. L’annonce fournit l’adresse du nouveau service en version « beta » (c’est ainsi qu’ils avaient procédé pour le lancement d’autres projets). On peut effectuer des recherches dans les textes (et titres) des articles, la restreindre à une période spécifique, à ne vouloir obtenir que les réponses gratuites – certaines étant fournies par des archives payantes de partenaires du projet. Mais on n’a aucune indication claire du corpus disponible – il s’agit de toute évidence de quelques grands éditeurs américains, de documents juridiques de la Cour suprême (curieuse définition de la presse…) et d’un nombre de journaux nord-américains plus ou moins connus – ni de la période couverte – on retrouve quelques documents (une douzaine parmi les gratuits) datant du XVIIIe s., mais rien de systématique.

On aurait aimé lire les échos de la Révolution française dans la presse américaine de l’époque, mais rien n’est encore entré à ce sujet dans (la partie gratuite de) l’archive. En avançant dans le temps, on trouve trace de Napoléon ; ainsi, la Gazette de Pittsburgh datée du 26 mai 1807 rapporte les revers militaire de « l’invincible Napoléon » (italiques dans le texte) face aux Russes, et ajoute : « When tyrants meet with a reverse of fortune suspicion always haunts them. The invincible Napoleon imputing his want of success to his officers, is said to have accused several of them of treason. His former favorite Duroc is reported to have incurred his displeasure, and to have been sent back to France under an escort of gens d’armes. » À cette époque, le torchon brûlait entre les États Unis et Sa Majesté Britannique : le journal rapporte dans le même numéro que le Président [Jefferson] avait enjoint à un navire de guerre britannique de ne jamais entrer dans les eaux territoriales américaines, et que ce bâtiment avait enfreint à l’interdit.

Contrairement au service de livres numérisés, les contenus eux-mêmes ne sont pas forcément hébergés dans les serveurs de Google : c’est le cas pour les détenteurs d’archives numériques, que Google ne fait qu’indexer et référencer et y fournir l’accès (gratuit ou payant, selon le choix du partenaire). Par contre, Google numérise probablement des microfilms d’autres partenaires, et en héberge le résultat avec des degrés très variables de qualité : pour certains, il identifie de façon assez remarquable les contenus (mot par mot) et la mise en page (les titres), ce qui permet d’en retrouver le contenu, de l’afficher et de s’y déplacer aisément en glissant les pages à l’écran (pour autant qu’elles se soient chargée entièrement). Par contre, on y trouve des pages entières noircies, tachées, déchirées, illisibles et donc souvent inutilisables, comme on peut le voir ci-contre : il est patent que le traitement de masse, automatisé, n’est pas suivi d’un contrôle de qualité. Triste comparaison avec la haute qualité de leur numérisation de livres, et probablement due au fait qu’ici ils n’ont pas utilisé les journaux eux-mêmes mais des microfilms de qualité parfois très médiocre. En théorie, il aurait été utile d’en estimer l’état avant le procédé, et de revenir – si possible – à l’original papier si nécessaire, mais il ne semble pas que cela ait été effectué ; vu l’ampleur du projet, il est peu plausible que cela se fasse, et l’on serait alors condamné, dans ces cas, à accéder à une version dégradée d’une mauvaise photographie de l’original.

Un autre défaut, qu’on a aussi identifié dans leur rubrique de livres numérisés (mais dû probablement à d’autres raisons) est l’indexation incorrecte des dates des documents. Le Victoria Daily Standard daté de 1873 se retrouve classé en 1783, et des milliers de journaux, classés de 1600 à 1699, ont été publiés des centaines d’années plus tard (le Mckenzie River Reflection ne date pas du 10 juin 1664 mais du 10 juin 1994, le numéro de la Tribune qui annonce son édition web n’a probablement pas été publié le 4 janvier 1600…).

C’est donc effectivement une version « beta », et on peut s’attendre à – ou du moins espérer – que la qualité technique des contenus et la couverture des fonds (périodes, pays) s’amélioreront. On ne peut manquer d’établir quelques comparaisons superficielles avec des projets similaires. On se souviendra de l’annonce de la Bibliothèque nationale, le 16/2/2005, de numériser rétrospectivement la presse française couvrant la période 1826-1944, « les archives complètes des quatre premiers [Le Figaro, La Croix, L’Humanité et Le Temps] pourront être consultés sur l’internet dès le début d’année 2006 [… sur] Gallica ». On y trouve effectivement des titres en ligne, mais la consultation ne se fait que par date de parution et en « mode image » : il est impossible d’effectuer une recherche dans le contenu des articles, ce qui revient au mode de consultation des exemplaires papier. Quant à Gallica2, la version « beta » de la BnF, elle annonce bien sur sa page d’accueil « Nouveauté : retrouver les périodiques et la presse dans Gallica 2. Près de 1200 titres de périodiques », mais comment diantre fait-on pour les y retrouver rapidement, les feuilleter ou y effectuer une recherche ? Il semblerait qu’il faille, pour ce faire, aller dans la recherche avancée, cocher « périodique », indiquer son nom dans « titre », puis après quelques autres clics trouver finalement le journal en mode image (une recherche d’un mot très visible dans les contenus n’a rien donné). Pas évident…

Quant au projet de réseau francophone de bibliothèques nationales numériques, « né en 2006 parallèlement à la Biblio­thèque numérique européenne » (qui sera inaugurée sous le nom d’Europeana en novembre 2008), il a révélé au public son prototype de portail lors du Congrès mondial des bibliothèques et de l’information, il y a un mois. Par son entremise, on peut accéder aux documents numérisés par les partenaires ; en ce qui concerne la presse, on y trouve un nombre impressionnant de numéros (133 541 de France, 66 670 du Québec, 3639 du Luxembourg, 1311 de Haïti, etc.). Les documents provenant de France (et de Haïti) sont en fait fournis par Gallica (et non pas Gallica2) dans son interface traditionnelle et portent souvent la mention « Le document que vous avez demandé n’est pas accessible » tout en affichant son contenu… Ils ne sont donc pas (encore) indexés mot à mot, mais uniquement accessibles par date.

D’autres projets sont en cours. On lira ce qu’en dit le New York Times dans son article consacré au projet de Google. En tout cas, nous en sommes encore aux balbutiements de l’accès tout numérique aux archives de la presse. On suivra avec curiosité et intérêt ces divers projets qui se pressent (c’est le cas de le dire) pour être…

© Michel Fingerhut, 1985.

17 août 2008

Le bibliothécaire idéal

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 20:13

La branche française du service de vente en ligne Amazon utilise probablement des logiciels pour classifier automatiquement les tonnes de titres qu’elle référence, ce qui doit lui permettre de les traiter plus rapidement. Mais mieux qu’un bibliothécaire de chair, de sang et de sueur ? On en douterait parfois. Ainsi, ils ont choisi de ranger d’office les livres comprenant le mot Sabbat dans la catégorie Religions et spiritualités > Judaïsme > Fêtes et traditions. À première vue, cela semblerait logique, mais quand on constate le résultat, ça va du pitoyable au cocasse. Voici quelques-uns des titres que l’on peut y trouver en vrac :
— Le Sabbat des caresses, ou les Plaisirs de la nuit / Maurice Dekobra (plus connu pour sa Madone des Sleepings).
— Les enfants du sabbat / Anne Hébert (roman fantastique dans un couvent au Québec).
— Saut-Sabbat / Patrick Fischer-Naudin (roman d’aventure écologique qui se passe à Saut-Sabbat au Surinam).
— Les enfants du sabbat / Frédéric Bouglé (cycle d’expositions sur la jeune création, initié par le Creux de l’enfer en 2001).
— La Reine du sabbat / Gaston Leroux (l’auteur du Fantôme de l’Opéra serait surpris de voir ses romans ainsi catégorisés).
— Les Hanteurs du Sabbat / Pierre Balin (roman écrit en 1892 et qui se passe dans l’ouest lyonnais au XIIIe s.).
— Partition de la Symphonie fantastique, op. 14 – 5e mouvement : Songe d’une nuit de sabbat / Hector Berlioz.
— Miracles et sabbats. Journal du père Maunoir. Missions en Bretagne 1631-1650.
— Rites et sabbats en Normandie / Georges Bertin.
— Sabbat, juges et sorciers, quatre siècles de superstitions dans la France de l’est / Jean Vartier.
— Le sabbat des lucioles : sorcellerie, chamanisme et imaginaire cannibale en Nouvelle-Guinée / Pierre Lemonnier.
— Le sabbat des sorciers en Europe : XVe-XVIIIe siècle.

… et bien d’autres. Si le terme sabbat provient de l’hébreu (dérivé du verbe signifiant « arrêter de travailler », voire « faire grève » et y dénotant le septième jour de la semaine, jour de repos), il a acquis en français d’autres sens détachés du judaïsme, d’abord ésotériques1 puis plus communs2 du fait de « l’interprétation malveillante du sabbat juif faite par les chrétiens » (TLF). Toute personne sachant lire ne ferait pas l’erreur de classer les œuvres ci-dessus dans la catégorie Fêtes et traditions juives sans avoir même besoin d’en connaître le contenu. Le logiciel d’Amazon, lui, ferait bien piètre concurrence au bibliothécaire moyen.

C’est aussi le cas pour le service de livres en ligne de Google. Ainsi, on y voit les actes d’une conférence consacrée aux réseaux de Petri en 2000 indiqués comme ayant été publiés en 1825 – ce qui relève plus de la science fiction que de la science ; un livre sur le langage informatique Python avec, pour mots clé Enola Gay, clopes, nazisme, orgasme, boxe thaï, cyclothymie… ce qui ne manque pas de piquant et démontre bien la cyclothymie du service. Enfin, puisqu’on effleure la médecine, un livre d’introduction aux statistiques, Statistics for People Who (Think They) Hate Statistics classé dans la rubrique Alternative medicine. Il est vrai que ce dernier ouvrage vise à libérer d’une phobie, mais alors il se serait mieux retrouvé dans la rubrique Psychoanalysis. Ou plus simplement Mathematics.

Bibliothécaires, n’ayez pas peur ! Ce n’est pas demain la veille qu’on se passera de vos services.


1 « Assemblée nocturne de sorciers et de sorcières, tenue dans un lieu désert souvent élevé, dans laquelle le culte rendu au diable, les danses et les orgies rappellent ceux de l’antiquité païenne ; pratiques auxquelles on s’y livre » (TLF).
2 « Réunion bruyante, licencieuse ; orgie. . . . Agitation désordonnée et bruyante ; vacarme. » (TLF)

28 juin 2008

L’envers du miroir

Classé dans : Lieux, Peinture, dessin, Sciences, techniques — Miklos @ 4:39

« Inutile de dire que la correspondance avec ce Batave en est restée là. » — Léon Bloy, Journal, 1898 (cité par le Trésor de la langue française).

« … les noms communs ne collent jamais avec les noms propres ; il n’y a pas de (…) chinois à l’eau-de-vie en Chine, de chapeaux bangkoks à Bangkok, ni de panamas à Panama, ni de salade dit batavia à Batavia. » — Paul Morand, Le Voyageur et l’amour, 1932 (cité par le TLF).

La haute gastronomie n’est pas le trait le plus caractéristique des Pays-Bas : sa cuisine comprend surtout pain, fromage, soupe, saucisses, croquettes… une abondance de laitages et de féculents qui n’est pas pour surprendre dans une région couvertes de vaches et de moulins (dont la fonction n’est pas uniquement de diffuser dans l’atmosphère le méthane produit par ces augustes dames qui contribuent de façon significative non seulement à la table hollandaise mais à l’effet de serre). On connaît en France surtout la sauce hollandaise, mais il y a tout de même deux spécialités que nous n’hésiterons pas à qualifier de particulièrement savoureuses et dont on a abusé avec délice lors de notre dernier passage à La Haye.

La première s’achète dans des kiosques que l’on trouve partout : il s’agit du matje, « hareng vierge (sans œufs ni laitance) ayant une teneur en graisse élevée (…), produit purement naturel auquel il n’est ajouté que du sel après la mise en caque »1. Il est vendu débarrassé de sa tête, de sa peau et de son arrête centrale, ses deux filets ne tenant plus qu’à la queue. Pour le déguster – car c’est une réelle dégustation – on s’en saisit par l’appendice caudal, on rejette la tête en arrière la bouche grande ouverte tel Caruso avant le lancement d’un contre-ut et on y fait glisser graduellement le poisson jusqu’à ingestion complète (hormis la queue)2. Sa chair est tendre sans être molle, grasse mais pas huileuse, et très légèrement salée – juste assez pour en relever la saveur. Le procédé de préparation du hareng date, selon la tradition, de 1380 : lorsqu’on le vide, on y laisse le pancréas, dont les enzymes participent au « mûrissement » de la chair tout en conservant ses vertus (vitamine D, calcium, sels minéraux) et le rendent particulièrement digeste. La saison de la pêche du hareng s’ouvre annuellement, fin mai, par un festival, Vlaggetjesdag, au cours duquel les bateaux quittant le port de Scheveningen – banlieue de La Haye – sont décorés de drapeaux (d’où le nom, jour du drapeau).

Ceux qui hésiteraient à gober des poissons et se priveraient ainsi à leur insu d’une délicatesse à l’égal du gravlax peuvent se rabattre sur les Hopjes : ce sont des petits caramels durs au café en forme de cube aux arrêtes arrondies. On peut les sucer pour en savourer lentement le goût ou les croquer vaillamment et rapidement. Ils ne collent pas aux dents et ne ramollissent pas. Leur invention est attribuée au baron Hendrik Hop qui était accro au café. La légende raconte qu’un soir il oublia sa tasse de café sucré à la crème sur le four. Le lendemain, il y trouva un caramel au café fort bon. Quand son médecin lui ordonna de ne plus boire du café, il demanda à son voisin confiseur de lui fournir ces nouveaux bonbons. C’était à La Haye dans les années 1800. Leur succès ne se fit pas attendre, et ils s’exportèrent dans les cours royales d’Europe et chez le Tsar. Pour éviter qu’ils ne s’altèrent en route vers les Indes néerlandaises (l’actuelle Indonésie), on inventa une boîte en métal caractéristique. À ceux qui insisteraient à s’en priver pour conserver la ligne, on conseillera Hopjes et Hopjes, ballet-pantomime de François Ambrosiny sur une musique de Georges Lauweryns (Bruxelles, 1910)

La Haye se distingue aussi par plus d’un musée remarquable. On avait récemment été saisie par la magie du Panorama Mesdag qui nous avait transporté sur la plage de Scheveningen il y a cent ans ; cette fois-ci, on a été ravi par les mondes impossibles et pourtant si logiques de M. C. Escher : si l’on en connaissait les œuvres les plus renommés depuis fort longtemps, le musée qui lui est consacré, situé dans un palais qui avait été habité par la famille royale, regroupe l’essentiel de son œuvre. On peut y admirer les lithographies et les esquisses, explorer des scènes où plusieurs points de vue simultanés s’enchevêtrent avec une habilité magique, admirer la complexité des formes géométriques abstraites qui s’imbriquent à l’infini, s’émerveiller devant des êtres étranges qui marchent puis s’enroulent sur eux-mêmes pour progresser tels une roue (les curl-up) ou ces reptiles qui montent paresseusement sur un livre, s’arrêtent pour souffler sur un dodécaèdre, puis en redescendent et se fondent dans le papier posé sur la table pour en émerger plus loin dans une sorte de cycle perpétuel…

Son univers de contrastes – blanc et noir, jour et nuit, ange et démon – n’est pas manichéiste, bien au contraire : c’est aussi celui des compléments et du continu qui réunit ces extrêmes, à tel point qu’on ne sait plus vraiment quand l’un devient l’autre et inversement. Villes, maisons, animaux, hommes, objets – tout devient, sous son crayon, sujet à transformation et à transmutation : un vol d’oiseaux noirs sur un ciel clair se transforme sous nos yeux en celui de colombes dans la nuit, le tableau accroché dans une galerie de peinture englobe la galerie et la ville qui l’entoure… Le regard est porté par ce mouvement et ne peut s’arrêter et l’esprit est confronté à la représentation de l’improbable : on sait que cela ne peut être, et pourtant on le voit et cela se tient.

Tout s’explique mathématiquement – pavage, géométrie hyperbolique, rubans de Moebius ou bouteilles de Klein… – mais voilà, Escher n’avait quasiment aucune connaissance en mathématiques, et ses réalisations n’en sont que plus merveilleuses. C’est ce qu’avait constaté Donald Coxeter, l’un des plus grands géomètres du xxe siècle. Ce don extraordinaire rappelle, à certains égards, celui de Râmânujan, autodidacte indien qui produisit dans les années 1900 une somme impressionnante de résultats en théorie des nombres sans démonstration et, probablement, par une intuition quasi inhumaine. Il attira l’attention du grand mathématicien Hardy qui collabora avec lui. Certaines de ses découvertes n’ont trouvé que récemment des applications dans des domaines tels que la cristallographie et la théorie des cordes, bien longtemps après la disparition de leur inventeur.

Mais Escher ne donne pas que dans le merveilleux. Le musée expose des portraits (et des auto-portraits) et des paysages – notamment ceux qu’il a réalisés lors de son voyage en Italie et en Corse. Ainsi, cette très belle vue de Calvi aperçue au loin au travers d’une dentelle de branches d’arbres, ou la Mosquée-cathédrale à Cordoue, dont la colonnade infinie n’a probablement pas manqué de le fasciner. C’est d’ailleurs lors d’un voyage en Espagne qu’il découvre les arabesques de l’Alhambra de Grenade, qui inspireront ses dessins abstraits. Et il y a sans doute aussi les primitifs flamands dont on retrouve l’esprit de détail et de l’incongru dans ses œuvres fantastiques : Jan Veermeer était de Delft, si proche de La Haye…

Le musée ne se contente pas d’exposer les œuvres d’Escher : certaines salles proposent des outils interactifs destinés à faciliter le regard analytique et synthétique, ou des animations multimédia qui illustrent le mouvement perpétuel qui anime certaines de ses gravures. C’est un lieu dont on ne peut que recommander la visite.


L’illustration a fait usage d’un dessin de Jan Van Goyen (1596-1656) et d’une vache suisse.
1 In Nouvelles des produits de la mer, novembre 2007. La caque est « un récipient ressemblant à une barrique où l’on empile les harengs salés » (TLF).
2 Ceux qui seraient gênés de saisir ainsi un poisson entre les doigts peuvent l’acheter dans une sorte de petit pain spongieux ressemblant à ceux que l’on trouve dans les fast foods. C’est une grave erreur, le goût du poisson s’en trouve altéré ; le matje n’est pas un hamburger, tout de même.



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