Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

This blog is © Miklos. Do not copy, download or mirror the site or portions thereof, or else your ISP will be blocked. 

5 septembre 2006

La fin du paradis, par Michael Powell

Classé dans : Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 2:10

Ce texte est la traduction intégrale d’un article paru dans le Washington Post, avec l’autorisation de son auteur.

ST. GILES-ON-THE-HEATH, Angleterre. Au cœur d’une forêt dense et profonde se trouve une clairière si charmante et exubérante qu’on dirait le refuge d’un hobbit. Une statue couverte de lichen se dresse dans un jardin d’herbes, tandis qu’une légère bruine tombe, goutte à goutte, des ardoises du toit. Aux confins de l’enclos, un rat musqué grassouillet se dirige en se dandinant vers le sous-bois.

« Bonjour ! »

L’homme, un gentleman élancé aux cheveux blancs, habillé d’un pull de laine bleue et d’un pantalon de toile, m’invite à entrer dans sa maison blanchie à la chaux. Nous nous asseyons à côté de la cheminée de pierre, tandis que sa femme, Sandy, une élégante blonde, nous sert des scones et du thé. James Lovelock dirige son attention vers ce qui est en train de se passer.

« Cela va trop vite », dit-il. Nous allons griller.

Pourquoi donc ?

« Notre fourneau global est déréglé, hors tout contrôle. En 2020-2025, on pourra voguer en voilier jusqu’au Pôle Nord. L’Amazonie sera devenu un désert, les forêts de Sibérie brûleront et dégageront encore plus de méthane, et les épidémies réapparaîtront ».

Lovelock n’a pas une imagination sulfureuse et n’est pas un adepte du style apocalyptique. À 88 ans, il reste l’un des scientifiques les plus novateurs de la planète, un Britannique plein d’humour et d’érudition, doté par surcroît d’un goût raffiné pour la controverse délicieuse. Il y a déjà quarante ans qu’il a découvert que les produits chimiques attaquant l’ozone se concentraient dans l’atmosphère, entraînant le monde sur un chemin irréversible. Peu après, il avait proposé Gaïa, une théorie selon laquelle la Terre fonctionne à l’instar d’un organisme vivant, un système auto-régulateur équilibré destiné à permettre à la vie de se développer.

Les biologistes avaient rejeté cette thèse qu’ils jugeaient alors hérétique et contraire à la théorie de l’évolution de Darwin. On peut affirmer aujourd’hui que Gaïa a transformé la façon dont la science comprend la Terre.

Lovelock s’intéresse maintenant au réchauffement global. Son nouvel ouvrage, La vengeance de Gaïa : la crise climatique de la Terre et le destin de l’humanité1, s’est très bien vendu au Royaume Uni dès sa sortie, et vient de paraître aux USA. La conclusion de Lovelock est claire.

Nous sommes cuits.

Il a mesuré les gaz de l’atmosphère et la température des océans, il a étudié les forêts tropicales et arborées (l’année dernière, une forêt de la superficie de l’Italie a brûlé en Sibérie, région dont la température augmente particulièrement rapidement, en dégageant du permafrost une grande quantité de méthane, ce qui contribue d’autant plus au réchauffement global). Il en conclut que Gaïa se trouve prise dans un cercle vicieux de boucles de rétroaction positives : de l’air à l’eau, tout se réchauffe simultanément. La biosphère a pour particularité que, sous la pression de l’industrialisation, elle résiste à ce réchauffement, puis résiste encore plus.

Puis elle s’adapte.

Dans dix ou vingt ans, selon Lovelock, le thermostat de Gaïa aura grimpé d’au moins 10°F (5,5°C). La Terre sera plus chaude qu’à toute période depuis l’Éocène, il y a 55 milliards d’années, quand les crocodiles nageaient dans l’océan arctique.

« On ne se rend pas compte à quel point la planète change rapidement et que c’est irréversible », dit Lovelock. « Quelque 200 millions de personnes migreront vers les zones arctiques pour survivre. Même si nous prenions des mesures extraordinaires, il faudra à la Terre 1000 ans pour s’en remettre ».

Un tel discours soulève l’ironie dans certains cercles, et notamment dans celui des scientifiques américains, dernier bastion des sceptiques du réchauffement global. Lovelock n’y va pas par quatre chemins, et une partie de ses collègues n’apprécie pas sa façon aussi élégante que directe de s’exprimer. Ses sombres prédictions sont en général présentées par les médias avec celles des sceptiques, considérées comme trop radicales les unes comme les autres et éloignées du juste milieu.

La vision radicale de Lovelock ne s’accorde pas avec celle de David Archer, chercheur à l’Université de Chicago et contributeur régulier du site RealClimate, qui admet la réalité du réchauffement global.

« Personne, même pas Lovelock, n’a proposé un scénario quantitatif spécifique d’une catastrophe climatique qui signifierait la fin de l’homme », écrit Archer.

Dans son article, il n’hésite pas à qualifier Lovelock de « renégat des sciences de la Terre », tout en respectant sa qualité de scientifique. C’est une description plutôt curieuse.

Lovelock travaille indépendamment sur plusieurs projets de biochimie. Son laboratoire est situé dans une vieille étable derrière sa ferme du Devon. Il s’oppose souvent à l’establishment scientifique, qu’il considère handicapé par son orthodoxie de clan. (Il n’hésite pas à critiquer les verts – Lovelock défend passionnément l’utilisation de l’énergie nucléaire comme remplacement du charbon pour réduire le réchauffement global). Mais il serait difficile de traiter de renégat de la science un homme qui compte 50 brevets à son actif, et qui est membre de la Royal Society (la société savante britannique).

Ce qui est finalement tout aussi étonnant c’est le nombre des scientifiques de la plus haute renommée qui se refusent à rejeter les avertissements de Lovelock. Ainsi, Sir David King, conseiller pour la science du premier ministre britannique Tony Blair, a salué la publication de cet ouvrage de Lovelock, en déclarant que le réchauffement global était une menace autrement plus grave que le terrorisme. Sir Brian Heap, biologique à l’Université de Cambridge et ex secrétaire des affaires internationales de la Royal Society, confirme la solidité de l’argumentation de Lovelock (même si elle est trop sombre).

Quant à Paul Ehrlich, le célèbre biologiste de l’Université Stanford, il avait publié, il y a quelque trente ans, La bombe p, 7 milliards d’hommes en l’an 2000, ouvrage dans lequel il se lamentait de l’accroissement trop rapide de la population mondiale.

Les désastres ne se sont pas passés exactement comme il l’avait prédit, et on l’avait traité alors de faux prophète de malheur. Mais il se peut qu’Ehrlich ait été en avance sur son temps.

Actuellement, Ehrlich considère le réchauffement global et la croissance de la population comme une menace combinée sur les ressources naturelles de pétrole et de gaz. « Techniquement parlant, la plupart des scientifiques sont des [injure] apeurés », dit Ehrlich. « Lovelock et moi sommes les prophètes du malheur, parce que nous le voyons arriver. »

« Tels les Nornes dans L’Anneau du Niebelung de Wagner, nous sommes au bout du rouleau, et la corde qui dévide notre sort est sur le point de craquer. »

On peut lire des phrases de ce genre dans La vengeance de Gaïa et l’on demande alors à ce prophète de malheur : pourquoi tant de noirceur ? Lovelock sourit. Non, on ne le comprend pas. Il a fondé une famille au cœur des ténèbres du blitz à Londres, il a neuf petits-enfants qu’il aime et un pays dont il est fier.

« Je suis un optimiste », dit-il. « Je pense que lorsque le réchauffement se sera installés, les survivants, établis dans la zone arctique, trouveront une façon de s’adapter. Ce sera une vie difficile pleine d’excitation et de peur ».

Ce n’est pas très encourageant.

Lovelock et Sandy, qu’il a épousée après le décès de sa première femme, se promènent l’après-midi dans le Devonshire, tandis qu’il cite du Shakespeare, sur la joie qu’il éprouve à la découverte d’une primevère au bord d’une source2. Lovelock ne se dit pas athée, les mystères de l’univers n’ont de cesse de l’enchanter. Mais c’est avant tout un biochimiste, un scientifique rigoureux qui ne veut pas ignorer la réalité, aussi dure soit elle.

Lovelock a grandi dans le Londres des ouvriers. Il ne pouvait se permettre d’étudier à Oxford ou à Cambridge, et l’a donc fait de nuit : durant la Deuxième guerre mondiale, il patrouillait sur les toits du laboratoire en compagnie de professeurs. Ils épiaient les lumières clignotantes des fusées V-1 allemandes se rapprochant de l’Angleterre.

« Il arrivait qu’un missile change de cours et explose, et les professeurs étaient alors saisis par l’urgence de dispenser leur savoir, » dit-il en souriant. « C’était une sorte de cours universitaire de haut niveau. C’est terrible, mais la guerre nous rend plus vivants. »

Lovelock était un étudiant prodige, et a décroché des diplômes en chimie et en médecine. Dans les années 50, il conçoit une machine à détecter les électrons, qui fournit à Rachel Carson les données nécessaires à la démonstration de sa théorie que les pesticides infestent tout, depuis les pingouins jusqu’au lait maternel. Ultérieurement, il s’embarque vers l’Antartique avec un détecteur et prouve que les produits chimiques humains – les CFC – percent un trou dans la couche d’ozone.

« Gaïa, pffffff ! », s’exclame Ehrlich, ce biologiste de Stanford qui critique la théorie de Lovelock. « Si Lovelock n’avait découvert l’érosion de l’ozone, nous serions en train de vivre dans l’océan un masque au nez et avec des palmes pour échapper à ce maudit soleil ».

En 1961, Lovelock coopère avec la Nasa, qui souhaitait concevoir un module pour partir à la recherche de traces de vie à la surface de la planète Mars. Selon Lovelock, c’était une idée farfelue : que se passerait-il si ce module atterrissait au mauvais endroit ? et si la vie sur Mars n’était pas bactérienne ?

Lovelock fit un saut conceptuel. S’il y avait de la vie sur Mars, les bactéries devraient utiliser de l’oxygène pour respirer, et dégageraient des déchets sous forme de méthane. Lovelock découvrit alors que l’atmosphère de la Terre contenait des quantités importantes d’oxygène et de méthane, gaz indicatifs typiques de la présence de vie. Celle de Mars, en revanche, est saturée de dioxyde de carbone, signe d’une planète morte.

Cette découverte changea le cours de sa vie. Il commença à concevoir la Terre comme une biosphère auto-régulatrice. Le soleil l’ayant réchauffé de 25% depuis l’apparition de la vie, la Terre produisit en conséquence plus d’algues et de forêts pour absorber le dioxyde de carbone, ce qui permit de maintenir une température plus ou moins constante. En 1969, il ne lui manquait plus qu’un nom pour sa théorie.

Lors d’une rencontre avec l’écrivain William Golding, celui-ci lui dit qu’un concept important avec besoin d’un nom important, et lui suggéra de l’appeler Gaïa.

Gaïa fut controversée, et non pas uniquement parce que son nom faisait trembler d’émotion les prêtresses new age (« Gaïa n’est pas “vivante” et je crains de ne pas être le parfait gourou », remarque Lovelock ironiquement). Les biologistes manquèrent de s’étouffer – ils affirmèrent que des organismes ne peuvent agir de concert, ce qui supposerait qu’ils aient la faculté de prévoir.

Lovelock se souvient d’avoir été attaqué lors d’une conférence à Berlin.

Cette intolérance lui fut pénible. Lovelock affirmait que la biomasse mondiale pouvait agir sans pour autant être « consciente ». « Les néodarwinistes ressemblent aux fondamentalistes religieux », dit-il. « Ils passent leur temps à défendre des doctrines stupides ».

Quarante ans plus tard, le discours sur la planète en tant que système interconnecté est monnaie courante des sciences de la Terre. La Reine a décerné un prix à Lovelock, Oxford l’a invité à venir y enseigner, et son petit laboratoire perdu dans la forêt a récolté plus de contrats gouvernementaux qu’il ne peut traiter. (L’octogénaire n’y suit que le strict minimum de mesures de sécurité nécessaires à sa survie : « Je ne peux y tuer que moi, c’est une merveilleuse liberté », dit-il).

Mais ses amis disent de lui qu’il est impatient.

« Peut-être que Jim pense que tout le monde considère sa théorie avec complaisance », pense Lee Kump, un éminent géologue à l’Université Penn State. « Il considère que Gaïa nous traite comme un corps qui réagit à une infection – il essaie de nous brûler ».

« La fonte des glaces au Groenland s’accélère, selon des mesures prises par des satellites ». (BBC, 2006)

« L’une des plus célèbres écologistes du monde, Dr Deborah Clark de l’Université du Missouri, affirme que les recherches démontrent que l’écosystème en Amazonie est en train d’exploser hors de tout contrôle. Elle ajouter que l’évolution de Amazonie est dramatique. » (CNN, 2006)

Comment la Terre, notre splendide vaisseau spatial, est devenue si rapidement un four qui nous détruit ? Lovelock s’explique.

Cela commence par la fonte des glaces et des neiges. Avec la désertification de la zone arctique – la couverture glaciaire du Groenland diminuant bien plus rapidement que prévu – un sol de couleur sombre se dégage et absorbe de la chaleur. Ceci a pour conséquence de faire fondre encore plus de neige et de ramollir les tourbières, qui dégagent alors du méthane. Avec le réchauffement des océans, les algues meurent et absorbent en conséquence moins de dioxide de carbone, cause du réchauffement.

Au sud, la sécheresse tue les grandes forêts tropicales de l’Amazonie. « Les forêts disparaîtront comme la neige », ajoute Lovelock.

Même les forêts nordiques, ces merveilles de pins et de sapins austères, souffrent. Elles absorbent la chaleur et protègent ours, lynx et loups durant les rudes hivers. Mais de récentes études ont montré que les forêts boréales sont entrain de se dessécher et de dépérir, ce qui accroît le réchauffement.

À l’horizon de 30 ou 40 ans, Lovelock prévoit que les zones subsahariennes seront invivables. L’Inde commence à manquer d’eau, le Bengladesh est noyé, la Chine jette son dévolu sur la Sibérie, et les seigneurs de guerre régionaux se battent à mort pour les ressources d’eau et d’énergie.

Lovelock remarque notre expression et s’arrête.

« C’est la raison pour laquelle mon livre est si sombre », dit-il.« Encore un peu de thé ? »

Notre esprit foisonne d’objections. Finalement, ce ne sont que des hypothèses. Le Jour d’après, Sur la plage, Helen Caldicott, Nostradamus, tant de prédictions de fin du monde ont émaillé l’histoire humaine. Nous sommes intelligents. N’enverrons-nous pas un parasol dans l’espace pour détourner les rayons solaires (comme l’ont proposé un couple de professions californiens) ?

Lovelock soupire avec lassitude.

« Nous pensons que l’ouragan Katrina ou la canicule européenne étaient des événements exceptionnels », dit-il. « Ou nous sommes persuadés que nous trouverons une solution technologique ».

Lovelock nous rappelle que les prophètes Mayas, pour citer d’autres annonceurs de malheur, ne s’y étaient pas trompés. Leur grande civilisation s’est éteinte suite à une apocalypse écologique. Et ce n’est pas une vision romantique. Les recherches actuelles suggèrent que les indigènes de par le monde, des Indiens d’Amérique aux Aborigènes d’Australie et aux chasseurs européens, ont joué un rôle clé dans le brûlement des forêts et l’extinction de milliers d’espèces animales. De nos jours, ceux qui possèdent une conscience écologique cherchent le salut dans les cellules solaires, le recyclage et des dizaines de milliers d’éoliennes. « Ça ne changera rien à rien », dit Lovelock. « Ils se trompent en pensant que nous avons quelques dizaines d’années devant nous. Ce n’est pas le cas ».

Lovelock est favorable aux OGM qui consomment moins d’eau, et à l’énergie nucléaire. Il n’y a que l’atome qui soit capable de fournir suffisamment d’électricité pour convaincre les pays industrialisés d’abandonner l’utilisation des énergies fossiles. La France tire 70% de ses besoins énergétiques des réacteurs nucléaires.

Mais qu’en est-il de Three Mile Island, de Tchernobyl ? Lovelock réagit avant que l’on ait le temps de poursuivre la liste. « Combien de personnes sont mortes ? » demande-t-il. Quelques centaines ? La zone d’exclusion autour de Tchernobyl pour cause de radiation possède une flore et une flore d’une diversité exceptionnelle, la plus élevée en Eurasie.

Sir Brian Heap est d’accord avec ces thèses. Mais il s’inquiète du prix terrifiant que l’Asie du sud et l’Afrique auront à payer pour les conséquences terribles des abus de l’occident. Quelle responsabilité avons-nous à leur égard ? « Les pauvres ne sont pas notre problème », dit-il. « Ce sont nous qui sommes leur problème ».

Lovelock reconnaît ce paradoxe moral. Mais il ne voit pas de solution qui transcendera les différences régionales ou nationales. Les vagues de chaleur qui tueront des millions de gens, les tornades dévastatrices, la sècheresse qui étouffera les villes causeront une recrudescence des nationalismes.

Après ce long moment passé en sa compagnie, on a du mal à comprendre sa bonne humeur. Sa machine intérieure semble en état de marche presque parfait : il se lève à 5h30, lit, écrit et parcourt la campagne. Dans son excessive politesse, il paraît à peine ennuyé à la suggestion que ses prédictions seraient quelque peu frivoles.

« Les gens me disent : “Vous avez 87 ans, vous ne le verrez pas arriver” », dit-il. « J’ai des enfants, j’ai des petits-enfants, je ne souhaite rien de tout cela. Mais c’est notre destin ; nous devons reconnaître le fait que c’est une nouvelle guerre. Nous avons un besoin désespéré de trouver le Moïse qui nous mènera vers les zones arctiques et préservera la civilisation. »

« Il est trop tard pour reculer ».

© 2006 The Washington Post Company

Notes (du traducteur) :
1À ma connaissance, non encore publié en français.
2 « I know a bank where the wild thyme blows, / Where oxlip and the nodding violet grows. » (« Je sais un banc où s’épanouit le thym sauvage, où poussent l’oreille-d’ours et la violette branlante », dit Obéron à Puck, dans Le Songe d’une nuit d’été, trad. de F. V. Hugo).

17 août 2006

Mais où est donc Ornicar ?

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 20:59

Il avait relevé dans le bottin les numéros de quelques collègues, qu’il nota soigneusement avec son bic dans un calepin de moleskine ; puis il les appela un à un, mais ils étaient tous absents. Bon bougre, il fit contre mauvaise fortune bon cœur : dans son frigidaire, il trouva un sandwich rassis (bien que pasteurisé) et une clémentine desséchée qu’il jeta à la poubelle ; en guise de balthazar, il ne lui restait qu’une charlotte qu’il dégusta avec un kir. Puis il décida de s’envoyer en l’air tout seul. Il sortit de chez lui vêtu d’une dalmatique chatoyante et coiffé de son panama, et s’offrit un tour en montgolfière du côté de Balleroy, après s’être assuré qu’il avait quelques kleenex dans la poche de son mackintosh, en cas de courant d’air. Dans ces hauteurs éthérées, pas un bruit de klaxon, ce qui le changeait de son quotidien de chauffeur de limousine. Rentré chez lui, il ferma les persiennes, éteignit sa lampe de bakélite et s’endormit. (Miklos, Le Journal inexistant de Mr Personne)

Ce texte bucolique évoque le souvenir de Sébastien Bottin (fondateur, en 1796, de la société qui porte toujours son nom), du Baron Bich (« un homme de pointe »), d’Ambrogio Calepino (lexicographe italien du quinzième siècle), de John Montagu comte de Sandwich (père du fast food d’époque), de Louis Pasteur (qui n’était pas médecin comme on pourrait le croire, mais chimiste), du Père Clément (qui s’appelait Vital Rodier avant d’entrer dans les ordres ; s’il ne l’avait fait, aurait-on appelé le fruit auquel il a donné son nom vitaline ?), du préfet Eugène-René Poubelle (dont la carrière le mènera ad astra per aspera, des égouts au Vatican), de Balthazar (ce fils de Nabuchodonosor plus connu encore pour son festin – célébré par Rembrandt, par Calderón de la Barca et par Benjamin Fondane – que Babette), d’une Charlotte anonyme, du chanoine Félix Kir (l’inventeur étonnant de cet élixir que n’aurait pas désavoué le Révérend Père Gaucher), des frères Joseph-Michel et Etienne-Jacques Montgolfier (dont l’un des célèbres émules fut le magnat de la presse Malcolm Forbes), de Charles Macintosh (chimiste écossais qui découvre en 1823 un solvant idéal du caoutchouc permettant l’imperméabilisation des tissus) et de Leo Hendrik Baekeland (cet américain né en Belgique a aussi inventé le papier photo­gra­phique), tout en passant sous silence le Dr Guillotin et Vidkun Quisling de sinistre mémoire. Il fait allusion aux Bulgares, à la Dalmatie, au Limousin, au Panama et à la Perse. Mieux encore, il utilise les noms de marque Frigidaire®, Klaxon® et Kleenex®.

Ce procédé de dérivation de noms communs à partir de noms propres (dit « par antonomase ») enrichit la langue en créant des néologismes, et signale le passage du particulier au générique ; une fois adoptés, ces mots se lexicalisent. L’anglais – et surtout sa variante américaine – se prête bien mieux que le français à l’accroissement constant de son vocabulaire de cette façon (et de bien d’autres aussi), du fait du pragmatisme efficace de la société où il se parle. Parmi les nombreuses transformations à l’œuvre dans cette langue, la conversion d’un nom propre en verbe n’est pas rare, tandis que le français rechigne à l’accepter (lister et nominer en sont un bon exemple) : to xerox (« photocopier », dérivé du nom de Xerox, fabriquant de photocopieurs) ou to fedex (« expédier un paquet urgent en 24 heures »). Les compagnies concernées sont plutôt contentes de ce phénomène qui contribue à la popularité de leur nom de marque : l’un des vice-présidents de Federal Express s’enorgueillissait que sa société avait débuté par l’envoi de douze colis pour se transformer en une compagnie qui est devenue en 2006 un verbe (cité par Randy Savicky).

Mais cela ne plaît pas à tout le monde : un néologisme récent a eu l’heur de déplaire au titulaire d’un nom de marque mondialement connu (et pour cause) : il s’agit du verbe « to google » (avec les guillemets, en souvenir de l’imprimeur Guillaume), qui signifie « chercher dans [le moteur de recherche] de Google® », et, par extension, « chercher sur l’internet ». Ce géant, non content de contrôler toute l’information du monde, veut maintenant policer la langue, à l’instar du Ministère de la Vérité de George Orwell : considérant que cette utilisation « banalise » son nom de marque, il a envoyé une lettre au vénérable Washington Post dans laquelle il qualifie cet usage de généricide (encore un néologisme, à moins qu’ils ne l’aient breveté avant d’envoyer leur missive). Et comme il trace tout, il pourra retrouver les autres contrevenants et les assigner en justice, bien plus aisément que les sociétés de droit d’auteur à la recherche des abus du P2P.

Ridicule ? À l’ère où les mots se vendent (noms de domaine, mots utilisés par les moteurs de recherche pour incruster de la publicité dans les pages consultées…), leur propriété est devenue un marché fort juteux. Les noms communs devenus propres et interdits à la consommation, quel vocabulaire restera dans la novlang des générations à venir ? Quelques conjonctions, comme dans le titre de cet article ?

21 juillet 2006

Le Monde en rade, ou l’interactif pas si interactif que cela

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 12:39

La vie n’est qu’une ombre qui passe ; c’est le pauvre comédien qui s’agite et se démène une heure sur la scène, et qu’ensuite on ne revoit plus ; c’est une histoire contée par un idiot, avec grand bruit et grand fracas, et qui n’a aucun sens. (Shakespeare, Macbeth, V.5, trad. Benjamin Laroche)Depuis un moment, le site du Monde a un comportement étrange : quel que soit le lien – article ou rubrique – que l’on souhaite consulter, on revient toujours sur la page d’accueil. Les contenus auraient-ils disparu ? Quant au standard du Monde interactif, il n’y a qu’à la régie publicitaire qu’on a décroché… Il ne manquerait plus que Le Monde devienne une image du monde, de gros titres et de pub’, a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing (Shakespeare, The Tragedy of Macbeth, acte V sc. 5).

(Plus tard) Tout est rentré dans l’ordre et le sens est revenu.

4 juin 2006

Angelus Novus, ou voix du passé et voie du futur

Classé dans : Cinéma, vidéo, Humour, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 18:27

Selon Associated Press, la voix de Mona Lisa (plus connue ici sous son pseudonyme de La Joconde) a été synthétisée au Japan Acoustic Lab par son président, spécialiste d’anatomie pathologique. Il a attentivement étudié la morphologie du célèbre modèle et en a déduit les caractéristiques vocales. On peut écouter ici le résultat (cliquer sur le bouton sous le portrait, et ne pas se décourager durant l’intro du clip), suivie de celle de son créateur. Ce qui est peu plausible dans cette vidéo (je ne parle pas du reste), c’en sont les aspects linguistiques (langue, accent). À l’entendre, on dirait une opératrice de Telecom Italia.

Comme quoi, Vinci (pas la société, le peintre) est à la mode, et pas uniquement à Cannes (« Le Da Vinci Code a reçu un accueil glacial, mardi 16 mai, sur la Croisette, lors de sa présentation à la presse, à la veille de sa projection – hors compétition – en ouverture du Festival de Cannes. Les quelque deux mille journalistes n’ont pas hésité à siffler le film de Ron Howard », Le Monde du 17 mai), ce qui ne l’a pas empêché d’être interdit au Pakistan. En France, une réunion publique avec Dan Brown, organisée par un groupe protestant évangélique, qui devait avoir lieu dans une bibliothèque, a été annulée par la dite bibliothèque (référence à retrouver).

Japan Acoustic Lab n’en sont pas à leur premier coup médiatique : en collaboration avec Takara, ils avaient développé en 2002 Bow-Lingual, un traducteur chien-homme. Il leur a valu le Prix Ig Nobel (à ne pas confondre, comme certains l’ont déjà fait, avec le « vrai » Prix Nobel), décerné depuis plusieurs années par les Annals of Improbable Research dans la catégorie Paix (entre les espèces vivantes).

Et si vous vous êtes jamais demandé pourquoi Mona souriait (et non pas pourquoi Mona Lisait), une étude réalisée par des chercheurs l’université d’Amsterdam en 2005 a démontré que c’est parce qu’elle était tout simplement « heureuse à 83% ». Ses auteurs reconnaissent son peu de sérieux, bien heureusement. À quand l’invention du fil à couper le beurre ?

Le passé n’a de cesse de nous fasciner, et qui plus est dans un monde en perte de repères autres que technologiques, ce qui encourage la montée des intégrismes et des sectes de tous genres, venus se loger dans les vides de sens et pour faire face à la peur de la mort – de l’individu, de l’espèce humaine, voire de la terre : ce que la science donne d’un côté en espérance de vie, l’hyperconsommation enlève de l’autre en dévorant les ressources de la planète. Ici, c’est la voix d’une personne morte il y a quelque 500 ans (pour autant qu’elle ait existé, ou n’ait pas été un produit de synthèse artistique de son génial créateur) qu’on prétend nous faire entendre. , c’était la reconstruction faciale hyperréaliste qu’effectue Élisabeth Daynès à partir des crânes de nos ancêtres. Ailleurs – c’est de la fiction, mais jusqu’à quand ? –, ce sont les tentatives de clonage d’espèces disparues (sans parler du fantasme sectaire de clonage humain)… Ne serait-il pas grand temps de se préoccuper de notre futur plutôt que de nous réfugier dans le passé ? History is like an angel walking backwards into the future.

1 juin 2006

À propos de la dématerialisation des documents : le cauchemar du bibliothécaire (3 messages)

Classé dans : Actualité, Livre, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 9:16

Texte publié sur la défunte liste de diffusion biblio-fr, en réponse à une enfilade de messages à ce sujet.

Pour faire suite au message de B. Majour, effectivement, « il n’y a pas photo », l’ordinateur est plus rapide que l’homme moyen, et Google plus rapide que l’ordinateur moyen – pour une question-réponse. Il n’y pas non plus photo : photocopier, imprimer ou copier-coller va plus vite que recopier à la main ou synthétiser (et a fortiori que lire, voire, horreur, apprendre par cœur). Conserver numé­ri­quement coûte moins cher (à court terme) que de le faire maté­riel­lement (imprimer ou acheter). Il est aussi plus facile d’ingérer une bande dessinée qu’un texte (même illustré).

Mais ces tâches sont-elles vraiment comparables ? Si l’élève ou l’étudiant envisage dorénavant son pensum en tant que QRM (questions à réponses multiples) à l’instar de bien de jeux télévisés et auquel il n’y a qu’une seule réponse juste qu’il faut trouver le plus vite possible et fournir avec le minimum d’effort physique, il est clair qu’il cherchera des FAQ (foires aux questions – essentiellement des documents questions/réponses) et des moteurs. Si le chercheur est plus poussé par le PoP (« publish or perish »), il pourrait être tenté par la même démarche qui fait déraper certains sportifs qui ont recours au dopage.

Cela a d’ailleurs toujours existé, ce ne sont que les moyens qui se démultiplient et la difficulté à ne pas se couler entièrement dans « le système » nécessite une vigilance accrue (il faut relire à ce propos Jacques Ellul, par exemple). Dans un terrain ou un marché compétitif (la « visibilité sur l’internet » comme critère de performance et ce qu’elle rapporte – en revenus pour d’aucuns, en subventions pour d’autres), il me semble que l’on tente de répondre à cette demande (nourrie elle-même par cette logique de système) en se conformant à ce modèle de question-réponse (il n’y a qu’à voir les nouveaux interfaces, portails et services que l’on développe), ce qui n’est pas l’approche la plus pédagogique au monde ; elle implique une vision de l’individu, de la société, du monde, du savoir et de la culture dans laquelle tout a une réponse – la même pour tous (c’est la norme statistique) –, et où le questionnement n’a plus qu’une valeur toute transitoire ; un mode où le savoir ne se construit que par accumulation et dans lequel l’esprit critique n’a plus sa place ni le temps de se construire, de penser et de réfléchir, et dans lequel le moteur de recherche moderne réincarne l’oracle omniscient de l’antiquité (je ne suis pas très étonné qu’on voit réapparaître en ces temps de transformation d’autres comportements tribaux et sectaires).

Je ne suis pas persuadé que « La seule solution pour les bibliothèques de rivaliser : obtenir des bibliothécaires “Moteur de recherche” de leur propre bibliothèque », comme l’écrit B. Majour. Les bibliothèques ne sont pas des entreprises de nouvelles technologies (même si bien évidemment elles en utilisent) et ne doivent, ni ne peuvent, « rivaliser » avec. C’est en ce sens d’ailleurs que je trouverais le projet de bibliothèque européenne erroné – en tant que projet à finalités culturelles et sociales – s’il ne vise qu’à rivaliser avec celui de Google et s’il ne se positionnait que de cette façon. Je ne suis pas non plus persuadé que les bibliothèques ne font, ni ne doivent, que fournir de l’information (« L’information reste toujours de l’information, il faut encore la promouvoir, la mettre en valeur, la mettre à disposition du public ») et l’organiser pour une recherche plus efficace (« C’est juste un peu plus facile pour effectuer des recherches transversales à travers tout le fonds [...]. Il reste aussi à trouver comment marier le matérialisé et le dématérialisé, comment les faire cohabiter et comment les mettre en synergie »).

Edgar Morin ne dit-il pas : « Une connaissance n’est pas un miroir des choses ou du monde extérieur. Toutes les perceptions sont à la fois des traductions et reconstructions cérébrales à partir de stimuli ou signes captés et codés par les sens. » (cf. Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur). Sans la reconstruction cérébrale, c’est de l’information brute et ce n’est pas ce qui construit la civilisation. L’apport incomparable du (bon) médiateur est dans son apport pédagogique à la construction de la pensée et des capacités critiques qui sont d’autant plus nécessaires avec la mise à disposition quasi infinie de sources documentaires.

La technoscience étouffera-t-elle la science, comme le demandait Jean-Marc Levy-Leblond en 2000 (Cycle démocratie, science et progrès, café des sciences et de la société du Sicoval) ? La réponse ne se trouvera pas dans un moteur de recherche, et c’est plutôt la question qui devrait nous interpeller.

The Blog of Miklos • Le blog de Miklos