Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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18 octobre 2007

Exercices de style (III)

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 21:44

La curiosité humaine n’a pas de limite : comme ne pas être curieux de ce qui intrigue les internautes et les mène aux modestes propositions de ce blog, ici ou  ? Aujourd’hui, un quidam était à la recherche d’« images d’instruments de perfusion de musique » : serait-ce l’ultime remède à ce qui préoccupait un comparse, une « indicible douleur » ? Plus pragmatiques ceux qui veulent savoir quel était « le costume de Evo Morales le 18 nov 2005 » (un mois jour pour jour avant son élection à la présidence de la Bolivie), ce que « mangent les Bandar Log » (bien qu’ils aient enlevé Mowgli, ils ne comptaient pas le dévorer) ou, plus simplement, « pourquoi lire ? » (pensaient-ils lire la réponse ici ?).

Mais c’est anecdotique. Plus curieuses sont les statistiques qu’a relevées Reuters dans l’historique des recherches effectuées dans notre AMI (Aspirateur mondial de l’information) à tous depuis 2004 à ce jour. Le mot « Hitler » est recherché en premier lieu à partir de l’Allemagne, du Mexique et de l’Autriche, tandis que « nazi » l’est du Chili et de l’Australie (pour qui connaît l’histoire et les lieux de refuge des tenants de ces idéologies, ce n’est pas si curieux que cela). « Sex » intéresse l’Égypte, l’Inde et la Turquie (on ne doit pas le trouver facilement dans le kiosque du coin), « Viagra » l’Italie, le Royaume Uni et l’Allemagne (le French lover n’en a pas besoin, tout le monde connaît sa réputation infaillible), « terrorism » le Pakistan et les Philippines (on se demanderait pourquoi), « Jihad » le Maroc, l’Indonésie et le Pakistan…

Comme quoi, chacun cherche son chat. Et l’« amour » (en français) dans tout ça ? Ce sont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie qui le recherchent désespérément, et c’est d’Algérie qu’on est venu chercher ici aujourd’hui « comment faire la moure ». S’il est une réponse à donner, c’est bien celle-ci : avec du cœur, évidemment.

13 octobre 2007

« Pollution, pollution… »

Classé dans : Actualité, Environnement, Nature, Politique, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 22:51

See the halibuts and the sturgeons
Being wiped out by detergents.
Fish gotta swim and birds gotta fly,
But they don’t last long if they try. (…)
Pollution, pollution,
Wear a gas mask and a veil.
Then you can breathe, long as you don’t inhale.

— Tom Lehrer, Pollution (ca.1965)

’Cause when love is gone,
there is always justice,
And when justice is gone,
there is always force
When force is gone,
there is always Mom.
So hold me Mom
in your long arms
Your petrochemical arms
Your military arms
In your electronic arms…

— Laurie Anderson, O Superman (1981)

Si la terre perdait son repos, elle s’écroulerait.
— Lao Tseu, Tao Te King, ch. 39.

L’américain qui aurait dû recevoir le prix Nobel pour avoir mis le doigt sur les maux de la planète bien avant Al Gore est Tom Lehrer malgré son opinion sur cette distinction.1 Ce génie – qui a décroché son diplôme en mathématiques de Harvard avec grande distinction à l’âge de 18 ans – est surtout connu comme chansonnier, ce qui est encore plus méritoire aux US, pays qui en a eu bien moins que de vice-présidents : satire politique et sociale subtile et grinçante, fine, décapante et pince-sans-rire sur une musique pastorale ou joyeuse contrastant violemment avec la gravité de la cible : pollution, racisme, course à l’armement…

Quelque peu prémonitoire aussi est O Superman de Laurie Anderson. Écrite en 1981, cette chanson post-moderne à la mélodie minimaliste et cool et au rythme lancinant atteint le statut de tube malgré ses paroles à références2. Elle – et, plus généralement Big Science, l’album dont elle fait partie, ainsi que d’autres œuvres d’Anderson – évoque hypertechnologie et course à l’armement culminant en l’arrivée d’avions d’attaque made in America. Smoking or non-smoking ? poursuit-elle ironiquement.

L’accumulation de la pollution résulte de la saturation de la capacité de la nature et de l’homme à éliminer ou à recycler les déchets dus à une surproduction industrielle destinée à satisfaire une consommation toujours en croissance ; elle menace de nous étouffer. La pollution existe aussi dans le virtuel : les pourriels (ou spams) engorgent les réseaux et les boîtes à lettres électroniques, occasionnent une perte croissant du temps requis pour trier la multiplicité des messages, rendent de plus en plus difficile l’identification et la consultation des messages pertinents et transforment ce qui était au départ un outil de communication efficace en un immense dépotoir.

L’une comme l’autre de ces pollutions provient principalement des pays industrialisés ou en voie d’industrialisation. Les statistiques mondiales varient selon la période et le secteur analysé. Sophos plaçait, pour le second trimestre 2006, les Etats-Unis en tête de la source des spams, suivi par la Chine (presque à égalité) et la Corée, puis par la France, la Pologne et l’Espagne, le Brésil, le Japon, le Royaume Uni et Taiwan. À l’échelle continentale, ce serait l’Asie le principal pollueur électronique, suivi par l’Europe et par l’Amérique du Nord. Ce palmarès est globalement confirmé par Spamhaus. Lorsque l’on consulte les chiffres récents de Spamcop, on constate toutefois que les premières sources de pourriel sont asiatiques : les deux Chines, la Corée, la Thaïlande, le Japon et l’Inde ; puis (curieu­sement) les Pays-Bas, (moins curieu­sement) la Russie et l’Ukraine, les États-Unis et le Mexique.

Or selon le Blacksmith Institute, les sites les plus pollués au monde se trouvent en ex-URSS (Russie, Azerbaïdjan, Ukraine), en Chine, en Inde, au Pérou et en Zambie. Quant aux responsables des émissions de gaz à effet de serre, ce sont, au premier chef, le Canada, les États-Unis, la Russie et l’Australie, selon la base de données d’indicateurs climatiques de l’institut des ressources de la planète. On retrouve ici les principaux pollueurs électroniques.

Quoi qu’il en soit, Al Gore a contribué à la médiatisation et à un début de prise de conscience, à un niveau individuel et politique, de ce processus qui nous menace tous. Il n’aura pas été le premier (James Lovelock, qui a l’âge de Doris Lessing, aurait pu en être récompensé), mais il arrive peut-être au bon moment. On ne peut que le souhaiter.


1 « Political satire became obsolete when Henry Kissinger was awarded the Nobel Peace Prize. »
2 « O Superman, O Judge, O Mom and Dad » fait écho à l’aria de Chimène « Ô souverain, ô juge, ô père » dans le Cid de Massenet, et la phrase en exergue de cet article rappelle ce passage du trente-huitième chapitre du Tao Te King de Lao Tseu : « Une fois perdue la voie, reste la vertu ; perdue la vertu, reste l’humanité ; perdue l’humanité, reste la justice ; perdue la justice, reste le rite. Le rite n’est que l’écorce de la droiture et de la sincérité, c’est la source du désordre. »

12 octobre 2007

Le parcours d’une star : d’étoile à supernova ?

Classé dans : Progrès, Sciences, techniques — Miklos @ 14:37

« La notoriété c’est lorsqu’on remarque votre présence, la célébrité c’est lorsqu’on note votre absence. » — George Wolinski

La notoriété est le fluide vital de la majorité des médias. Avec leur démultiplication sur l’internet, ils ne peuvent survivre qu’au prix d’une croissance permanente de leur visibilité – épiphénomène de la course en avant de l’innovation technique – qui se mesure à coups de clics et, quand elle inverse son cours, de claques.

Pour la première fois dans l’histoire de la Wikipedia, certains observateurs ont noté une baisse constante sur la plupart de ses indicateurs1 depuis le début de l’année en cours. C’est en tout cas ce que rapporte Robert Rohde dans un forum de discussions consacré à la Wikipedia de langue anglaise (WikiEN-l), statistiques à l’appui. Il est lui-même surpris par ce revirement.

La discussion qui s’est ensuivie sur cette liste est assez intéressante en soi en cela qu’elle a rarement touché à la question soulevée (si ce n’est pour attaquer la validité des statistiques : mais il est curieux que Wikipedia ne publie plus les siennes depuis un an) et va jusqu’à invoquer un nombre croissant de lecteurs – ce qui n’est évidemment pas la même chose, et mériterait en soi une analyse (sont-ce des nouveaux lecteurs, ou y a-t-il une fidélisation ? quels sont les genres d’information les plus lues ? etc.).

Slashdot2, qui signale ce message, se demande si c’est un signe que contenus et couverture sont arrivés à maturité voire à saturation (hypothèse soulevée par Geoffrey Burling ou par Andrew Lih il y a déjà quelques mois), en d’autres termes la finalité est-elle atteinte : existe-t-il un « point de convergence » du savoir ou de la connaissance commun à tous, fruit d’un consensus  universel, objectif et détaché de tout intérêt particulier ? Ou alors, serait-ce le modèle du fonctionnement de la Wikipedia, utopie d’une démocratie du savoir populaire à l’échelle mondiale, qui atteint ses limites du fait même de sa croissance, alors que le système est en train d’imploser sous le poids du vandalisme externe et des conflits internes ?

Pourraient s’y rajouter d’autres facteurs, inhérents à l’essence du « système technicien » qui nécessite innovation et obsolescence permanentes comme l’analysait Schumpeter il y a déjà plus d’un demi-siècle : la nouveauté du concept est passée, et la Wikipedia n’arriverait pas à se renouveler malgré le rajout de nouveaux services (portail d’événements, portail de textes intégraux, etc.) ; le niveau de compétence (surtout technique) nécessaire pour agir sur les contenus et les barrières procédurières, créées à l’origine pour contrôler le vandalisme, sont plus élevés qu’auparavant.

Quoi qu’il en soit, Small is beautiful.


1 Nombres de modification d’articles, de nouveaux comptes, de téléchargements, de rétraction d’articles, etc.
2 Collectif de brèves concernant l’actualité des nouvelles technologies. La possibilité de signalement est ouverte à tous, les contenus sont filtrés par des éditeurs.

7 octobre 2007

Mes voyages en Inde

Classé dans : Architecture, Cuisine, Lieux, Musique, Sciences, techniques — Miklos @ 21:44

La vie est un mystère qu’il faut vivre, et non un problème à résoudre.

Commencez par changer en vous ce que vous voulez changer autour de vous.

Le bonheur c’est lorsque vos actes sont en accord avec vos paroles.

Mon exigence pour la vérité m’a elle-même enseigné la beauté du compromis.

Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l’homme, mais pas assez pour assouvir son avidité.

La haine tue toujours, l’amour ne meurt jamais. — Gandhi

Je fis mes premiers pas en Inde en compagnie de Jules Verne et de Kipling. J’y découvris avec émerveillement son immensité géographique, sa variété ethnique et la complexité de sa société, sa richesse culturelle, sa profondeur historique, sa faune et sa flore exubérantes, ses goûts et ses couleurs.

« Personne n’ignore que l’Inde — ce grand triangle renversé dont la base est au nord et la pointe au sud — comprend une superficie de quatorze cent mille milles carrés, sur laquelle est inégalement répandue une population de cent quatre-vingts millions d’habitants. (…) Aussi l’aspect, les mœurs, les divisions ethnographiques de la péninsule tendent à se modifier chaque jour. Autrefois, on y voyageait par tous les antiques moyens de transport, à pied, à cheval, en charrette, en brouette, en palanquin, à dos d’homme, en coach, etc. Maintenant, des steamboats parcourent à grande vitesse l’Indus, le Gange, et un chemin de fer, qui traverse l’Inde dans toute sa largeur, en se ramifiant sur son parcours, met Bombay à trois jours seulement de Calcutta. »1

Ce sont Les Cinq cents millions de la Bégum qui me firent entrevoir le faste et la richesse inimaginables de ses maharadjas et l’enchantement des titres et des mots de ce monde-là dont la musique des sons ne manquait de me fasciner, décrits avec un humour british et une profondeur psychologique2 que je ne percevrai que bien plus tard, comme quoi il y a des livres que l’on peut relire à tout âge :

« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je suis heureux de vous avoir découvert et d’être le premier à vous présenter mes hommages ! (…) Vous êtes, à l’heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet, concédé, sur présentation du gouverneur général de la province de Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819, veuf de la Bégum Gokool, usufruiter de ses biens, et décédé en 1841, ne laissant qu’un fils, lequel est mort idiot et sans postérité, incapable et intestat, en 1869. »

Les couvertures originales en couleur des Voyages extraordinaires de chez Hetzel, où se mêlent une foison de cornues et d’appareils photographiques, de compas et de longues vues, d’un gouvernail, de bouées et de cordes surmontés d’un globe terrestre traversé par une ancre, sur un fond de plantes tropicales verdoyantes laissant paraître des bouts d’un ciel bleu où l’on aperçoit au loin des poteaux de fils électriques, des toits d’usines et une montgolfière, le tout entouré d’une chaîne à laquelle sont suspendues deux affiches, l’une donnant le nom de l’auteur et l’autre le titre évocateur, Tribulations d’un Chinois en Chine. Cinq Cent Millions de la Bégum — comment ne pas être émerveillé par ce livre, dont les gravures intérieures en noir et blanc illustrent le propos dans un clair-obscur souvent saisissant : ce n’est que bien plus tard, en reprenant ce livre, que je remarquai son côté prémonitoire ; il suffit de regarder l’image de « Stahlstadt, la Cité de l’Acier » pour se rappeler de celles, apocalyptiques, ouvrant Le Désert rouge d’Antonioni. Les circuits de l’information, sa démultiplication et ses métamorphoses à la face du monde sont ceux d’aujourd’hui, à la vitesse près :

Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique (…) pour suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune du fait-divers publié par le Daily Telegraph.

Dès le 29 octobre au soir, cet entre-filet, textuellement reproduit par les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la Gazette de Hull et figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta le 1er novembre à Rotterdam.

Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et secrétaire unique de l’Echo néerlandais et traduit dans la langue de Cuyp et de Potter, le fait-divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes de la vapeur, au Mémorial de Brême. Là, il revêtit, sans changer de corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en anglais. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton, après avoir écrit en tête de la traduction : Eine übergrosse Erbschaft, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et d’abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses : Correspondance spéciale de Brighton ?

Quoi qu’il en soit, devenue ainsi allemande par droit d’annexion3, l’anecdote arriva à la rédaction de l’imposante Gazette du Nord, qui lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se contentant d’en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si grave personne.

C’est après avoir passé par ces avatars successifs qu’elle fit enfin son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d’un gros valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le professeur Schultze, de l’Université d’Iéna.4

C’est un monde en mouvement que Jules Verne décrit, lancé avec l’invention de la machine à vapeur dans une course à l’accélération vertigineuse dans une tentative toujours insatisfaite de nourrir l’avidité infiniment croissante et perpétuellement encouragée du consommateur occidental. Du temps de Jules Verne, l’Asie du Sud-Est semblait figée dans son passé impérial et hiératique, image d’Épinal rassurante pour les amateurs d’exotisme. Maintenant, elle devient une puissance économique avec laquelle il faut composer, son « indice de développement humain » croissant plus vite que celui de l’OCDE et susceptible de le rattraper bien avant le milieu du siècle présent.

Quant à Kipling, ce fut d’abord la lecture du Livre de la jungle qui me fit faire connaissance avec Mowgli et son monde d’animaux doués de parole (tels ceux des Contes du chat perché, de Marcel Aymé, autre écrivain que j’aime tant), sages et moins sages à l’instar de l’espèce humaine, tentant de cohabiter tant bien que mal dans cette jungle tout aussi sociale que botanique : le brave ours Baloo pas si balourd que cela et très attachant, la panthère noire Bagheera, Kaa le serpent, le tigre Shere Khan ou les Bandar Log… Mais c’est surtout le « personnage » de la mangouste Rikki-Tikki-Tavi, dans la nouvelle éponyme de ce recueil, qui me reste en mémoire : courageuse, vive, intelligente, elle mène un combat (victorieux) contre le couple de serpents Nag et Nagaina, qui veulent tuer la famille qui avait recueilli Rikki-Tikki, afin de s’en approprier le territoire et pouvoir calmement y pondre leurs œufs. Plus tard, ce seront Les Histoires comme ça, merveilleusement illustrées par l’auteur, qui m’enchanteront : Le Papillon qui tapait du pied et ses difficultés conjugales, Le Chat qui s’en va tout seul et qui ne se laisse pas apprivoiser — les titres en sont déjà tout un programme, et les contes enchanteurs et plein de cet humour fin et pince-sans-rire qui décrivent des animaux attachants et faillibles, à l’instar de cet Enfant d’Élephant à l’insatiable curiosité (« Mon père m’a donné la fessée, ma mère m’a donné la fessée ; tous mes oncles et tantes m’ont donné la fessée pour mon insatiable curiosité, n’empêche que je veux savoir ce que le Crocodile mange au dîner ! ») dont les conséquences presque fatales mais inattendues feront le bonheur de son espèce.

Ce sont les cours d’histoire de l’art au lycée qui me révèleront l’architecture fantastique de ce pays à l’enchevêtrement extrême et à la grâce sinueuse et sensuelle. Depuis, il m’arrive de rêver de visiter des temples perdus dans la jungle (ou, à défaut, le Taj Mahal à Agra) sans pour autant me prendre pour un Indiana Jones à la recherche des cinq pierres de Shankara ou un Stewart Granger à Bhowani Junction, dans ce continent qui n’a de cesse de me fasciner et qui me paraît pourtant inatteignable.

C’est à l’université, lors de mes études en théorie des nombres (le domaine qui m’a le plus fasciné à ce jour) que je découvris Ramanujan, l’extraordinaire mathématicien indien autodidacte (1887-1920), dont le perspicace Hardy sut apprécier le génie à sa juste mesure, malgré les circonstances étranges dans lesquelles il se révéla à lui : en 1913, il reçut une lettre de dix pages d’un employé inconnu à Madras, qui contenait plus d’une centaine de théorèmes d’une très grande originalité. Hardy la montra à son collaborateur Littlewood, et ils en conclurent que ces résultats étaient véridiques. Rama­nujan était l’antithèse du mathé­ma­ticien uni­ver­sitaire typique, dérivant ses conclusions plus par intuition et induction que par un processus rigoureux de démons­tration. Hardy, qui collabora avec lui pendant cinq ans, dit qu’il n’avait d’égal que le suisse Euler (1707-1783), le plus grand mathématicien du dix-huitième siècle, et le plus prolifique de tous temps (avec le hongrois Paul Erdös, dont j’ai eu l’immense chance de suivre les cours) et l’allemand Karl Jacobi (1804-1851).

C’est dans les plats de ma mère que je découvris les saveurs du curry — ce qui ne dura pas longtemps : en ayant une fois malencontreusement versé bien plus que d’habitude dans un plat, elle en fut dégoûtée à jamais — et dans les restaurants de Londres mes premiers repas indiens ; c’est dans cette ville que je vis des femmes en sari et des hommes enturbannés, dont les traits harmonieux des visages cuivrés et la démarche fluide me parurent d’une extrême élégance et d’une étrange noblesse. C’est ensuite aux Etats-Unis que j’appris à faire mes premiers chutneys et rencontrai des collègues indiens dont l’anglais était mâtiné d’un accent si caractéristique, doux et charmeur.

C’est enfin au Théâtre de la Ville que j’assistai à des concerts de musique classique indienne. Si j’en avais entendu parler dans un cadre professionnel, rien ne remplace l’expérience du spectacle vivant. Deux récents récitals qui s’y sont donnés ont permis de confronter des aspects finalement très différents des musiques de ce pays, perceptibles même pour des incultes (comme je le suis) à ces traditions séculaires alliant des principes musicaux stricts (une multiplicité de ragas, de notes et de tempéraments, une structure cyclique complexe) et de l’improvisation à un contexte religieux et à une interaction avec un public de connaisseurs – avec des différences de style importantes entre l’Inde du Nord et celle du Sud. Dimanche dernier, c’était Hariprasad Chaurasia, très grand flûtiste, accompagné de deux autres flûtes, d’un pakhawaj (double tambour indien) et d’un tampura (instrument à quatre cordes fournissant le ton de basse continue), en un concert fascinant qui présentait surtout la musique hindoustanie (celle de l’Inde du nord), où les instruments semblaient parler telles des voix humaines et raconter une histoire qui remontait à la nuit des temps. On a pu aussi entendre quelques œuvres de l’Inde du sud, bien plus instrumentales dans leur nature, et tout aussi intéressantes. L’atmosphère simple et bon enfant qui semblait partagée par les musiciens pourtant concentrés dans leur travail artistique et spirituel contribuait à ce sentiment de bien-être et de plaisir que l’on ne pouvait manquer de ressentir. À l’opposé, le concert de la semaine suivante, celui de Ramani, flûtiste représentant l’Inde du sud et sa musique carnatique. Le maître est entré en scène suivi de ses musiciens, s’est installé, ajustant son habit de soie blanche aux boutons en diamants, regardant de temps à autre sa montre tout en or, jetant parfois des regards agacés à la personne chargée de contrôler le tampura électronique, puis, après des apprêts qui auront duré de longues minutes, se mit finalement à jouer. Brillante performance de virtuose, dialogue et défi avec le violon de Santhanam Varadarajan – qui, lui, paraissait ravi de jouer sans prendre des airs de maître malgré les nombreux titres et prix qu’il a récoltés déjà à un très jeune âge –, improvisant et se répondant l’un et l’autre selon des principes stricts. Mais finalement, c’était l’ennui qui a pesé tout le long de ce concert.

Je ne suis encore jamais allé en Inde.


1 Jules Verne, Le Tour du monde en quatre-vingt jours, J. Hetzel et Cie, [s.d.].
2 « Octave Sarrasin, fils du docteur, n’était pas ce qu’on peut appeler proprement un paresseux. Il n’était ni sot ni d’une intelligence supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collége, il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au baccalauréat, il avait eu la note “passable”. Repoussé une première fois au concours de l’École centrale, il avait été admis à la seconde épreuve avec le numéro 127. C’était un caractère indécis, un de ces esprits qui se contentent d’une certitude incomplète, qui vivent toujours dans l’à peu près et passent à travers la vie comme des clairs de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu’un bouchon de liége est sur la crête d’une vague. Selon que le vent souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l’équateur ou vers le pôle. C’est le hasard qui décide de leur carrière. »
3 On remarquera la pique. La tension entre la France et l’Allemagne – surtout depuis la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine – se reflète explicitement chez Jules Verne (ainsi que chez bien d’autres auteurs de son époque). Prémonitoire, aussi, ce personnage, à propos duquel l’auteur écrit : « D’ailleurs, ce projet n’était pour Herr Schultze que très secondaire ; il ne faisait que s’ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu’il formait pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland. »
4 Jules Verne, Les 500 millions de la Bégum, J. Hetzel et Cie, [s.d.].

4 juin 2007

Exercices de style (II)

Classé dans : Langue, Sciences, techniques — Miklos @ 21:39

Suite des Exercices de style :

Amours

— La durée minimale pour faire la moure (var. : a prendre à faire la moure).
— L’amour fait mal.
— Déclaration amour en français traduite en albanais.
— Les amants qui ne peuvent jamais se voir.
— Ne pas téléphoner par amour.
— Techniques pour faire l’amour par téléphone.

Anatomie

— Chanteuses avant et après l’esthétique (nombreuses variantes : chanteuses arabes et opération, chanteuses libanaises avant et après chirurgie esthétique, Arielle Dombasle avant la chirurgie esthétique…).
— Chirurgie esthétique et correctrice du mollet.
— Les plus beaux culs de chinoise.
— Matt Damon nu.
— Poil oreille électricité NASA.

Cinéma, peinture, photographie

— Peinture de drap sur corps.
— Photos gratuites seins plats.
— Vidéo de femmes nues dans la foule.
— Vidéo accouplement de Danois.
— Vidéo fait réel du surnaturel.

Coquineries

— Accouplements bizarres (var. : faire lamoure avec un animal).
— Lieux coquins Paris rue, magasin, parc (var. : liste des rues des putes à Paris).
— Où sont les putes à Budapest (vars. : à Prague, à Strasbourg, en Espagne, en Pologne) ?
— Restaurant coquin osé.
— Se promener nue.

Danse

— Ballet danseurs nus (vars. : ballet sodomie ; belles cuisses de danseurs ; chorégraphie danseurs nus ; danseurs nus avec public femmes).
— Combien de temps pour devenir professeur de danse moderne ?
— Comment répliquer deux danses de données ?
— Danse des mineurs Afrique du sud avec des bottes en caoutchouc vertes.
— Danse mathématiciens.
— Danseurs suspendus.
— Danseuses qui dansent.
— Des danseurs qui dansent dans le PC.
— La moralité du danseur de corde et le balancier qui vous gène.
— Lumière qui fait danser.
— Pas de danse genre baba cool.
— Virtuel qui danse avec la musique.

Existentiel

— Je veux être comme ça.
— Le rôle de la nausée dans la philosophie.
— Logique quand qui comment pourquoi ?
— Monologue à deux.
— Pourquoi un homme ne téléphone pas ?
— Pourquoi écrire une lettre à un ami ?
— Quelle culture pour une société virtuelle ?
— Va-t-on vers le chaos mondial ?

Histoire, grands hommes

— Alfred Dreyfus à Deauville.
— Alphonse Daudet planète Mars.

Langue

— À quoi sert la langue dans notre bouche ?
— Comment parle la langue française ?
— La différence entre la langue des adultes et des vieux.
— Que signifie le nom commun le « déluge » ?

Lecture, écriture, littérature

— Contes et légendes que je peux lire sur Google.
— Écrire son autoportrait.
— J’aime lire la nuit les chats perdus.
— Logiciel pour aimer lire.
— Pourquoi écrire sa vie ?
— Pourquoi lire ?
— Le livre est-il un outil de liberté ?
— Que racontaient les pièces de tragédie grecque ?
— Texte en anglais sur une personne morte.

Musique

— Comment commencer symphonie.
— La naissance et la mort de Steve Reich.
— La symphonie cool de Beethoven 5e version dance.
— Les musiques qui tuent.
— Massenet pourquoi tu me réveilles au souffle du printemps.
— Quel était le métier de Montaigne ? (var. : de Mozart ?)
— Salieri anti morsures.

Nature

— Accouplement d’une reine d’abeille (vars. : de chevaux, d’éléphants, de singes).
— Arbres aux formes suggestives.
— Chat arménien en France.
— Cheval pieds nus.
— Comment tresser un cheval.
— Empoisonner les pigeons (var. : un cheval).
— Géographie homme tronc femme forêt.
— Les mites dans la philosophie grecque.
— Pourquoi le chameau a-t-il deux bosses ?
— Tuer des baleines Quelle horreur !

Religion, mystique, surnaturel

— Ange un peu mystique.
— Je ne suis pas juive.
— Nom des 8 portes du paradis.
— Utiliser son aura.
— Vidéo de phénomène surnaturel histoire vraie.

Vie pratique

— Adopter danseuse virtuelle.
— Avec quoi râper les carottes.
— Baston de rue organiser.
— Camps entraînement paramilitaire France.
— Comment empoisonner sa femme (vars. : les gens ; lentement).
— Comment intercepter les SMS que mon mari reçoit sur son téléphone portable ?
— Comment tresser un cheval rapidement.
— Dans quel sens accrocher un fer à cheval ?
— En cas de crash financier ?
— Lettre pour répondre à une invitation de mariage.
— Nostradamus prédictions pour 2005.
— Plus récente méthode de triche en examens.
— Tricher un compteur électrique.

Varia

— Ballon gestique sans chirurgie.
— Depuis quand réputation les Anglais sont homosexuels ?
— Gregory Peck était-il arménien ?
— Humour avec des satellites.
— Je dessine des labyrinthes bien étranges.
— Inventions cinéma entre 1760 et 1920.
— Recherche poignard nazi.
— Quelle est la différence entre la thèque et le base ball ?

Le mot de la fin

— La mort de Miklos.

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