Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 novembre 2005

Le futur de la bibliothèque – la bibliothèque du futur

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 1:35

Une version étendue et plus récente de ce texte est disponible ici.

L’évolution des techniques de fixation, de production, de stockage et de diffusion de la production de l’esprit humain amène les bibliothèques à remettre en question périodiquement leurs périmètres d’action – et ceci bien avant l’arrivée de l’informatique, des technologies du numérique et de leurs capacités de production, de traitement et de diffusion –, sans pour autant renier leurs missions de base classiques : créer et organiser des collections et y fournir l’accès au public.

Ce sont tous ces périmètres qui sont transformés actuellement avec l’arrivée de nouveaux outils disponibles sur le Web et ailleurs pour tous, partout. C’est en les analysant que l’on peut faire le constat des nouveaux usages, souvent bien mieux que par l’entremise d’études de besoins qui s’effectuent dans des conditions de laboratoire stérile :

• Les lieux physiques : depuis l’apparition des catalogues informatisés sur le web, le public peut les consulter à distance. Avec la numérisation de certains documents (sonores, textuels, visuels), il peut aussi accéder à distance à des contenus. Les collections elles-mêmes ne sont plus uniquement localisées dans la bibliothèque, avec la réalisation de catalogues communs à des organismes distincts ou le rajout de « ressources externes » (par exemple : bases de données de périodiques numérisés, sites Web…) au catalogue. Quant aux services de médiation, si certains se faisaient déjà par téléphone, le courrier électronique se banalise et certaines bibliothèques offrent dorénavant un service à distance 24h/24.

• La nature des collections et leur disponibilité : la numérisation a élargi (tout en la rendant plus floue) la notion de document édité (tout document en ligne est « édité », en quelque sorte), et, de ce fait, gommé des frontières autrefois immuables entre bibliothèques et archives. De toute façon, le public ignore ces frontières, et va chercher les contenus concernant le domaine qui l’intéresse là où ils se trouvent, que ce soit dans une bibliothèque ou dans des archives  les Canadiens ne s’y sont pas trompés, lorsqu’ils ont fusionné leur bibliothèque nationale et leurs archives nationales en 2004. D’autre part, entre la disponibilité physique et numérique d’un même ouvrage, il choisira cette dernière, et s’il ne le trouve pas en ligne, il tentera souvent d’en trouver l’équivalent ou un substitut, ce qui risque de faire tomber en désuétude des pans entiers de collections, ceux qui n’auront pas été numérisés, pour quelque raison que ce soit, et d’encourager la désaffectation des bibliothèques. Quant à la nature même des documents constituant la collection, elle continue à se diversifier pour inclure aussi bien l’éphémère que le durable, sans pour autant que les outils aient intégré la capacité à gérer cette temporalité différente. Enfin, si le prêt de documents (pour les bibliothèques qui l’effectuent) est une fonctionnalité intégrée aux systèmes actuels, ce n’est pas encore le cas pour celui des documents électroniques.

• L’organisation de la connaissance : traditionnellement, c’est le bibliothécaire (ou le documentaliste) qui organise les contenus présents dans son rayon d’action, par le moyen de l’indexation qu’il fournit dans les notices du catalogue, que ce soit à l’aide d’un thésaurus standard ou particulier au fonds. Or deux évolutions ont vu le jour depuis : d’une part, les capacités informatiques à analyser automatiquement les contenus numériques (et pas uniquement textuels) pour fournir des typologies et des cartographies pertinentes ; d’autre part, le phénomène des blogs, qui permettent à tout un chacun de devenir auteur et de s’autopublier, mais aussi de se créer sa propre taxonomie (phénomène appelé si efficacement en anglais folksonomies) pour classer sa production qui reflète finalement sa construction individuelle et collective du sens1. Ce lecteur-auteur-éditeur ne se satisfait plus d’une représentation hiérarchique par disciplines distinctes qui fragmente notre vision du monde ; les réseaux sont passés par là, risquant à l’inverse de mêler irrémédiablement tous les genres.

• L’appropriation : traditionnellement, le lecteur pouvait prendre des notes manuscrites (ou sur son portable), recopier des extraits des contenus des ouvrages auxquels il avait accès sur place ; puis il a pu en photocopier certains. L’informatique y a rajouté la capacité numériser, puis à accéder rapidement et à naviguer non seulement dans des collections, mais aussi dans des documents individuels complexes (par exemple : de longs enregistrements sonores), selon des structurations diverses et des aides (documentaires ou dérivées automatiquement des contenus – index, résumés…). Elle lui permet de copier des documents ou des parties de document d’un clic, et, ce qui est bien plus important, finalement, de les annoter2, de les transformer, de les citer et de les utiliser pour ses propres productions, à l’instar d’un DJ.

• Les réseaux sociaux : si le bouche-à-oreille a toujours été un moyen de diffusion de la « connaissance de la connaissance » (par les pairs, par les médias…), la technique a permis de mettre en œuvre des outils pratiques de diffusion de « l’information sociale » à propos de contenus : lorsque l’on consulte la référence d’un ouvrage chez Amazon, on voit quels autres ouvrages ont « intéressé » (la mesure de l’intérêt étant réelle : l’achat) ceux qui ont acheté l’ouvrage en question (on peut y voir aussi quels ouvrages sont cités dans le corps de l’ouvrage en question, autre réseau à ne pas ignorer). Des techniques comme le RSS (syndication informatique) permettent, à l’instar de la DSI du « passé » (diffusion sélective de l’information), de se maintenir au courant, de façon informelle, de ce qui se publie dans des sources choisies intéressantes et pertinentes.

Dans les pages qui suivent, je me demanderai comment passer de l’uni-versité telle qu’elle existe, une uni-versité centrée exclusivement sur les théories, catégories et méthodes développées par les penseurs occidentaux, à la multi-versité telle qu’elle devrait exister dans un monde globalisé, c’est à dire à une multi-versité dans laquelle la tradition intellectuelle de l’Occident est mise en dialogue avec les autres traditions de pensée et de savoir, qu’elles soient d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique ou d’ailleurs. Je reconnais qu’il est extrêmement difficile, exigeant et complexe pour des philosophes, des politologues, des économistes, des historiens, des psychologues et des spécialistes des sciences sociales de maîtriser l’ensemble des traditions intellectuelles au moment justement où les connaissances explosent dans chacune des disciplines en même temps qu’elles se sur-spécialisent.
 
Gilles Bibeau, Séminaire sur l’interdisciplinarité et l’application, in Programme de doctorat en sciences humaines, Université de Montréal, année académique 2005-2005.
Pour ma part, je pressens l’évolution nécessaire du système d’information de la bibliothèque comme plus proche de ce qu’Amazon met en place que Google (et peut-être pour ce que fera Microsoft avec les fonds de la British Library qu’ils numériseront en 2006) : un dispositif intégré3, polymorphe, extensible, recomposable et personnalisable, prenant acte de ces évolutions, pour le référencement, la gestion, l’organisation, la circulation et la diffusion de documents de nature différente (pour certains numérisés pour d’autres non) et de ressources numériques choisies4 ; contenant des métadonnées de bonne qualité5 ; proposant des moyens de recherche multiples (par index, par texte intégral, par langage naturel, par réseaux sémantiques et sociaux…), intuitifs ou avancés ; permettant à chaque utilisateur de s’en faire « son » catalogue, qu’il pourra renseigner sur la pertinence des réponses fournies, et ainsi l’orienter vers ses propres critères plutôt que ceux du dispositif sous-jacent ; lui offrant les moyens de s’approprier les contenus, de les organiser et de les enrichir ; de communiquer à propos de ces contenus avec d’autres usagers, sur place ou à distance.

Quant à la bibliothèque, elle maintiendra ses missions, mais c’est son fonctionnement qui continuera à évoluer, pour une meilleure collaboration dans la production, la validation, l’organisation et l’utilisation de la connaissance entre le bibliothécaire et l’usager, avec l’assistance de la technique, pour assurer le difficile mais passionnant rôle de médiation, de pôle de référence et d’équilibre entre le local et le global, le privé et le public, le physique et le virtuel, l’instantané et le durable, dans un réseau transdisciplinaire et transculturel en perpétuelle mutation.

Dans un entretien accordé récemment au Magazine littéraire, le poète et essayiste Nimrod disait :

La perspective, inventée au xvie s. dans le domaine de la peinture, viendra hiérarchiser les plans. Mais la perspective n’est pas une vision naturelle, elle est reconstruction. Il faut revenir à Platon pour retrouver toutes ces implications (…), le Platon du Sophiste qui serait du côté de l’art byzantin où tous les plans se chevauchent, bouleversent la perspective et nous avec.

La modernité nous fait paradoxalement changer de perspective et regarder bien loin en arrière pour mieux avancer, et il faut en prendre acte.


1 La seule fonctionnalité qu’offrent certains catalogues en ligne est le panier de notices, sorte de taxonomie à deux éléments (rarement plus, et pas hiérarchiques) : dedans ou dehors.
2  Et d’annoter aussi les métadonnées (les notices descriptives des ouvrages dans les catalogues en ligne).
3 Et non pas une juxtaposition de catalogues, de bases de données, d’annuaires… distincts.
4  Incluant, par exemple, l’équivalent automatique du récolement des ressources électroniques externes.
5  Je ne crois pas à la disparition des métadonnées professionnelles, bien au contraire (de même que ce n’est pas parce que la conduite d’une voiture se simplifie que le moteur disparaît). Mais il est d’autant plus nécessaire d’adapter leur format pour permettre une description plus aisée des « nouveaux documents » et de leur gestion, d’y inclure de nouvelles fonctionnalités (la gestion numérique des droits, par exemple) et d’automatiser, autant que faire se peut, leur mise à disposition (pour éviter d’avoir à cataloguer).

18 novembre 2005

Google recrée la planète

Classé dans : Environnement, Musique, Progrès, Sciences, techniques, Société — Miklos @ 8:59

L’extrait de La Machine à remonter le temps est présent dans la splendide exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France consacrée aux Utopies : la quête de la société idéale en Occident, qui analyse bien le tournant déci­sif qu’a pris cette litté­rature au xxe s., où l’antici­pation d’un futur idéal se transforme en un regard inquiet, voire paniqué, avec le constat de la course souvent folle induite par le progrès. Voir aussi Livre et liberté.La manne des petites annonces de recrutement de Google continue : dans l’envoi d’aujourd’hui, on remarquera qu’ils recher­chent un expert en ingénierie logicielle spécialisé en cryptographie et en sécurité informatique (s’orien­te­raient-ils vers le commerce en ligne ?) et surtout un spécialiste d’infographie, pour travailler sur « la stéréoscopie, la détection d’objets dans une image, la création de la plus grande image numérique jamais faite d’une taille de l’ordre de peta-pixels1, une mosaïque en 3D de la Terre en résolution multiple, voire la modélisation en 3D de tous les bâtiments sur la planète ».

La réalité virtuelle à cette échelle – avec la téléphonie IP en sus – avance à grands pas pour nous lier tous derrière nos claviers : on pourra atteindre chaque recoin de la planète – sauf évidemment forêts, lacs ou rivières (qui auront probablement bientôt disparus) – sans avoir besoin de sortir de chez soi, pour devenir des « futilités simplement jolies », tels les Éloïs dans La Machine à remonter le temps de H. G. Wells. Sommes-nous destinés à devenir les Gilbert Gosseyn du Joueur Google ?


1 Le peta est égal à un milliard de mégas.

15 novembre 2005

Google recrute

Classé dans : Sciences, techniques — Miklos @ 17:46

Quatre annonces de postes parues aujourd’hui dans une liste de diffusion professionnelle indiquent les champs d’action que l’entreprise mondiale veut investir :

  • un poste de directeur d’une grande équipe d’ingénierie logicielle à Bangalore en Inde ;
  • un poste de vice-président/directeur de l’ingénierie à Zurich ;
  • un poste de chef d’une petite équipe d’ingénierie logicielle et d’administrateurs-système pour le support de l’infrastructure réseau de Google, à Zurich
  • des postes de stagiaires à Zurich dans l’équipe de développement.

On le savait, l’Inde est une pépinière informatique bouillonnante – il n’est pas étonnant que Google s’y investisse. Mais ce n’est qu’un des indicateurs de la croissance redoutable de l’Asie dans le domaine des sciences et des technologies. Si, jusqu’ici, elle était perçue comme une imitatrice (et parfois plagiatrice) à grande échelle, elle risque fort de dépasser les Etats-Unis dans le domaine de l’innovation : le New-York Times rapporte que durant la période 1986-2001, la Chine, Taiwan, la Corée du Sud et le Japon ont accordé plus de doctorats dans les domaines scientifiques et de l’ingénierie que les Etats-Unis, dont le budget de recherche et développement a été, durant la période 1991-2003, moindre que celui de la Chine, de Singapour, de la Corée du Sud et de Taiwan. Il y a déjà longtemps que des étudiants asiatiques forment une minorité importante dans les meilleures universités américaines (45% des étudiants de l’université de Berkeley, par exemple) et se distinguent par leur assiduité et leur excellence (la moyenne de leurs notes est plus élevé, en général, que celle des américains de souche). Est-ce pour comprendre le phénomène, voire l’endiguer, que George W. Bush part en Chine ? Il serait surtout nécessaire que le gouvernement américain réinvestisse dans la recherche. Ainsi que le gouvernement français, mais c’est une autre histoire.

Parmi les sujets de développement concernés par ces annonces, on remarquera :

  • les logiciels capables d’indexer des milliards de pages Web et d’autres documents ;
  • l’apprentissage automatique pour l’étude des relations et des associations dans des données existantes ;
  • l’identification de l’importance de l’information récente et la production de résumés automatiques.

Google recherche probablement à améliorer « l’intelligence » de leurs moteurs – leurs capacités d’analyse sémantique des contenus, afin de fournir des résultats plus pertinents et sans doute catégorisés par importance et par sujets, tels que le font déjà certains outils de cartographie, au-delà de leur affichage de « pages similaires ». Il s’agit non seulement des contenus présents sur le Web, mais probablement sur les postes individuels (leur outil Desktop) et les intranets.

11 novembre 2005

Le difficile passage à l’acte

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 19:02

La presse se fait écho de la décision de la British Library de faire affaire avec Microsoft, pour la numérisation de « 25 millions de pages de contenus courant 2006 ». Même si «  [l]a Grande-Bretagne offrira bientôt un nombre d’ouvrages numérisés équivalent à celui que propose dès à présent Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF », comme le dit le communiqué de la BnF, il est probable que la technologie qui sera utilisée permettra d’y effectuer des recherches et de consulter les contenus de façon bien plus aisée et efficace que ne le permet Gallica (quand bien même cette belle entreprise ne date pas d’hier, déjà alors des critiques s’étaient élevées – dont la mienne – concernant certains choix).

Microsoft a des atouts certains, et pas uniquement financiers ou technologiques : du côté scientifique, Stephen Robertson, grand spécialiste de la recherche dans les contenus, dirige le groupe Information Retrieval and Analysis au laboratoire de recherche de Microsoft à Cambridge. L’entreprise a d’ailleurs décidé de rendre visible et plus européenne son activité de recherche (à l’heure où d’autres entreprises se « délocalisent » en quittant la France), puisqu’elle s’est accordée avec l’Inria pour ouvrir un centre de recherche commun dans un laboratoire près de Paris qui accueillera une trentaine de chercheurs.

L’ouverture de Microsoft vers des secteurs qui ne sont pas si marchands que ça vaut la peine d’être étudiée : son alliance, au sein de la Open Content Alliance, avec l’Internet Archive ne va-t-elle pas couper l’herbe sous le pied d’un autre projet national, celui de l’archivage du Web, qui risque de devenir caduc si une, ou des, archives fiables et efficaces du Web se constituent rapidement ?

On ne peut évacuer l’aspect temporel des projets de cette nature, en invoquant la nécessité de réfléchir et de choisir avant d’agir. Il est d’ailleurs peu probable que la British Library n’ait pas réfléchi (ni, d’ailleurs, les universités qui avaient choisi de faire l’affaire avec Google). Mais il semble que la France ait souvent une difficulté quasi organique de passer de la réflexion (qui est souvent fort brillante) à l’action (dans ce domaine comme dans d’autres), de traduire des principes théoriques en projets concrets et réalistes ; comme il n’y a pas de brevets sur les annonces et les idées, il ne faut pas s’étonner de se faire damer le pion dans de telles circonstances.

Dans un article publié en mai, j’analysais la démarche de Google et j’évoquais la nécessité de travailler en réseau plutôt que sous forme d’une organisation monolithique (pour toutes sortes de raisons – l’efficacité en étant une) – celle qui semblait émerger autour du projet d’une bibliothèque numérique européenne. Il n’est toujours pas clair, d’ailleurs, ce qui se fait en France et en Europe dans ce domaine, les signaux publics étant souvent contradictoires : comité français ? groupe[s] de bibliothèques nationales ? et la récente annonce, que j’avais relayée, des plans de la Commission européenne « pour créer des bibliothèques numériques européennes », critiquant les « efforts dispersés » d’initiatives dans les états membres ?

Si, en mai, je pouvais conclure en disant « Entre temps, Google avance », depuis, d’autres ont avancé au-delà des effets d’annonce. Il n’est pas étonnant que la British Library ait décidé de passer à l’acte.

26 octobre 2005

Wikipedia redux, ou l’amateurisme a un coût

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 9:01

Contrairement à ce qu’affirment certains, l’amateurisme n’exclut pas forcément la recherche de rentabilité. Pour preuve, on vient d’apprendre, toujours d’après Nicholas Carr, que Wikipedia se lance dans une entreprise commerciale à but lucratif dans un accord avec answer.com. There is no free lunch.

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