Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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5 mars 2004

Embargo americain sur le savoir

Classé dans : Livre, Politique, Sciences, techniques — Miklos @ 17:10

Le journal Le Monde (et d’autres avant, en anglais) reporte l’injonction du ministère des finances américain aux éditeurs selon laquelle « toute édition de contenus provenant des pays sous embargo américain (Soudan, Libye, Iran, Cuba, Corée du Nord) devait être soumise à une autorisation préalable de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), la division chargée de veiller à la stricte application des sanctions commerciales. »

Si certains éditeurs – L’American Institute of Physics, l’American Physical Society et l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) qui édite la revue Science – refusent de s’y plier, en invoquant le premier amendement de la constitution américaine, d’autres, notamment l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers), société savante importante, ont accepté ces directives. Celles-ci s’inscrivent dans la lignée de la politicisation à outrance de la recherche par l’administration actuelle aux Etats Unis, et notamment depuis le 11/9/2001.

Cette politique ne touche donc pas que les chercheurs américaine – la communauté de chercheurs étant, par sa nature, internationale –, mais nous tous directement, et non pas uniquement par sympathie avec nos collègues d’outre-Atlantique. Quelles limites à ce type de déchaînement sécuritaire ? Nos collègues dans les bibliothèques américaines devront-ils retirer de leurs fonds les ouvrages soumis à cet embargo ? Les sociétés savantes internationales ayant une branche aux US ne pourront-elles plus organiser des conférences dans ces pays (j’ai en mémoire la conférence internationale sur l’informatique musicale, qui s’est tenue à La Havane… en septembre 2001, justement – quel danger pour l’économie américaine.. !) ? Pourrons-nous continuer à diffuser aux US des actes de conférence – édités en France, par exemple – mais contenant des contributions de « pays sous embargo », ou faudra-t-il en retirer les pages auparavant, en effacer les mentions dans les index. En bref, revient-on à l’état de siège permanent décrit par George Orwell dans son roman 1984 ?

[Publié à l’origine dans Biblio-FR]

6 décembre 2003

Interruption volontaire de publicité

Classé dans : Livre, Publicité, Sciences, techniques — Miklos @ 14:31


Par Emil Mayer — Damals in Wien. Menschen um die Jahrhundertwende Photographien von Emil Mayer. ISBN 3-85447-532-2 (online), Domaine public

« Elle trouva sur la table un petit flacon – “qui, à coup sûr, n’y était pas tout à l’heure”, se dit Alice – pourvu, autour de son goulot, d’une étiquette de papier portant les mots bois-moi, magnifiquement imprimés en gros caractères. »

Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles.

Des mouvements anti-publicité s’organisent en France et passent à l’action – directe et indirecte : création de site web, manifestations, barbouillage d’affiches dans le métro… la presse en parle1 avec impartialité dans des pages bordées d’encarts publicitaires, et la justice s’en mêle2 . Tel le dioxyde de carbone dans l’atmosphère, la publicité devient de plus en plus omniprésente, saisit de façon permanente nos sens et s’enkyste dans notre quotidien. Les affiches sur la voie publique puis les « messages » interrompant émissions de radio et de télévision ne datent pas d’hier, mais avec le numérique, de nouveaux champs se sont ouverts à ces pratiques.

Ainsi, on connaissait déjà les démarcheurs du téléphone fixe. Avec l’avènement de la téléphonie mobile, le numérique et l’automatisation, plus besoin d’avoir un humain au bout du fil : « des opérateurs […] peuvent offrir 15 minutes quotidiennes de communication gratuite à leurs clients, qui accepteront en échange d’écouter dix secondes de publicité toutes les deux heures » 3  ; les SMS vantant les services des opérateurs se font plus communs. Dans le monde du virtuel, le pourriel, plus connu en France sous son vocable américain de spam, est une des métastases de la machine commerciale qui s’emballe. À tel point que même le pays qui en est la principale source – les États Unis – mettant la pédale douce sur son premier amendement, considère des mesures destinées à réduire ce phénomène qui grève de plus en plus les budgets de nombreuses entreprises4 bien plus qu’il n’en rapporte à ses auteurs. Aux dernières nouvelles5 , ceux-ci se rabattraient vers des modes plus « traditionnels » de publicité, véhiculés dans les pages web sous forme d’encarts et de popups.

Rien de neuf sous le soleil. Dans une nouvelle6 datant de 1953, Ann Warren Griffith décrit une société – les États Unis – dans laquelle un organisme diffuse de la publicité sonore via les produits de consommation, de la boîte de céréales aux bouteilles de lotion capillaire, du journal au téléphone : « achetez-moi, utilisez-moi, mangez-moi, buvez-moi », disent, chantent et martèlent tous ces objets de la vie courante, avant et après leur achat. Les citoyens ne peuvent se protéger de ce brouhaha permanent de voix, de musique et de bruitages qui a envahi l’espace public et privé : les boules Quiès ont en effet été déclarées inconstitutionnelles par la Cour Suprême à la demande de l’organisme de diffusion, qui se voyait lésé dans ses intérêts par cette tentative de résistance à ses activités. Dix ans plus tard, dans une nouvelle7 de J.G. Ballard, la publicité sera devenue subliminale.

Ce futur prémonitoire est en train d’arriver : à la demande de Métrobus, la régie publicitaire des transports parisiens, le juge des référés du tribunal de Paris a ordonné récemment2 à l’hébergeur d’un site appelant à l’anti-publicité active de révéler l’identité de ses animateurs. C’est tout de même un signe des temps que de tels moyens soient mis en œuvre pour poursuivre ceux qui incitent au recouvrement d’affiches publicitaires, dégradations bien moins importantes et permanentes que celles que subissent les quartiers les plus défavorisés de nos villes et banlieues.

Il est vrai qu’il s’agit d’une atteinte aux intérêts économiques d’entreprises ayant les moyens de s’offrir les meilleures campagnes de pub, de se payer des avocats chevronnés pour défendre leurs intérêts et de faire du lobbying efficace auprès du législateur pour protéger ces intérêts. On peut maintenant imaginer un réaménagement des sièges dans les rames de métro destiné à permettre aux voyageurs de contempler, sans avoir à tourner la tête, les affiches dans les stations, puis dans les tunnels avec le retour de pub à l’image de celles de notre enfance (« Dubo – Dubon – Dubonnet »), nostalgie et rétro faisant bien vendre.

Mais plus sérieusement, verra-t-on bientôt la publicité envahir le livre électronique ? Probablement, le médium s’y prête : Crime et châtiment promouvant de la vodka et du caviar dans des pages illustrées s’affichant au fil de la lecture, La Chartreuse de Parme annonçant des voyages promotionnels en Italie (clips vidéo à l’appui), Alice au pays des merveilles vantant les arômes de thés de marque… On n’a encore rien vu, l’imagination des publicistes n’a pas de bornes. Pourra-t-on l’éviter ? Ce sera sans doute une entrave illégale au commerce. Ce que (pré)disait Andy Warhol à propos de l’art le sera bientôt de la littérature : « L’art, c’est déjà de la publicité. La Joconde aurait pu servir de support à une marque de chocolat, à Coca Cola ou à tout autre chose. ». Triste devenir du livre.


1 « Les agences s’inquiètent de la montée des mouvements anti-publicité », Le Monde, 27.11.2003.
2 « La justice piste les antipubs sur Internet », Libération, 2.12.2003.
3 « Les multinationales à l’assaut de la vie privée », uZine, 2.12.2001.
4 Selon un rapport de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) publié le 20 novembre, on estime, fin 2003, à 50% la part de courrier électronique de cette nature, et à 17,5 milliards d’euro les pertes financières qu’il induit. 58% de ce type de courrier parvient des États-Unis.
5 « Marketers Adjust as Spam Clogs the Arteries of E-Commerce », The New York Times, 1.12.2003.
6 Ann Warren Griffith : « Captive Audience », in The Magazine of Fantasy and Science Fiction, vol. 5 n° 2, 1953. Traduit en français sous le titre « Auditions forcées à perpétuité », in Histoires de demain, Le Livre de Poche n° 3771, 1975.
7 J. G. Ballard : « The Subliminal Man », in New Worlds, 1963. Traduit en français sous le titre « L’Homme subliminal », in La Région du désastre, Éd. J’ai lu, n° 2953, 1991.

[Publié à l’origine sur Biblio-FR]

18 mai 2003

Attention, ce livre s’auto-détruira…

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 11:44

Une brève de Reuters annonce la sortie, en août, de DVDs de Disney qui ne seront plus lisibles au-delà des 48 heures suivant la sortie de leur emballage. « La technologie ne peut être piratée par des programmateurs désirant regarder les disques plus longtemps que 48 heures parce que le mécanisme d’inactivation du DVD est chimique et n’a aucun lien avec la technologie informatique. »

On semble ainsi se rapprocher dangereusement d’un futur possible (mais que je suis loin de souhaiter) dont j’avais parlé dans l’article « La numérithèque entre réalités et fantasmes » (Livres Hebdo, n° 381 (p. 80-84), 12 mai 2000) dans lequel je décrivais un tel mode de diffusion pour les livres (électroniques)…

[Publié à l’origine dans Biblio-FR]

12 mai 2003

Numérisation de livres en masse

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 11:59

Un article du New York Times décrit un robot développé en Suisse par 4DigitalBooks (un autre du même type est développé aux US par Kirtas), et capable de numériser des livres, en tournant leurs pages, à des vitesses de plus de 1000 pages/heure. Lorsqu’il tourne par mégarde plus d’une page, il s’arrête et envoie un jet d’air comprimé pour séparer les pages.

Il va sans dire qu’un tel équipement est plutôt cher, et il n’est rentable que pour des projets de numérisation de plus de 5,5 millions de pages.

L’article décrit des projets en cours (Stanford, Carnegie Mellon…) d’un grand intérêt.

[Publié à l’origine dans Biblio-FR]

22 novembre 2002

Peut-on conserver indéfiniment l’information ?

Classé dans : Livre, Sciences, techniques — Miklos @ 20:17

Ceci est le titre provocateur de la Rencontre du café des techniques qui s’est tenue hier au CNAM à Paris, avec la participation de Catherine Dhérent (chef du département innovation technologique et normalisation à la Direction des Archives de France), de Marie-Claude Delmas (conservateur général du département conservation au Centre historique des Archives nationales), Françoise Flieder (dir. de recherche émérite au CNRS, présidente de l’ARSAG) et de Serge Chambaud (resp. du département documentation et information de l’INPI).

Parmi les nombreuses questions posées par le public, l’une des plus récurrentes concernait l’information numérique, ce qui n’a pas empêché bien heureusement d’entendre des exposés fort intéressants sur la conservation des supports « traditionnels ». Pour résumer un peu brièvement les réponses de Mme Dhérent et de Mr Chambaud sur le numérique : à ce jour, on ne sait comment récolter cette information, ni comment la conserver à long terme pour une consultation/utilisation ultérieure.

Je ne parlerai pas ici de l’aspect conservation numérique (problématiques des supports passifs qui s’altèrent, des supports actifs – ordinateurs, périphériques, logiciels… –, des normes, des formats… qui changent de plus en plus rapidement), mais mentionnerai pour mémoire les informations passionnantes fournies notamment par Madame Flieder sur la conservation des documents (livres, papyrus…) anciens.

L’aspect récolte numérique a été abordé à titre expérimental dans de nombreux projets qui ont essentiellement mis en oeuvre des robots, ou processus automatisés de « survol » de l’internet et de recopie des pages (tel l’Internet Archive – www.archive.org qui fournit des archives – lacunaires et parfois épurées – remontant à 1996). Or, ces projets se heurtent, comme l’ont indiqué ces intervenants, sur la difficulté technique de parcourir un site dans son intégrité (plutôt que son intégralité), pour nombre de raisons :
- le temps requis pour parcourir l’ensemble ;
- les liens inaccessibles (pannes ou limites sécuritaires – e.g., intranet) ;
- les bases de données (via formulaires), les objets hypermédia (e.g., animations avec liens) …

La recopie des bases de données est elle-même une question difficile : il ne s’agit pas uniquement de conserver « toutes les données », mais (pour parler en termes généraux) tous les processus qui traitent ces données et les lient entre elles. Il en va de même pour d’autres « objets », telles que les animations, qui ne sont pas uniquement composées de données, mais aussi de programmes qui font « fonctionner » l’objet. Enfin, il est illusoire de vouloir séparer la notion d’objet de celui de procédé en disant qu’on garde les données et un modèle abstrait du procédé (il existe des langages informatiques dits fonctionnels où cette séparation n’existe pas vraiment). En d’autres termes, il ne suffit plus de recopier « ce qui est visible » pour en garder une image fonctionnelle, la partie visible pouvant n’être qu’une parmi une quasi infinité d’autres vues possibles du même objet.

Il me semble que l’approche utilisée dans ces expériences continuera à se heurter à cette problématique incontournable d’une façon qui ne fera que s’accroître, avec la mise en place de techniques de plus en plus dynamiques, avec l’accroissement des volumes, etc. S’il paraît évident qu’il est illusoire de penser pouvoir préserver une copie à l’identique de « tout » le web à « chaque instant », il me semble que, contrairement à ce qui a été dit, on peut arriver à en donner des images instantanées et localisées beaucoup plus précises, fiables et complètes (dans le sens de sous ensemble) que ce qui se fait actuellement et qui pourra se faire si on ne change pas de méthode. Pour prendre une analogie, c’est comme si, pour tenter de préserver tous les livres imprimés, on allait chez les libraires pour tenter de les trouver ; certains sont fermés, d’autres en rupture de stock…

Je me base pour cela sur un constat : il est rare qu’un organisme visible sur le web (avec ou sans pages dynamiques, avec ou sans bases de données) n’effectue pas des sauvegardes informatiques de toute son infrastructure, données et logiciels servant à cette visibilité y compris ; en théorie du moins, cette sauvegarde peut permettre de réutiliser ultérieurement cette sauvegarde, pour peu que l’architecture informatique (le type d’ordinateur, l’environnement…) ne change pas.

Pour ce faire, il existe des logiciels de sauvegarde qui fonctionnent dans un mode appelé « client serveur » : tout poste informatique qui doit être sauvegardé est « interpelé » par le serveur de sauvegarde ; à ce moment, ce poste envoie au serveur tout ce qui doit y être sauvegardé (et qui peut être sélectif, périodique et non pas forcément exhaustif et permanent – quoiqu’il existe des systèmes de journalisation qui peuvent garder des traces de tout).

Ne faudrait-il pas alors tenter d’inverser le modèle et utiliser celui (bien plus simple conceptuellement) du dépôt légal utilisé pour l’imprimé, où c’est à la charge du « producteur » de déposer les exemplaires ? Ne devrait-on pas réfléchir à la mise en place d’un dispositif dans lequel des organismes auraient l’obligation légale de déposer, sous des formes et avec des moyens à définir, l’ensemble des éléments nécessaires à la réutilisation, à l’image d’un cédérom (on les dépose bien) qui comprend tout ce qui est nécessaire à son fonctionnent sur une architecture donnée ? Ceci faciliterait l’abord de la problématique de la conservation de la « structure profonde » des sites (autant dans leur architecture que dans leurs contrôles d’accès – ces éléments étant connus du producteur).

En réponse à la question posée au début de cette rencontre, les intervenants se sont accordés pour dire que tout a un début et tout a une fin… On ne pourra probablement jamais tout conserver pour toujours (et c’est peut-être salutaire), mais en tout cas, on peut probablement en améliorer certaines tentatives.

[Publié à l'origine sur Biblio-FR]

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