Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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15 juillet 2006

« Je veux être comme tout le monde »

Classé dans : Cinéma, vidéo — Miklos @ 12:34

Zac est mort deux fois : à sa naissance une nuit de Noël, puis à la sortie de l’adolescence. Son premier retour à la vie marque sa différence des autres : sa mère lui découvre, émerveillée, le don de guérir les autres, son père, dégoûté, son côté fifille. C’est pourquoi il tentera, dès son plus jeune âge, de se conformer, en se transformant d’un bambin intelligent, adorable et aimant, sensible et plein d’une imagination fertile et sans limites, en un jeune rocker rebelle à la crinière magnifique – nous sommes dans les années 70 –, qui rejette tout ce qu’il aime et qui l’attire et tout ce qui le rend unique, pour tenter d’adopter les comportements et les goûts de ceux dont il recherche l’amour ou l’approbation : ce père « rude et bougon pour la bonne cause », dont l’amour n’est pas acquis d’office comme celui de sa mère, qui n’est pas « parlable » comme le lui jette sa femme à la tête, qui aime plus que tout faire des enfants et s’en occuper quand ils sont petits pour les modeler à son image de macho imbu de lui-même, astiquer sa voiture et chanter Aznavour à son public captif ; ses trois frères aînés (un « intello », appelé ainsi parce qu’il porte des lunettes et lit attentivement le contenu des boîtes de céréales ; un crétin ; une brute) ; ses camarades d’école. C’est pourquoi il supplie en vain Jésus, puis Madame Chose, de le rendre pareil aux autres ; elle lui répondra « Dieu merci, tu ne le seras jamais ». Elle aura raison, mais il lui faudra passer par d’autres épreuves pour l’apprendre. C’est à sa deuxième résurrection qu’il commence à accepter sa différence et à distinguer celles de ses quatre frères, pour finir par tomber dans les bras de son père dans le moment le plus dramatique de leurs vies. C’est en devenant adulte que s’équilibrent en lui sensibilité et foi qui lui viennent de sa mère avec le goût, puis le don pour la musique qui lui vient de son père. C’est alors qu’il devient un homme. Un vrai, comme le voulait son père, mais autrement.

Ce sont les quelque vingt premières années de la vie de Zac que l’on voit défiler dans c.r.a.z.y. du Canadien Jean-Marc Vallée. La brochette de personnages qui la persillent peuvent paraître hauts en couleurs à nous autres Français habitués au tamisé et au non dit : elle est rafraîchissante, c’est le grand air vif venu du Canada qui balaye nos salles en ce temps de canicule. Mais c’est surtout une œuvre d’amour, finalement : sensible sans aucune afféterie et cruelle comme la vie peut l’être – il y a rarement des miracles –, et d’où l’humour fin n’est jamais absent bien longtemps. L’histoire est universelle : c’est le coming of age, le passage de l’enfance à l’adolescence et de l’adolescence à l’âge adulte ; c’est l’histoire d’un enfant différent, et c’est celle, bien réelle, d’un des amis du réalisateur, François Boulay (qui partage les crédits pour le scénario, œuvre subtile s’il en est), qui l’a racontée au réalisateur : celui-ci a passé plus de dix ans à y travailler, pour y intégrer son propre univers, celui de la musique (dont l’omniprésence dans le film en fait une voix à l’égal de celles des acteurs) et de la spiritualité (Jésus, l’Église et la Croix, dont les traces et les ombres ne sont jamais loin dans bien de films québécois). La réussite est absolue, cette « histoire » fait corps, elle est si particulière et en même temps elle nous parle à tous ; c’est celle de la relation parent-enfant, c’est celle du passage des générations. On la vit depuis l’apparition de l’homme sur terre, on la raconte dans des poèmes, des sagas, des tragédies et des romans, on la chante dans des opéras et des lieder, et on ne s’en lasse jamais. C’est toujours la même, et ça n’est jamais pareil.

Le scénario et le cadre (lieux, décors) fourmillent de détails très bien pensés, sans pour autant que le film ait un air fabriqué. Au contraire, ils contribuent à sa trame, en assurant profondeur et véracité ; pour certains, on pourrait ne pas les remarquer, mais s’ils étaient absents on le sentirait, ce qui promet un plaisir nouveau à revoir le film ultérieurement. Il en va de même de l’« avant-plan », des composantes principales du conflit qui se joue ici : l’Église et les parents, l’adolescence et l’homosexualité, la musique : ils sont omniprésents, mais traités par leurs effets et non pas par leur manifestation stéréotypée. Ainsi, lors d’une messe de minuit à l’église bondée à laquelle assiste Zac enfant, l’évêque qui semble porter un regard perçant sur l’enfant se lève, interrompt le service et renvoie tout le monde à la maison, en disant que c’est bien trop long. Mais ce n’était que l’imaginaire du petit garçon qui avait fait dévier le récit, et qui rejouera dans le même cadre, mais autrement, quand il sera grand. Adolescent, la scène où il mate en secret les ébats d’un de ses frères est d’une grande sensibilité dans son ambiguïté et dans la délicatesse avec laquelle elle est abordée : qui regarde-t-il éperdument, en qui se projette-t-il ? Quand, jeune adulte, on le surprendra en train d’embrasser un autre homme, preuve de son homosexualité, il s’avèrera qu’ils ne faisaient que fumer ensemble un joint. Enfin, la musique et son support, le vinyl, que les générations de demain ne reconnaîtront même plus, illustrent autant le passage des époques, par le changement des genres, que l’attachement au passé : le père n’a de cesse de chanter Aznavour – tandis que Zac chantera du Bowie – et d’écouter Patsy Cline, dont un collector brisé marquera les fractures de leur relation. Et c’est dans une scène extraordinaire, où l’on voit le père écouter sur casque – et donc dans un silence total –, béat, ce disque enfin retrouvé par Zac qui l’avait cassé des années auparavant (encore un de ces fils qui parcourent la riche trame du film), que l’on voit et entend la mère s’effondrer doucement en arrière-plan en apprenant la tragique nouvelle de la mort d’un de ses fils, moment qui scellera les retrouvailles des deux hommes.

Deux acteurs se partagent le rôle de Zac ; enfant, c’est Émile Vallée, que j’ai trouvé extraordinaire : un visage attachant, au regard profond et intense, naïf et aimant, au jeu « naturel » et incroyablement subtil. Quand on apprend que c’est le fils du réalisateur, et que l’on sait le cœur qu’il a mis à travailler sur cette œuvre, on comprend ce miracle : il y a aussi un autre père dans ce film, et c’est celui qui est derrière la caméra . C’est certainement un père aimant et perceptif (ce n’est pas étonnant : il a la quarantaine et son gamin a l’air très jeune), tout le contraire du père dans le film. Zac adolescent et jeune adulte est joué par Marc-André Grondin, qui, à 22 ans, n’en est pas à son premier film. Sa coiffure reflète le passage des époques vues au travers de la musique – Pink Floyd et David Bowie, notamment. Son jeu nerveux illustre très bien ses conflits intérieurs – entre ses dons, ses goûts et son éducation (c’est tout de même ridicule de guérir les autres en pensant à eux, non ?) – et ceux qu’il a avec son entourage, qu’il hait et aime en même temps. Le père est campé avec allure par Michel Côté : brute attachante qui aime sans savoir le faire, qui est insensible à tout ce qui est différent de lui l’apprendra à ses dépens – car il faudra la tragédie frappe (n’oublions pas que c’est une histoire vraie). Danielle Proulx est la mère. Discrète, elle n’est pas effacée. Elle ne subit pas la vie, elle est l’infrastructure essentielle à celle de son petit monde, là où elle peut encore aider et soutenir. Elle ne manque pas de répondant à sa grande gueule de mari (ce qu’elle lui rétorque, quand il lui exprime son dégoût pour la sodomie qui caractérise pour lui l’homosexualité et donc ce que doit nécessairement faire son fils, est un pur morceau d’anthologie). Les autres acteurs sont tout aussi parfaitement à leurs places.

Est-ce un « film gay » ? Bien moins que Brokeback Mountain, à première vue. Bien plus profondément, en fait. Et alors c’est aussi un « film canadien », un « film sur l’adolescence », un « film sur les sixties et seventies », une « comédie dramatique »… Mais qu’importe le genre réducteur dont on voudra l’affubler, c’est avant tout un film de grande qualité, subtil et tendre, énergique et tonifiant, d’une portée universelle sur la marque et la trace, et ça, ce n’est pas un genre commun.

À lire :

• Entretiens avec Jean-Marc Vallée, Michel Côté et Marc-André Grondin (en français).
• Critique par Stephen Collings et entretien avec Grondin dans Close-Up Films (en anglais).

9 juillet 2006

Une folie d’Espagne

Classé dans : Cinéma, vidéo, Musique — Miklos @ 0:42


Carlos Gardel chante Volver
Le générique du début se déroule dans un cimetière où des femmes astiquent avec amour les pierres tombales qui d’un parent qui la sienne propre, tout en discutant de tout et de rien avec leurs voisines, le tout sur une petite musique de fond qui n’a rien de macabre. Après avoir traversé le bruit et la fureur qui ont émaillé la vie de trois générations de femmes, le film s’achève sur la fin de vie de l’un de ses personnages. C’est Volver de Pedro Almodóvar, dont le titre est celui d’un tango rendu célèbre par Carlos Gardel et qui y est interprétée par Estrella Morente.

S’il aborde le tragique, il le fait de façon affectueuse et déjantée qui permet de sourire même quand on verse une larme – car les fantômes ne pleurent pas, n’est-ce pas ? C’est un film sur le cycle de la vie : avant tout, la maternité et la centralité de la mère et de son amour inconditionnel et extrême, les pères y étant des quantités viles et dignes de mépris (le couple idéal étant finalement celui de mère-fille) ; le cycle des générations, et non pas uniquement du passé vers le futur, mais avec des retours de personnages et de situations du passé vers le présent – « volver » signifie « revenir » en espagnol –crochetant ainsi une dentelle complexe, riche et quelque peu surréaliste comme il se doit (qu’Almodóvar qualifie plutôt de « naturalisme surréel »). Si le réalisateur affirme que le film « est un croisement entre Le roman de Mildred Pierce (Michael Curtiz), Arsenic et vieilles dentelles (Frank Capra), allié au naturalisme surréaliste de mon quatrième film Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », c’est aussi un film très personnel sur son rapport à la vie et à la mort, à sa mère, aux lieux où il a grandi et qu’il a aimés.

C’est donc un film de femmes, toutes attachantes à leur façon. De mères, d’abord : la splendide Pénélope Cruz (Raimunda), qui n’est pas sans rappeler Sophia Loren, et qui, malgré son apparence élégante et délicate, sait mobiliser une énergie psychologique et physique sans limite ; la grande Carmen Maura (dans le rôle d’Irene) qui n’avait pas travaillé avec Almodóvar depuis 17 ans, dont le visage cadavérique à son apparition se transforme graduellement en celui d’une femme torturée puis d’une mère apaisée, et qui donnera amour, soutien et compassion non seulement à ses filles auxquelles elle avait manquée mais à d’autres protagonistes (féminins, évidemment) abandonnés de tous. À leurs côtés, Lola Dueñas, qui joue le rôle de Sole, sœur de Raimunda au visage ingrat à tel point que sa vieille tante gâteuse (Tia Paula, jouée par Chus Lampreave) ne la reconnaît pas et hésite à l’embrasser, et qui s’embellit avec la redécouverte de l’amour maternel ; Blanca Portillo (Agustina), au visage monacal et qui se sera consacrée aux autres, ce que lui rendra bien Irene ; et finalement la jeune Yohana Cobo (Paula, elle aussi), au parcours tout aussi tragique que ses comparses (mais qui en semble bien moins marquée). Il y aura bien deux honnêtes hommes en arrière-plan, les deux amoureux de Raimunda : Carlos Blanco (Emilio), qui s’efface assez rapidement, et le beau Carlos García Cambero (Carlos) qui a sans doute ses chances – une scène le laisse entrevoir et espérer – mais on n’en saura pas plus.

Le village où tout avait commencé, où vivait encore la tante Paula et sa voisine Agustina, se trouve dans la Manche, patrie de Don Quichotte. Un des personnages en dit que tous ses habitants sont fous. Il fallait s’y attendre : « L’Espagne a toujours été réaliste, tout en ayant l’intuition profonde et permanente que la folie est une chose distante, à laquelle accèdent avec une infinie lenteur ceux qui en ont la patience. En Espagne, où les hommes sont solitaires, où chacun porte un monde en soi, où rien n’est plus universel que l’individualisme, où tout être est plein d’ombre et de lumière à la fois, où il y eut – et il y a encore – des hommes très distants, pleins d’incertitudes et d’espoir, la folie prend racine avec une facilité toute particulière. » (Gregorio Paniagua, notes pour le magnifique disque La Folia de la Spagna, Harmonia Mundi 90.1059)

C’est cette folie qui habite Almodóvar et qu’il traduit à l’écran de façon magistrale, et qu’il faut voir.

2 juillet 2006

Comment dit-on « ciel » en inuit ?

Classé dans : Cinéma, vidéo, Lieux — Miklos @ 11:24

C’est la lecture de Jules Verne qui m’avait donné envie, enfant, de voir le Snaefellsjökull. Des années plus tard, après l’avoir accompli, je suis parti au Groenland. Je peux donc comprendre le besoin impérieux et urgent de Fiona, patronne déjantée d’un fast food belge, de voir un iceberg. Quoi de plus majestueux que ces montagnes étincelantes aussi lisses que le petit monde de Fiona, qui naviguent silencieusement entre ciel et mer plombés, se transformant lentement au gré de leur parcours ou s’effritant brusquement avec un bruit sourd ? Les raisons qui l’y poussent n’ont rien à voir avec le Voyage au centre de la terre, mais plutôt à un accident dont certains aspects (que l’on se gardera bien de spoiler ici) évoquent celui qui a coûté la vie à Isadora Duncan. C’est une battante, malgré son allure de grande bringue rousse qui n’est pas sans rappeler deux personnages de Old England de Mac Nab (1856-1889) :

Grande, raide, sèche, jaune, édentée, parcheminée et coiffée d’un chapeau extraordinaire, l’Anglaise entra dans un bureau de poste les pieds en avant.

Elle tourna à demi la tête et dit avec une voix de brouette mal graissée :

« Come on, Clara ! »

Clara est petite, mince, plate, rousse ; elle a des dents très longues et suit sa maîtresse les pieds en avant.

Nous verrons tout à l’heure ce qui est arrivé à Clara. Quant à Fiona, elle est attachante et a du charme, ce qu’on est loin de pouvoir imaginer lorsque l’on fait sa connaissance. Mariée et mère de deux enfants, sa vie est réglée comme une horloge, dans un cadre aussi parfait qu’un tableau d’Edward Hopper : tout y est simple, des couleurs jusqu’aux rapports humains qui se limitent à quelques grognements ou onomatopées, et qui ne laissent pas de place pour les sentiments, la fantaisie et le rêve.

Ce n’est pas un film de Jacques Tati, c’est L’Iceberg, une petite merveille belge qu’il faut aller voir toutes affaires cessantes en ces temps de canicule en devenir. Maniant une tendre et fine ironie, il décrit le parcours initiatique de Fiona – incarnée avec brio par l’actrice canadienne Fiona Gordon – quittant sa vie confortable et vide pour affronter les autres – c’est avec un marin sourd-muet auquel elle donnera des cours de natation dans des circonstances burlesques qu’elle apprendra à communiquer – et confronter les éléments – le froid, l’eau, le vent –, pour s’asseoir avec une exaltation quasi sexuelle au sommet d’un iceberg, puis revenir finalement à son point de départ, apaisée et libérée ; le glacier a fondu, et avec lui la gangue qui encerclait son cœur et celui de ses proches.

Les situations, les gens et les paysages sont décrits avec un hyperréalisme pince-sans-rire virant souvent au surréalisme : Magritte n’est pas loin, ni d’ailleurs Buster Keaton et Charlie Chaplin, que les réalisateurs revendiquent. Des scènes d’anthologie hilarantes ponctuent cette traversée, telle celle du cauchemar, où, entortillée dans sa housse de couette, elle se débat dans son lit, évoquant les superbes envolées des robes de Martha Graham. La danse n’est jamais loin : les évolutions des trois personnages – le mari, la femme et l’amant – autour de leur petit esquif, où ils passent et repassent à se frôler sans pourtant s’apercevoir sont le fruit d’une chorégraphie parfaite. On ne s’ennuie pas dans ce spectacle joyeux qui parle du plus intime avec grande pudeur et discrétion. Il n’y a pas que le chocolat de délectable en Belgique.

Quant à Clara, voici ce qui lui arrive :

L’Anglaise demande soixante timbres-poste pour affranchir soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Elle allonge cinq doigts osseux, saisit les timbres et répète :

« Come on, Clara ! »

Clara fait demi-tour avec la grâce d’une locomotive.

Droite, les talons joints et les bras pendants, elle lève les yeux au ciel, entrouvre la bouche et tire la langue !

Alors l’Anglaise, grande, raide, sèche et jaune passe successivement les soixante timbres-poste sur la langue de Clara, petite, mince, plate et rousse, et les applique un par un d’un coup sec sur les soixante lettres adressées à soixante personnes différentes.

Puis elle se dirige vers la porte en disant encore une fois :

« Come on, Clara ! »

Toutes deux disparaissent comme des ombres, les pieds en avant.

……………………………………………………………………………………

Dernièrement, j’ai rencontré la pauvre Clara, toujours petite, mince, plate et rousse, mais elle avait les lèvres collées et ne pouvait plus ouvrir la bouche.

En ce qui concerne la question que pose le titre et qui est l’une des rares répliques du film, il faudrait d’abord savoir de quel inuit il s’agit : de l’Alaska, du Canada ou du Groenland ? En inuktitut (arctique canadien), la réponse est qilaq. Mais comment dit-on « iceberg » ? Iluliaq, qui signifie âme ou esprit de la glace. Le groenlandais (ou inuktitut) possède d’ailleurs une cinquantaine de mots pour décrire les multiples formes que prennent la neige et la glace.

À lire :
• Un entretien avec Fiona Gordon et Dominique Abel.
• Dictionnaires iñupiaQ (inuit de l’Alaska) et inuktitut.
• Poèmes mobiles de Mac Nab.

4 juin 2006

Angelus Novus, ou voix du passé et voie du futur

Classé dans : Cinéma, vidéo, Humour, Littérature, Sciences, techniques — Miklos @ 18:27

Selon Associated Press, la voix de Mona Lisa (plus connue ici sous son pseudonyme de La Joconde) a été synthétisée au Japan Acoustic Lab par son président, spécialiste d’anatomie pathologique. Il a attentivement étudié la morphologie du célèbre modèle et en a déduit les caractéristiques vocales. On peut écouter ici le résultat (cliquer sur le bouton sous le portrait, et ne pas se décourager durant l’intro du clip), suivie de celle de son créateur. Ce qui est peu plausible dans cette vidéo (je ne parle pas du reste), c’en sont les aspects linguistiques (langue, accent). À l’entendre, on dirait une opératrice de Telecom Italia.

Comme quoi, Vinci (pas la société, le peintre) est à la mode, et pas uniquement à Cannes (« Le Da Vinci Code a reçu un accueil glacial, mardi 16 mai, sur la Croisette, lors de sa présentation à la presse, à la veille de sa projection – hors compétition – en ouverture du Festival de Cannes. Les quelque deux mille journalistes n’ont pas hésité à siffler le film de Ron Howard », Le Monde du 17 mai), ce qui ne l’a pas empêché d’être interdit au Pakistan. En France, une réunion publique avec Dan Brown, organisée par un groupe protestant évangélique, qui devait avoir lieu dans une bibliothèque, a été annulée par la dite bibliothèque (référence à retrouver).

Japan Acoustic Lab n’en sont pas à leur premier coup médiatique : en collaboration avec Takara, ils avaient développé en 2002 Bow-Lingual, un traducteur chien-homme. Il leur a valu le Prix Ig Nobel (à ne pas confondre, comme certains l’ont déjà fait, avec le « vrai » Prix Nobel), décerné depuis plusieurs années par les Annals of Improbable Research dans la catégorie Paix (entre les espèces vivantes).

Et si vous vous êtes jamais demandé pourquoi Mona souriait (et non pas pourquoi Mona Lisait), une étude réalisée par des chercheurs l’université d’Amsterdam en 2005 a démontré que c’est parce qu’elle était tout simplement « heureuse à 83% ». Ses auteurs reconnaissent son peu de sérieux, bien heureusement. À quand l’invention du fil à couper le beurre ?

Le passé n’a de cesse de nous fasciner, et qui plus est dans un monde en perte de repères autres que technologiques, ce qui encourage la montée des intégrismes et des sectes de tous genres, venus se loger dans les vides de sens et pour faire face à la peur de la mort – de l’individu, de l’espèce humaine, voire de la terre : ce que la science donne d’un côté en espérance de vie, l’hyperconsommation enlève de l’autre en dévorant les ressources de la planète. Ici, c’est la voix d’une personne morte il y a quelque 500 ans (pour autant qu’elle ait existé, ou n’ait pas été un produit de synthèse artistique de son génial créateur) qu’on prétend nous faire entendre. , c’était la reconstruction faciale hyperréaliste qu’effectue Élisabeth Daynès à partir des crânes de nos ancêtres. Ailleurs – c’est de la fiction, mais jusqu’à quand ? –, ce sont les tentatives de clonage d’espèces disparues (sans parler du fantasme sectaire de clonage humain)… Ne serait-il pas grand temps de se préoccuper de notre futur plutôt que de nous réfugier dans le passé ? History is like an angel walking backwards into the future.

28 février 2006

Mort et transfiguration

Classé dans : Cinéma, vidéo — Miklos @ 1:13

« Et si sera la clarté de la lune comme la clarté du soleil, et celle du soleil sera sept fois aussi claire qu’elle est » (Isaïe 30:26)


Hokusaï (1760-1849) : La grue

Il aura fallu une lumière sept fois plus éblouissante que celle du soleil pour éclipser celui du Japon. Le film Soleil du réalisateur russe Alexandr Sokourov qui vient d’être projeté à la Cinémathèque est une élégie poignante et toute retenue sur la chute du Pays du soleil levant après Hiroshima aux mains des Américains, tel que le vit celui qui le symbolise aux yeux de son peuple et du monde, l’Empereur.

Au cours du film, ce dieu vivant se fera homme pour sauver son peuple ; c’est lui qui décide d’éteindre ce soleil qui aura aveuglé son pays et qu’il incarne, et il le marque inconsciemment en mouchant une à une toutes les bougies des chandeliers de la pièce où il vient de signifier son acceptation au général McArthur. Émergeant des entrailles de la terre – les tréfonds du bunker où il était réfugié pour protéger son auguste personne – il renaîtra tel un enfant, à peine capable d’ouvrir une porte par lui-même ou d’enlever l’épingle qui maintient le chapeau de l’Impératrice en place, tentant avec timidité un geste d’affection malhabile à son égard – pour disparaître en courant avec elle, main dans la main, pour rejoindre leurs enfants.

Si son personnel est saisi d’effroi par la perte de son aura divine, le film ne manque pas d’en présenter une image hagiographique, celle d’un pacifiste opposé au nationalisme de son peuple et de son armée, passionné des sciences naturelles et poète. Le haïku qu’il récitera à la fin du film – sur la neige qui tombe tristement telle les pétales d’un cerisier – est un des seuls moments qui expriment discrètement la tragédie qui se dessine sous nos yeux et qui est d’une rare intensité. Mais tel Shakespeare qui maîtrisait l’art du comic relief, ces instants où soudain le rire libérateur fuse dans la salle, permettant de reprendre sa respiration – Sokourov invoque Charlot à deux reprises, acteur qui, parmi d’autres, semble fasciner l’Empereur que l’on voit feuilleter un album contenant leurs photos. Ainsi, après avoir éteint les bougies, seul dans la pièce de l’Ambassade américaine, il s’essaie à quelques pas de danse (curieusement, sur la musique d’une des Suites pour violoncelle seul de Bach), comme le fait Charlot dans Le Grand dictateur, mais la situation est inversée : il est vaincu et soulagé de l’être. Plus tard, il sortira de son modeste palais habillé en costume de ville pour une séance devant les paparazzi américains, et prendra des poses fort amusantes parmi les rosiers de son jardin, saluant la foule imaginaire – c’est à son peuple qu’il pense alors – ou humant une rose d’un air émerveillé.

La scène centrale – sa rencontre avec McArthur – est étonnante de bout en bout, depuis son départ du palais aux mains des Américains, tandis qu’une grue cendrée semble pleurer dans son jardin ; puis sa longue progression, de plus en plus seul, jusqu’au salon de l’Ambassade où l’accueille le vainqueur avec une attitude mêlant désinvolture, curiosité et respect, et enfin son départ, là où il doit, pour la première fois de sa vie d’homme, ouvrir une porte. La rencontre elle-même est curieuse : McArthur lui fera face, puis se lèvera, quittera même la pièce pour l’observer sans être vu (c’est alors que l’Empereur, se croyant seul, danse et éteint les chandelles), revient pour s’asseoir derrière lui pour l’interroger tel un psychanalyste, et finira assis à ses côtés sur le sofa, tandis que Hiro Hito s’essaie à fumer son premier Havane.

On ne peut s’empêcher de penser que le Christ n’est pas loin : l’adoration des hommes à son égard, Dieu se faisant homme pour sauver les hommes, son saisissement par les vainqueurs et sa longue marche douloureuse vers le vainqueur, les railleries des Américains dans le jardin (pourtant sans oliviers), évidemment ; mais aussi dans une scène dont le cocasse ne masque pas le fond mystique : les Américains ayant envoyé comme cadeau à l’Empereur quelques cartons de barres de chocolat Hershey (une humiliation de plus), celui-ci les distribue à son personnel qui n’ose d’abord les accepter, puis les prend avec révérence telles des hosties…

La photographie est tout simplement splendide, parfois complexe, parfois aussi simple qu’une estampe japonaise. Le jeu des acteurs japonais – l’Empereur mais aussi sa suite – est une petite merveille de minimalisme frappant où le moindre geste ou regard porte une intensité extrême, de la dévotion à l’effroi, du doute à la compassion. Ce film sort mercredi en salle (mais n’est pas encore annoncé). Il faut le voir.

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