Questionner la réalité

Pieter Bruegel dit l’Ancien : La parabole des aveugles.1568. Détrempe sur toile, 86×154cm. Galerie nationale de Capodimonte, Naples.
La Ronde de nuit est un film où le mystère et l’étrange croissent au fur et à mesure de la progression de Victor (Gonzalo Heredia), son principal protagoniste, dealer à la gueule d’ange qui fait aussi commerce de son corps, dans la nuit d’une Buenos Aires de marginaux et de ceux qui les exploitent, de taudis et de clubs de luxe. Son parcours commence dans l’innocente assurance de celui qui possède le désir des autres et le plaisir de vivre, puis se transforme insidieusement en une dérive déroutante entre l’amour et la vengeance, la vie et la mort, le réel et le surnaturel. Ce jeune dieu victorieux se transforme en pantin aux mains d’un sort aveugle qui s’acharne inexplicablement et le plonge dans une noirceur aussi sombre que l’interminable nuit, dont il n’émergera qu’au petit matin ; ce sort n’est pourtant aveugle que pour qui ne peut voir : ce sont les manifestations de ses choix et actes passés qui reviennent le confronter, mais le comprend-il vraiment ? Seul instant de lumière dans cette errance plus incompréhensible et tragique que désespérée, l’œillet rouge que lui offre une fleuriste et qui éclaire sa nuit, un moment.
Était-ce une nuit exceptionnelle, ou est-elle le quotidien qu’il retrouvera à la tombée du jour ? Dans la subtile spirale que forme ce film en forme de ronde – autant dans les lieux que par les gens que Victor croise, mais aussi entre passé et présent – on découvre, au début de la nuit, qu’on ne l’avait pas vu depuis longtemps dans les parages ; puis, plus tard, que c’est le 1er novembre, jour de la fête des morts. Et alors, on ne saura plus vraiment qui, des protagonistes, était réellement vivant et qui était un mort revenu pour emmener à jamais avec lui l’être aimé resté sur terre. Ce parcours n’est pas sans rappeler la traversée d’une Islande fantasmatique par Atsushi Hirata, jeune japonais venu y rendre les derniers honneurs à ses parents défunts, dans le très beau film Cold Fever de Friðrik Þór Friðriksson. Il y croisera aussi des êtres dont on ne saura parfois que plus tard qu’ils ne sont pas de ce monde. Mais ce film en est aussi l’opposé : ce parcours-là a un terme apaisé, tandis que celui de Victor se termine dans l’incertitude d’un possible éternel recommencement.
S’il porte le titre du célèbre tableau de Rembrandt à l’apparence paisible, ce film fait d’abord penser à celui de Bruegel qui dépeint la longue, pénible et inéluctable descente – vers les enfers ? – de six malheureux aveugles sur lesquels le sort semble s’acharner. Mais la Ronde de Nuit de Rembrandt est loin d’être une scène banale, pour peu qu’on l’examine attentivement. Tout d’abord, il ne s’agit pas d’une scène nocture : le nom du tableau est dû à l’état de saleté dans lequel on l’avait retrouvé ; lorsqu’il fut restauré, il s’averra qu’il représentait une compagnie de soldats sortant d’une cour sombre et s’avançant dans la lumière du jour. Mais plus encore : dans un entretien récent, le cinéaste Peter Greenaway, qui réalise une installation autour du tableau au Rijksmuseum d’Amsterdam (2/6-6/8/2006), affirme qu’il s’agit d’une conspiration, voire d’un assassinat : « Regardez le soldat en uniforme blanc : à gauche de son chapeau, on peut voir la bouche d’un fusil. Un coup en est tiré. Quelqu’un est tué, et tous les protagonistes du tableau le savent. Ils couvrent le meurtre ». Victor sera le témoin d’un meutre incompréhensible, et fera l’objet de plusieurs tentatives de meutre.
Le réalisateur de La Ronde Edgardo Cozarinsky est un créateur complexe. S’il mêle ici réel et surnaturel d’une façon à peine perceptible, il n’hésite pas à brouiller les frontières entre documentaire et fiction dans son œuvre, qu’elle soit cinématographique ou littéraire, et à illuminer la paradoxe complémentarité de la linéarité et de la circularité dans l’histoire. Ainsi, dans la belle nouvelle La Fiancée d’Odessa (première des nouvelles dans un recueil éponyme) il relate l’histoire d’un jeune Juif venu de Kiev à Odessa d’où il veut partir en 1890 vers l’Amérique, laissant derrière lui la femme qu’il venait d’épouser et qui ne voulait le suivre. La veille de son embarquement, il rencontre une jeune Russe qui le convaincra de l’emmener avec lui en se faisant passer pour son épouse légitime. Cette substitution deviendra un secret de famille que se passeront les générations. Lorsque l’arrière-petit-fils de ce couple l’apprend, il décide de l’écrire. Or Cozarinsky est né en Argentine (pays qu’il a quitté pour la France avec la chute d’Allende) d’aïeuls juifs venus de Russie. Où est la fiction, où est la réalité ? Cet exilé à l’identité déchirée et démultipliée entre cultures et lieux a su en transformer le tragique en acte créateur.

Rembrandt : La compagnie de milice du capitaine Frans Banning Cocq, dit La Ronde de Nuit. 1642. Huile sur toile. Rijksmuseum, Amsterdam.
Enfin, ce n’étaient pas exactement des pigeons. Ils étaient tous deux du sexe fort. L’amour les saisit dans la nature, et ils s’aimèrent durant de longues années, envers et contre tout. Jusqu’à ce que l’un des deux se trouva une compagne. L’autre tomba en dépression. Finalement, il se maria, lui aussi.
Quant aux deux cowboys du film en question, la situation et son développement sont, somme toute, convenus. Ce qui en fait surtout l’originalité est le genre – le « grand » cinéma genre Hollywood – et donc son circuit de diffusion et sa visibilité. Heath Ledger joue le rôle d’un cowboy de peu de mots et mal à l’aise avec la parole, surtout au début, mais c’est son jeu que je trouve laborieux et peu convainquant. Le vrai héros du film est finalement la nature, presque inhumaine dans son immensité et sa beauté grandioses, monde en marge du monde, paradis sur terre d’où le couple sera chassé vers la réalité.
C’est aussi un homme « nature » et de peu de paroles, le trappeur Jed Cooper, que joue
C’est dans le Livre des Psaumes (139:16) que l’on trouve le premier usages du mot Golem, dans le sens d’embryon, d’ébauche, de masse encore brute mais potentiellement capable de prendre forme et de s’animer. Le Talmud (traité Sanhérin 38b) appliquera ce qualificatif à Adam pendant les douze premières heures de sa vie, lorsqu’il était encore un corps sans âme, et c’est dans le Sefer Yetsirah (Livre de la Création, traité mystique juif datant du
Au Moyen Âge, des mystiques juifs utilisent ce terme pour désigner un être vivant créé artificiellement, à l’aide de rituels cabalistiques. C’est dans la France de l’époque des croisades qu’apparaît l’un des tous premiers homoncules : R. Samuel le Cabaliste prétendait en avoir créé un, mais il n’avait pas été capable de lui donner la parole ; cet être le suivait là où il allait, serviteur et garde du corps. Un nombre croissant de textes
Le plaidoyer de Sfar pour le cosmopolitisme, un cosmopolitisme ancré dans une identité, n’est pas sans me rappeler l’ouvrage de Dominique Wolton, L’autre mondialisation (Flammarion, 2003) dans lequel ce spécialiste des nouveaux médias et de la communication analyse leur impact sur notre exposition illimitée aux cultures du monde, et à la nécessite d’une réflexion sur la cohabitation culturelle et à son réancrage dans le physique (par contraste au virtuel) et dans le temps (par contraste à l’instantané), enjeux citoyen et politique de première importance qu’on tend à éluder avec les conséquences qu’on a vues encore récemment. La dispersion de l’homme sur la face de la terre depuis le big bang de la
J’étais encore un adolescent romantique vivant à l’étranger quand j’ai vu Belle de Jour de Luis Buñuel. Je ne me souviens que de Catherine Deneuve, de l’effet qu’elle m’a fait alors : celui d’un glaçon brûlant et d’une perfection dépravée, celui d’un secret insondable et d’un mystère noir. Sous son halo blond cendré, je devinais Lilith. Ce n’est que bien des années plus tard que je réalisai que derrière cette « beauté façonnée de mystères nombreux (…) elle était simplement, pour sa part, un sphinx sans secret »1. Puis il me sembla percevoir un côté dur et impatient, hautain voire méprisant. J’étais tombé en désamour.
Si Geneviève la brune se prend pour Catherine Deneuve, dans la pièce de théâtre 