L’art du pseudonyme / le pseudonyme dans l’art
Le pseudonyme a quelques synonymes : en littérature, il s’appelle nom de plume, en résistance ou guerilla nom de guerre, dans le spectacle nom de scène. Ce n’est pas un changement de nom définitif, procédure légale par laquelle une personne remplace son nom d’origine par un autre nom, pour tous les domaines d’activité de sa vie (à ce propos, Nicole Lapierre en a fait une étude passionnante dans le très beau livre Changer de nom). Dans les cas les plus prosaïques, le choix d’un pseudonyme vise à remplacer un nom malcommode à porter : trop banal ou trop connu, connoté, étranger — surtout s’il s’agit de groupes faisant l’objet de discrimination —, ou honoré ou déshonoré par autrui, homonyme ou membre de la famille. Simone Kaminker s’appellera Signoret, Philippe Durand de la Villejegu du Fresnay et Isabelle Truchis de Varenne se simplifient en Philippe Lavil et Zazie, Gaston Ghrenassia se latinise romantiquement en Enrico Macias et Bruno Beausire devient Doc Gynéco, et d’irlandais, le nom de Decian Patrick McManus s’italo-américanise en Elvis Costello (une liste instructive se trouve ici). Même des personnages de fiction portent des pseudonymes, du Capitaine Nemo (signifiant « personne ») à Zorro (nom de guerre de Don Diego Vega).
L’adoption d’un pseudonyme peut viser à dissimuler l’identité de la personne qui le porte, afin de préserver sa vie privée (et celle de ses proches, comme dans le cas de noms de guerre ou d’activités socialement ou légalement répréhensibles) ou professionnelle (lorsqu’elle est distincte de l’activité pour laquelle on prend le pseudonyme). Ainsi, l’écrivain Julien Gracq est, dans la vie privée, Louis Poirier ; du temps où il enseignait au lycée Louis-le-Grand et avait rejeté le prix Goncourt qui venait de lui être attribué pour Le Rivage des Syrtes, un de ses élèves lui posa une question à propos de Julien Gracq. Sa réponse : « Julien Gracq ? Connais pas. ». Son éditeur José Corti (1895-1984) avait d’ailleurs aussi simplifié son nom en raccourcissant l’original corse Corticchiato ; par contre, peu savent qu’il a aussi publié sous le pseudonyme de Roch Santa Maria. Quant à Romain Gary (né Romain Kacew) avait écrit une nouvelle très amusante sur la lourdeur et l’inefficacité de l’ONU (L’homme à la colombe, en 1958) sous le nom de Fosco Sinibaldi, car à l’époque il était diplomate et ne pouvait se permettre d’être professionnellement identifié avec ce texte ironique.
Ce choix peut être motivé par le désir de se créer une personnalité identifiée avec l’œuvre ou avec une partie de l’œuvre, Nicolas Bourbaki est le nom d’un collectif de mathématiciens prestigieux qui ont rédigé un traité colossal, Éléments de mathématique, sur les fondements de cette science1, basée sur la théorie des ensembles (pour en avoir étudié une partie, je peux témoigner que c’est un monument splendide autant dans son ensemble que dans ses détails). Fernando Pessoa, probablement le plus grand poète portugais des temps modernes, est connu pour la multiplicité des pseudonymes sous lesquels il a créé, avec des voix particulières à chacun d’entre eux (on parle d’hétéronymie, dans ce cas) : Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Alberto Caeiro et sous son propre nom (est-ce une prédestination que ce dernier, « Pessoa », veuille dire « personne »…). Même son Livre de l’intranquilité, journal intime de Pessoa, fut publiée sous le nom de Bernardo Soares, ou parfois sous celui de Vincente Gomes.
Des raisons plus psychologiques que littéraires peuvent amener à ce choix. « [L]a littérature nous fournit quelques exemples d’écrivains célèbres qui, après avoir atteint l’objectif qu’ils convoitaient depuis tant d’années, traversent soudain une crise paradoxale : encore qu’auréolés de ce halo rassurant qu’est la reconnaissance, ils se sentent emprisonnés par l’angoisse, angoisse née de cette certitude, de cette fatalité : se savoir reconnaissable parmi tous, devoir être toujours le même. » (Guadalupe Nettel). C’est le cas de Romain Gary qui a réalisé le tour de force de gagner deux prix Goncourt, sous deux noms : le sien pour Les Racines du ciel, et celui d’Émile Ajar pour La Vie devant soi2 (il a aussi publié sous le nom de Shatan Bogat). Cette question d’identité et d’identification est traitée par Gary sous le mode léger dans son roman humoristique Lady L., qui met en scène une « adorable vieille dame » de 80 ans, qui, avec panache, fantaisie et angoisse, cache le secret de sa vie. Peter Ustinov a réalisé un film basé sur ce roman, avec une splendide brochette d’acteurs : Sophia Loren, Paul Newman, David Niven, Philippe Noiret, Michel Piccoli, Jacques Dufilho… À lire pour le grand plaisir de déguster un champagne qui a du corps.
Enfin, il arrive qu’un pseudonyme révèle autant qu’il cache. Mais c’est une autre histoire…
1 Pour ceux qui s’intéressent aux mathématiques et à leur histoire, je conseille la visite du très beau site de Serge Mehl et son article sur Bourbaki.
2 Dont Moshe Mizrahi a tiré un film avec la grande Simone Signoret et la participation de Claude Dauphin.
4/1/2005 – 17/4/2005.





Johnny s’en va-t-en guerre (en anglais : Johnny got his gun) est le coup de maître de Dalton Trumbo, qui deviendra, bien plus tard, un scénariste réputé (Exodus, Papillon). Poursuivi pendant les heures noires du maccarthysme comme l’un des « dix d’Hollywood », il n’a pu travailler sous son nom pendant de nombreuses années. Ce roman atroce et archétypal est l’une des plus impitoyables dénonciations de la folie destructrice de la guerre. Écrabouillé par un obus sur un champ de bataille durant la première guerre mondiale, Johnny est une épave humaine clouée sur un lit de souffrances qui implore qu’on l’achève. Mais la morale s’y oppose et Johnny se réfugie dans le passé tout en faisant des tentatives répétées pour communiquer avec son entourage. Ne disposant plus que d’un sens, le toucher, il y parvient néanmoins, au prix de bien des efforts ; mais cette victoire lui sera arrachée par la société, qui le condamne au silence alors qu’il veut témoigner.
Abattoir 5 (en anglais : Slaughterhouse 5, publié en 1969) relate l’histoire de Billy Pilgrim (mot signifiant pèlerin), double quasi autobiographique de 
C’est la vérité de Nora, personnage principal de Rois et reine, le dernier film (2004) d’Arnaud Desplechin, qu’Emmanuelle Devos incarne de façon magistrale et intense, retenue et subtile, qui cache une profonde violence et des sentiments étouffés par l’éducation et qui n’ont jamais appris à s’exprimer. Cette belle indifférente, profondément égoïste (d’où cette vérité si commode pour elle et qui lui permet de tout esquiver) évolue telle une reine mante, en compagnie de son jeune fils innocent, entre son père mourant, son premier mari mort, son ex-compagnon fou et son amoureux si normal. A-t-elle su les aimer, eux qui l’aiment tant au-delà même de la haine et de la mort ? À ses côtés, le beau Joachim Salinger (jeune frère d’Emmanuel, le brun ténébreux découvert par Desplechin dans La Sentinelle et qui lui ressemble tant par son allure, ses regards, son mystère) tendre et attachant, et qui incarne le jeune père mort ; Mathieu Amalric (qui, comme Devos, est un familier de Desplechin), intensément fou, de la folie qui révèle parfois l’essence du monde dans des instants de lucidité qui peuvent faire comprendre qu’on veuille la perdre ; Catherine Deneuve, psychiatre froidement ironique (comme il se doit) qui s’humanise au fil du temps ; Hippolyte Girardot l’avocat juif sepharade hystérique et stone ; la plantureuse noire Elsa Woliaston campant une psychanalyste trop improbable… ils évoluent dans deux histoires parallèles qui s’entrelacent en un chassé-croisé polyphonique : la déchéance parfois cocasse de Mathieu Amalric et le parcours tragique d’Emmanuelle Devos, oscillant entre passé et présent, rêve et réalité, au travers de frontières parfois invisibles. La caméra (un peu trop souvent à l’épaule — ma seule critique) donne un caractère intimiste à cette comédie de la mort et de la vie. On aime (j’ai aimé) ou non (l’ex-femme de Desplechin et ses amis).
