Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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19 novembre 2020

Apéro virtuel II.17 – mercredi 18 novembre 2020

Classé dans : Arts et beaux-arts, Langue, Lieux, Littérature, Peinture, dessin, Sculpture — Miklos @ 3:55

Bureau de Nikos Kazantsakis (détaii). Musée historique. Héraklion (Crète).
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Après les arrivées successives de Jean-Philippe, Sylvie et Françoise (C.), avec lesquels s’instaure un échange sur les coiffeurs et la disparition de ce métier des trains (avez-vous entendu parler de Tresse Express ?), Françoise (P.) apparaît et nous lit un texte très joli­ment tourné, si joliment qu’on vous le donne à lire ici. De qui est-ce ? Devinez… Jean d’Ormesson ? Eh non, essayez encore… Si vous renoncez, Enfin, là1, c’est-à-dire en bas de page. Trop facile de cliquer… !la réponse est ici.

Sylvie et Michel évoquent alors ce grand écrivain de petite taille ; Sylvie, ayant reçu son numéro de téléphone d’un proche, l’avait appelé pour lui demander de préfacer son ouvrage La vie à la retraite : mode d’emploi. Petit manuel à l’usage des jeunes retraités déboussolés (2015). Il répond, lui demande comment elle a eu son numéro personnel ; elle bredouille « Un ami d’ami » afin d’éviter à avoir à identifier le coupable, il lance « Eh bien, il a eu tort, mes hommââââges, Mâdâmeu ! » et raccroche. C’est Pierre Bellemare qui en fera la préface : « Je suis dans ma 86ème année et je n’ai toujours pas l’im­pres­sion d’avoir pris ma retraite. Pourquoi ? […]. » Michel, et François, eux, avaient dîné avec lui – enfin, à des tables pas si éloignées l’une de l’autre – au Grand Colbert, où il était en compagnie d’une très jeune (quelques générations après la sienne) femme, et il était évident (à leurs expressions respectives) qu’ils n’étaient pas apparentés. Françoise (P.) dit alors qu’il était très machiste et qu’elle ne l’aimait pas à cause de ce machisme, mais comme son mari l’adorait, ils avaient tous ses livres chez eux.

Pour continuer sur le thème de la littérature, Michel montre une brève vidéo (moins de deux minutes) dans la série La p’tite librairie qu’il avait vue sur La Cinq, dans laquelle François Busnel présente de façon simple, claire et synthétique l’essai Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie de Jared Diamond. Ce n’est pas un livre récent récent, puisqu’il a été publié en France en 2006, mais il est encore plus d’actualité en ces temps de discours sur la collapsologie. Cela donne vraiment l’envie de l’acheter (sans forcément passer par Amazon pour ce faire) et de le lire (on connaît trop bien ces livres qu’on achète et empile pour « plus tard »…).

Ensuite, Michel montre quelques photos (dans cet album, à partir du n° 43) d’œuvres – extra­or­dinaires à son avis – du lointain passé (plus de 6800 ans pour celle ci-contre) et pourtant si « modernes » ! et pour certaines assez drôles (telle ce vase en forme d’oiseau réalisé il y a quelque 4500 ans), qui se trouvent au musée archéologique d’Héraklion en Crète, où il avait été invité en 2011 pour une réunion profes­sionnelle.

À propos d’une photo où l’on aperçoit le bout d’un pied émergeant de dessous des plis d’une toge – il s’agit d’une statue de marbre du temple des dieux égyptiens, datant de la fin du IIe siècle –, Françoise (C.) dit qu’elle a constaté qu’il a la forme de ce qu’on appelle « le pied grec », où le second orteil est plus long que le gros orteil, et se demandait si c’était une coïncidence ou avait un sens particulier, à quoi Michel n’a pas de réponse. À ce propos, Sylvie révèle qu’elle a le pied grec, ce qui est déplaisant, le second orteil frottant le bout des chaussures… Celui de Françoise (P.) s’avère l’être aussi, et, paraît-il, cette forme de pied est bien plus belle que celle du pied « normal ».

Autre révélation, celle de Jean-Philippe, aucun rapport avec le pied, si ce n’est qu’il a dû prendre le sien avec une boisson verte qui avait intrigué Françoise (P.) : c’est une boisson sans alcool, qu’il a réalisée en mixant radis, épinards et cornichons en quantités égales.

Ayant pris la parole, il poursuit avec une lecture d’un texte concernant l’eau et le feu. De qui est-ce ? Devinez… Bon, si vous renoncez, vous savez où se trouve la réponse. Jean-Philippe ayant mentionné Edgar Allan Poe dans son survol du contenu de cet ouvrage, Michel dit alors qu’ayant lu Poe très tôt et assez extensivement, la nouvelle qui l’a le plus impressionné alors et dont le souvenir est toujours aussi fort est Le Puits et le Pendule (dans l’original : The Pit and The Pendulum) datant de 1942 et publiée (dans son édition française) dans le recueil Nouvelles histoires extra­or­dinaires. Suspense quasi intenable – il est vivement déconseillé de lire l’argument de Wikipedia si l’on souhaite lire la nouvelle – , haletant, et bien que parlant du passé (bien avant Poe) il fait appel à ce qu’on qualifierait aujourd’hui de science fiction. On pourra le lire ici dans la traduction de Charles Baudelaire. Françoise (P.) se souvient d’avoir eu peur en lisant du Poe, ce qui n’est pas le cas de Sylvie.

Sylvie nous présente un livre qu’elle vient de finir de lire, Terre Ceinte (2015), du jeune romancier sénégalais d’expression française Mohamed Mbougar Sarr : c’est un roman qui se passe quelque part en Afrique, dans un territoire conquis par des islamistes. Malgré la difficulté de passer le cap des dix premières pages quelque peu étranges, Sylvie a trouvé cet ouvrage extrêmement bien écrit et un peu oppressant ; il décrit fort bien la logique – qui nous est étrangère –, le compor­tement cohérent et la jouissance de la violence du chef de la police, un fou de Dieu. Ce livre lui a été recommandé par sa cousine, qui parle non seulement le français, mais aussi l’anglais, le yiddish et le wolof (une des langues du Sénégal, pays où elle habite et dont elle détient la nationalité). Elle a fait des documentaires et écrit des livres, dont la trilogie Boy Dakar, Hivernage et Fouta Street. Sylvie conseille particulièrement la lecture de ce dernier ouvrage, écrit comme un roman policier sans l’être et qui se passe entre le Sénégal et New York et qui montre la confrontation des cultures.

Ce polyglottisme fait penser Michel à Claude Hagège qui, apparemment, connaît un grand nombre de langues sur le plan scientifique, mais sait-il en parler ? D’autre part, il faut dire qu’il n’apprécie pas vraiment ni l’œuvre – écrite dans un style parlé, comme s’il l’avait dictée sans même se corriger – ni le personnage, fort maniéré à son goût. Sylvie opine, disant son étonnement à la difficulté qu’elle a de le comprendre quand il parle de ces sujets…

Michel parle alors des discours de certains experts (non, pas la majorité) dont il lui arrive de détecter des erreurs – pour ceux des domaines qu’il lui arrive de connaître – dues à leur méconnaissance « profonde » de ces domaines ; c’est le cas de George Steiner, essayiste et critique fameux qu’il avait admiré après l’avoir découvert, et auquel il avait demandé (et reçu) l’autorisation de republier la version anglaise de son essai Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture dans son site anti-négationniste. Puis ce furent des erreurs factuelles ou des omissions dans ses écrits concernant le judaïsme (cf. une critique de Michel à ce propos), un roman, Le Transport de A.H. (il s’agit de Hitler) mal ficelé, et surtout, comme le remarquait l’historien Jacques Le Goff lors de l’émission Apostrophes en 1981 où Steiner présentait son roman, on ne pouvait qu’être « très gêné par la fascination face à Hitler que George Steiner vient d’exprimer », fascination qu’il n’a d’ailleurs eu de cesse d’éprouver pour la force et le mal absolus et leur manifestation dans de tels plumes que le maurrassien et royaliste Pierre Boutang ou les antisémites et collaborationnistes Louis-Ferdinand Céline et Lucien Rebatet. Pour conclure, en écoutant des discours d’experts, il faut être en mesure de se demander sur quoi ils sont « assis ». Françoise (P.) dit alors que ce n’est pas donné à tous, c’est la culture qui permet tout ça, d’où la nécessité d’apprendre.

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1. Texte tiré de La Tête en vrac (2014) de Patrice Métayer.

2. Texte tiré du Miroir des idées (1996) de Michel Tournier, com­pre­nant de petits articles où « les idées s’éclairent en s’opposant deux à deux », comme l’écrit l’auteur lui-même.

17 décembre 2019

Sachez flâner

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Société — Miklos @ 12:58


Non, il n’est pas en train d’utiliser son smartphone. C’est un « flâneur artiste, flâneur solitaire qu’on voit étendu nonchalamment sur deux, trois ou quatre chaises, riant dans sa barbe et lorgnant impitoyablement tous les ridicules dont il se souviendra en temps opportun »

La définition que donne le Trésor de la langue française du verbe « flâner » – « avancer lentement et sans direction précise. Perdre son temps, se complaire dans l’inaction, dans le farniente » – a une connotation plutôt critique de ce comportement : c’est quasiment une errance, une perte de temps, alors qu’on pourrait, qu’on devrait faire quelque chose d’utile.

Ce n’est pas du tout la vision qu’en donne Louis Huart (1813-1865) dans son amusante Physiologie du flâneur publiée en 1841 avec de délicieuses vignettes de Daumier (dont il rédigeait des légendes de ses lithographies) et d’autres illustrateurs, dans une série de petites monographies qu’il consacre à l’étudiant, au garde national, à la grisette, au médecin et au tailleur.

Quelque 150 ans sont passées depuis, le vocabulaire a parfois légèrement vieilli, les mœurs ont évolué, mais les comportements de l’homme en société d’alors ne sont pas si différents des nôtres : il suffit de lire sa description des touristes – terme alors inconnu, il parle des badauds étrangers – qui s’acharnent à voir le plus de monuments célèbres en un minimum de temps, confondant la colonne Vendôme (place du même nom) avec celle de Juillet (place de la Bastille), passant plus de temps à lire dans leur guide (on dirait aujourd’hui : dans leur smartphone) les descriptions d’un monument ou d’une œuvre qu’à les regarder.

En sus de son regard amusé et perceptif des classes sociales (il parle même du « flâneur prolétaire » – qualificatif que Karl Marx a rendu célèbre mais qui lui préexistait), on lira avec intérêt sa description de Paris – des Champs-Élysées aux passages couverts, bien plus nombreux alors qu’aujourd’hui, du Marais, des boulevards, de Montmartre…, des problèmes de circulation et même du street art d’alors – et des évolutions de la ville (« Puis on a, sous prétexte d’embellissements, abattu les arbres qui avaient résisté à toutes les révolu­tions pour leur substituer des sortes de manches à balais revêtus d’une guérite verte »).

Et enfin, il ne faut pas omettre de regarder ces petites vignettes qui rajoutent parfois un degré d’humour, voire d’ironie, au texte (qui n’en manque pas).

22 novembre 2019

Qui a écrit ces mémoires et à quelle période ?

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin — Miklos @ 23:40

Bonne question !

« Les Français ont toujours le mot de liberté à la bouche, mais rien de plus facile que de les plier au pouvoir absolu. Faites-vous craindre, sire, et ils vous aimeront. Ayez une main de fer dans un gant de velours. » Bernadotte à Louis XVIII, cité in André Delrieu, Testament d’un vieux diplomate, Paris, 1846.

L’expression « main de fer dans un gant de velours » aussi attribuée à Mazarin, à Charles V, à Jacques de Flesselles (s’adressant à Louis XVI), à Napoléon, à un prédécesseur du tsar Nicolas (à propos des Russes) et sans doute à bien d’autres encore, illustre fort bien le texte qui suit, extrait des mémoires d’un bien curieux personnage :

«Chaque jour, l’absence et la fatalité de l’éloignement causaient de nouveaux malheurs à mes protégés.

Le spectacle de ces désastres me navrait de douleurs inouïes  mon œil se plombait, et, sous l’influence de ces noirs soucis, mon nez s’allongeait comme une Variété de pomme de terre à tubercules allongés et rougeâtres à la surface irrégulière. (TLFi)vitelotte.

― Ah ! si je pouvais rassembler ces familles éparses, réunir ces tribus dispersées, décider ces peuplades d’origine et de climat divers à former une grande et puissante nation !

Mais comment les convaincre, et en supposant que j’y parvinsse, quelle forme de gouvernement établir, pour mettre d’accord toutes ces ambitions rivales, toutes ces prétentions jalouses, toutes ses mœurs disparates !

Une république fédérative était impossible  c’eût été la guerre civile organisée !

Un bras de fer seul pouvait contenir dans le devoir ces bandes indisciplinées.

Dans l’intérêt même de leur sûreté, de leur grandeur, un chef, un maître, un empereur était nécessaire, et ce chel. ce maître, cet empereur, qui pouvait-il être ?

— Je décidai que ce serait moi.

A ce projet, ma tête s’enflamma, et j’entendis tressaillir en moi la tirade de Charles-Quint au tombeau de Charlemagne :

Empereur, empereur ! être empereur ! ô rage !…

C’était un rêve sublime !

— C’était, si l’on veut, une odieuse usurpation; mais, en étudiant l’histoire de l’antiquité, je vis que quantité d’amis du peuple n’avaient procédé par la démocratie que pour arriver au despotisme.

L’exemple de ces grands hommes rassura ma conscience et je résolus de les imiter en tous points.

Je ne me dissimulai pas que la tâche était rude.

Ces peuples dont je voulais faire des sujets étaient nés libres et tenaient à leur liberté.

Jusqu’à présent, ils n’avaient compté avec personne, et l’idée de payer un impôt pour couvrir les frais d’un gouvernement, la dotation nécessaire à un César, devaient nécessairement les effrayer et nuire à ma propagande impérialiste.»

Je résolus donc de leur dissimuler le coté disciplinaire et fiscal de mon plan, et de les prendre par les appâts matériels.

Et Ah, vous n’avez pas encore trouvé ? Passez votre souris sur les points de suspension en fin de cette phrase (sans cliquer).pour avoir la réponseIl s’agit de Cucurbitus Ier, personnage très légumineux de l’amusant L’Empire des légumes. Mémoires de Cucurbitus Ier, recueillis et mis en ordre par MM. Eugène Nus et Antony Meray, dessins par Amedée Varin, et publiés à Paris en 1851, année du coup d’État de Napoléon III. Cliquez sur l’image ci-dessus pour voir son portrait. Texte intégral et joliment illustré disponible en cliquant sur les points de suspension.

21 août 2019

« Tartempion, c’est vous et moi »

Classé dans : Histoire, Médias, Peinture, dessin, Politique — Miklos @ 23:04

Bosredon : Le vote ou le fusil. 1848. BnF.
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Tartempion

«Tartempion est frappé d’excommunication majeure. Il est à jamais exclu du temple de la République fermée. Quel attentat a-t-il donc commis pour mériter un châtiment si grave ? De quel forfait s’est-il donc rendu coupable, ce malheureux Tartempion ?

Vous demandez son crime ? Nous allons vous le taire connaître. Tartempion a tait un programme. Mais ne sommes nous pas en pleine période électorale, et un programme, si avancé qu’il puisse être, n’est il pas, après tout, un fruit naturel de la saison ! Oui, votre argument serait sans réplique, si Tartempion avait pris ses grades, si Tartempion portait un nom célèbre, si Tartempion était arrivé. Mais Tartempion, Tartempion tout court, qui donc connaît Tartempion t Lui un homme obscur, un intrus, se permet d’entrer dans l’église et pousse l’audace jusqu’à vouloir chanter au banc des chanoines, sans avoir été pourvu d’un canonicat.

Car c’est sous ce vocable ridicule de Tartempion que messieurs les docteurs du radicalisme doctrinaire affublent les malheureux électeurs coupables de demander des comptes à leurs mandataires. Quoi ! Tartempion se permet cela ; lui, un homme de rien, le premier venu, un ouvrier ! De quoi se mêle-t-il, je vous le demande ? Et là-dessus, messieurs les roués haussent les épaules et exécutent une pirouette galante !

Donc que Tartempion soit maudit ! Qu’il soit frappé d’anathème par le cotlège des grands prêtres, qu’il soit chassé par le bedeau, qu’il soit à jamais exclu de la communion des fidèles; et s’il essaye de franchir de nouveau le seuil du temple, qu’il soit condamné à être foulé aux pieds des éléphants sacrés qui portent sur leur dos robuste la tour d’ivoire où sont enfermées les doctrines de la pure démocratie.

Malheureux Tartempion, il ne te reste plus qu’à te couvrir la tête de cendres et a respecter la consigne Tu sauras, à l’avenir, ce qu’il en coûte de parler au public sans l’autorisation des grands lamas et de signer un manifeste d’un nom inconnu.

Mais nous sommes d’autant plus à l’aise pour parler du programme socialiste que nous n’avons cessé de combattre les doctrines de Tartempion. Nous croyons que ses réformes budgétaires, brutalement appliquées, ruineraient tout le monde sans enrichir personne que ses projets sur la suppression de l’armée seraient désastreux pour l’existence de la patrie, et qu’enfin c’est seulement dans les maisons centrales que ses idées sur le système pénitentiaire ont quelque chance d’être accueillies avec acclamation.

Mais enfin, de ce que les idées de Tartempion méritent, à notre avis, d’être combattues, est-ce une raison pour que nous ayons le droit de traiter avec dédain, non-seulement le programme, mais encore la personne de Tartempion ?

Est-ce que nous ne sommes pas en pleine période électorale ? Est-ce que Tartempion n’est pas électeur et éligible ? Est-ce qu’il ne jouit pas de tous ses droits de citoyen ? Dès lors, s’il lui plaît de publier sa pensée, de faire connaître ses plans de réforme économique et sociale, d’appeler l’attention de ses coreligionnaires politiques sur tel ou tel abus qu’il propose de redresser à sa manière, sur tel ou tel problème dont il croit avoir découvert la solution ; s’il prononce des discours, s’il fait placarder des affiches, Tartempion use de son droit et il n’est permis à personne de railler la conduite de Tartempion. Tartempion a donné sa voix à un candidat et il a même contribué quelque peu à le faire nommer député. Il veut demander des comptes à son mandataire, il veut savoir où en est l’exécution d’un contrat auquel il a été partie. Prétention excessive, exorbitante et les parlementaires satisfaits ne peuvent trouver assez d’anathèmes pour flétrir l’outrecuidance de l’infortuné Tartempion.

Tartempion, c’est vous et moi, c’est le simple électeur, qui a son rôle à remplir et ses droits à exercer dans toute société libre, démocratique et égalitaire.Tartempion,c’est le citoyen militant qui a la légitime prétention d’avoir ses doctrines à lui et de donner son suffrage en connaissance de cause. À la vérité, il se trompe parfois dans le choix de ses protégés, et il a éprouvé plus d’une déception dans le cours de sa carrière, mais il reste incorrigible dans son goût pour la politique, et il ne peut admettre que la démocratie devienne le patrimoine d’un petit nombre de privilégiés.

Tartempion existe aux États-Unis et là il n’est gêné par aucun souvenir de l’ancienne étiquette. Il va trouver le président de la République qui, même après avoir été appelé à la première fonction de l’État, ne se croit nullement obligé pour cela de prendre les talons rouges de l’ancien régime, ne fait aucune difficulté à recevoir la visite de Tartempion et à discuter au besoin le programme de Tartempion.

Un chroniqueur raconta jadis qu’une duchesse de Devon­shire déclara une fois qu’elle don­ne­rait un baiser à quiconque voterait pour le duc. Un jour qu’elle cherchait à décider son boucher à donner sa voix au duc, il déclara qu’il ne voterait qu’à la condition que la duchesse lui donnerait un baiser en échange. Elle consentit et le boucher devint fameux dans toute la contrée. Le chroniqueur ne nous dit pas d’ailleurs si le duc fut élu. Le Journal amusant, 7 juin 1919Bien qu’en Angleterre il ait ses coudées un peu moins franches, Tartempion joue son rôle dans les élections du Royaume-Uni. C’est même à ce dernier pays qu’il doit son origine. Le boucher de Londres qui, moyennant un baiser, vota pour le candidat de la duchesse de Devonshire, fut l’ancêtre commun de tous les Tartempions de l’Europe et du Nouveau-Monde.

Ô malheureux Tartempion de France, dans ce pays qui se pique d’être égalitaire par excellence,» toi qui es si dédaigneusement repoussé par les talons rouges de la démocratie arrivée, comme tu dois envier le sort de tes pareils d’Angleterre et des États-Unis !

ANDRÉ LORMIER
Le Petit Parisien, 30 septembre 1877

25 février 2019

Solario : La Crucifixion. 1503 (Musée du Louvre)

Classé dans : Arts et beaux-arts, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 12:34

Andrea di Bartolo, dit SOLARIO (v. 1465-1524) : La Crucifixion (cartel). 1503. Musée du Louvre. Cliquer pour agrandir.

Andrea di Bartolo, dit SOLARIO (v. 1465-1524) : La Crucifixion. 1503. Musée du Louvre. Cliquer pour agrandir.

Andrea di Bartolo, dit SOLARIO (v. 1465-1524) : La Crucifixion (détail). 1503. Musée du Louvre. Cliquer pour agrandir.

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