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« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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4 décembre 2012

Grand bal du printemps

Classé dans : Histoire, Langue, Peinture, dessin — Miklos @ 2:25


Adolphe Dillens : Allant à la kermesse, ca. 1870. (
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Selon les Archives historiques et littéraires du Nord de la France et du Midi de la Belgique d’Antoine Leroy et al. (1829), « Kermesse ou Karmesse dérivent du tudesque kerkmis, kirchmess, kirmiss ou kirmess, composé de Kerk ou Kirch, église, et de mis ou messe, foire. » et désignait, ainsi que Ducace ou Dédicace, la fête anniversaire de la dédicace d’une église.

On trouve le mot Kermesse dans un texte datant de 1595 avec une note de bas de page qui en explique le sens – plus festif et laïc que celui qu’on vient de voir –, ce qui laisse présumer que son usage n’était pas encore commun en français :

… ou comme les peintres de Flandre, quand ils peignent les Kermesses de Village1, où l’excellent est de n’y mettre une seule morgue, geste, ni contenance, qui ne soit inepte & ridicule. »

Supplément aux Mémoires de Condé, troisième partie, ou Apologie pour Jehan Chastel, Parisien, exécuté à mort, & pour les pères et écoliers de la Société de Jésus, bannis du Royaume de France. Contre l’arrêt de Parlement donné contre eux à Paris, le 29 décembre anno 1594, par François de Vérone Constantin. 1595.

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1 Kermes.] Ce sont les foires, qui se font tous les ans dans les villes & villages des Pays Bas, & où se rendent beaucoup de baladins, pour divertir le peuple.

Cet ouvrage au titre (et à l’attribution) si curieux est de la main d’un certain Jean Boucher et non pas de celle de François de Vérone qui n’a pas existé, ni surtout de celle de Louis ier de Bourbon, prince de Condé, chef des protestants et oncle du futur Henri iv, mort assassiné à Jarnac en 1569. Son sujet en est Jean Châtel, coupable d’avoir tenté d’assassiner Henri iv en 1594 et écartelé pour ce fait. Ce jeune homme de 19 ans ayant été élève des Jésuites, on les accusa d’avoir suscité son acte, ce pourquoi les professeurs de son collège furent bannis, et l’un d’eux même brûlé en place de Grève, d’où la deuxième partie de ce titre à tiroirs.

Quant à Jean Boucher, il n’avait pas été convaincu par la récente abjuration solennelle du roi – l’année précédant cette tentative de meurtre – en conséquence de quoi il avait appelé le peuple à le rejeter : il n’est donc pas si étonnant qu’il soit parti à la défense de l’homme qui avait voulu l’assassiner, comme d’ailleurs il avait approuvé le meurtre de son prédécesseur Henri iii contre lequel il avait eu une dent longue autant par écrit qu’à partir de sa chaire, à tel point que :

«Le 30 décembre [1587], le roi [Henri iii] manda venir au Louvre sa Cour de parlement et la Faculté de théologie, et fit aux docteurs une âpre réprimande, en la présence de la Cour, sur leur licence effrénée et insolente, de prêcher contre lui et contre toutes ses actions ; même touchant les affaires de son État : et s’adressant particulièrement à Boucher, curé de Saint Benoît, l’appela méchant, et plus méchant que défunt Jean PoisleConseiller au parlement de Paris sous Henri III., son oncle, qui avait été indigne conseiller de sa Cour : et que ses compagnons, qui avaient osé prêcher contre lui plusieurs calomnies, ne valaient guère mieux ; mais qu’il s’adressait particulièrement à lui, pour ce qu’il avait été si impudent que de dire en un sermon qu’il avait fait jeter en un sac en l’eau Burlat Théologal d’Orléans, combien que le dit Burlat fût tous les jours avec lui et ses compagnons, buvant, mangeant et se gaussant […]. »

Pierre de l’Estoile, Journal de Henri III roi de France et de Pologne, ou Mémoires pour servir à l’histoire de France. 1744.

Pierre de l’Estoile nous raconte en passant qui était ce Jean Boucher :

«Jean Boucher, curé de Saint Benoît, fut un des quatre premiers Ligueurs, et devint même un des plus furieux : il était né à Paris en 1551 d’une bonne famille dans la robe. En 1581, il faut prieur de la Sorbonne et recteur de l’Université ; il soutint au Parlement la même année le droit de l’Université sur le Parchemin et les Parcheminiers. En 1582 et 1584 il fut lecteur, c’est-à-dire professeur en théologie : en 1585 et 1586, il devint un des premiers Ligueurs, et dans la suite, il fut du nombre des Seize. Dès que dans ces temps de troubles on voit une action violente ou cruelle, on peut dire que Jean Boucher y a part. Et lorsque la ville de Paris fut soumise à l’obéissance du roi, le 22 mars 1594, il fut obligé d’en sortir avec toutes les troupes espagnoles. Retiré en Flandres, il y fait en 1595 l’horrible livre de l’Apologie pour Jean Châtel, livre qui contient un abus continuel de l’Écriture sainte, et qui, par un fanatisme outré, tend à la destruction de tout gouvernement. […] Ce séditieux fugitif ne mourut que le 21 février 1646, âgé de 95 ans. »

Il se pourrait donc que ce soit Jean Boucher qui, réfugié aux Pays-Bas, ait importé du flamand le mot qui a donné kermesse en français, même si l’on trouve dans des textes français antérieurs des références au terme flamand (« …comme sont les processions en été qu’ils appellent Kermis… », dans Description de tout le Païs-Bas de Lodovico Guicciardini, publié en 1568).


Joop Geesink : Kermesse fantastique. Amsterdam, 1951. (
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2 décembre 2012

Des passions

Classé dans : Cinéma, vidéo, Littérature, Peinture, dessin, Photographie — Miklos @ 0:32

«La passion, suivant Zénon, est un mouvement irrationnel con­trai­re à la nature de l’âme, ou un penchant déréglé. Hécaton, dans le traité des Passions, et Zénon, dans le traité qui porte le même titre, ramènent à quatre classes les passions principales : la tristesse, la crainte, le désir, la vo­lup­té. Ils regardent les passions comme des jugements ; —Chrysippe émet for­mel­le­ment cette opinion dans le traité des Passions.— Ainsi l’avarice est la croyance que l’argent est chose bonne et honnête ; de même pour l’ivrognerie, l’intem­pé­rance et le reste.

La tristesse est une contraction irra­tion­nelle de l’âme ; elle comprend plusieurs autres passions plus par­ti­cu­lières : la pitié, l’envie, la rivalité, la ja­lou­sie, l’affliction, l’angoisse, l’in­quié­tude, la douleur et l’abattement. La pitié est la tristesse qu’on éprouve à la vue d’un malheur qu’on ne croit pas mérité ; l’envie une tristesse qu’inspire le bonheur d’autrui ; la rivalité est la tristesse qu’on éprouve de voir un autre en possession de ce qu’on désire ; la jalousie, une tristesse qui naît de ce que les avantages dont on jouit sont partagés par d’autres ; l’affliction, une tristesse accablante ; l’angoisse, une tristesse poignante, accompagnée d’embarras et d’incertitudes ; l’inquiétude, une tristesse que la réflexion ne fait qu’entretenir ou accroître ; la douleur, une tristesse accompagnée de souffrance ; l’abattement, une tristesse aveugle, dévorante, qui empêche de faire attention aux objets présents.

La crainte est la prévision d’un mal. Elle comprend la frayeur, l’appréhension, la confusion, la terreur, l’épouvante et l’anxiété : frayeur, crainte avec tremblement ; confusion, crainte de la honte ; appréhension, crainte d’une peine future ; terreur, crainte produite par la vue d’une chose extraordinaire ; épouvante, crainte accompagnée d’extinction de voix ; anxiété, crainte d’un objet inconnu.

Le désir est une tendance aveugle qui comprend le besoin, la haine, l’obstination, la colère, l’amour, la rancune, l’emportement. Le besoin est un désir non satisfait, séparé pour ainsi dire de son objet, aspirant à le saisir, et faisant pour cela de vains efforts. La haine est le désir de nuire à quelqu’un, désir qui croît et se développe incessamment ; l’obstination est le désir de faire prévaloir son opinion ; la colère est le désir de châtier celui par lequel on se croit lésé injustement ; l’amour est un sentiment que n’éprouve point un esprit élevé, car c’est le désir de se concilier l’affection uniquement par le moyen de la beauté extérieure. La rancune est une colère sourde, invétérée, et qui épie le moment ; elle est décrite dans ces vers :

Aujourd’hui il concentre sa bile, mais intérieurement il nourrit son ressentiment et médite sa vengeance*Homère, Illiade, I, 81 et 82.

L’emportement est la colère au début.

La volupté est un transport aveugle de l’âme en vue d’un objet qui paraît désirable. Elle comprend la délectation, la malveillance, la jouissance, les délices. La délectation est une volupté qui pénètre et amollit l’âme par l’intermédiaire de l’ouïe ; la malveillance est la volupté qu’on ressent du malheur d’autrui ; la jouissance est une sorte de renversement de l’âme, une inclination au relâchement ; les délices sont l’énervement de la vertu.

De même que le corps est sujet à des maladies de langueur, comme la goutte et les rhumatismes, de même aussi on trouve dans l’âme des langueurs particulières, l’amour de la gloire, l’attachement aux plaisirs, etc. La langueur est une maladie accompagnée d’épuisement, et, pour l’âme, la maladie est un attachement violent à un objet qu’on regarde à tort comme désirable. Le corps est aussi exposé à certains désordres accidentels, comme le rhume, la diarrhée ; il en est de même de l’âme : il se produit en elle des penchants particuliers, l’inclination à l’envie, la compassion, l’amour de la dispute et d’autres tendances semblables.

Parmi les principes affectifs de l’âme, il en est trois qu’ils déclarent bons : la joie, la circonspection et la volonté. La joie est opposée à la volupté ; elle est un élan rationnel de l’âme ; la circonspection est opposée à la crainte : c’est une défiance fondée en raison ; ainsi le sage ne craint pas, mais il est circonspect. La volonté est opposée au désir en ce qu’elle est réglée par la raison. De même que les passions premières en comprennent plusieurs autres, de même aussi, sous ces trois affections premières, se placent des tendances secondaires : ainsi à la volonté se rapportent la bienveillance, la quiétude, la civilité, l’amitié ; à la circonspection, la modestie et la pureté ; à la joie, le contentement, la gaieté, la bonne humeur. »

Diogène de Laërte, Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, liv. VII, chap. I. « Zénon ». Trad. par Charles Zevort. Paris, 1847.

8 novembre 2012

Autour de Sayat-Nova, poète et musicien de « l’universelle singularité »


Œuvres de Sergueï Paradjanov (autres photos ici)
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« Je suis celui dont la vie et l’âme sont tourment. » — Ouverture du film La Couleur de la grenade de Sergueï Paradjanov.

C’est ainsi qu’Elisabeth Muradian, dans son introduction à l’édition bilingue des Odes arméniennes de Sayat-Nova (L’Harmattan, 2006 – Gallimard avait refusé de les publier), qualifie l’œuvre de ce « troubadour arménien » du XVIIIe siècle dont on a retrouvé au milieu du siècle la trace manuscrite : ces 47 odes en arménien (mais aussi 21 autres transcrites par son fils), 65 en géorgien et 128 en dialecte russe du Transcaucase.

Sa vie – né dans le servage, marié, veuf puis moine – a fait l’objet d’un des plus grands films du cinéaste (et peintre, musicien, artiste plasticien…) Sergueï Paradjanov, sorti en France sous le titre de La Couleur de la grenade (1969-1971) – fruit que l’on aperçoit dans la photo ci-dessus, prise dans le beau musée qui est consacré au réalisateur à Yerevan.

Sayat-Nova était né en 1712 : c’est donc son tricentenaire cette année, et la Conférence internationale des bibliothèques musicales qui s’est tenue à Yerevan au début de ce mois lui a été dédiée, tout en portant un regard vers l’avenir, son thème principal étant la musique et les bibliothèques musicales au XXIe siècle. Le lieu même où elle a pris place – la bibliothèque nationale pour enfants – symbolisait au mieux cet intérêt pour les générations à venir.


Une des salles de lecture de la bibliothèque nationale pour enfants à Yerevan (autres photos ici)
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7 novembre 2012

Vues de l’Ararat alors et maintenant

Classé dans : Lieux, Peinture, dessin, Photographie, Religion — Miklos @ 23:51


Vue de l’Ararat depuis la route menant vers le monastère de Tegher (
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Vue du Grand Ararat depuis Khor Virap (
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Yerevan à l’ombre de l’Ararat. Gravure tirée de Description de l’univers contenant les différents systèmes du monde, les cartes générales et particulières de la géographie ancienne et moderne ; les plans et les profils des principales villes et des autres lieux plus considérables de la Terre ; avec les portraits des souvenrains qui y commandent, leurs blasons, titres et livrées ; et les mœurs, religions, gouvernements et divers habillements de chaque nation, d’Allain Manesson Mallet, maître de mathématiques des pages de la petite Écurie de sa Majesté, ci-devant ingénieur et sergent major d’artillerie en Portugal. Paris, 1683.
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Hans Holbein : L’arche de Noé [à gauche, le Mont Ararat]. 16e siècle.
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Jacques d’Auzoles Lapeyre : La Saincte géographie, c’est-à-dire, exacte description de la Terre et véritable démonstration du Paradis terrestre depuis la création du Monde jusques à maintenant : selon le sens litéral de la Saincte Escriture, et selon la doctrine des Saincts Pères et Docteurs de l’Église. Paris, 1629.
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8 octobre 2012

La bourse, ce n’est pas la vie

Classé dans : Littérature, Peinture, dessin, Économie — Miklos @ 11:26


Honoré Daumier : La Balançoire Turco-Russse.
— Nouveau jeu dont monsieur Gogo paye tous les frais.

«Ne fondez rien sur les jeux de bourse : c’est le terrain le plus dangereux des affaires ; vous avez à lutter contre la mauvaise foi, vos passions, les événements politiques, les reports si courts et si onéreux, les petits bénéfices et les grosses pertes. »

Ce conseil avisé paraît dans le Dictionnaire de la sagesse populaire. Recueil moral d’apophtegmes, axiomes, aphorismes, maximes, préceptes, sentences, adages, proverbes, dictons, locutions proverbiales, pensées religieuses, règles de conduite, etc., de tous les temps et de tous les pays d’Adolphe de Chesnel (1781-1862) et publié par l’abbé Migne (1800-1875) en 1855 en un tome unique pour le prix de 7 francs.

Il y est attribué à « De Mériclet » – il ne peut s’agir que d’Antoine Guitton, qui, sous le pseudonyme d’A. G. de Mériclet, avait publié plusieurs ouvrages sur la bourse (La Bourse de Paris : mœurs, anecdotes, spéculations et conseils pour y faire valoir ses capitaux – où il est qualifié de « huitième d’agent de change » ; La Bourse de Lyon : spéculations, conseils et anecdotes ; Nouveau tableau de la Bourse de Paris : conseils aux spéculateurs) ainsi qu’une Physiologie de l’esprit, des souvenirs de voyages, des nouvelles…

Qui était-il ? Peu d’informations à son sujet. Le Nouveau dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes d’Edmond-Denis de Manne (Lyon, 1868) précise qu’il est « de Lyon, l’un des collaborateurs du journal Le Progrès […] Il est mort à Lyon, le 9 janvier 1861 ». L’Annuaire du bibliophile, du bibliothécaire et de l’archiviste pour l’année 1862 de Louis Lacour de la Pijardière le qualifie de « romancier ». Quant à Nos Lyonnais d’hier : 1831-1910 d’Adolphe Vachet (publié à Lyon, sans date), il précise (tout en fournissant une date de décès quelque peu différente) :

Il est tout de même curieux que l’auteur de plusieurs ouvrages sur la bourse, où l’on peut trouver tout un chapitre consacré, justement, à fournir des conseils avisés sur la pratique des jeux de bourse, ait émis un tel avertissement à leur encontre dans la citation qui ouvre ce billet et qu’on n’a trouvé nulle part ailleurs…


Honoré Daumier : Aspect de Paris,
depuis qu’on a joué la fameuse comédie morale intitulée LA BOURSE.

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