Ici ou…

Là s’établissaient les ventriloques, les charlatans de toute espèce, les spectacles où l’on ne voit rien et ceux où l’on vous montre le monde entier.

Mein Flügel ist zum Schwung bereit,
ich kehrte gern zurück,
denn blieb ich auch lebendige Zeit,
ich hätte wenig Glück.1
— Gerhard Scholem, “Gruss vom Angelus”
IX. A Klee painting named “Angelus Novus” shows an angel looking as though he is about to move away from something he is fixedly contemplating. His eyes are staring, his mouth is open, his wings are spread. This is how one pictures the angel of history. His face is turned toward the past. Where we perceive a chain of events, he sees one single catastrophe which keeps piling wreckage and hurls it in front of his feet. The angel would like to stay, awaken the dead, and make whole what has been smashed. But a storm is blowing in from Paradise; it has got caught in his wings with such a violence that the angel can no longer close them. The storm irresistibly propels him into the future to which his back is turned, while the pile of debris before him grows skyward. This storm is what we call progress.
Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être sur le point de s’éloigner de ce sur quoi son regard est fixé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est ainsi qu’on se représente l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où nous voyons une succession d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et réunifier ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis ; elle se prend dans ses ailes, si violement que l’ange ne peut plus les replier. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers le futur auquel il tourne le dos, cependant que, devant lui, s’amassent les débris montant jusque aux cieux. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.
She said: What is history?
And he said: History is an angel
being blown backwards into the future.
He said: History is a pile of debris
And the angel wants to go back and fix things
To repair the things that have been broken.
But there is a storm blowing from Paradise
And the storm keeps blowing the angel
backwards into the future.
And this storm,
this storm is called Progress.
Elle dit : Qu’est-ce que l’histoire ? Il dit : L’histoire est un ange poussé à reculons vers le futur. Il dit : L’histoire est un amas de débris, et l’ange veut revenir sur ses pas pour réparer ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle, parvenant du paradis, et cette tempête emporte l’ange à reculons vers le futur. Et cette tempête, cette tempête s’appelle le progrès.
Il est plus que probable que Walter Benjamin fasse ici allusion à la thèse de la brisure des ustensiles (ou des vases) originelle (Shvirat Hakelim ou שבירת הכלים) chère aux Cabalistes et à ceux qui s’en réclament. Selon eux, lors de la Création, la Lumière primordiale, jaillie de l’Essence divine, fut confinée dans des vases (identifiés aux Sefirot, ou ספירות), pour laisser ainsi de la place à l’univers. Certains de ces ustensiles ne purent résister à cette émanation, et leurs débris, avec les parcelles de cette lumière recouvertes dorénavant d’une écorce (représentant le mal), se répandirent dans le monde, causant ainsi un désordre cosmologique, la dispersion et l’exil de l’homme. Selon ces croyances, le devoir de l’homme est, par son action réparatrice (appelée Tikkun, ou תקון), de tenter de réunir ces étincelles dispersées et de restaurer les mondes ainsi ébranlés.
On trouve dans d’autres cultures l’image d’une fracture-catastrophe originelle, symbolisant l’imperfection humaine face à l’unité parfaite du divin, et de la tentative éternelle (et éternellement insatisfaite) de l’homme de parvenir à l’unification. Ainsi, Platon écrivait : « Le bien est l’aspiration fondamentale de l’Homme ; mais celui-ci ne sait quel chemin prendre pour y parvenir. Les uns, qui aspirent à l’immortalité, sont sensibles à la gloire politique ou militaire, aux succès olympiques ou académiques ; d’autres, attirés par la beauté physique et le plaisir des sens, cherchent le bonheur dans l’amour. Mais Zeus, pour les empêcher de se mesurer aux dieux, les coupe en deux pour les affaiblir sans les détruire. Ceci accompli, chaque moitié passera sa vie à rechercher son complément. »
Le voile s’est déchiré, et il a révélé l’homme à lui-même, vision ineffable, souvent insoutenable. Les systèmes qui ont prôné et imposé leur réponse à cette fracture se distinguent par leur totalitarisme sectaire ou politique, par leur négation de l’altérité, par leur bilan violent et destructeur qui n’est jamais arrivé à réunir. L’harmonie parfaite sur terre n’est qu’illusion et porteuse de mort, ce qui ne doit empêcher de tenter de réduire la cacophonie humaine, malgré les fractures politiques et économiques, sociales et personnelles, culturelles et linguistiques de notre tour de Babel.
1 My wing is ready for flight,
I would like to turn back.
If I stayed timeless time,
I would have little luck.
Mon aile est prête à l’envol, / Je voudrais revenir. / Si je restais un temps sans fin / Je n’aurais que peu de chance.

Sainte Ursule repose seule dans son lit aux draps parfaitement agencés. La place à son côté est vide, comme si elle attendait quelqu’un. Elle rêve, la main droite à l’oreille, comme pour mieux entendre le message qui lui est délivré. Le médaillon au-dessus de sa tête préfigure le halo divin qui ceindra sa tête à son martyre; son inconscient remplit cette toile onirique et mystique, scène avec laquelle on ne peut manquer de s’identifier, pour une raison ou pour une autre.
Il fait nuit. Le ciel bleu sombre se dessine sur le fond des fenêtres, et pourtant une lumière mystérieuse baigne cette pièce si paisible d’apparence : les livres posés sur le tabouret au fond à droite qu’elle a lus avant de se coucher, le petit chien endormi au pied du lit, les pantoufles posées négligemment à l’avant du tableau.
L’ange entre à droite, par une porte qu’on devine entr’ouverte et par laquelle pénètre un rayon de lumière blafard et mystique qui défie les lois de la physique : il traverse l’angle, puis va en s’élargissant et en s’intensifiant vers le pied du lit, ensuite vers les draps blancs illuminant le visage de la Sainte et enfin vers le mur de gauche, qu’il éclaire, dans toute sa largeur, d’une lueur pure. L’ange tient dans sa main droite les palmes annonciatrices du martyre. Ce sont elles qui projettent la seule ombre du tableau, au pied de l’ange.
Par une autre porte au fond à gauche dont le seuil est faiblement éclairé par le premier rayon, on devine une troisième porte ouverte sur un autre monde baigné d’une lumière bien plus vive que celle qui émane du premier rayon, et parvenant de la direction opposée : est-ce une indication du chemin que prendra la Sainte vers son apothéose et son couronnement par les anges du ciel, après son massacre par les Huns ?
La scène se tient entre deux mondes : ici-bas, règne la nuit que l’on voit par la fenêtre du fond, et qui symbolise la menace qui se précise par la voix du messager ; là, au paradis, d’où vient l’ange à droite et vers lequel ira Ursule à gauche, c’est la lumière divine. Ursule peut dormir en paix: son futur éternel est assuré.
Ce tableau fait partie d’un cycle comprenant huit toiles et un rétable, exposés à la magnifique Galerie de l’Accademia à Venise.
3/1/2005


Nous n’avons pas un temps trop court ; mais nous en perdons beaucoup. La vie est assez longue, on nous en a donné une durée assez grande pour achever les plus hautes destinées, si nous l’employons toute à bon escient. Mais quand elle est dissipée dans le luxe et la nonchalance, quand on ne l’utilise pour aucune entreprise de valeur, alors il faudra la contrainte de la nécessité suprême pour que nous sentions que, sans que nous l’ayons vue avancer, elle est passée. Non, ce n’est pas qu’une vie brève nous soit impartie, c’est nous qui la rendons telle : nous ne sommes pas indigents, nous gaspillons. Si des richesses immenses, royales, échoient à un mauvais maître, elles seront dilapidées en un moment ; en revanche, même si elles sont modestes, lorsqu’un bon dépositaire les reçoit, elles s’accroissent à l’usage. De même, pour celui qui sait l’employer, la vie couvre une longue distance.
Sénèque : La vie heureuse
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