Miklos
« Je donne mon avis non comme bon mais comme mien. » — Michel de Montaigne

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23 mars 2005

Le dromadaire mécontent

Classé dans : Humour, Littérature, Nature — Miklos @ 8:45

Un jour, il y avait un jeune dromadaire qui n’était pas content du tout.

La veille, il avait dit à ses amis: « Demain, je sors avec mon père et ma mère, nous allons entendre une conférence, voilà comme je suis moi ! »

Et les autres avaient dit : « Oh, oh, il va entendre une conférence, c’est merveilleux », et lui n’avait pas dormi de la nuit tellement il était impatient, et voilà qu’il n’était pas content parce que la conférence n’était pas du tout ce qu’il avait imaginé : il n’y avait pas de musique et il était déçu, il s’ennuyait beaucoup, il avait envie de pleurer.

Depuis une heure trois quarts un gros monsieur parlait. Devant le gros monsieur il y avait un pot à eau et un verre à dents sans la brosse et, de temps en temps, le. monsieur versait de l’eau dans le verre, mais il ne se lavait jamais les dents et visiblement irrité il parlait d’autre chose, c’est-à-dire des dromadaires et des chameaux.

Le jeune dromadaire souffrait de la chaleur, et puis sa bosse le gênait beaucoup; elle frottait contre le dossier du fauteuil, il était très mal assis, il remuait.

Alors sa mère lui disait: « Tiens-toi tranquille, laisse parler le monsieur », et elle lui pinçait la bosse ; le jeune dromadaire avait de plus en plus envie de pleurer, de s’en aller…

Toutes les cinq minutes, le conférencier répétait: « Il ne faut surtout pas confondre les dromadaires avec les chameaux, j’attire, mesdames, messieurs et chers dromadaires votre attention sur ce fait : le chameau a deux bosses mais le dromadaire n’en a qu’une ! » Tous les gens, de la salle disaient : « Oh, oh, très intéressant », et les chameaux, les dromadaires, les hommes les femmes et les enfants prenaient des notes sur leur petit calepin.

Et puis le conférencier recommençait: « Ce qui différencie les deux animaux c’est que le dromadaire n’a qu’une bosse, tandis que, chose étrange et utile à savoir, le chameau en a deux … »

À la fin, le jeune dromadaire en eut assez et, se précipitant sur l’estrade, il mordit le conférencier :

« Chameau ! » dit le conférencier furieux.

Et tout le monde dans la salle criait : « Chameau, sale chameau, sale chameau ! »

Pourtant c’était un dromadaire, et il était très propre.

Jacques Prévert

Le dromadaire (II)

Classé dans : Humour, Littérature, Nature — Miklos @ 8:17
 
Il fait beau voir Jean de Paris
Avec ses douze méharis.
Il fait beau voir Jean de Bordeaux
Avec ses quatorze chameaux.
Mais j’aime mieux Jean de Madère
Avec ses quatre dromadaires.
 
Bien loin d’ici, Jean de Madère
Voyage avec Robert Macaire
Et leur ami Apollinaire
Qui, de son temps, a su bien faire
Avec les quatre dromadaires.
 

Robert Desnos :
Chantefables et chantefleurs
 

Le dromadaire (I)

Classé dans : Humour, Littérature, Nature — Miklos @ 7:51

Avec ses quatre dromadaires
 
Don Pedro d’Alfaroubeira
 
Courut le monde et l’admira
 
Il fit ce que je voudrais faire
 
Si j’avais quatre dromadaires

 
 
Guillaume Apollinaire : Le Bestiaire

21 mars 2005

L’ivre de livres

Classé dans : Littérature — Miklos @ 23:46

Le Salon du livre est une délicieuse torture pour qui aime les livres : il y en a tellement plus qu’on ne pourra jamais en lire, il y en a tellement qu’on voudrait lire et qu’on n’aura jamais le temps de le faire même si l’on était Mathusalem ou, plus modestement, Jeanne Calment… Que faire, devant cette profusion, qui contient malheureusement bien d’ouvrages qui termineront au pilon faute de lecteurs mais par toujours faute de qualité, et bien d’autres qui se vendront grâce à des Ardisson et des Fogiel, sans même qu’on les lise (et ils en valent rarement la peine, d’ailleurs). Il y a donc de tout pour tout le monde. Lors des quelques heures que j’y ai passées aujourd’hui (journée dite « professionnelle », on se demande bien pourquoi), j’ai évité les stands des grands éditeurs ; après tout, on retrouve leurs ouvrages dans la plupart des librairies, qui, elles, appliquent la remise de 5%, ce qui n’est pas le cas au Salon du livre. Ce sont les petites maisons françaises et les maisons étrangères qu’on ne voit en général qu’à cette occasion qui permettent de découvrir des pans ignorés (de moi, du moins) de la littérature, et cette année on était gâté, il y en avait en profusion (petite liste de mon choix en annexe) — de Russie, qui était à l’honneur, mais de bien d’autres pays.

Mais ce ne sont pas que les livres qu’on trouve dans ce salon : le studio de France Culture qui s’y trouvait installé y diffusait en direct, à midi, l’émission Tout arrive de Marc Voinchet, consacrée aux littératures du monde, avec, comme invité d’honneur, le grand écrivain israélien David Grossman (né en 1954 et lauréat de nombreux prix littéraires). Dans cet entretien passionnant, il parle de son œuvre, de la façon dont il aborde la forme, et y exprime sa profonde vision des gens et du monde. Cette rencontre se tenait à l’occasion de la sortie française de son livre J’écoute avec mon corps — quel beau titre, n’est-ce-pas… — sur les sentiments les plus violents (jalousie, paranoïa…). Deux nouvelles composent ce recueil ; dans la première, une jeune femme rend visite à sa mère, en fin de vie ; elles n’avaient jamais vraiment communiqué, et en ce moment suprême, elles n’y arriveront qu’indirectement — mais tout sera dit : par le biais de la lecture d’une fiction que la fille a écrit et lit à sa mère, les deux femmes engagent le dialogue et se réconcilient après des années d’incompréhension, acceptant la maladie de l’une, l’homosexualité de l’autre. Dans l’autre, David Grossman explore les méandres obscurs et vertigineux de la jalousie conjugale.

À l’instar de son compatriote et non moins grand écrivain Amos Oz, Grossman est un « partisan acharné de la paix », sujet brièvement abordé lors de l’entretien, et qui se reflète aussi dans ses romans, sans qu’ils en deviennent de la littérature de genre. Pour le découvrir, je suggère L’Enfant zigzag, roman initiatique merveilleux (et plein de merveilleux) relatant avec sensibilité et fantaisie le passage à l’âge adulte de Nono, un gamin de 13 ans un peu paumé, qui part en train pour se rendre chez son oncle, mais n’y arrivera jamais : il rencontre le mystérieux Félix Glick (deux mots signifiant « bonheur », l’un en latin l’autre en yiddish), qui l’entrainera dans une aventure fantastique, avec détournement de train, kidnapping à bord d’une Bugatti, dîner en resquille, fuite nocture, visite à la célèbre actrice Lola Chiperolla…. Magnifiquement traduit en français, il est disponible au Éditions du Seuil au format poche (dans la collection « Points »).

À une question de Colette Kerber (la flamboyante libraire des Cahiers de Colette dans le Marais), David Grossman fait part de son admiration sans bornes pour l’œuvre de Bruno Schulz (1892-1942) qui l’a inspiré, ce génie de la littérature abattu durant la guerre par un nazi (ce qu’en relate Grossman dans l’entretien fait froid dans le dos). Bruno Schulz n’était pas uniquement un grand écrivain (que certains n’hésitent pas à qualifier d’égal de Kafka), c’était aussi un graveur et un peintre visionnaire (ce qui l’a d’abord sauvé puis perdu). Marc Chagall protéiforme de l’écrit, auteur des « Boutiques de cannelle » (Gallimard, 1992) et du « Sanatorium au croque-mort » (Gallimard, 2001), d’innombrables nouvelles et articles littéraires publiés dans moult revues ou autres hebdomadaires, mais encore dessinateur remarquable, peintre et graveur, admirateur de Gombrowicz, de Witkiewicz, figure importante de l’univers culturel de Drohobych, sa ville natale aujourd’hui en territoire ukrainien, Bruno Schulz entretint encore une formidable activité épistolaire avec ses contemporains écrivains et artistes (Sonia Graf-Stawarz). Ce n’est qu’à la suite de sa récente redécouverte en « occident » (il est bien traduit en France, et une exposition récente lui a été consacrée à Paris) que son pays d’origine (maintenant l’Ukraine) a commencé à le sortir de l’obscurité, ce qui s’est accompagné d’épisodes rocambolesques (l’enlèvement des fresques qu’il avait peintes pour son maître nazi dans une opération Mossad-like pour les préserver) et de récupérations honteuses (lire — en anglais — le très bon article de James Russell : La fugue de mort de Harvard, dont le titre est une allusion au terrible poème de Celan dont j’avais précédemment parlé dans ce journal). Il faut lire Bruno Schulz.

Mes choix :

  • anon. (3e-4e s.) : Sefer Yesira ou Le Livre de la Création. Exposé de cosmogonie hébraïque ancienne. Rivages poche. Édition bilingue (hébreu-français).
  • Baltasar Gracián (1601-1658) : L’art de la prudence. Rivages poche. Traduit de l’espagnol.
  • Pascal (1623-1662) : L’art de persuader précédé de L’Art de conférer de Montaigne, préface de Marc Fumaroli. Rivages poche.
  • Søren Kierkegaard (1813-1855) : Crainte et Tremblement. Rivages poche. Traduit du danois.
  • Anton Tchekhov (1860-1904) : Les trois sœurs. Babel. Traduit du russe.
  • H. N. Bialik (1873-1934) : Poèmes. En hébreu.
  • Dezsö Kosztolányi (1885-1936) : Le traducteur cleptomane et autres histoires. Éditions Viviane Hamy. Traduit du hongrois.
  • Isaac Babel (1894-1941) : Mes premiers honoraires, Folio. Traduit du russe.
  • Léonid Léonov (1899-1994) : Les sauterelles. Éditions L’Âge d’homme. Traduit du russe.
  • József Attila (1905-1937) : Le miroir de l’autre. Orphée La Différence. Traduit du hongrois.
  • Vassili Grossman (1905 – 1964) : La dernière lettre. Éditions L’Âge d’homme. Traduit du russe.
  • Vassili Grossman (1905 – 1964) : La Madone Sixtine, suivi de Repos éternel. Éditions Interférences. Traduit du russe.
  • Lajos Nyéki (1926-) : Des Sabbataires à Barbe-Bleue : divers aspects de la littérature hongroise. Langues Mondes.
  • Naomi Shemer (1931-2004) : Feuilles de route. Cent vingt-et-une chansons. En hébreu.
  • Jacques Julliard (1933-) : Le choix de Pascal. Desclée de Brouwer.
  • Vladimir Vissotsky (1938-1980) : Ballades, préface de Marina Vlady. Les Éditions de Janus. Édition bilingue (russe, français).
  • László Darvasi (1962-) : L’orchestre le plus triste du monde, nouvelles. Actes Sud. Traduit du hongrois.
  • Bruce Benderson : Pour un nouvel art dégénéré. Rivages poche. Traduit de l’américain.
  • Catherine Chalier : De l’intranquillité de l’âme. Rivages poche.
  • Chantal Thomas : Comment supporter sa liberté. Rivages poche.
  • Écrivains hongrois autour de Sándor Ferenczi : Cure d’ennui. NRF Gallimard. Traduit du hongrois.
  • Giorgio Agamben : Ce qui reste d’Auschwitz. Rivages poche. Traduit de l’italien.
  • Giorgio Agamben : Stanze. Rivages poche. Traduit de l’italien.
  • Choix de vie

    Classé dans : Philosophie — Miklos @ 8:16

    I. De toutes les choses du monde, les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions.

    II. Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions.

    III. Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature, rien ne peut ni les arrêter, ni leur faire obstacle ; celles qui n’en dépendent pas sont faibles, esclaves, dépendantes, sujettes à mille obstacles et à mille inconvénients, et entièrement étrangères.

    VII. Souviens-toi que la fin de tes désirs, c’est d’obtenir ce que tu désires, et que la fin de tes craintes, c’est d’éviter ce que tu crains. Celui qui n’obtient pas ce qu’il désire est malheureux, et celui qui tombe dans ce qu’il craint est misérable. Si tu n’as donc de l’aversion que pour ce qui est contraire à ton véritable bien, et qui dépend de toi, tu ne tomberas jamais dans ce que tu crains. Mais si tu crains la mort, la maladie ou la pauvreté, tu seras misérable. Transporte donc tes craintes, et fais-les tomber des choses qui ne dépendent point de nous, sur celles qui en dépendent ; et, pour tes désirs, supprime-les entièrement pour le moment. Car, si tu désires quelqu’une des choses qui ne sont pas en notre pouvoir, tu seras nécessairement malheureux ; et, pour les choses qui sont en notre pouvoir, tu n’es pas encore en état de connaître celles qu’il est bon de désirer. En attendant donc que tu le sois, contente-toi de rechercher ou de fuir les choses, mais doucement, toujours avec des réserves, et sans te hâter.

    Epictète : Pensées et entretiens (extrait)

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