Passion

Formé comme claveciniste et organiste, le hollandais Ton Koopman (né en 1944) s’est forgé une carrière de chef d’orchestre réputé pour le répertoire baroque, qu’il dirige et interprète avec son Orchestre et chœur baroque d’Amsterdam qu’il a créé en 1979. Les instruments sont « authentiques », et le son précis et clair, vigoureux et sobre, sans pour autant être fade ou aigre. Outre le répertoire baroque traditionnel, ils ont créé des œuvres oubliées, tels le Requiem et les Vêpres de Heinrich Ignaz Franz Biber (1644-1704). Ensemble, ils ont enregistré une discographie impressionnante qui inclut, entre autres, toutes les cantates de J.-S. Bach, et qui a récolté de nombreuses distinctions : Gramophone Award, Diapason d’or, Edison Award, Prix Hector Berlioz, Deutsche Schallplattenpreis…. Au clavier, Ton Koopman a enregistré à plusieurs reprises de nombreuses œuvres pour orgue de Bach (chez Archiv, Novalis et Teldec), de Buxtehude, de Cornet…, et au clavecin Bach, Byrd, Couperin, Fitzwilliam ou… Poulenc (son Concerto champêtre).
Ce soir, il dirigeait au Châtelet la Passion selon Saint Matthieu de J.-S. Bach, et y accompagnait à l’orgue les récitatifs. Œuvre magnifique (je lui préfère toutefois la Passion selon Saint Jean, plus intérieure), redécouverte après un long silence par Mendelssohn, elle relate les dernières heures de Jésus : trahison, procès, mort et résurrection, dont la trame est le récit qu’en fait l’évangéliste, interprété de façon splendide et bouleversante par le ténor suisse Jörg Dürmüller, qui avait suivi des classes d’Edith Mathis, Christa Ludwig et Hermann Prey, et dont le répertoire va du baroque sacré via l’opéra classique au lied romantique. Ses récitatifs sont ponctués par les interventions des protagonistes — Jésus, bien entendu (Ekkerhard Abele, en retrait, comme si le Christ était déjà mort de son vivant), mais aussi Judas, Ponce Pilate (tous deux chantés par la très belle voix de basse de Klaus Mertens), Marie Magdeleine et l’« autre » Marie (la soprano Cornelia Samuelis, belle voix mais peinant un peu dans les aigus, et la contralto Bogna Bartosz), et la foule, chantée par le chœur de l’orchestre et le chœurs de garçons de Breda. Œuvre dramatique, passionnée, vitale, où tous sont les acteurs d’une tragédie inéluctable, destin personnel de chacun et commun de tous, réflexion intérieure et recueillement profond, explosion d’instincts de peur et de violence, haine et vénération, on y trouve toute la palette des sentiments humains face au divin. La musique et le texte ne font qu’un, des larmes de Pierre jusqu’aux tremblements de la terre face à ce cataclysme, en un dialogue complexe qui se tisse entre les arias d’une intensité exceptionnelle(écoutez ce splendide exemple1) des principaux personnages et les chœurs, parfois apaisés et contemplatifs, parfois déchaînés, reprenant souvent, des chorals connus des fidèles (et récurrents dans l’œuvre de Bach).
Le style Koopman est aussi clair qu’on pouvait s’y attendre, et cette lecture par un ensemble aux effectifs somme toute modestes permet de distinguer la trame musicale, de comprendre chaque parole, et les nuances qu’il apporte soulignent la trame dramatique et se construit autour du récitatif, d’une façon presque pré-classique, qui me rappelle le splendide Oratorio de Pâques (1623) de Heinrich Schütz (qui n’a pas été sans inspirer Bach), et composé presque cent ans auparavant, dans lequel l’évangéliste relate l’histoire de la résurrection de Jésus en un long récitatif avec accompagnement léger et quelques interventions de voix : économie de moyens, sobriété au service du dramatique . Les tempi de Koopman sont parfois un peu rapides et trop expéditifs à mon goût, ce qui peut nuire à l’atmosphère de recueillement de l’événement, tout en contribuant à sa dramatisation.
Mais ce style n’a pas bien « marché » au Châtelet : cette salle n’est pas l’Église Saint Thomas de Leipzig, où l’œuvre avait été dirigée par Bach, et dont l’ampleur — double chœur, double orchestre — y était admirablement servie par les deux tribunes en regard dans l’édifice : l’acoustique exceptionnelle devait contribuer à l’opulence somptueuse de cette œuvre, qui n’aurait pu manquer d’impressionner encore plus son public (comme lorsque l’on entend le grand orgue de Notre Dame de Paris, par exemple). Ce soir, ça sonnait sec et plat, les effectifs réduits contribuant encore plus à cet effet d’écrasement. Il est probable que l’approche de Koopman aurait mieux fonctionné pour une œuvre telle que l’Oratorio de Schütz, composé pour des effectifs très modestes. Quoi qu’il en soit, le sublime était là, et c’est ce qui compte, finalement.
1 Interprété par Janet Baker, avec l’orchestre Bach de Munich sous la direction de Karl Richter (enregistré en 1979 et disponible sur cd chez Archiv Produktion).
