Paul Robeson (1898-1976) aura été l’exemple même de l’homme de la Renaissance : athlète, acteur, chanteur, écrivain et activiste, polyglotte (il parlait 15 langues) — qui a excellé dans tous ces domaines. Né de père esclave émancipé, il fit des études exceptionnellement brillantes à l’université de Rutgers puis à celle de Columbia, où il acheva des études de droit, mais ne put exercer longtemps pour cause de racisme au sein du cabinet d’avocats qu’il avait rejoint. Il se tourne alors vers le théâtre, puis le chant : sa participation dans Othello a assuré à cette pièce de Shakespeare une longévité inégalée pour une pièce de théâtre à ce jour à Broadway : plus de 300 représentations, considérées comme l’une des meilleures productions américaines de Shakespeare. C’est d’ailleurs l’un des premiers acteurs noirs à avoir joué des rôles importants dans le théâtre « blanc » américain, ainsi que dans des films.
À la même époque, il mène une carrière de chanteur, surtout connu pour sa voix de basse chaude et profondément bouleversante, avec une élocution parfaitement claire, que ce soit dans les Spirituals (son interprétation de « Ol’ Man River » est un classique d’anthologie et devenu un symbole de la résistance civile), mais aussi dans des chants populaires en toutes langues, des lieder ou des arias d’opéra.1 Profondément aimé du public aux US et à l’étranger (et pas uniquement pour sa beauté et son charisme), où il donnait de nombreux concerts bénévoles pour des causes sociales, il se fit ainsi de nombreux amis et admirateurs inconnus ou connus (Eleanor Roosevelt, Pablo Neruda, Lena Horne, Harry Truman…).
Mais c’est son activisme nationaliste noir et anti-colonialiste qui lui attira les foudres du sénateur Joseph McCarthy. Malgré sa contribution inlassable à l’effort de guerre, Robeson devint un danger public pour l’Amérique conservatrice, à tel point que son passeport lui fut retiré et tout fut fait pour briser sa carrière. Ce n’est que huit ans plus tard qu’il put recouvrer ses papiers et reprendre ses concerts. Mais cette période laissa des traces : des dépressions successives l’amenèrent finalement à se retirer de la scène et de la vie publique jusqu’à son décès. Même aujourd’hui, la mémoire de ce grand homme souffre encore de l’obscurité créée par ses détracteurs, et son rôle dans l’histoire de la lutte pour droits civiques et de porte-parole des opprimés des nations reste encore relativement inconnu.
Il mérite donc d’autant plus qu’on parle pour lui. Pour ceux qui comprennent l’anglais, un DVD présente sa vie et son œuvre sur scène, à l’écran et à la radio, et son rôle dans la lutte pour les libertés. Un livre, écrit par son fils, rétablit la mesure de ce très grand homme. L’émission de radio de la chaîne NPR offre des extraits de sa voix splendide. Pour tout le monde, il y a quelques enregistrements (voir note ci-dessous).
1 Un bon exemple en est le CD Paul Robeson Live at Carnegie Hall, enregistré en 1958 avec Alan Booth au piano, et qui comprend des spirituals, des chants populaires en anglais, russe, chinois ou yiddish, des lieder de Schubert ou de Moussorgsky, des arias de cantates et d’opéra… Et surtout, le dernier monologue d’Othello de Shakespeare, l’un des moments les plus émouvants de ce concert, dans lequel, au moment où tout se défait autour de lui, il se souvient de ses jours de gloire quand il défendait Venise, puis se suicide. On ne peut s’empêcher de penser à l’oubli dans lequel Robeson avait sombré pour avoir justement défendu l’honneur de l’Amérique, en combattant avec passion et rectitude le fascisme à l’étranger et le racisme dans son pays.
